Transhumanisme, Anthropologie, Actualités, Eugénisme

Les transhumanistes et la pensée darwiniste

Les transhumanistes et la pensée darwiniste

La filiation du transhumanisme avec le darwinisme n’est pas en soi contestable en ce sens que la théorie de l’évolution défendue par Charles Darwin postule que les formes supérieures de la vie procèdent des formes intérieures et que, de fait, nous allons vers l’idée du mieux, d’un progrès toujours continu.  Dans la position transhumaniste et l’idée que les transhumanistes se font du progrès, il est possible de changer la nature de l’homme, de le délivrer des lois naturelles, de le conduire à une nature supérieure ; la sélection artificielle prend ainsi aujourd’hui, chez les transhumanistes, le relais de la sélection naturelle, l’homme doté de la capacité technique devient le moteur de sa propre évolution, de sa propre transformation.

Après avoir lu le livre de Nicolas Le Dévédec, La société de l’amélioration, je partage pleinement son point de vue concernant la pensée darwiniste ou néodarwiniste, et les dérives de l’idéologie transhumaniste qui prétend que l’humanité est à une nouvelle phase de son développement mais sans être soumis aux aléas de l’évolution biologique et complexe de l’espèce humaine comme l’envisageait le biologiste Julian Huxley, frère de Aldous Huxley. C’est désormais l’homme qui est aux commandes de sa propre mutation, réalisant ainsi le présage [1] de Pic la Mirandole qui vantait la mutabilité de l’homme en des formes supérieures.

Nicolas Le Dévédec rappelle dans son essai cité précédemment que déjà en 1756, Charles Augustin Vandermonde [2], médecin français, théoricien de l’hygiénisme et de l’eugénisme, déplorait la dénaturation de l’homme parmi toutes les espèces « du fait de s’être écarté de son état en affaiblissant sa conformation naturelle ». Cette pensée de Charles Augustin Vandermonde est de fait transposable à cette volonté qui habite la pensée transhumaniste de rendre possible cette mutabilité chez l’être humain, de dériver vers d’autres formes, notamment d’augmenter l’homme et de l’orienter ou de le muter vers de nouvelles dispositions physiques et cognitives.

Sur ces contextes d’évolution de l’homme via la sélection naturelle qui est le fondement de la théorie évolutionniste, nous pouvons légitimement nous interroger sur la pensée philosophique qui habite l’esprit de Charles Darwin et la théorie de l’évolution qu’il défend. En effet, le processus évolutif guidé par la sélection naturelle serait a priori et selon Charles Darwin guidé, sinon orienté sur l’idée du progrès. Ce processus graduel théorisé et décrit par Charles Darwin repose en effet sur la transmission à la descendance des variations ou mutations positives et qui auraient été communiquées à la descendance. Il résulte de ce processus et selon cette théorie de l’évolution une amélioration continuelle, un continuum du progrès des espèces, créant des êtres toujours complexes et de mieux en mieux adaptés. Au fond et finalement, la théorie darwinienne ne repose-t-elle pas sur une idée exclusivement philosophique, celle du progrès continu, déjà partagée par les Lumières, se pourrait-il que l’observation de Darwin ne s’appuierait en réalité que sur un seul postulat philosophique, l’évolution selon Charles Darwin ne pouvant en effet être pensée que sous le signe de l’amélioration des espèces ?

Or, cette réalité supposée par Darwin est contredite par cette autre réalité. En effet, les variants génétiques défavorables s’accumulent dans le génome humain. De fait, notre patrimoine génétique a vocation à se dégrader inlassablement sans qu’aucune sélection darwinienne n’en soit la cause. Cette accumulation récente est déjà perceptible : une étude publiée dans la revue Nature en 2012 révèle que 80 % des variants génétiques délétères dans l’espèce humaine sont apparus depuis au moins 5 000 ans. Un autre article scientifique paru dans le Triple C postule l’existence de codes correcteurs d’erreurs génomiques ; l’auteur soutient l’évolution darwinienne, mais témoigne dans cet article que la fréquence des mutations génétiques [5] ne peut en réalité conduire qu’à la dégénérescence des génomes et donc constitue un obstacle à leur transmission dans le temps.

De facto, l’on peut penser que le transhumanisme s’inscrit dans l’urgence d’une horloge qui lui annonce que le temps court contre l’homme. Le transhumanisme, dans cette urgence d’une fin inexorable et prévisible, s’engage finalement dans un combat contre cette dégradation déjà perceptible dans le génome humain. Au fond, le combat génétique livré par les généticiens faustiens n’est ni plus ni moins que d’inverser une loi fatale, celle de la fin programmée de l’homme déchu.  Les transhumanistes livrent une dernière bataille contre cette fatalité funeste. Pressentant la dégradation biologique de l’homme, de façon sans doute inconsciente, les transhumanistes se refusent à cette fatalité, s’emploient à découvrir le saut technologique qui inverse la réalité d’un processus involutif, cette régression inscrite dans nos gènes.

Ce sont dans ces contextes que la mutabilité est promue par les idéologies de la postmodernité. Mutabilité du corps promue, en raison des recherches engagées dans le domaine de la génétique, il devient peu à peu concevable de modifier le génome humain. La   technique CRISPR-Cas9 [6] récemment découverte est, en effet, une enzyme utilisée en génie génétique pour modifier facilement et rapidement le génome. La protéine Cas9 a été notamment largement mobilisée comme un dispositif d’ingénierie du génome pour produire des ruptures du double brin d’ADN ciblé, ce qui permet, entre autres, d’éditer avec précision des portions d’ADN et de modifier ainsi le génome des cellules, de provoquer une nouvelle mutation ou bien de procéder au remplacement d’un gène défectueux par un gène sain.

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il devient possible d’être l’acteur de sa propre évolution, de l’évolution de son ADN. L’humain veut avoir la mainmise dans sa propre chair, de la muter ce qui ne semble plus impossible de par la possibilité de changer le brin défectueux ou bien imparfait et d’attribuer un brin sain, sans défaut. Nous comprenons de fait beaucoup mieux cette intuition partagée par Aldous Huxley : « La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera non pas dans la société, mais dans l’âme et la chair des êtres humains », en raison même de son côtoiement avec son frère biologiste, théoricien de l’eugénisme et père du terme « transhumanisme ».

Mais l’évolution génétique ne se limite pas au cadre de notre génome. Elle peut consister à prolonger radicalement la vie, à augmenter également le nombre des connexions neuronales, ou encore à nous interfacer ou nous hybrider avec des « organes » artificiels afin d’augmenter l’homme, de fournir de nouvelles facultés physiques et cognitives.

La volonté d’inverser le cours de l’histoire biologique ressemble à un combat de désespoir, une bataille de toutes les forces faustiennes contre l’inéluctable, jusqu’à ce que Méphistophélès ne vienne s’en mêler pour passer un nouveau pacte avec le genre humain.

Notes :

[1] Fable commentée précédemment.

[2] François Vandermonde [1727-1762] était docteur en médecine de Reims. Il est à l’origine d’un essai : Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine.

[3] L’idée darwinienne repose également, dans ses fondements, sur une idée philosophique préconçue des origines, davantage que sur l’idée de la finalité historique du développement en forme de progrès continuel.

Il s’agit, comme le déclare, l’Ecriture, d’une tentative, de nier le Créateur, sinon dans son existence, au moins dans ses actes créateurs et dans sa relation avec la création.

Il faut savoir que Darwin s’est orienté vers l’agnosticisme, quittant après 1836 et progressivement, un théisme aigri qui persistait dans ses pensées et ses écrits et qui, quelque part, le hantait. Après 1836, ses vues matérialistes se développaient. Après 1851, Darwin ne croyait plus à un Dieu bienveillant, mais un certain théisme/déisme a subsisté dans son esprit jusque dans les années 1860, confessant qu’il était confus à propos de Dieu. Néanmoins, même dans la sixième édition des Origines (1872), nous retrouvons la mention du Créateur avec les mêmes mots que dans la première édition de 1859 : « There is grandeur in this view of life, with its several powers, having been origi-nally breathed by the Creator into a few forms or into one; and that whilst this planet has gone cy-cling on according to the fixed law of gravity, from so simple a beginning endless forms most beauti-ful and most wonderful have been, and are being, evolved. »

Dans une lettre à Thomas Henry Huxley datant de 1879, il écrit : « In my most extreme fluctuations I have never been an Atheist in the sense of denying the existence of a God. I think that generally (and more and more as I grow older), but not always, that an Agnostic would be the more correct description of my state of mind » (publiée la première fois dans Life and Letters). En 1881, donc un an avant sa mort en 1882, Darwin a retravaillé son autobiographie écrite en 1876, et nous y trouvons ces mots étonnants et hautement significatifs :

« the  extreme  difficulty  or  rather  impossibility  of  conceiving  this  immense  and  wonderful  universe, including  man  with  his  capacity  of  looking  far  backwards  and  far  into  futurity,  as  the  result  of  blind chance of necessity. When thus reflecting I fell compelled to look to a First Cause having an intelligent mind in some degree analogous to that of man; and a deserve to be called a Theist. This conclusion was  strong in my mind, as far as I can remember, when I wrote the ‘Origin of Species;’ and it is since that time that it has very gradually, with many fluctuations, become weaker. But then arises the doubt, can the mind of man, which has, as I fully believe, been developed by a mind as low as that possessed by the lowest animals, be trusted when it draws such grand conclusions? I  cannot  pretend  to  throw  the  least  light  on  such  abstruse  problems.  The mystery of the beginning of all things is insoluble by us; and I for one must be content to remain an Agnostic. »

[4] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/01/24/allons-nous-devenir-debiles_1822291_1650684.html.

[5] Catarina D. Campbell & al., « The human mutation rate using autozygosity in a founder population »; Nature Genetics (Letter), 2012-09-23, doi:10.1038/ng.2418.

[6] Une technique de ciseau pour couper l’ADN. La protéine Cas9 est une enzyme qui est utilisée en génie génétique pour modifier facilement et rapidement le génome des cellules animales et végétales

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