La conscience d’Esther, enjeu de ce siècle ….

Pourquoi rappeler finalement ce récit celui d’Esther et ces récits bibliques, car il nous semble que la conscience est bien l’enjeu de ce siècle envahi par une forme de doxa imposée par la culture des médias. Toutes les sociétés totalitaires naissant finalement de l’indifférence des individus, il suffit de les distraire, de les divertir. Hannah Arendt avait relevé cette problématique morale d’une société plongée dans une forme de nihilisme culturel, détachée de la recherche de sens en déclarant que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. » Le refus de s’indigner, le renoncement de soi, de ne plus oser discerner. Les formes de léthargies des consciences, conduisent inévitablement à installer le caractère liberticide de l’état. Les sociétés totalitaires ont toujours pour démarche la volonté d’anéantir, d’aliéner la fonction de penser, la capacité de réagir. Les facultés de conscience, savoir alerter, savoir discerner, savoir poser les problèmes ont toujours dérangé les gouvernances. Ainsi c’est bien Le changement de la conscience qui est engagé à l’aune d’une société post humaniste, galvanisée par le monde des objets virtuels ou numériques, la facilité d’accéder au plaisir des sens et aux promesses que lui font miroiter les temples de la consommation.

Auteur Eric LEMAITRE

Le livre d’Esther a inspiré ce texte

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Le dernier livre du nouveau testament écrit par l’apôtre Jean, met en scène trois personnages énigmatiques, trois figures qui symbolisent l’hostilité contre le christianisme, une sorte de trinité à l’envers de celle révélée dans l’évangile par celui qui est l’auteur de cette lettre aux églises / intitulée Apocalypse c’est-à-dire révélation. Ces trois figures « formes » d’entités redoutables sont respectivement l’anti christ, le faux prophète, la bête. Ces trois entités catalysent le mal absolu et une hostilité profonde contre la révélation d’un Dieu incarné. L’anti christ mène une guerre farouche contre le Dieu des Chrétiens, son visage est celui de l’anti incarnation, il est assimilé par l’apôtre Paul à l’homme d’iniquité qui doit se révéler à la fin des temps, il est l’adversaire déclaré contre le Christ. Le faux prophète est l’instigateur d’une nouvelle religion et prendra clairement le contrepied de l’annonce de la bonne nouvelle contenue dans les évangiles, le faux prophète est l’allié de l’homme qui personnifiera à lui seul cette dimension s’opposant à Christ, ce faux prophète est l’anti thèse du prophète qui interroge, questionne la conscience qui n’est ni dans l’aveuglement ni l’auto proclamation de sa personne, il est la figure humble d’un Jean Baptiste qui interpelle celui qui l’écoute à prendre position pour ce changement en lui-même. Le faux prophète ne s’inscrit pas dans la dimension humble et spirituelle mais voudra incarner le présent et l’immédiat. La bête quant à elle peut aussi être la figure du dragon, elle incarne toutes les principautés des mondes humains ou spirituels qui s’opposent à Dieu, elle est celle qui inspire l’iniquité, la fausse religion, le relativisme de la vérité.

Le transhumanisme en soi incarne cette anti religion, les transhumanistes de la Silicon Valley professe en effet l’athéisme et une culture totalement matérialiste, leur évangile est une manière de corrompre l’évangile, de contrer la dimension surnaturelle comme la dimension spirituelle révélées par Jésus-Christ. Le transhumanisme est une préfiguration d’un anti christianisme qui sommeille depuis la nuit des temps à travers ses promesses qui pourraient séduire l’humanité par désir d’exaucer ici et maintenant tous ses fantasmes, de désirs de performances, d’extravagances.   La puissance sans doute technologique de la Bête va devenir de plus en plus manifeste, elle donnera l’illusion de résoudre beaucoup de problèmes et elle montrera au monde entier que les hommes « n’ont nullement besoin de connaitre le vrai Dieu » et qu’ils peuvent au travers des promesses de la Silicon Valley posséder l’avenir, la vie prolongée, la vie réussie, l’homme enfin possédera mais sera sans doute lui aussi domestiqué par le pouvoir des machines qui auront su asservir l’âme des hommes.

Évoquer « la bête », cette entité biblique peut paraître bien étrange pour nos lecteurs non familiers aux passages que nous trouvons à la fin du nouveau testament.  Pourtant la bête préfigure le monde à venir, la description qui en est donnée indique que l’on est en soi plus proche d’une entité qui serait de nature comme nous l’avions introduit au début de ce chapitre, de bousculer avec fracas, l’ordre du monde. La bête ou le Léviathan, deux créatures bibliques jouent un rôle finalement comparable, ces entités préfigurent les représentations d’un monde marqué par une autorité redoutable. Au moyen-âge, une fresque de Giacomo Rossignolo représente le jugement dernier,  le léviathan est au cœur même de cette fresque, il dessine clairement l’image d’une entité qui avale les âmes. Pour pousser l’image et la rendre plus contemporaine quant à son évocation, il me semble qu’aujourd’hui, un même léviathan est à l’œuvre aimantant le monde, aliénant la dimension qui touche l’intériorité, l’âme humaine. Et cette dimension est manifestée par l’anti incarnation, il faut s’opposer à Christ, comme autrefois le Nazisme s’est opposé aux Juifs car ils incarnaient la loi divine du droit à la vie, à la liberté et à la dignité, ensemble de principes articulés sur une même fondement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Lévitique XIX, 18), ensemble de lois qui remettaient en cause l’idéologie Nazie fondée sur la suprématie d’une race supérieure. Le nazisme exécrait non seulement le peuple Juif mais également le peuple Chrétien dont le fondement repose sur l’idée d’un sauveur et de l’amour du prochain dépassant le lien du sang. Tout oppose Christianisme et Nazisme, tout oppose également Christianisme et Transhumanisme, ce qui les oppose fondamentalement c’est la croyance dans une forme d’immanence, l’idéologie Nazie s’inscrivant dans l’adulation des forces de la nature, le Transhumanisme dans sa capacité à changer et à transformer la nature, le dénominateur commun et funeste de ces idéologies, c’est l’anéantissement de la conscience puisque pour une idéologie, elle est corvéable à un état tout puissant et pour l’autre, elle est réductible à la matière lui déniant la dimension d’une conscience et d’une vie intérieure qui dépasse celle de notre corps.

Ce monde-là comme celui des siècles passés, semble être dépeint dans ce dernier livre du nouveau testament, celui écrit par Jean l’apôtre, ce dernier texte écrit par Jean, relate le dernier épilogue de l’humanité, le combat titanesque livré par l’immanence d’un monde qui s’oppose à toute idée de transcendance et livre sa destinée entre les mains d’une forme de Léviathan artificiel, une méga structure qui rassemble toutes les formes de pouvoirs à la fois religieux, économique et politique. Le monde religieux représenté dans cette lettre écrite par l’apôtre, est celui de l’anti incarnation, un monde où l’immanence prime, un monde qui réfute à la fois la dimension intérieure et le message relationnel contenu dans les évangiles, se refusant de reconnaître la divinité de Christ. Cette méga structure appelée Babylone et dominé par la Bête, révèle le monde politique qui est celui d’une gouvernance totalisante, aspirant que tout être humain soit assujetti et corvéable. Le monde économique figurant dans cette méga structure, cette nouvelle Babylone, symbolise la marchandisation comme la réification absolue de la vie y compris celle qui touche à la marchandisation des âmes. Dans le livre de l’apocalypse, nous avons affaire dans le chapitre 13 à la description d’un combat spirituel et à l’émergence de nouveaux cultes : cultes autour de de l’image (dogmes idolâtres) culte autour d’une nouvelle religion idéologique, dogmatique, destructrice et exclusive, promouvant une nouvelle théologie de l’homme, une conception syncrétique enfermant l’homme dans des schémas aliénants, même si l’apôtre Jean ne l’a pas explicitement décrit dans les termes qui sont les miens, je le concède volontiers. Pourtant le mal [a]git et se révèle dans les projets funestes d’une humanité qui résolument choisit de tourner le dos à toute transcendance, se détourne finalement du seul Dieu créateur. Le culte d’adoration au sein de ce monde Babylonien est non seulement dévolu aux entités formant une même trinité, mais il sera aussi celui des objets façonnés par l’homme, un culte pour ces objets, produits ou fruits du génie technique. Les hommes seront en effet fascinés par les prodiges de la science (l’intelligence artificielle et les performances techniques qui captiveront et séduiront les hommes en créant de nouvelles addictions pour nous extraire du réel, de la relation en face à face, la relation à l’autre. Le culte sera aussi celui de l’image de la liberté apparente, de l’homme débarrassé de toute référence à une quelconque transcendance. Il est curieux de noter que la bête réclamera également l’adoration pour elle-même[1] et cette adoration réclamée me fait songer au livre d’Esther[2]  notamment à ce personnage Haman nommé aux plus hautes fonctions de l’empire Perse et sujet du Roi Assuérus, le Roi influencé par Haman décrète un arrêté hostile au peuple Juif et fomente le désir de supprimer les juifs lorsque Mardochée refusa notamment de plier le genou, de se courber et de se prosterner comme un signe d’allégeance. Ce refus chez Mardochée de plier le genou, tenait aux convictions de sa conscience parce qu’il était juif. Ce haut fonctionnaire n’avait pas supporté que le Juif Mardochée attaché aux traditions Judaïques refusa ainsi de plier l’échine, choisissant plutôt de se soumettre aux lois de son cœur, celles héritées des lois qui lui ont été révélées par le Dieu de l’Univers. A la suite de ce refus le haut fonctionnaire consulta le Roi Assuérus afin qu’une lettre[3] proclame sur l’ensemble du Royaume, le massacre des Juifs, leur extermination totale, car le haut fonctionnaire du Royaume jugeait ce peuple comme étant à part, différent des nations habitant les 127 provinces du Royaume de Perse sous la gouvernance d’Assuérus.  Le peuple de Mardochée fut miraculeusement délivré d’un grand massacre à cause d’Esther qui trouva grâce aux yeux du Roi Assuérus dont elle était devenue la première concubine, c’est depuis cette délivrance miraculeuse que l’on commémore le Pourim afin de rappeler ce récit relaté dans le livre d’Esther.  Dans le chapitre 13 du livre de l’apocalypse, il est également fait mention comme d’ailleurs le livre de Daniel, de la volonté de l’entité d’être adoré :  « Et il lui fut donné d’animer l’image de la bête, afin que l’image de la bête parle, et qu’elle fasse que tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la bête soient tués » Or ceux qui ne soumettront pas à cette injonction seront massacrés.

Mais pourquoi rappeler finalement ce récit celui d’Esther et ces récits bibliques, car il nous semble que la conscience est bien l’enjeu de ce siècle envahi par une forme de doxa imposée par la culture des médias. Toutes les sociétés totalitaires naissant finalement de l’indifférence des individus, il suffit de les distraire, de les divertir.  Hannah Arendt avait relevé cette problématique morale d’une société plongée dans une forme de nihilisme culturel, détachée de la recherche de sens en déclarant que « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »  Le refus de s’indigner, le renoncement de soi, de ne plus oser discerner. Les formes de léthargies des consciences, conduisent inévitablement à installer le caractère liberticide de l’état. Les sociétés totalitaires ont toujours pour démarche la volonté d’anéantir, d’aliéner la fonction de penser, la capacité de réagir. Les facultés de conscience, savoir alerter, savoir discerner, savoir poser les problèmes ont toujours dérangé les gouvernances. Ainsi c’est bien le changement de la conscience qui est engagé à l’aune d’une société post humaniste, galvanisée par le monde des objets virtuels ou numériques, la facilité d’accéder au plaisir des sens et aux promesses que lui font miroiter les temples de la consommation. Dans de tels contextes, le délitement de la conscience est engagé, altération du jugement qui puiserait son origine dans plusieurs sources : le nivellement de la culture, le divertissement, la crise économique qui épuise et déstructure l’homme et enfin le monde des objets dits intelligents qui préfigurent l’âge d’or du transhumanisme.

[1] 2 Thessaloniciens 2 : 34 : Que personne ne vous séduise d’aucune manière ; car il faut que l’apostasie soit arrivée auparavant, et qu’on ait vu paraître l’homme du péché, le fils de la perdition, 4l’adversaire qui s’élève au-dessus de tout ce qu’on appelle Dieu ou de ce qu’on adore, jusqu’à s’asseoir dans le temple de Dieu, se proclamant lui-même Dieu.

[2] Le livre d’Esther est un livre qui figure dans l’ancien testament et évoque notamment le projet d’exterminer le peuple juif déjoué par la Reine Esther qui fut l’instrument choisi par Dieu pour influencer le Roi Assuérus et l’amenant à condamner celui qui avait le projet de se débarrasser du peuple qui n’avait pas migré sur ses terres.

[3] Livre d’Esther chapitre 3 versets 12-15

Le monde marchand de la Silicon Valley civilise l’homme

Auteur Eric LEMAITRE

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Le monde marchand de la Silicon Valley civilise l’homme

Nous entrons dans la civilisation de la rationalité indolente qui s’obstine à réduire nos actes et nos gestes à l’expression de données, traduites en codes. Nous subissons docilement l’injonction des machines prédictives qui ayant apprises de nos comportements finissent pas nous domestiquer et à nous emmener dans la dépendance, la subordination, Ce qui est ainsi à craindre c’est l’excès de confiance attribuée à l’homme aux objets numériques  qui deviennent les nouvelles idoles, les nouvelles, statuettes idolâtres de notre siècle, car leur ont été conférées cette capacité de ne plus être muettes et de faire appel à l’imaginaire superstitieux, mais d’être interactives et de répondre à l’ensemble des besoins changeant ainsi nos rapports aux autres et au besoin de relationnel. Nous assistons avec l’IA au développement d’une société qui ampute cette part de gratuité, de don, d’accueil de l’autre, de ses capacités et ressources qui permet l’expression de tout notre être. Peu à peu les interstices de la vie relationnelle sont vampirisés par l’ère numérique qui nous détournent de toute vie relationnelle. Comprenons bien que nous assistons à l’émergence d’une société marchande qui entend redéfinir l’anthropologie, prétendant ainsi civiliser l’homme prédateur en l’anesthésiant via la consommation des objets numériques, lui assurant paix et sécurité en lui faisant miroiter un âge d’or d’un monde augmenté, autonome et s’auto déterminant.

Tous ces objets de la consommation, de la « civilisation » transhumaniste me font penser à la prédiction d’Alexis de Tocqueville, observateur de la démocratie américaine qui décrit une société d’hommes et de femmes qui se procurent de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme.

Ces objets seront ainsi semblables aux petits plaisirs d’une civilisation despotique et émancipatrice qui entendrait donner les bornes de la vie réussie, tels ces directeurs de conscience décrits par le philosophe Emmanuel Kant.   N’est-ce pas ce que Alexis de Tocqueville écrivait[1] : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres. […]

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »

Ce pouvoir est paradoxal : « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux ». Autrement dit, il ressemble étrangement au pouvoir sous lequel nous vivons actuellement, à cette société de surveillance et de contrôle qui est la nôtre. Aujourd’hui en effet, le pouvoir est doux, mais si « prévoyant » et sécuritaire qu’il en devient absolu. Jamais le contrôle des faits et gestes des citoyens n’a été tel. Le pouvoir bureaucratique est également détaillé et régulier.

Tocqueville se projette dans un monde aux prises d’un pouvoir qui maintient l’homme dans la puérilité et je pense en écrivant ces mots à Jacques Testart qui voyait dans le transhumanisme la puérilité même, un monde puéril engendre finalement un monde infantile domestiquant en réalité l’homme afin de le maintenir dans l’incapacité de s’émanciper, il doit que coûte que coûte être distrait de lui-même. Or le bonheur consumériste est l’instrument qui est ici mobilisé pour le maintenir dans cet état de puérilité, d’enfantillage. Nous sommes dans les temps de Panem et circenses, du pain et des jeux, le temps des divertissements « des petits plaisirs » de la nouvelle société consumériste.  Comment ce texte ne nous ferait-il pas également songer au Philosophe Emmanuel Kant[2] qui évoque cette facilité paresseuse de l’homme à abdiquer la conscience  » La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’un aussi grand nombre d’hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère (naturaliter majores [naturellement majeurs]) ; et ces mêmes causes font qu’il devient si facile à d’autres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur ! Avec un livre qui tient lieu d’entendement, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner moi-même de la peine. Il ne m’est pas nécessaire de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien pour moi de cette ennuyeuse besogne. Les tuteurs, qui se sont très aimablement chargés d’exercer sur eux leur haute direction, ne manquent pas de faire que les hommes, de loin les plus nombreux (avec le beau sexe tout entier), tiennent pour très dangereux le pas vers la majorité, qui est déjà en lui-même pénible. Après avoir abêti leur bétail et avoir soigneusement pris garde de ne pas permettre à ces tranquilles créatures d’oser faire le moindre pas hors du chariot où ils les ont enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace si elles essaient de marcher seules. « .

Ce texte de Emmanuel Kant est amplement riche, illustre infiniment le devenir d’une société transhumaniste, dont la conscience humaine docile se serait finalement relâchée du fait de même de l’émergence d’une société devenue léthargique en raison de ces objets « pensants », de ces objets « intelligents » qui deviendront les tuteurs de notre consommation, les précepteurs de notre existence, les répétiteurs de notre vie sociale, ces tuteurs  « chargés d’exercer sur nous leur haute direction…ils montreront aux hommes les dangers qui les menacent … ». Les directeurs de conscience sans que le philosophe Emmanuel Kant n’ait le moins du monde songer au devenir même de notre société mais dont il pressentait sans doute la tendance naturelle chez l’homme de déléguer sa capacité de penser par lui-même. Ces directeurs de conscience sont devenus les objets googlelisés, ces objets numériques interactifs qui nous livrent les informations sans que nous prenions la peine de chercher par nous-même et bientôt de penser par nous-même.

Les directeurs de conscience de la société Googlelisée seront nos objets du quotidien, les avatars du nouveau consumérisme, que nous considérerons comme indispensables comme le sont aujourd’hui les navigateurs de nos fameux GPS. Nous obéirons au doigt et à l’œil à leurs injonctions puisque l’itinéraire de notre vie leur aura été programmée. Ces « directeurs de conscience » décrits par Emmanuel Kant nous maintiendront dans une forme de servitude, de mollesse et de paresse à laquelle, la société moderne nous familiarise, nous persuadant que la machine sait mieux que nous même. Finalement et pour revenir au texte de Tocqueville le pouvoir qui se dessine, s’il le pouvait, aimerait même enlever aux hommes la faculté d’être intelligent, la faculté de penser par nous-même ; nous ôter en quelque sorte « le trouble de penser et la peine de vivre ». La faculté de ne plus penser serait donc de ne plus réagir, de ne plus se rebeller, c’est le monde docile de Panem et Circenses, l’homme diverti par les objets aliénants de la nouvelle consommation, du nouveau monde consumériste, les objets instrumentalisés pour les détourner d’eux-mêmes, pour les dispenser de penser et de se donner beaucoup de peine de vivre ce qui de nature à troubler. Ce texte prophétique, de Tocqueville est une critique virulente de la société post humaine, hédoniste et individualiste.  Tocqueville et Kant nous offrent de façon anticipée deux lectures utiles, profondément utiles pour interpeller la conscience humaine.

[1] Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, 1835-1840

[2] Emmanuel Kant, Réponse à la question : « Qu’est-ce que les Lumières ? »

Le Léviathan cybernétique

Nous avons dans les textes déjà publiés sur notre site, cette nouvelle métaphysique qui se dessine à l’aune d’un monde qui entend se réduire à une forme de mécanique privée d’âme, la mécanisation du monde s’est installée dans l’esprit de notre humanité et avec la mécanisation a surgi, cette volonté de mathématiser la nature, d’artificialiser la vie. Pour reprendre les mots[1] du sociologue Edgar Morin cité par le philosophe Bertrand Vergely, nous entrons dans la formation d’un monde devenue une méga structure, « méga machine anthropo sociale […] inséparable d’un appareil d’état computeur, ordonnateur, décisionnel ». Cette méga-machine sociale prend de nos jours une ampleur inouïe du fait des avancées prodigieuses de cette science des algorithmes fondée sur le calcul d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre une infinité de problèmes et affectant toutes les sphères de la vie sociale comme celle qui touche à tous les domaines de l’organisation. Pour le sociologue Edgar Morin le concept de machine qui est réplicable à tous les êtres dotés d’une organisation active, l’est également pour toutes les structures et modèles fondés sur ce principe d’organisation. « Je veux maintenant montrer que notre première notion de machine, conçue comme être physique praxique/transformateur/producteur a valeur universelle, c’est-à-dire s’applique à toutes les organisations actives connues… [2]».

 

Auteur Eric LEMAITRE

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Nous avons dans les textes déjà publiés sur notre site, décrit largement cette nouvelle métaphysique qui se dessine à l’aune d’un monde qui entend se réduire à une forme de mécanique privée d’âme, la mécanisation du monde s’est installée dans l’esprit de notre humanité et avec la mécanisation a surgi, cette volonté de mathématiser la nature, d’artificialiser la vie. Pour reprendre les mots[1] du sociologue Edgar Morin cité par le philosophe Bertrand Vergely, nous entrons dans la formation d’un monde devenue une méga structure, « méga machine anthropo sociale […] inséparable d’un appareil d’état computeur, ordonnateur, décisionnel ». Cette méga-machine sociale prend de nos jours une ampleur inouïe du fait des avancées prodigieuses de cette science des algorithmes fondée sur le calcul d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre une infinité de problèmes et affectant toutes les sphères de la vie sociale comme celle qui touche à tous les domaines de l’organisation. Pour le sociologue Edgar Morin le concept de machine qui est réplicable à tous les êtres dotés d’une organisation active, l’est également pour toutes les structures et modèles fondés sur ce principe d’organisation. « Je veux maintenant montrer que notre première notion de machine, conçue comme être physique praxique/transformateur/producteur a valeur universelle, c’est-à-dire s’applique à toutes les organisations actives connues… [2]».

Autrement dit le pilotage, la gouvernance, l’organisation de la vie politique, sociale pourrait bien passer des mains d’une institution humaine, à celle d’une méga-machine.  Selon une conception purement immanente et matérialiste, le monde est intégralement constitué de systèmes, vivants ou non-vivants, imbriqués et en interaction, il ne serait pas ainsi inenvisageable de le gérer via un méga système contrôlant toutes les activités biologiques ou non. Dans ces contextes, la formule de Saint-Simon qui lui est attribuée sans certitude : « remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses » montre en effet une forme de cheminement tenant à l’évolution des modèles d’organisations. Des modèles d’organisation qui pourraient bien demain ou à très court terme, se dispenser de l’intelligence de l’homme du fait du pouvoir absorbant de la norme. La norme consommée par la machine, ne rendant plus si indispensable la gouvernance dépendant des hommes, ce pouvoir-là passant entre les mains d’une méga machine artificielle bardée de logiques informationnelles et prenant les décisions conformes à cette logique.

Ainsi la conception technocratique qui adule le pouvoir des sciences fondées sur les algorithmes pourrait bien basculer entre les « mains » d’une méga machine sociale et qui sait si elle ne sera pas capable d’avoir sa propre autonomie, car l’homme aura eu « la paresse » pour reprendre la formule d’Emmanuel Kant, de lui déléguer trouvant là plus de confort, lui évitant les conflits d’un pouvoir toujours incertain. Avec la cybernétique, la gouvernance humaine va ainsi se doter d’une forme de « directrice de conscience » d’outils qui lui permettront de dépasser la subjectivité comme l’irrationnalité humaine au profit d’une conception purement structurante, efficiente, rationnelle et informationnelle de l’existence.

N’est-ce pas là l’émergence d’une forme de Léviathan, tel que le philosophe Hobbes l’imaginait, un homme artificiel. Ce n’est plus en effet la transcendance qui inspire, oriente la vie humaine, les lois divines qui lui sont données mais ce sont les règles immanentes, celles d’une méga-machine sociale dépendante de l’efficience technique, de la puissance des algorithmes qui orienteront demain les activités humaines dépendant ainsi du pouvoir des machines et de leurs injonctions.

L’intelligence artificielle est finalement l’arme d’un monde cybernétique qui est appelée à imposer sa loi, et imposer la conduite dans l’ensemble de la vie sociale. Nous prenons conscience d’un changement de paradigme concernant la technologie, celle-ci devenant plus intrusive, interagissant de plus en plus avec l’humain, nous sommes confrontés à une technologie servicielle certes mais qui revêt de plus en plus un « pouvoir injonctif » entraînant le déracinement progressif des sacro saintes valeurs et   principes qui ont fondé les bases de la civilisation humaine, partant de l’intelligence de l’homme , de notre libre arbitre, de la conscience qui exerce bien ou mal son action, l’humain était alors aux commandes de la civilisation mais ses échecs répétés lui font penser que la régulation de l’activité humaine doit dépendre désormais d’une supra intelligence mécanisée pour organiser la vie. Nous assistons là à la mutation et à l’évolution du pouvoir, une évolution qui résulte des échecs politiques, religieux et sociaux d’une humanité incapable de s’être jusque là autogéré. Il fallait réparer cette condition d’une civilisation qui porte en elle les stigmates de ses blessures, meurtrissures infligées par des conflits permanents, les frustrations qui émanent depuis le crime de Caïn ne supportant pas que son offrande ne trouva pas la reconnaissance de son créateur. L’évolution de l’histoire fut marquée non par la dialectique du maître et de l’esclave, de la lutte des classes mais l’histoire est marquée essentiellement par la rivalité des idéologies persuadées qu’elles portent en elles-mêmes les solutions pour résoudre, régler les affaires humaines. Or les échecs répétés ont fini par conduire l’homme à se confier dans l’espérance que sa propre machine « conçue comme être physique » artificiel qui réparera l’infamie de ses idéologies finalement inefficaces souvent mortifères et parfois semant la terreur, les conflits répétés. L’homme se mettant en quête d’une nouvelle gouvernance, ne croyant plus à l’intermédiation des assemblée humaines, a fini par se confier dans la machine et ses nouvelles chapelles techniques pour gérer, organiser, structurer sa vie sociale et surtout le divertir afin que les hommes ne prennent plus la peine de penser, de songer à eux même. La machine et l’ensemble de ses jouets s’emploieront à le divertir, l’homme iconoclaste adorera ses statuettes non plus muettes mais interactives et injonctives. L’homme se pliera aux règles de ces lois immanentes lui garantissant de façon factice, paix, sécurité et harmonie en échange de lui confier son âme docile.

Un nouveau léviathan se lèvera donc et nous sommes ici loin d’une quelconque lubie, ce léviathan est une forme d’anti humanisme qui porte en son sein la haine de l’humanité, puisque cette humanité doit lui être finalement corvéable, assujettie. La haine de l’homme s’exprime à travers la dimension injonctive, le rendre sujet d’un modèle mécanique sans consentement, sans le libre arbitre de sa conscience.  Ce modèle a été finalement rendu possible car l’homme a fini par nier l’existence d’une transcendance, a évacué l’idée de toute incarnation d’une vie intérieure, a fini par abdiquer avec sa conscience en la livrant au pouvoir de la machine qu’il a fini par adorer, contemplant les prodiges de sa création « pensante », épaté par l’artifice de ses raisonnements, oubliant même qu’il en a programmé le fonctionnement, les modalités de calculs. Nous entrons bel et bien dans l’univers de la cybernétique qui modélisera les échanges humains qui harmonisera les conduites et les affaires humaines. Or nous pourrions penser que tout ceci relève d’un registre délirant et insensé, qu’une telle chose ne saurait finalement advenir, pourtant nous arrivons à grands pas dans cet environnement et sans que nous en ayons pris conscience tout indique, que nous prenons le chemin de ce modèle social qui subrepticement colonise la vie de nos organisations, de nos entreprises, de nos villes. Vous pensez sans doute que nous agitions là un épouvantail à moineaux ou à corbeaux mais pourtant, le dispositif d’intelligence artificielle qui émerveille les humains, est bel et bien entrain de nous domestiquer. Il est faramineux de constater autour de nous, l’usage et l’emploi de ces objets sans corps qui nous renseignent et poliment nous informent, jusqu’au jour où nous recevrons leur injonction, « ferme tes lumières ! fais ta promenade avec ton chien, regard ce soir cette émission ! »

[1] Citation extraite pages 448-449 du livre du Philosophe Bertrand Vergely Transhumanisme la grande Illusion Editions le Passeur.

[2] Extrait de la citation de l’essai : Penser avec Edgard Morin Robert fortin Presse de l’Université Laval, Québec Collection Savoir penser 2008. https://docplayer.fr/52009736-Penser-avec-edgar-morin.html

Jacques ELLUL

Interview Jacques Ellul  1992

JACQUES ELLUL
JACQUES ELLUL – CHASTENET PIERRE ( X )

Tout progrès technique se paie, tout bonheur de l’homme se paie. Il faut toujours se demander quel est le prix que l’on va payer.
[…]
Dans une société traditionnelle, on pose toujours cette question-là. C’est-à-dire : si je fais ceci qui perturbe, dérange l’ordre du monde, qu’est-ce que ça va coûter ?
[…]
[Or] Si on entre dans l’univers technique, on cesse de prendre la sagesse humaine, traditionnelle, au sérieux. […] La technique ne supporte pas qu’on la juge. C’est-à-dire : les techniciens ne supportent pas qu’on porte un jugement éthique, moral sur ce qu’ils font. Et pourtant, porter des jugements éthiques, des jugements moraux, des jugements spirituels, c’était ça la plus haute liberté de l’homme. Or, je suis privé de ma plus haute liberté. C’est-à-dire : je peux faire, moi, trous les discours que je veux sur la technique, les techniciens, ça leur est complètement égal. Ils ne changeront rien çà ce qu’ils sont en train de faire, ce qu’ils ont décidé de faire et ce qu’ils sont conditionnés à faire. Car le technicien n’est pas libre : il est conditionné. Il est conditionné à la fois par son éducation, par les pratiques qu’il a, et puis par l’objectif à atteindre. Il n’est absolument pas libre dans l’exercice de sa technique, il fait ce que la technique exige. Voilà pourquoi je pense qu’il y a un conflit entier entre la liberté et la technique.

[…]

L’homme du monde technicien est prêt à ne plus être un sujet en échange de facilités, de consommations, de sécurité ; en échange de tout un ensemble de bien-être que lui apporte cette société. Et, en y réfléchissant, je pensais à cette histoire de la Bible d’Esaü et du plat de lentilles [Genèse 25, 29-34]. Esaü, qui a faim, est prêt à échanger la bénédiction de Dieu et la promesse de Dieu contre le plat de lentilles qu’on lui apporte. De la même façon, l’homme moderne est prêt à abandonner sa situation de sujet contre le plat de lentilles que lui donne la société technicienne. Seulement, de même qu’Esaü a été trompé dans son échange, l’homme qui abandonne sa situation de sujet est également trompé dans la société technicienne. En effet, il cesse d’être sujet au profit de mensonges, il ne voit pas que dans son choix, il est manipulé. c’est-à-dire qu’il est transformé à l’intérieur par la publicité, par les médias, etc. Compte-tenu du fait que le manipulateur, celui qui crée la publicité ou celui qui crée la propagande, est lui aussi manipulé. Par conséquent, il n’y a pas un, méchant qui est responsable, celui qui fait de la publicité, et puis des pauvres gens. Nous sommes tous responsables en même temps.

[…]

La recherche du sens implique une mise en question radicale de la vie moderne. Pour retrouver un sens, il faut mettre en question ce qui n’a pas de sens. Or, nous sommes entourés d’objets qui sont actifs, qui sont efficaces, mais qui n’ont pas de sens. Autant une œuvre d’art a un sens, ou plusieurs sens, ou provoque chez moi un sentiment, une émotion, qui donne un sens à ma vie, autant le produit technique n’en a pas. Et d’autre part nous sommes devant l’obligation de redécouvrir des vérités fondamentales que la technique efface, ou ce que l’on peut appeler des valeurs, des valeurs importantes, des valeurs essentielles, pour que l’homme trouve que la vie vaut la peine d’être vécue.

https://www.youtube.com/watch?v=BOCtu-rXfPk&feature=youtu.be

Narcisse et chabot

Or dans la société transhumaniste, la culture de l’homme augmenté est bien celle du narcissisme. Le narcissisme se nourrit avant tout de l’image de soi et le narcisse rêve toujours d’améliorer son image, de prendre soin de son image. La promesse de toujours faire croître cette image ne peut en soi que flatter le narcissique. De fait la société transhumaniste a bien pour objet de flatter la prouesse, de cajoler la réussite, d’encenser la performance. C’est le devoir de la société transhumaniste d’investir tous les champs du divertissement pour entretenir l’image de soi. Mais la société transhumaniste ne flatte pas seulement le corps augmenté, elle flatte la capacité de transcender le corps, le transhumaniste est l’ami du monde virtuel. La société transhumaniste dans ces contextes de monde virtuel investit d’ores et déjà les applications issues des fameux réseaux sociaux, les fameux robots conversationnels qui pourront demain être nos futurs amis imaginaires, l’autre que moi-même qui me comprend, me connait, me flatte, me rassure.

Auteur Eric LEMAITRE

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Narcisse 

 L’émergence d’une société transhumaniste n’a été en soi rendue possible qu’en raison de l’apathie de la société. Nous sommes devenus les réceptacles mous, d’un monde qui se transforme sous nos yeux, sans que nous ayons l’énergie, pour nous positionner contre, pour dire stop. C’est plus fort que nous, nous apprécions le confort douillet des progrès, qui nous sont promis et ankylosent l’effort ? Nous apprécions ces miroirs, ces « selfies » qui flattent finalement notre égo portrait ? Le monde des réseaux sociaux a agi comme une drogue, une dopamine vampirisant dans sa toile des milliards d’individus connectés à ce monde virtuel sans âme.

Bizarrement dans ce monde virtuel, nous avons le sentiment d’exister, de donner du sens à notre existence, existence vue par d’autres. Nous nous exposons dans ces vitrines futiles qui flattent l’égo, nous sommes devenus importants, mais tout cela n’est en réalité que vanité. Le monde virtuel des réseaux sociaux est devenu le jeu des cirques anciens, sorte de divertissement planétaire. Nous entrons docilement dans une sorte de cirque planétaire, nous satisfaisant d’un nouveau type de divertissement, des pains et des jeux, nous nous contentant de consommer des objets et de nous distraire, de plus franchement nous soucier des enjeux d’une vie éphémère puisque on nous promet de vaincre la mort.

Or dans la société transhumaniste, la culture de l’homme augmenté est bien celle du narcissisme. Le narcissisme se nourrit avant tout de l’image de soi et le narcisse rêve toujours d’améliorer son image, de prendre soin de son image. La promesse de toujours faire croître cette image ne peut en soi que flatter le narcissique. De fait la société transhumaniste a bien pour objet de flatter la prouesse, de cajoler la réussite, d’encenser la performance. C’est le devoir de la société transhumaniste d’investir tous les champs du divertissement pour entretenir l’image de soi. Mais la société transhumaniste ne flatte pas seulement le corps augmenté, elle flatte la capacité de transcender le corps, le transhumaniste est l’ami du monde virtuel. La société transhumaniste dans ces contextes de monde virtuel investit d’ores et déjà les applications issues des fameux réseaux sociaux, les fameux robots conversationnels qui pourront demain être nos futurs amis imaginaires, l’autre que moi-même qui me comprend, me connait, me flatte, me rassure.

Nous assistons, sous nos yeux et sans doute, à l’émergence d’une nouvelle religion du divertissement, prônant une forme de narcissisme, de contentement de soi, de désincarnation des relations solidaires et de dématérialisation des échanges, pour aboutir à l’émergence d’un monde virtuel, déconnecté d’un rapport au réel et nous familiarisant à côtoyer les chabots[1]  et non les shadoks[2] [volatiles bêtes et méchants] : ces robots conversationnels, formes d’avatars virtuels. Or l’aspiration de l’homme se complaisant dans son image, demain homme augmenté et déconnecté de la réalité, c’est finalement l’amour de soi, la satisfaction de l’intérêt personnel, au risque de provoquer, la dissociation du lien social dès lors que chacun cherche à exister pour soi, s’affirmer, à s’imposer, aux dépends des autres, aspirant à sa performance, son confort, son bien-être.

La modernité transhumaniste se caractérise ainsi par le passage de la personne incarnée à l’individu désincarné. Le web et ses dérivés participent en effet à favoriser l’égo sans substance, sans consistance, l’égo flatté, à fabriquer de l’entre nous, à standardiser, à uniformiser la notion même de personne. Les réseaux sociaux, par exemple, incitent à concentrer, à agréger puis à rassembler les individus égocentrés, iconoclastes, amoureux de leur image, dans un esprit d’égrégore[3], de communisme numérique, d’« esprit de ruche », effaçant les singularités humaines, les dimensions de la typicité qui font les caractéristiques de la vie sociale. Le mouvement transhumaniste commandera l’évolution d’une nouvelle organisation sociale, « l’homme : objet de la technique ».

C’est cette société de la quête de soi, qui nourrit la frustration, le besoin de reconnaissance, le besoin d’image de soi qui sont en réalité à l’envers de la quête intérieure, car ici nous sommes plongés dans un monde qui nous distrait en réalité de nous-même. Nous sommes devenus des êtres vulnérables à qui l’on promet la puissance, la reconnaissance du monde dématérialisé et demain des chatbots. Mais en nous plongeant dans ce monde des réseaux, nous avons amplifié l’isolement de nous-mêmes, nous nous sommes éloignés de l’autre, nous ignorons nos congénères, nos voisins, nos amis. La dopamine internet nous retient, nous attendons le « like », plutôt que d’exprimer le « j’aime » attendu par la personne bien réelle mais souffrante, isolée, qui elle aussi réclame son « like » faute d’être tout simplement aimé et d’échanger ! Nous avons fabriqué des amis imaginaires et des amis imaginaires [ouf pas les chabots qui vous resteront fidèles eux ] qui se détournent de vous, lorsque vous exprimez une pensée différente de la norme imposée. Ce monde virtuel est toujours clivant mais il vous retient dans ses filets et vous propose d’autres amis imaginaires, demain des robots conversationnels ; qui seront d’accord avec vous, car vous avez tellement besoin que l’on soit d’accord avec vous.

Or ce monde-là, ce monde des narcissistes est tout bonnement fabriqué, intentionnellement voulu par les mêmes qui veulent asseoir leur puissance captivante, absorbante sur ceux-là même qui ont docilement livré leur âme et toutes les données de leur vie. Nous avons passivement livré toutes ces datas de notre vie sociale, et ces mêmes « datas » sont consommés par les mondes numériques qui entendent mathématiser le monde. Ces GAFAM ont fait de l’ensemble de nos environnements sociaux leurs terrains de prédilection, leurs terrains de jeux, pour dicter les nouvelles normes de vie sociale. Ce monde n’a été rendu possible que parce que nous avions besoin d’être flattés, nous avions besoin de reconnaissance, nous avions besoin de cette dopamine fournie par la futilité des « like ». Le monde des réseaux agit comme une thérapie de groupes. Cette thérapie de groupes métamorphosée en fameux segments sociaux inventés par Facebook ou l’on discute et se dispute virtuellement avec toujours ce même besoin de reconnaissance, le besoin d’exprimer et le besoin d’être flatté car l’on vous répond.

Mais le réseau social dans son ensemble fabrique une souffrance associée à ce besoin d’identité, d’empathie, d’omnipotence de soi quand on gère sa propre page, quand on administre sa page. Vous vous portez bien, très bien et vous échappez à cette dimension du mal être mais avouez, que cela vous fait un si grand bien, d’être lu, reconnu et si à l’inverse on cessait de vous lire, soyez honnêtes, vous seriez frustrés, vous vous sentirez comme lésé par tant de temps investi et si peu de reconnaissances de la part de vos coreligionnaires. Mais rassurez vous aurez bientôt vos fans, les agents virtuels, nos fameux robots conversationnels déguisés en avatars et des visages si sympathiques fabriqués par les IA que vous serez bientôt tellement flattés de les avoir pour amis, l’ami qui vous veut du bien, mais en êtes-vous si surs ?

Narcisse et Chabot

Intrigué sans doute par notre approche concernant le lien entre réseau social et transhumanisme, vous pourriez légitimement me formuler cette question Pourquoi ce phénomène de monde virtuel, associé aux réseaux sociaux, amplifié et renforcé par nos usages, doit-il être appréhendé de façon si critique ?  La réponse est en réalité assez simple, le transhumanisme est en quelque sorte une forme d’adieu et de renoncement au corps, le transhumanisme docilement conditionne dès lors les esprits à accepter cette révolution dans les approches et les conceptions que nous nous faisons de l’homme. Nous devons être affranchis de la culture issue du monde réel, à commencer par celle du corps. Nous devons être finalement habitués à agir, à réfléchir, à échanger, à partager hors du monde réel.

Le transhumanisme doit être ainsi appréhendé hors du corps et si docilement, nous prenons l’habitude de nous échapper de notre monde réel, de nos contraintes, de l’encerclement de cette vie, il est de facto plus facile d’admettre les thèses transhumanistes, d’accepter leur idéologie. Au fond à cette thèse que je développe et de ces amis imaginaires évoqués précédemment, se pourraient-ils qu’avec le développement des robots conversationnels, à notre insu, nous ne sympathisions virtuellement avec un chabot, un robot conversationnel capable d’engager une discussion, d’échanger, de partager sur un mode parfaitement empathique et intelligible. Les champs d’application de ces fameux amis imaginaires, ces chatbots[4] sont potentiellement illimités, leurs développements sont largement corrélés aux prouesses technologiques du deep learning support de l’intelligence artificielle.

Par ailleurs, l’une des voies possibles pour augmenter leurs capacités serait de les connecter à une « base de connaissance » visant à leur donner un peu d’humanité. A terme, même le test de Turing[5] s’y méprendra, nous aurons affaire à l’ami qui jamais ne dort, nous suivra, nous suivra et ne nous lâchera pas. Le monde virtuel, aura inventé « l’Eden » virtuel ; et de cet Eden Virtuel, l’homme devenu Dieu fait un autre que nous même, l’image de mon image, l’avatar personnifiant mon moi. Au point que pour plagier Charlie Chaplin, je dirais que « mon miroir [avatar chatbot] est mon meilleur ami, car à chaque fois que je pleure, il ne rit jamais ».

Lorsque nous soulignons cette dimension de l’intrication idéologique (réduire l’âme à la matière), technique (De la cité des hommes à la cité rationnelle) et techno scientifique (les moyens de la technoscience), nous pensons en réalité que le mouvement transhumaniste commandera l’évolution d’une nouvelle organisation sociale sous-jacente à cette mutation qui touchera aux rapports humains faisant ainsi triompher la conformité à la norme guidée par la seule recherche du bien-être individuel. Au fond le progrès est en quelque sorte la résultante d’une appétence pour davantage de confort, d’aisance, d’agrément. Nous avons dû mal à nous contenter de peu, l’avidité gouverne notre vie. Le monde des objets numériques n’est que le miroir, le reflet, le prolongement de nos désirs, (vie réussie, accroissement de bien être, augmentation de confort, de nos capacités).

Le transhumanisme qui a fait de la transformation de l’homme son objet, ne saurait en soi exister sans le consumérisme, le transhumanisme puise ses racines non seulement idéologiques dans le néo libéralisme mais ses racines sont également à trouver dans la quête des moyens, la thérapie et le business du corps amélioré, le marketing d’un nouveau monde qui nous est promis. Nous ressentons un malaise face à ce déchainement promis par cette nouvelle société en quête de performance, nous ressentons un malaise comme l’exprime encore mieux Jean Vanier qui a consacré toute sa vie à aimer l’autre dans sa fragilité et qui fonda l’arche pour accueillir ceux qui ne sont pas de ce monde et de la violence technologique promise « Nous ressentons tous un malaise… pourrait-il en être autrement dans un monde qui ne fait qu’exalter la force, la productivité, la performance, la beauté physique ? Chaque être humain est important, même celui qui nous dérange, qu’il soit malade, âgé, handicapé, SDF ou immigré… »[6]

[1] Un chatbot est un robot [agent] logiciel pouvant dialoguer par le biais d’un service de conversations automatisées

[2]  Série télévisée d’animation française, créée par Jacques Rouxel et un jeune dessinateur Jean-Paul Couturier, cette série est incarnée par des volatiles bêtes et méchants..

[3] Groupe influencé par les désirs communs

[4] Cet agent conversationnel est notamment mobilisé sur de nombreux sites sites Web de la SNCF, d’Orange, de la Fnac, d’Ikea ou d’autres entreprises. Il apparaît sous la forme d’un personnage animé ou d’une zone de dialogue intitulée «Posez-nous vos questions». Et il colonise de plus en plus les réseaux sociaux…

[5] Le test de Turing est une proposition de test d’intelligence artificielle fondée sur la faculté d’une machine à imiter la conversation humaine.

[6] Citation de Jean Vanier 1928-2019

Le nouveau monde

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice est la cybernétique et dont la reine mère est le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, et régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le printemps de l’humanité.

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs résulte de toute cette complexité et il conviendra en effet de la gérer, d’arbitrer, d’orienter, de la réguler, cela ne pourra être possible que par l’entremise d’un homme artificiel plutôt d’une intelligence artificielle, laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant les rapports sociaux.

Auteur Eric LEMAITRE

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Pour introduire ce nouveau texte, permettez-moi de citer Pascal Ruffenache auteur du roman NEVERSAY, cette citation est extraite de son livre publié en 2018 et illustrera le cœur même de notre sujet dans la mouvance de la toute-puissance des algorithmes informatiques, de l’omnipotence et de la suprématie numérique qui sont sur le point d’envahir l’ensemble de nos écosystèmes, toute la dimension de l’écologie intégrale l’homme et son milieu. Pour illustrer cet avant-propos je vous invite à vous laisser interpeller par le texte de l’écrivain Pascal Ruffenache qui écrit un roman intitulé Never Say dans les contextes de l’affaire Snowden ancien agent de la CIA et de la NSA qui révéla à l’opinion publique la surveillance quasi mondialisée de millions de citoyens qui consultent Internet. C’est à la suite de ce scandale planétaire, de surveillance généralisée que Pascal Ruffenache écrivit ce roman.

De ce livre « Never Say » nous avons extrait ce texte le plus symptomatique du roman qui nous semble le mieux introduire la réflexion que nous engageons autour de la société transhumaniste qui est à venir : « De l’homme transparent à l’homme tout puissant Gus (Gus Hant) inquiétant directeur d’une agence de surveillance généralisée), avait presque naturellement glissé vers les recherches menées par RAY Kurzweil, le pape du transhumanisme. Vie éternelle, fin des maladies, oubli du passé, brûlé par la lumière incandescente d’un présent continu. Kurzweil promettait de construire Babel, une cité sans souffrance, sans fragilité et sans mémoire. L’immortalité était son étendard. Une immortalité dégagée de l’histoire, sans récit. Et la promesse de corps trafiqués à l’infini pour accéder à l’éternelle jeunesse des Dieux ».

Le propos de Pascal Ruffenache évoque les deux dimensions de ce livre « de l’homme déchu à l’homme Deus ». La première de ces dimensions est celle de la toute-puissance de l’homme, la toute-puissance rêvée par la pensée transhumaniste qui traverse le nouveau siècle « inquiétant » dans lequel nous sommes aujourd’hui entrés, la seconde dimension aborde la cité sans souffrance, indolente, molle et sans relief d’un monde aseptisé aux couleurs de Gattaca, c’est la promesse d’une ruche fourmillante d’idées et d’innovations, monde aspiré par le progrès sans fin et à la conquête de ces deux infinis, les deux pôles d’un monde où tout reste à découvrir en dépassant autant que possible les frontières du réel. Pascal Ruffenache dans ce roman « Never Say », annonce que le projet de Ray Kurzweil est bel et bien la construction [qu]antique de la nouvelle Babel, la construction d’une cité rationnelle, l’incarnation de l’utopie concentrant les fantasmes d’un monde ravagé par l’envie de croissance, d’expansion, et le prolongement indéfini de la vie humaine « sans souffrance, sans fragilité et sans mémoire ».

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice est la cybernétique et dont la reine mère est le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le « printemps de l’humanité ».

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs, résulte de toute cette complexité qu’il conviendra en effet de gérer, d’arbitrer, d’orienter, de réguler. Cette complexité ne pourra être gérée que par l’entremise d’un homme artificiel plutôt d’une intelligence artificielle, laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant la totalité des rapports sociaux.

Nous brossons là, le portrait de la « singularité technique[1] », celle d’un monde qui aura basculé entre les mains de la puissance technique, la puissance technique qui se verra déléguer bien entendu notre incapacité de gérer nos relations conflictuelles. Le léviathan technologique n’a-t-il pas le meilleur profil pour réguler le tempérament humain, et puisque aucun humain n’est franchement à sa hauteur, il prendra alors le relais, l’humanité se « machinisera » docilement. Le léviathan technologique et ses instruments de navigation préviendront et anticiperont les risques, établiront ou imposeront sous forme d’injonctions, l’itinéraire que nous devrons emprunter afin de ne pas déroger aux règles qui présideront l’harmonie établie, de ne pas enfreindre les principes normatifs qui guideront la vie quotidienne, la vie des citoyens seront ainsi assujettis au pouvoir de la « machine mathématisée ».  La mathématisation de la société, est une expression que j’avais déjà utilisé dans le premier essai « la déconstruction de l’homme » pour évoquer ce monde qui se métamorphose en formules algorithmiques.  Ces formules qui exprimeront dans la matrice cybernétique les liaisons causales générales, et les lois garantissant l’harmonie, celles qui préviendront les dérives et les conflits.

Il convient pour tous, de nous questionner sur ce phénomène qui subrepticement est sur le point d’envahir clandestinement toutes les sphères de la vie. Ces sphères de la vie, associées à tous les écosystèmes de l’existence sont en quelque sorte colonisées par une forme de mécanique matérialiste qui nous distrait de toute vie intérieure.  L’écrivain Bernanos auteur entre autres, du livre la France contre les robots a dit un jour « que l’on ne comprend rien au monde moderne tant que l’on ne perçoit pas que tout est fait pour empêcher l’homme d’avoir une vie intérieure ». Aujourd’hui ajoute le philosophe Bertrand Vergely « il importe d’aller plus loin, et de se rendre compte que l’on ne comprend rien à la postmodernité si l’on ne prend pas conscience que tout est fait pour faire disparaître l’homme ». En effet ce que le progrès technologique a détruit selon le Philosophe et urbaniste Paul Virilio « c’est l’humble préférence du proche et du prochain, le savoir être soi-même dont Montaigne nous entretenait comme la plus grande chose au monde ».

Dans ces contextes de vie sociale et des changements qui vont s’opérer sur la vie humaine, toutes les sphères de notre « vie intérieure » seront ainsi concernées, colonisées, vampirisées par ces objets du futur que nous avons déjà pour la plupart d’entre-nous soit dans la veste ou la poche. Tous ces objets du futur envahiront la totalité des étendues non seulement de notre vie intérieure mais celle de notre vie sociale, de la vie économique : l’agriculture, le transport, la santé, la justice, l’urbanisme, la finance, la consommation, la logistique. Pour les transhumanistes, le salut de la « vie » [l’humanité] passera par la technologie. Dans ces contextes d’un monde demain gouverné par la mathématisation, c’est Kepler qui a dit que la différence entre Dieu et l’homme, « c’est que Dieu connaît tous les théorèmes depuis toute l’éternité alors que l’homme ne connait pas tout…enfin pas encore … », mais la question est bien de savoir ce que l’homme prétendra faire de cette science et de la techniques si elle sont respectivement sans conscience et donc sans limites.

Notre humanité s’est ainsi prise d’ivresse et de passion pour la technique au sens où Jacques Ellul le définit. Cette technique se modernise et a le vent en poupe avec l’impulsion des convergences technologiques et par capillarité est sur le point de façonner l’homme nouveau, l’homme domestiqué, l’homme sous l’étau des algorithmes qui le surveillent, le contrôlent, le consomment même.

La technique dans cet univers de la modernité est englobante et va au-delà de la technologie, quand Jacques Ellul[2] emploie le terme de technique, il l’associe à la dimension à la fois de phénomène et de système.  Selon Jacques Ellul la technique c’est avant tout « rechercher en toute chose la méthode absolument la plus efficace ». Or, c’est bien la méthode la plus efficace qui est recherchée depuis la nuit des temps, et c’est bien l’approche de la modernité de s’en remettre au pouvoir de la technique pour penser rationnellement le monde, et trouver les solutions rationnelles pour le gérer. Or aujourd’hui penser la technique à l’échelle d’un pays ou du monde, c’est imaginer la mise en place d’un système assurant l’efficacité ou la capacité afin de réduire les problématiques, les tensions, les conflits, les disputes qui se dessinent.

Dans les contextes de modernité et de la suprématie de la technique, comme le précise par ailleurs le théologien et penseur de la modernité Jacques Ellul, la technique renforce nécessairement l’État : « une société technicienne est [une société qui pensera globalement] nécessairement une société de surveillance et de contrôle ». Et de cette dimension de contrôle à la contrainte, ce n’est l’affaire que de quelques paliers, nous sommes en train de franchir et sans doute, nous sommes sur le point de franchir la dernière marche pour basculer dans un monde incertain, celui de la singularité technique « déclenchant des changements imprévisibles sur la société humaine ».

Or cela pourrait bien être un monde sans état, c’est-à-dire sans organisation humaine ; cela pourrait bien être la suppression de l’état et des corps intermédiaires, la fin des institutions humaines, le léviathan technologique prenant le relais de « la nouvelle civilisation ». Si notre monde débouche vers cette forme nouvelle d’organisation dont « les sujets devront agir comme la technique le leur imposera » c’est-à-dire la singularité technologique dont la figure pourrait bien être une nouvelle super intelligence qui poursuivra l’augmentation et l’amélioration technologique en encartant l’humanité sous le marteau de ses algorithmes et l’étau de ses normes rationnelles.

Jacques Ellul n’exprime pas autrement cette pensée que nous exprimons : « La technique conduit à deux conséquences : la suppression du sujet [Le marteau] et la suppression du sens [l’étau].». La technique conduit à la suppression du sujet, à son aliénation. « Le sujet ne peut pas se livrer à des fantaisies purement subjectives : dans la mesure où il est entré dans un cadre technique, le sujet doit agir comme la technique l’impose. Cette suppression du sujet par la technique est acceptée par un certain nombre d’intellectuels, Michel Foucault par exemple, qui estiment que l’on peut très bien abandonner le sujet ». La technique c’est également la fin de la dimension du sens. « Les finalités de l’existence semblent progressivement effacées par la prédominance des moyens. La technique, c’est le développement extrême des moyens. Tout, dans le développement technique, est moyen et uniquement moyen, et les finalités ont pratiquement disparu. La technique ne se développe pas en vue d’atteindre quelque chose, mais parce que le monde des moyens s’est développé. En même temps, il y a suppression du sens, du sens de l’existence dans la mesure où la technique a développé considérablement la puissance. La puissance est toujours destructrice de valeur et de sens. Là où la puissance augmente indéfiniment, il y a de moins en moins de significations.» Au total, la suppression du sujet et la suppression du sens sont des conséquences importantes de la technique et contribuent au malaise et au malheur de l’humanité. »

Dans la réflexion de cette deuxième partie de l’ouvrage, j’hésitais sur l’emploi du mot civilisation, il était tentant d’utiliser le terme civilisationnel ; puis au cours d’une émission radio, mon ami Dominique qui m’interrogeait sur un des aspects du transhumanisme me reprit sur le terme de « nouvelle civilisation ». Si la vie technologique devient notre milieu, notre environnement, si le monde est gouverné par la puissance des algorithmes, ; pourra-t-on en effet parler de civilisation ?

Pourtant la civilisation définie par les philosophes des lumières est centrée sur l’idée de progrès, un terme qui caractérisait la pensée des lumières et qui s’oppose au sauvage, au non civilisé. De fait parler de civilisation transhumaniste n’est pas en soi entachée d’un problème particulier. Sauf à penser que la civilisation est celle qui est dominée par l’homme, mais si l’homme n’était plus le sujet de cette civilisation et si l’inverse se produisait ? Autrement dit le règne de la technologie ! Un tel basculement amènerait de facto un changement de paradigme, conduirait à des changements de contours de la société humaine, celle-ci serait régulée et surveillée par l’ère des machines et des cyborgs, ce ne serait une civilisation au sens où nous l’entendions.

Rappelons que la civilisation est définie comme cette culture qui embrasse tous les phénomènes de la vie humaine.  Le terme civilisation ne se départit pas de l’histoire, des confluences de l’histoire, la civilisation est en soi liée à des dimensions multiples touchant la morale, le progrès, les religions. Au sein des civilisations humaines, les arrières plans, les croyances pluriformes irréductibles les uns aux autres qui ont façonné bien ou mal l’humanité. Mais comme nous le formulions précédemment, est-ce qu’en soi la civilisation qui se définit comme une caractéristique humaine sera toujours une civilisation si c’est la technique gère demain l’humain ?

Mais quand viendra l’avènement de la communauté technique, l’ère de la singularité technologique, pourra-t-on encore parler de fait de civilisation ? Pourra-ton encore parler de civilisation si la modernité s’emploie à supprimer le récit passé ? Si l’histoire a été gommée pour reprendre la citation extraite du livre « Never Say » et commentée précédemment nous ne pourrons plus ainsi utiliser le concept de civilisation, car une ère nouvelle serait alors née, celle d’un monde sans transcendance, qui a fait l’éviction de la mort !

Vous me rétorquerez poliment je présume, mais ce que vous racontez là, c’est de la pure fantaisie, vous élucubrez, vous divaguez sur un avenir qui n’adviendra pas ! Alors j’aimerais dire à cette personne, commencez donc par ne plus tapoter sur vos écrans et ne pas vous y plonger quand vos enfants vous parlent, quand votre épouse veut avoir un moment d’intimité avec vous ! Vous enchaînerez en m’indiquant mais quel est le rapport Monsieur ? Le rapport est que le monde technique a progressé lorsque la dimension relationnelle a fini par être occulté comme celle de la proximité !

[1] Source Wikipédia : La singularité technologique (ou simplement la singularité) est l’hypothèse selon laquelle l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine

[2] Pour retrouver toute la pensée de Jacques Ellul, nous vous renvoyons à ce document PDF qui résume les échanges entre Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Jacques Ellul y aborde la technique Selon Jacques Ellul  la technique n’est pas l’équivalent du mot machine, alors que la technologie en est le terme voisin puisque la technologie est le discours sur la machine, a contrario la technique pour Jacques Ellul, « c’est rechercher en toute chose la méthode absolument la plus efficace »https://lesamisdebartleby.files.wordpress.com/2017/01/bcje-toile.pdf

De l’homo sapiens à l’homo cyborg

Auteur Eric LEMAITRE

De l’homo sapiens à l’homo cyborg

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« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant ».

 Le post-humain sera-t-il le prochain stade de notre évolution ? La profusion en masse de produits technologiques de ces nouveaux artefacts, familiarise et conditionne l’homme sur l’avènement d’une suprématie de la technologie qui embrassera le monde ou l’embrasera.  La promesse de se façonner en s’appuyant sur les convergences technologiques dans les quatre domaines de l’informatique, de l’information cognitive, de la génétique et de la bio technologie afin de rendre possible la greffe l’homme avec de nouveaux attributs décuplant une puissance démiurgique.  L’homme cyborg ne relève plus de l’imaginaire de romanciers de science-fiction mais bien d’une réalité qui est bientôt aux portes de notre humanité.

Passer de l’homo sapiens à l’homo cyborg, c’est passer finalement à une autre nature, celle du « glébeux » comme l’entonne le cantique « comme l’argile entre les mains du potier », à celle d’un être qui le transcende biologiquement. Ce cantique spirituel nous rappelle que nous avons été façonnés par le potier, pétris par lui, autrement dit, nous avons été conçus par Dieu à partir de la poussière. Mais cette nature-là est contestée par l’homme qui ne se satisfait ni de ce corps, ni de cette faculté de penser dans les limites que lui confère la nature reçue. Comment alors ne pas songer à ce texte de Pascal :

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant ».

L’homme est ainsi et finalement « assis » entre deux infinis, lui, l’être fini, délimité mais la vanité l’emmène ou le conduit à dépasser sa finitude à reculer les frontières de ces deux infinis, il entend ici explorer au-delà de ces deux barrières, passer si possible par-dessus l’encerclement de son corps pour s’approcher de ces deux horizons de l’incalculable.

L’homme entend ainsi agir à l’échelle de l’infiniment petit, celle du nanomètre, échelle que nous avons souvent dû mal à imaginer mais qui avoisinerait à titre de comparaison la proportion d’une orange à l’échelle de la terre. Ici l’homme entend exécuter ses projets pour agir au niveau le plus élémentaire de la matière et juste au-dessus de cette échelle, modifier la structure de l’ADN comme nous l’avions vu précédemment. Mais l’aspiration de l’homme est aussi son dépassement, la possibilité de se connecter et d’implémenter ou d’embarquer de nouveaux composants, des composants extra biologiques, des micro structures bardés d’intelligence. C’est l’homme intriqué, homme biologique et homme matière, l’homme génétiquement modifié. Ce combat-là devrait intéresser les écologistes, mais je doute qu’ils en fassent en réalité leur priorité.

A l’envers de ce monde naturel, le monde de la cognitique[1], cette discipline de l’ingénierie rattachée aux sciences de l’information aurait pour vocation d’interfacer l’homme, interconnecter le vivant avec le numérique et conférer de nouveaux attributs, l’homme deviendrait de fait une nouvelle forme d’entité, une entité hybride moitié homme, moitié machine, un homme cyborg. De fait l’homme appareillé ne saurait en soi choqué ou bouleversé la pensée transhumaniste, puisque l’homme est vu comme une machine biologique et non un être trinaire corps, âme, esprit. De fait modifier, interfacer l’homme d’attributs non biologiques est au fond, selon la conception transhumaniste, une dimension qui fait partie intégralement de la nature future de l’homme. L’habillage technologique de l’être humain s’articulera dès lors autour de nouvelles technologies, résultant des progrès faramineux de l’ingénierie, associés aux sciences de l’informatique, cognitives, de l’information et génétiques, de la « convergence des NBIC ». Cette confluence des NBIC est considérée comme l’ultime saut qui permettra de penser l’évolution de l’homme, centrée sur la performance à la fois physique et cognitive de l’homme, le nouvel homme. Si cela paraît être impossible pour nos lecteurs, certains qui nous lisent ont dans leur entourage ou eux-mêmes un pacemaker, une prothèse auditive ou autres dispositifs bio embarqués dans l’organisme, la possibilité d’imaginer demain que l’être humain s’inocule de microstructures ne relève pas de fait de l’impossible. Subrepticement l’ingénierie cognitique entend bien s’affranchir de ces barrières morales et rendre de facto possible la mutation de l’être humain.

La vision projetée concernant l’évolution du genre humain relève d’une conception purement matérialiste et mécaniste touchant le fonctionnement du corps biologique, il n’y avait donc plus qu’un pas à faire entre l’approche de « l’homme machine » de Julien Offroy de la Mettrie et l’homme automate de Jacques Vaucanson[2] inventeur du premier automate reproduisant les principales fonctions mécaniques de l’homme. Il suffisait d’imaginer la symbiose de l’homme et de la machine. Le rêve de greffer ou de connecter le corps humain n’appartient plus ainsi au domaine de la science-fiction, de nombreuses avancées tendent toujours et aujourd’hui démontrer la possibilité d’unir à la chair de l’homme, des pièces artificielles, d’hybrider ainsi l’homme, de connecter les prothèses et le cerveau humain. Le cyborg, une nouvelle vision anthropologique de l’homme est devenue le fruit d’un fantasme humain visant à libérer finalement l’homme du dualisme corps/esprit, c’est l’homme composite, moitié nature, moitié artifice, c’est l’homme greffé d’extensions artificielles. L’hybridation notamment à l’intelligence artificielle, pourrait à terme le dispenser de raisonner, puisqu’en un clic, la greffe lui permettra d’arbitrer rationnellement ses choix, de penser le monde, l’environnement avec une vision augmentée, une acuité accrue, une perception étendue.

Notre Faust humain entend ainsi bouleverser les paradigmes, franchir le Rubicon, passer outre les lois de la nature et les interdits, l’homme fusionne avec la matière non cette fois-ci pour réparer les dysfonctionnements de son corps (oreilles, yeux, cœur, amputation) mais bien pour l’augmenter, l’homme devient non pas l’homme appareillé mais il devient l’homme mutant.

Ainsi l’évolution continue des progrès technologiques vise bien à mettre en place les technologies de réparation et d’amélioration en proposant un dépassement progressif de notre condition humaine actuelle : prothèses contrôlées par la pensée, cœurs artificiels, yeux bioniques. Dépasser la mort biologique c’est bien s’affranchir le plus possible des limites physiques. Le rêve transhumaniste comme le décrit Laurent Alexandre dans son livre « La guerre des intelligences » c’est décupler les connaissances cognitives et corporelles, c’est dépasser les frontières, les clôtures entre le vivant et la matière.  Ainsi en s’affranchissant des barrières du vivant et de la matière inerte, nous banalisons le vivant, nous transformons le vivant en jeu de lego, remplaçable, transformable à souhait, interchangeable.

Ray Kurzweil   ingénieur, chercheur, et futurologue américain, directeur de recherche chez google prédit que dès les années 2030 « nous allons grâce à l’hybridation de nos cerveaux, avec des nano composants électroniques, disposer d’un pouvoir démiurgique ». Pour la neuro biologiste Catherine Vidal pondère l’enthousiasme de Ray Kurzweil « Le cerveau humain est d’abord et avant tout spécifique de la matière vivante … Si la connaissance que l’on en a est encore très sommaire, vu son immense complexité, on sait qu’il compte 100 milliards de neurones ». Chaque neurone est connecté à 10.000 autres. Elle poursuit : « L’information qui circule dans le cerveau est à la fois électrique et chimique. C’est cette combinaison absolument unique qui va permettre de nuancer à l’infini les messages qui y circulent entre les neurones ». Pourtant grâce à des interfaces cerveau machine, des résultats spectaculaires ont été obtenus. Notamment chez des patients tétraplégiques. La prédiction de Ray Kurzweil n’est pourtant pas dénuée de fondements absurdes mais on ne peut cependant faire l’impasse de la complexité du vivant jusqu’à présent inimitable comme le souligne la neuro biologiste Catherine Vidal.

Mais le cyborg sera-t-il vraiment la fin du processus de l’évolution ? Serait-il la fin de l’évolution de l’espèce humaine, ou bien l’imaginaire nous projettera-t-il vers d’autres formes possibles de l’humanité. Il ne semble pas que ce processus s’achèvera, sans doute que Dieu mettra fin à cette entreprise démente, une humanité qui se transcende elle-même. Le délire des transhumanistes est aussi de songer de dématérialiser l’humain, autrement dit de le scanner numériquement, de scanner l’ensemble de son cerveau ou bien la totalité de ses souvenirs pour le réimplanter dans un cerveau reconstitué. Mais la conscience humaine ne se réduit pas un corps et je reprends cette citation extraite d’un blog « Est-ce uniquement la conscience qui fait notre identité ou bien l’union du corps et de la conscience ? », dans les deux cas la radicalisation transhumaniste touchant à la transformation de notre être modifie la perception de l’être humain, bouscule la vision anthropologique de l’homme.

Or il est urgent pour l’homme de se raisonner et de considérer que c’est bien dans l’éphémère d’une vie si fragile soit-elle que nous puisons le vrai sens de la vie et que la beauté d’un sourire, celui d’un proche, d’une main tendue pourrait bien changer notre condition d’homme et lui conférer l’espérance parfaite, d’être aimé, car c’est bien dans l’amour que nous trouvons la dimension parfaite que nous recherchons et qu’en vain nous courrons vers un bonheur factice en investissant la matière.

[1] La cognitique est une discipline de l’ingénierie rattachée au cadre plus global des sciences de l’information

[2] Jacques Vaucanson, 17091782 à Parisinventeur  Il conçut plusieurs automates, il perfectionna également et  entre autres les métiers à tisser.

Manipulation et bricolage génétique

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il devient possible d’être l’acteur de sa propre évolution, de l’évolution de notre ADN. L’humain veut avoir la main mise dans sa propre chair, de la muter ce qui ne semble plus impossible de par la possibilité de changer le brin défectueux ou bien imparfait et d’attribuer un brin sain, sans défaut. Nous comprenons de fait beaucoup mieux cette intuition partagée par Aldous Huxley dans la préface de la nouvelle édition de son livre le meilleur des mondes, « La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera non pas dans la société, mais dans l’âme et la chair des êtres humains. » du fait même et sans doute de côtoyer son frère biologiste, théoricien de l’eugénisme et père du terme « Transhumanisme ».

Auteur Eric LEMAITRE

Manipulation et bricolage génétique

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Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il devient possible d’être l’acteur de sa propre évolution, de l’évolution de notre ADN. L’humain veut avoir la main mise dans sa propre chair, de la muter ce qui ne semble plus impossible de par la possibilité de changer le brin défectueux ou bien imparfait et d’attribuer un brin sain, sans défaut. Nous comprenons de fait beaucoup mieux cette intuition partagée par Aldous Huxley dans la préface de la nouvelle édition de son livre le meilleur des mondes, « La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera non pas dans la société, mais dans l’âme et la chair des êtres humains. » du fait même et sans doute de côtoyer son frère biologiste, théoricien de l’eugénisme et père du terme « Transhumanisme ».

Mais l’évolution génétique [ou le bricolage génétique] ne se limite pas au cadre de notre génome. La révolution génétique ne consiste pas seulement à prolonger radicalement la vie, cette révolution génétique peut s’associer à d’autres techniques et augmenter également le nombre des connexions neuronales, ou encore, nous interfacer ou nous hybrider avec des « organes » artificiels afin d’augmenter l’homme, de fournir de nouvelles facultés physiques et cognitives.

La science transhumaniste entend ainsi bricoler la vie mais peut produire de redoutables dommages comme en témoigne la recherche sur le CRISPR-CAS9, technique utilisée pour modifier des gènes défectueux et sur laquelle la médecine transhumaniste fonde avec un fol enthousiasme de grands espoirs. La   technique CRISPR-Cas9[1] récemment découverte par la microbiologiste, généticienne et biochimiste Emmanuelle Charpentier, en collaboration avec l’Américaine Jennifer Doudna, cette technique de ciseau moléculaire, du nom d’un système immunitaire bactérien est utilisé en génie génétique pour modifier facilement et rapidement le génome, la protéine Cas9 a été notamment largement mobilisée comme un dispositif d’ingénierie du génome pour produire des ruptures du double brin d’ADN ciblé, ce qui permet entre autres d’éditer avec précision des portions d’ADN et modifier ainsi le génome des cellules, de provoquer une nouvelle mutation ou bien de procéder au remplacement d’un gène défectueux par un gène sain. Comme le mentionne le blog du CNRS[2] « L’utilisation des CRISPR démultiplie en effet les possibilités de recherche fondamentale en neurosciences : en coupant un gène précis sur un modèle animal, on peut déterminer plus précisément son rôle, dans le développement du cerveau par exemple. De plus, elle ouvre la voie à de nombreuses applications thérapeutiques. Par exemple, si un gène est incriminé dans une maladie mentale, il devient envisageable, à terme, de l’éliminer, le corriger ou le remplacer avec notre bistouri génétique ».

En réalité cette technique est beaucoup moins précise et enthousiasmante qu’on le supposait et ce en raison des mutations inattendues. Selon une autre publication scientifique parue le 16 juillet 2018 publiée dans la revue Nature Biotechnology [2] : « Ces ciseaux génétiques ont provoqué des mutations « importantes » et « fréquentes » lors d’expériences menées sur des souris et des cellules humaines dans le cadre de l’étude ». Le bricolage de l’ADN qui constitue ainsi l’identité anthropologique de l’être ne s’en trouverait-il pas et dès lors dangereusement altéré. Selon la même revue « ce type de modifications pourrait conduire à l’activation ou à la désactivation de gènes importants, [d’augmenter l’expression du gène], et entraîner des conséquences potentiellement lourdes. »[3], les généticiens emploient l’expression de gènes délétères, des gènes altérées susceptibles d’entraîner l’apparition de caractères anormaux et de les transmettre à la génération suivante. Or si de telles transformations sont activées, elles conduiront à ce que l’on appelle communément le « forçage génétique », c’est-à-dire la transmission de toutes les modifications apportées au génome, ce qui serait de nature à impacter la nature même de l’homme, d’influer le corps humain sur sa destinée anthropologique. Or ici l’homme s’attribue des pouvoirs démiurgiques déniant l’éthique et toute réflexion morale, « l’homme devient la mesure de toutes choses, et plus rien ne saurait mesurer l’homme »[4].

C’est dès lors dans ces contextes que la mutabilité est promue par les idéologies de la post modernité. Mutabilité du corps promue, en raison des recherches engagées dans le domaine de la génétique, il devient donc peu à peu concevable de modifier le génome humain et de lui conférer une autre nature mais une nature qui pourrait bien être délétère pour reprendre l’expression des généticiens, et rendre possible une modification quasi hégémonique, imprévisible et incontrôlable des écosystèmes, .

La citation[5] que nous reproduisons et que nous restituons dans sa complétude illustre notre propos précédent :  « En cette fin de siècle, cette idée n’est point abandonnée, on voit même la possibilité de sa réalisation par l’extension systématique à l’espèce humaine des procédés de parthénogénèse expérimentale qui ont réussi chez les animaux, par la mise en œuvre de la fécondation artificielle, de la microchirurgie portant sur les cellules sexuelles, leur noyau et leurs chromosomes, par l’éventualité de création d’individus par la seule multiplication asexuée, sans que ni un sexe ni l’autre soit nécessaire à aucun stade de la reproduction, ce qui constitue « le clonage », par lequel on obtiendrait des individus tous uniformément semblables et confondus dans une même identité et dans un anonymat complet !. Vous noterez ici toute la dimension que prend le « Faust » de Goethe, toute la portée de l’œuvre et le pressentiment prémonitoire en quelque sorte du propos qu’il fait en quelque sortir tenir dans la bouche de Méphistophélès.    

 Ainsi les tentatives de manipulation et de bricolages génétiques pour modifier l’homme, réparer les failles de son génome augurent de conséquences susceptibles d’être cauchemardesques non seulement pour l’ensemble des écosystèmes mais bien plus, c’est-à-dire affecter l’âme humaine, la vie humaine et l’essence d’une nature crée à l’image de Dieu.

La conclusion[6] nous est donnée par le Dr Denis Alexander : « … Dans son ordre créateur, Dieu a rassemblé certaines choses ; leur dissociation par l’homme ne pourra se faire qu’au prix de certaines conséquences psychologiques, physiques et sociales qui, à long terme, auront pour effet de le déshumaniser. Ainsi, Dieu a associé la sexualité et le mariage, le mariage et la paternité, le foyer et l’éducation des enfants. Les dissocier est mauvais, puisque cela revient à traiter Dieu de menteur en prétendant qu’il ne sait pas ce qui convient le mieux aux êtres humains qu’Il a créés, et parce qu’en dernier ressort, c’est l’homme lui-même qui souffrira de s’être éloigné de l’idéal créateur de Dieu. »

[1] https://lejournal.cnrs.fr/articles/crispr-cas9-des-ciseaux-genetiques-pour-le-cerveau

[2] Citation extraite du blog https://lejournal.cnrs.fr/articles/crispr-cas9-des-ciseaux-genetiques-pour-le-cerveau

[3]  Une étude produite en 2017, par l’université Columbia, aux États-Unis, a remarqué que le découpage génétique entraînait de nombreuses réactions inattendues. Si les chercheurs ont pu corriger un gène de la cécité chez la souris, ils ont constaté que les animaux, en apparence sains, avaient pourtant développé plusieurs centaines de mutations, délétions et insertions nouvelles.

[4] La formule est citée par le sophiste Protagoras extraite de son ouvrage De la vérité, évoquée par Platon notamment dans le Théétète et selon laquelle « l’homme est la mesure de toutes choses ; pour celles qui sont, mesure de leur être ; pour celles qui ne sont pas, mesure de leur non être » (formule également évoquée dans le Protagoras de Platon).

[5] Référence : (A. Rosenfeld : L’homme futur, 1970, p. 122-123).

[6]  Dr Denis Alexander : (Au-delà de la Science, 1978, p. 199-200).

Les transhumanistes et la pensée darwiniste

Les transhumanistes et la pensée darwiniste

La filiation du transhumanisme avec le darwinisme n’est pas en soi contestable en ce sens que la théorie de l’évolution défendue par Charles Darwin postule que les formes supérieures de la vie procèdent des formes intérieures et que, de fait, nous allons vers l’idée du mieux, d’un progrès toujours continu.  Dans la position transhumaniste et l’idée que les transhumanistes se font du progrès, il est possible de changer la nature de l’homme, de le délivrer des lois naturelles, de le conduire à une nature supérieure ; la sélection artificielle prend ainsi aujourd’hui, chez les transhumanistes, le relais de la sélection naturelle, l’homme doté de la capacité technique devient le moteur de sa propre évolution, de sa propre transformation.

Après avoir lu le livre de Nicolas Le Dévédec, La société de l’amélioration, je partage pleinement son point de vue concernant la pensée darwiniste ou néodarwiniste, et les dérives de l’idéologie transhumaniste qui prétend que l’humanité est à une nouvelle phase de son développement mais sans être soumis aux aléas de l’évolution biologique et complexe de l’espèce humaine comme l’envisageait le biologiste Julian Huxley, frère de Aldous Huxley. C’est désormais l’homme qui est aux commandes de sa propre mutation, réalisant ainsi le présage [1] de Pic la Mirandole qui vantait la mutabilité de l’homme en des formes supérieures.

Nicolas Le Dévédec rappelle dans son essai cité précédemment que déjà en 1756, Charles Augustin Vandermonde [2], médecin français, théoricien de l’hygiénisme et de l’eugénisme, déplorait la dénaturation de l’homme parmi toutes les espèces « du fait de s’être écarté de son état en affaiblissant sa conformation naturelle ». Cette pensée de Charles Augustin Vandermonde est de fait transposable à cette volonté qui habite la pensée transhumaniste de rendre possible cette mutabilité chez l’être humain, de dériver vers d’autres formes, notamment d’augmenter l’homme et de l’orienter ou de le muter vers de nouvelles dispositions physiques et cognitives.

Sur ces contextes d’évolution de l’homme via la sélection naturelle qui est le fondement de la théorie évolutionniste, nous pouvons légitimement nous interroger sur la pensée philosophique qui habite l’esprit de Charles Darwin et la théorie de l’évolution qu’il défend. En effet, le processus évolutif guidé par la sélection naturelle serait a priori et selon Charles Darwin guidé, sinon orienté sur l’idée du progrès. Ce processus graduel théorisé et décrit par Charles Darwin repose en effet sur la transmission à la descendance des variations ou mutations positives et qui auraient été communiquées à la descendance. Il résulte de ce processus et selon cette théorie de l’évolution une amélioration continuelle, un continuum du progrès des espèces, créant des êtres toujours complexes et de mieux en mieux adaptés. Au fond et finalement, la théorie darwinienne ne repose-t-elle pas sur une idée exclusivement philosophique, celle du progrès continu, déjà partagée par les Lumières, se pourrait-il que l’observation de Darwin ne s’appuierait en réalité que sur un seul postulat philosophique, l’évolution selon Charles Darwin ne pouvant en effet être pensée que sous le signe de l’amélioration des espèces ?

Or, cette réalité supposée par Darwin est contredite par cette autre réalité. En effet, les variants génétiques défavorables s’accumulent dans le génome humain. De fait, notre patrimoine génétique a vocation à se dégrader inlassablement sans qu’aucune sélection darwinienne n’en soit la cause. Cette accumulation récente est déjà perceptible : une étude publiée dans la revue Nature en 2012 révèle que 80 % des variants génétiques délétères dans l’espèce humaine sont apparus depuis au moins 5 000 ans. Un autre article scientifique paru dans le Triple C postule l’existence de codes correcteurs d’erreurs génomiques ; l’auteur soutient l’évolution darwinienne, mais témoigne dans cet article que la fréquence des mutations génétiques [5] ne peut en réalité conduire qu’à la dégénérescence des génomes et donc constitue un obstacle à leur transmission dans le temps.

De facto, l’on peut penser que le transhumanisme s’inscrit dans l’urgence d’une horloge qui lui annonce que le temps court contre l’homme. Le transhumanisme, dans cette urgence d’une fin inexorable et prévisible, s’engage finalement dans un combat contre cette dégradation déjà perceptible dans le génome humain. Au fond, le combat génétique livré par les généticiens faustiens n’est ni plus ni moins que d’inverser une loi fatale, celle de la fin programmée de l’homme déchu.  Les transhumanistes livrent une dernière bataille contre cette fatalité funeste. Pressentant la dégradation biologique de l’homme, de façon sans doute inconsciente, les transhumanistes se refusent à cette fatalité, s’emploient à découvrir le saut technologique qui inverse la réalité d’un processus involutif, cette régression inscrite dans nos gènes.

Ce sont dans ces contextes que la mutabilité est promue par les idéologies de la postmodernité. Mutabilité du corps promue, en raison des recherches engagées dans le domaine de la génétique, il devient peu à peu concevable de modifier le génome humain. La   technique CRISPR-Cas9 [6] récemment découverte est, en effet, une enzyme utilisée en génie génétique pour modifier facilement et rapidement le génome. La protéine Cas9 a été notamment largement mobilisée comme un dispositif d’ingénierie du génome pour produire des ruptures du double brin d’ADN ciblé, ce qui permet, entre autres, d’éditer avec précision des portions d’ADN et de modifier ainsi le génome des cellules, de provoquer une nouvelle mutation ou bien de procéder au remplacement d’un gène défectueux par un gène sain.

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il devient possible d’être l’acteur de sa propre évolution, de l’évolution de son ADN. L’humain veut avoir la mainmise dans sa propre chair, de la muter ce qui ne semble plus impossible de par la possibilité de changer le brin défectueux ou bien imparfait et d’attribuer un brin sain, sans défaut. Nous comprenons de fait beaucoup mieux cette intuition partagée par Aldous Huxley : « La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera non pas dans la société, mais dans l’âme et la chair des êtres humains », en raison même de son côtoiement avec son frère biologiste, théoricien de l’eugénisme et père du terme « transhumanisme ».

Mais l’évolution génétique ne se limite pas au cadre de notre génome. Elle peut consister à prolonger radicalement la vie, à augmenter également le nombre des connexions neuronales, ou encore à nous interfacer ou nous hybrider avec des « organes » artificiels afin d’augmenter l’homme, de fournir de nouvelles facultés physiques et cognitives.

La volonté d’inverser le cours de l’histoire biologique ressemble à un combat de désespoir, une bataille de toutes les forces faustiennes contre l’inéluctable, jusqu’à ce que Méphistophélès ne vienne s’en mêler pour passer un nouveau pacte avec le genre humain.

Notes :

[1] Fable commentée précédemment.

[2] François Vandermonde [1727-1762] était docteur en médecine de Reims. Il est à l’origine d’un essai : Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine.

[3] L’idée darwinienne repose également, dans ses fondements, sur une idée philosophique préconçue des origines, davantage que sur l’idée de la finalité historique du développement en forme de progrès continuel.

Il s’agit, comme le déclare, l’Ecriture, d’une tentative, de nier le Créateur, sinon dans son existence, au moins dans ses actes créateurs et dans sa relation avec la création.

Il faut savoir que Darwin s’est orienté vers l’agnosticisme, quittant après 1836 et progressivement, un théisme aigri qui persistait dans ses pensées et ses écrits et qui, quelque part, le hantait. Après 1836, ses vues matérialistes se développaient. Après 1851, Darwin ne croyait plus à un Dieu bienveillant, mais un certain théisme/déisme a subsisté dans son esprit jusque dans les années 1860, confessant qu’il était confus à propos de Dieu. Néanmoins, même dans la sixième édition des Origines (1872), nous retrouvons la mention du Créateur avec les mêmes mots que dans la première édition de 1859 : « There is grandeur in this view of life, with its several powers, having been origi-nally breathed by the Creator into a few forms or into one; and that whilst this planet has gone cy-cling on according to the fixed law of gravity, from so simple a beginning endless forms most beauti-ful and most wonderful have been, and are being, evolved. »

Dans une lettre à Thomas Henry Huxley datant de 1879, il écrit : « In my most extreme fluctuations I have never been an Atheist in the sense of denying the existence of a God. I think that generally (and more and more as I grow older), but not always, that an Agnostic would be the more correct description of my state of mind » (publiée la première fois dans Life and Letters). En 1881, donc un an avant sa mort en 1882, Darwin a retravaillé son autobiographie écrite en 1876, et nous y trouvons ces mots étonnants et hautement significatifs :

« the  extreme  difficulty  or  rather  impossibility  of  conceiving  this  immense  and  wonderful  universe, including  man  with  his  capacity  of  looking  far  backwards  and  far  into  futurity,  as  the  result  of  blind chance of necessity. When thus reflecting I fell compelled to look to a First Cause having an intelligent mind in some degree analogous to that of man; and a deserve to be called a Theist. This conclusion was  strong in my mind, as far as I can remember, when I wrote the ‘Origin of Species;’ and it is since that time that it has very gradually, with many fluctuations, become weaker. But then arises the doubt, can the mind of man, which has, as I fully believe, been developed by a mind as low as that possessed by the lowest animals, be trusted when it draws such grand conclusions? I  cannot  pretend  to  throw  the  least  light  on  such  abstruse  problems.  The mystery of the beginning of all things is insoluble by us; and I for one must be content to remain an Agnostic. »

[4] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/01/24/allons-nous-devenir-debiles_1822291_1650684.html.

[5] Catarina D. Campbell & al., « The human mutation rate using autozygosity in a founder population »; Nature Genetics (Letter), 2012-09-23, doi:10.1038/ng.2418.

[6] Une technique de ciseau pour couper l’ADN. La protéine Cas9 est une enzyme qui est utilisée en génie génétique pour modifier facilement et rapidement le génome des cellules animales et végétales

Le transhumanisme :  critique de l’essentialisme et de la sacralisation de la vie

Auteur Eric LEMAITRE

Le transhumanisme :  critique de l’essentialisme et de la sacralisation de la vie

La sacralisation de la vie mérite en soi d’être appréhendée, que faut-il ici entendre ici ou comprendre. Le sacré est sans doute ce qui dépasse la vie même, la transcende et confère cette dimension à la fois de mystère et de sacré. Lorsque nous évoquons la sacralisation de la vie, cela sous-entend qu’il ne faut pas l’atteindre en éteignant par exemple la vie, en la blessant, en modifiant ce qui fait son essence.  La dimension du sacré témoigne d’un aspect qui est au-dessus de moi et que je dois infiniment respecter, la dignité de l’homme, de la vie humaine doit être le principe même qui régit l’existence et ce de manière inaliénable. La dignité de l’homme est par exemple un principe sur lequel il n’y a pas à céder, car au-dessus de nous-même. La sacralisation n’est pas le fétichisme, la vie n’est pas ainsi un objet, l’objet de la vie transcende la matière et nécessite qu’on lui voue non l’adoration mais le respect dû à cette dimension qui nous dépasse.

Or dans ces contextes, réduire la vie humaine à une dimension qui n’aurait pas de sens au-delà de la matière confine l’existence humaine à une forme de désacralisation, à une perte totale de sens. Or nous comprenons le transhumanisme comme l’expression en réalité d’une désespérance et d’un rejet de la vie imparfaite, où devrions-nous plutôt dire le rejet de l’homme déchu. Le transhumanisme est la révolte de l’homme ne supportant plus d’avoir été déchu de sa condition originelle, il faut donc comme nous l’avions déjà exploré : orienter la recherche scientifique dans l’exploration de solutions qui auront pour objet de changer la nature de l’homme y compris de gommer toute empreinte d’un récit ancien qui le relierait à l’idée même de Dieu. Le transhumanisme veut pourvoir redéfinir la nature et franchir les Rubicon des lois naturelles, ainsi la conception génétique et eugéniste que se donne les tenants d’un post humanisme, légitime selon eux la désacralisation, la désacralisation est légitime du fait que la figure de la personne handicapée leur est insupportable. Dans ces contextes de corriger la nature de l’homme, il faut à tout prix fustiger dans le génome humain, le gêne délétère ou défectueux. Puisque la liberté du corps est proclamée, il faut au nom de ce principe de désacralisation, désacraliser la naissance et comme nous l’avions déjà écrit précédemment, puisque la procréation sexuée est associée à la mort, il convient alors de modifier le modèle de la naissance humaine en proposant une autre voie qui pourrait être celle de la réplication de l’être humain par voie de clonage ou bien si l’IA l’autorise répliquer l’identité du cerveau.

Menant une réflexion bioéthique dense à la suite de sa lecture de CS LEWIS l’homme aboli, Léon Kass Médecin et promoteur de l’éducation libérale, partagea sa grande perplexité concernant le devenir de l’homme dans ces contextes de désacralisation de la vie, s’interrogeant sur les perspectives qui se dessinent à moyen ou long terme pour l’être, ou j’oserai écrire à court terme, « L’homme restera-t-il une créature créée à l’image de Dieu, aspirant à se rapprocher du divin, ou deviendra-t-il un artefact créé par l’homme à l’image de Dieu-, suivant les seules aspirations de la volonté humaine ? ».

La réflexion de Léon Kass nous conduit à la réflexion qui sous-tend la « théologie » transhumaniste à savoir une vision exclusivement matérialiste de l’homme. En effet la thèse matérialiste qui a pleinement prévalu au XIXème siècle prétend que tout ce qui existe, est une manifestation « mécanique » et physique, que tout phénomène est le résultat d’interactions matérielles. Cette conception purement matérialiste de l’être humain défait ainsi la dimension ontologique, déconstruit cette part de sacré consacré à l’existence humaine. Il s’agit ainsi pour le transhumaniste d’abolir la notion de finitude qui caractérise l’homme, il convient dès lors de prendre en main sa destinée afin de ne pas l’enfermer dans les limites défectueuses et imparfaites du corps biologique pour en fin de compte arracher l’homme à l’ordre des lois naturelles.

Cette nouvelle métaphysique, cette conception anthropologique entend remettre en cause la vision essentialiste celle de la primauté de l’essence sur l’existence, en redéfinissant en conséquence les frontières du corps entre réparation et amélioration, entre thérapie et augmentation.

Cette désacralisation de l’être humain donne ainsi naissance à une nouvelle médecine, celle non de la réparation mais de l’amélioration dont l’objectif n’est plus de remédier à des formes de handicap ou de guérir des maladies, mais de bien modifier l’homme ou de l’augmenter en termes de performances physiques, cognitives…

Hippocrate partageait une vision de l’homme qui n’est pas celle des idéologies enfermant l’homme ou le réduisant à une vision matérialiste ; mécanique, la dignité de l’homme est au cœur du serment d’Hippocrate, la nécessité d’en prendre soin. La sacralité de la vie est soulignée dans le serment dont le texte devrait interpeller toutes les consciences alors que cette vie dans sa dimension intégrale est le sujet aujourd’hui de remises en question. Réduire l’homme ainsi à la matière conduirait inévitablement à violer l’esprit du serment d’Hippocrate. N’oublions pas que les Pères de l’église ont été largement imprégnés de cette vision associée au respect du malade, notamment le Didaché, ce premier document du christianisme primitif qui souligne amplement le respect de la vie soulignant qu’il y a une « grande différence entre le chemin de la vie et celui de la mort ».

Le combat engagé dans la doctrine matérialiste, promue par le transhumanisme n’est pas le combat de la vie, c’est même exactement l’inverse, puisque ce qui est réduit à la matière n’est pas l’émotion, la vibration de l’âme, ce pont vibrant qui le relie au vivant mais à une dimension qui transcende notre être tout entier. Comme l’écrit[1] Mario-Beauregard chercheure en neuroscience « En dépit de déclarations fracassantes dans les médias grand public, les nouvelles découvertes n’ont pas permis d’expliquer les concepts basiques tels que conscience, l’esprit, le soi et le libre arbitre. Les hypothèses qui réduisent l’esprit aux fonctions du cerveau ou contestent son existence même en sont restés à ce stade- d’hypothèses. Elle ne repose pas sur des démonstrations convaincantes mais sur le matérialisme de promesse contre ce que le philosophe Karl Popper nous a mis en garde ».

En effet pour Karl Popper philosophe des sciences faisait valoir que « L’Univers, nous paraît intuitivement relever de la causalité, d’un enchaînement de causes et de conséquences, comme s’il s’agissait d’une horloge. En réalité, il n’en est rien. Depuis la mécanique quantique de Broglie, nous avons appris que nous vivons dans un univers de probabilités, un univers créatif, non mécaniste, et qui est en expansion. Cet univers est donc fondé sur des événements qui ont été guidés par certaines probabilités. Mais ces probabilités sont en général inégales : les probabilités deviennent des propensions, les phénomènes ayant tendance à s’orienter spontanément dans une seule direction. Donc, Dieu joue bien aux dés, mais les dés sont lestés : physique et métaphysique sont par conséquent indissociables. » (Misère de l’historicisme)

Autrement dit Karl Popper souligne que nous sommes en réalité aux antipodes du déterminisme, que nous avons notre propre liberté, que l’univers a lui-même sa propre liberté, nous ne sommes ni mus, ni contraints, libres de choisir, libres de nous déterminer. La responsabilité individuelle est au cœur même de la vie, cette liberté de l’homme était au cœur de l’Eden, la liberté est une dimension de la sacralité, l’essence devrais-je écrire de la dimension sacrée de notre existence.

Or je prends conscience que nous entrons dans un monde qui entend nous soumettre à l’injonction de ses directives, du poids de ses normes. Comme je l’indiquais dans une conférence ayant pour sujet le transhumanisme ce sera l’éthique du bien faire et non l’éthique de faire du bien, l’éthique du bien faire, c’est celle de la norme qui s’impose pour réguler, l’injonction de la norme qui réduit finalement la dimension de l’intelligence relationnelle, fait de tâtonnements, d’avancées, d’échanges argumentés, de postures, de freins ou d’envies. Le transhumanisme a une vision sociale nécessairement aux antipodes de la liberté, c’est le contraire de la liberté, la liberté qui est l’essence de la sacralisation de la vie. La liberté n’est pas l’autonomie, la liberté n’est pas le relativisme, la liberté est du côté de la vie, la liberté est du côté du sacré, contre la dimension mortifère ou liberticide.

Lors d’une réunion dans les locaux de la vie associative  de Reims, une réunion sur le climat, je m’entretenais des solutions applicables localement et je croisais le regard d’une élève de science po Paris particulièrement brillante mais qui plaçait son discours sur un mode virulent et injonctif prétendant qu’il y avait aujourd’hui urgence de modifier les comportements, or le mode injonctif de son discours s’apparente à un exposé en réalité autoritaire, si certes, je peux comprendre l’urgence, la décision en réalité appartient à tout-à-chacun, de choisir de changer ou non de modèle, de comportement. Or il me semble que la liberté bonne ou mauvaise est bien une caractéristique de la liberté de l’être humain et fait partie de la sacralité de la vie.  La vie ne se gouverne pas avec le monde des normes, la vie est fondée sur l’échange et le relationnel, la sacralité de la vie est dans la dimension de l’échange, du partage, de l’éveil de la conscience.

La sacralité de la vie humaine, se résume selon moi par ce commandement[2] que Jésus considérait comme étant le plus grand. « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C’est le premier commandement et le plus grand. Et voici le deuxième, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. ».

La sacralité de la vie doit être motivée par notre amour pour Dieu et pour les autres. Nous aimerons notre prochain et nous en prendrons soin (Galates 6.10, Colossiens 3.12-15), nous porterons secours à la veuve et l’orphelin, aux malades et aux laissés pour compte et nous ferons preuve de disponibilité pour protéger les autres contre toute forme de mal, qu’il s’agisse de l’avortement, de l’euthanasie, du trafic de personnes ou toutes les formes d’abus qui violeraient la dimension de la dignité. « La sacralité de la vie humaine peut être le fondement de nos actes, mais l’amour doit en être la motivation ».

[1] Citation extraite du livre « Du cerveau à Dieu » Editeur Guy Trédaniel éditeur. Page 151

[2] Bible évangile de Matthieu chapitre 22. Versets : 37- 39