Progrés ?

Auteur Eric LEMAITRE

René Barjavel : « Les hommes ont libéré les forces terribles que la nature tenait enfermées avec précaution. Ils ont cru s’en rendre maîtres. Ils ont nommé cela le Progrès. C’est un progrès accéléré vers la mort. Ils emploient pendant quelque temps ces forces pour construire, puis un beau jour, parce que les hommes sont des hommes, c’est-à-dire des êtres chez qui le mal domine le bien, parce que le progrès moral de ces hommes est loin d’avoir été aussi rapide que le progrès de leur science, ils tournent celle-ci vers la destruction. »

Dans les contextes de la pandémie et d’un possible effondrement civilisationnel, je veux ici m’adresser à tous ceux qui partagent une vision progressiste et optimiste de l’histoire humaine, une vision qui n’est pas pleinement la mienne ; nonobstant cela ne fait pas pour autant de moi, un patenté décliniste promouvant une image de décadence de l’histoire, même si bizarrement l’effondrement de la civilisation se dessine.

Comme chrétien je me situe bien entendu dans la seule dimension de l’espérance, mais aux antipodes d’une foi aveugle dans un monde qui a tourné le dos à toute idée de transcendance et s’évertue à imaginer une terre aux ressources inépuisables. Je crois en effet aux seules vertus de l’évangile à cette puissance de la foi capable de réformer le cœur et qui inclut une écologie intégrale. Une puissance en somme qui est capable de gagner des batailles contre tout ce qui est de nature à assombrir la vie, à dénaturer notre écosystème. Mais je n’adhère pas en revanche à l’idée visionnaire d’un message qui finirait naturellement par changer le monde en s’imposant dans l’esprit docile de ceux qui ne croient pas.  Le message chrétien s’inscrit seulement dans la dimension du cœur, d’une réforme désirée, intériorisée et consentie, bouleversant et transformant radicalement une vie puis rayonnant au sein d’un quartier et d’une cité ! Le message chrétien ne relève pas ainsi d’une dimension collective au sens d’agir comme un programme civilisationnel réformant le monde. Cependant il n’est pas contestable que des personnalités chrétiennes aient été particulièrement influentes dans le monde pour mener des combats contre la pauvreté, l’injustice sociale, les ségrégations (Saint Vincent de Paul, Sœur Emmanuelle, l’Abbé Pierre, Mère Thérèsa, Antoine-Frédéric Ozanam, William Booth, Martin Luther King), les discriminations telles que l’esclavage (William Wilberforce). Ces hommes et ces femmes marquées par la foi ont été en quelque sorte les flambeaux d’une recherche permanente de justice. Ces hommes et ces femmes n’ont nullement cherché à s’imposer aux autres, mais à témoigner d’exemplarité, de dévouement au reste d’un monde souvent insensible ou enfermé dans l’égotisme, l’indifférence. De grandes œuvres de charité sont ainsi nées d’une prise de conscience de discriminations ou d’injustices criantes, puis ont ensuite témoigné d’un rayonnement mondial comme ce fut le cas avec le ministère de Martin Luther King, « l’armée du Salut » chez les protestants, ou « la société Saint Vincent de Paul » chez les catholiques.

Or l’histoire humaine si elle tend vers le progrès civilisationnel de la connaissance technique et de ses propres lois morales, dérive en réalité vers davantage de désaveux de l’éthique judéo-chrétienne. L’histoire civilisationnelle se détache de nos jours, de toute idée, de responsabilité, du sens du bien, comme de toute loi divine et de toute transcendance. L’individualisme matérialiste se déconnecte progressivement de toute recherche spirituelle. Nous prenons alors conscience de la prétention de l’homme « à être la mesure de toutes choses, sans que plus rien en réalité ne le mesure ». Ainsi affranchi de tout lien avec son créateur, l’homme par ses entreprises d’homo-deus provoque des ravages dans la nature, rompt les grands équilibres liés aux écosystèmes, crée des situations d’injustices sociales, de grande pauvreté, de précarité en raison d’une course effrénée d’une toute-puissance consumériste sans partage, adorant le Dieu Mammon. Mais comme toute statue déifiée, le Dieu Mamon est finalement proche de son écroulement.

Tout au long de son histoire qui embrasse son passé comme son présent, l’homme a tenté d’entreprendre la domestication de l’univers, de dominer sur les éléments et la matière, La volonté de puissance s’est révélée à travers sa capacité à créer les outils pour lui permettre la transformation de son environnement, mais cette volonté de puissance s’est également révélée à travers cette expertise d’aller au-delà de la fabrication de l’outil, l’homme a en effet inventé cette combinaison associant technicité et organisation, cette nouvelle puissance lui offrant d’incroyables perspectives et révélant toute la capacité à exprimer son propre pouvoir créateur, “l’égalant à Dieu”. L’homme mesure de toutes choses, est aujourd’hui entré dans la vocation et la tentation de créer sa propre créature reflet de ses appétits de savoir, de connaissances et de son intelligence, comme si l’histoire humaine depuis la chute, le conduisait à son inéluctable destin, devenir lui-même Dieu enfantant ou engendrant sa propre image de lui-même. Mais cet homme dans les contextes de cette pandémie découvre aussi sa fragilité, sa vulnérabilité, face à un virus létal qui remet profondément en cause l’outrecuidance de l’ambition démesurée.

Mais pour beaucoup Dieu n’est pas, de fait il ne peut donc être mort ! Alors fatalement l’humanité sans reconnaissance d’un Dieu créateur des cieux et de la terre, dérivera comme un enfant aveugle sombrant peu à peu dans une forme de « solutionnisme[1] » technologique et d’insouciance matérialiste jusqu’à mépriser demain la souffrance du voisin ou de haines anti chrétiennes pour se venger d’un Dieu qu’ils ont pourtant volontairement ignoré.

Dans l’histoire humaine, l’anthropologue américain Lewis Morgan ignorant les soubresauts répétés, cycliques et dramatiques de la civilisation, percevait pourtant une dimension évolutive et positive de l’histoire humaine. Cette évolution selon lui, se caractérisait au travers de plusieurs grandes étapes qui vont de la sauvagerie à la barbarie, puis de la barbarie à la civilisation et enfin de la civilisation à la post civilisation technique[2]. Pour résumer cette approche de façon sans doute simpliste, nous pourrions dès lors imaginer qu’un principe universel est en mouvement dans l’histoire humaine, celui d’une organisation structurante qui tend à éradiquer l’état barbare caractérisé par la cruauté. Peu à peu et par capillarité se met finalement en place une organisation  et une régulation sociale qui tend à diminuer les tensions dans les sociétés pour mieux les gérer et faciliter l’existence de sociétés pacifiées, comme si finalement une main invisible et providentielle, guidait l’humanité vers davantage de sagesse pour atteindre un état moral ultime, assurant son harmonie. Pour d’autres qui partagent également une vision progressiste de la civilisation humaine, l’histoire ne serait pas seulement une succession motrice de contingences, de va-et-vient entre le meilleur et le pire, une succession désordonnée, d’événements produits de contextes et de hasards. Mais l’histoire du fait de ces conflits contient intrinsèquement l’idée du mieux, d’un progrès qui conduirait l’humanité vers un mieux technique, un mieux social, mais également vers un idéal moral, une idée qui fut partagée par Teilhard de Chardin.

À l’opposé de cette vision d’une organisation qui éteindrait au fil de l’eau, le mal, le philosophe Emmanuel Kant soulignait les principes constitutifs de la nature humaine adossés à ces deux dimensions, celui du mal et celui du bien, ces dimensions pour Kant « semblent […] se neutraliser l’un par l’autre ; le résultat en serait l’inertie, une activité à vide, pour faire alterner le bien et le mal par progrès et recul, en sorte que tout le jeu du commerce réciproque de notre espèce sur le globe devrait être considéré comme un pur jeu de marionnettes ». Emmanuel Kant évoquait ainsi et finalement une forme d’immobilisme, d’état stationnaire et non de progrès de la loi morale. En quelque sorte Kant aurait pu s’opposer à cette vision qu’exprimait plus d’un siècle plus tard, le paléontologue et théologien Teilhard de Chardin.   Chez Teilhard, l’histoire est a contrario, en mouvement. Le mouvement de l’histoire est décrit comme dynamique, une trajectoire civilisationnelle qui tend vers l’organisation entraînant avec lui la fin du mal. La vision de Teilhard est d’abord théologique et sa notion candide du mal me rend cependant profondément perplexe. Le théologien admettait une forme de dilution, de diminution progressive du mal, du fait d’un monde en voie d’organisation. Pour l’essayiste Francisco Bravo que je cite : « la conception du mal … », chez Teilhard est ainsi réduite à « …des rides à la surface du bien ». Teilhard de Chardin soutenait l’idée que l’univers entier est en voie « d’arrangement et d’organisation » progressive, le monde serait ainsi et selon le théologien, en voie de révision morale, de « perfectionnement en devenir ». Pour le théologien, le mal est dès lors le résultat d’un défaut d’ordre, d’une absence d’organisation, la cruauté était ainsi prégnante dans le monde barbare, elle disparaît dans la civilisation. L’histoire est donc pour Teilhard une forme de continuum qui par ses développements poursuit sa structuration complexe pour aboutir à l’harmonisation de tout et excluant finalement et définitivement le mal.

Or notre approche du mal est loin d’adhérer à la conception de Teilhard qui entrevoit une évolution dans “une perspective graduelle et organique du monde”. Teilhard s’inscrit dans une dimension quasi utopique, une mondialisation des âmes qui se définit autour d’un nouvel ordre.

Reconnaissons cependant que la croyance de Teilhard relativement à la complexité associée à l’histoire humaine dans son déroulement, est loin d’être linéaire et paisible, celle-ci s’effectuant selon lui par « oscillements » par à-coups, selon une sorte de dialectique implacable tantôt conflictuelle, tantôt apaisée. Cependant Teilhard avait une vision progressive et également technicienne du monde et fut avec Jacques Ellul sans doute l’un des premiers penseurs à entrevoir la puissance de la technique qui s’opère dans le monde… Il va dans ses essais évoquer l’unification du monde de la pensée via la technique.  Pour Teilhard de Chardin le progrès de la technique « constitue un événement susceptible d’entraîner les plus grandes conséquences spirituelles ». Sur ce point je partage l’intuition du théologien, mais non les conséquences bénéfiques qu’il imagine tel un candide. L’histoire humaine évolue en effet vers davantage de réponses techniques et paradoxalement de souffrances morales du fait de la désincarnation de la relation à l’autre et de la distanciation entre le moi et l’âme comme le soulignait Hannah Arendt dans la condition de l’homme moderne. Effectivement la principale caractéristique de ce nouveau siècle comparativement aux précédents c’est bien l’incursion de la technicité numérique qui gère et pilote toutes les formes de l’activité sociale et d’une forme de désincarnation des rapports à l’autre. Or avec l’évolution de la civilisation humaine vers un monde plus que jamais technique, nous prenons de facto conscience de l’isolement en réalité des consciences. Il est frappant de relever une solitude croissante et plus prégnante des êtres humains connectés, mais non reliés entre eux, une solitude souvent aggravée avec la pandémie du Coronavirus. Or que constatons nous, sinon le risque d’un délitement absolu de la vie sociale. Permettez-nous ici de faire référence à Gilles Lipovetsky, penseur sociologue, ce dernier dans son livre le bonheur paradoxal fait justement mention des progrès techniques traversés par la performance et l’efficacité, mais en recul sur les valeurs de « socialité », d’entraide, de charité, de gestes de proximité et d’entraide communautaire et solidaire.

Ce monde, que nous décrivons résulte bien d’un constat quasi partagé, celui d’un monde qui s’enferme peu à peu dans l’individualisation, plutôt l’hyper-individualisation, se laissant subrepticement contraindre et dominer par la technique, une technique qui via les IA, organisera le quotidien de chaque individu. Au point que nous sommes sur le point d’assister à une forme d’atomisation de la vie collective incarnée dans les rapports aux autres. N’est-ce pas Chantal Delsol qui dépeint “le portrait d’une société où l’individualisme, engendré par une société matérialiste et du confort, l’emporte sur le désir d’enfants et s’engage dans une sorte de suicide collectif et social”. Or le constat est celui d’une perte de conscience de l’être humain dominé par le prédateur serviciel participant finalement à la dématérialisation de la vie et à un monde de préférence sans contacts. Or c’est bien un vaste mouvement planétaire prédit par Teilhard et décrit par Ellul qui démontre le glissement d’un monde matérialiste gouverné par des enjeux de plus en plus individuels.

C’est sans doute, l’ensemble de la vie sociale qui sera sous contrôle, sera surveillé dans les contextes de crises sanitaires et climatiques. Nous cheminons, transitons, glissons ainsi vers une société de forme totalitaire rendant les gens de plus en plus dépendants à la technique, divertis par les nouveaux applicatifs « sociaux » amenant, la sauvegarde de leur corps plutôt que le salut de leur âme.

Dans un texte de Hannah Arendt qui a pensé justement le monde totalitaire, la philosophe a pressenti le risque d’une dissociation de la pensée et de la technique. Le texte de Hannah Arendt que nous citons est extrait de son livre l’homme moderne, de manière quasi prémonitoire, l’auteure prédit les dérives du monde moderne « Il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d’agir en habitants de l’univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire… S’il s’avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant de nos machines que de nos connaissances pratiques créatures écervelées à la merci de tous les engins technologiquement possibles, si meurtriers soient-ils »

C’est dans cette civilisation aboutie décrite par Teilhard que l’humain va finalement manquer à l’homme. C’est dans ce monde dystopique qui se dessine que nous pourrions pressentir la fin d’une histoire du progrès, l’épilogue d’une civilisation humaine, car l’homme aurait alors décidé de confier son sort entre les mains d’une nouvelle idole dont il aurait animé l’image. Pour illustrer notre propos, nous pourrions alors citer le texte de l’apôtre Paul dans 2 Timothée 3 : 13 : « … les hommes méchants et imposteurs avanceront toujours plus dans le mal, égarant les autres et égarés eux-mêmes. » Ainsi la phase finale du progrès serait au contraire la consommation de la déchéance.

Oui l’histoire est en quelque sorte potentiellement décliniste du fait même de la technique envahissante, elle est (cette technique) de nature à bouleverser la civilisation, à modifier les rapports humains, à changer durablement les relations du quotidien.  Il n’est plus improbable ainsi que les personnels soignants tellement impliqués au cours de la crise du covid19, soient en partie remplacées du fait de leur vulnérabilité, par des robots pour des tâches sociales ou sanitaires mieux accomplies par ces derniers, que les guichetiers dans les banques soient définitivement « troqués » contre l’écran digital de nos smartphones, que les vendeuses soient au fil de l’eau échangées au profit des caisses automatiques sans contacts, que les vieilles personnes puissent également bénéficier de la compagnie galante de gentils humanoïdes chargés des besognes sanitaires qui eux-mêmes accompliront des tâches de surveillance dans les quartiers comme c’est déjà le cas à Singapour[3].

N’est-ce pas le livre de l’apocalypse qui dépeint un monde, celui de Babylone gouverné par le nombre, le nombre symbole de la nouvelle technique organisationnelle pour apporter à ce monde sous tensions, la paix et la sécurité, la sauvegarde des corps, plutôt que le salut des âmes, comme je l’écrivais précédemment.

Jacques Lecomte, essayiste et enseignant à l’Université Paris Ouest-Nanterre, défend une thèse différente de la mienne et non décadente de l’histoire humaine, il affirme ainsi chiffres à l’appui que le monde va beaucoup mieux, soulignant de fait que la faim avait régressé, que les programmes éducatifs de par le monde faisaient de constants progrès, que les guerres ont largement diminué en fréquences et en nombre de morts. Jacques Lecomte ne niait pas pour autant la gravité des crises que traversent aujourd’hui le monde, mais reprochait aux médias dans leur ensemble d’installer un climat anxiogène aboutissant à une forme générale de démobilisation.  Si en soi cette conclusion est en effet pertinente, elle ne doit pas pour autant nous rendre totalement aveugles sur la réalité du mal qui lui ne se gomme pas à coups d’organisations et de structurations de la société comme le prédisait et le soutenait le théologien Teilhard de Chardin.

Nous pourrions ajouter à ce constat, cette autre critique adressée à l’essayiste dont la lecture du monde s’inscrit sur le prisme d’un décodage de l’histoire à l’aune de l’histoire occidentale, occultant le continent Africain ou du moyen orient traversé par des conflits qui durent (Soudan, Congo, Centrafrique, Somalie, Yémen, Syrie, Irak…), des guerres civiles qui dévastent des nations, des attentats terroristes réguliers, sans oublier que d’autres conflits ont lieu en permanence.  N’oublions pas ces autres états totalitaires appliquant un régime ou la loi draconienne punit de mort ou d’emprisonnement ou encore de bannissement, les contrevenants pour délits d’opinion politique ou religieuse. Ces pays se comptent par dizaines, et parmi eux l’Inde, la Chine, la Corée du Nord, le Pakistan, l’Arabie Saoudite. Cette liste est hélas loin d’être exhaustive.

Ce n’est donc ni l’organisation, ni la civilisation, ni le progrès technique notamment en Chine, en Inde, en Arabie Saoudite, qui effacent le mal, ces trois pays comptent parmi les nations aux contrastes saisissant entre technologie et pauvreté et dont les discriminations sociales sont les plus criantes au sein même de notre planète. N’est-ce pas de fait la Chine dont les progrès techniques, médicaux et d’éducation sont les plus stupéfiants au monde, appliquant pourtant une loi totalitaire à l’ensemble du pays. Ce pays couvre tout de même 1/6ème de la population humaine qui habite sur les cinq continents.

L’essayiste Jacques Lecomte semble réduire la dimension du mal à la seule dimension d’événements sanitaires qui constituent une menace à la survie humaine et non aux sources de la souffrance morale. S’il faut se réjouir en effet des progrès sanitaires ; nous sommes cependant loin d’avoir vaincu les prochaines pandémies ou d’autres risques bactériologiques, loin d’avoir surmonté les luttes contre la précarité, la famine. Ainsi, force est de constater que la souffrance morale n’a jamais été occultée de notre monde et pas davantage tous ces gestes qui font souffrir l’autre à savoir le harcèlement, le mépris, l’indifférence, la ségrégation, l’oubli, l’abandon et sans parler de la violence, des actes mortifères, l’anti vie parce que l’autre est différent de nous et que sa vie pourrait nous insupporter du fait que nous serions conduits à la perte de notre confort.

Or pensons-nous sérieusement un seul instant que cette souffrance ait diminué y compris dans notre histoire contemporaine et notre propre siècle, sauf aveuglement de notre part et obstination égoïste à imaginer le contraire. Or ainsi ce n’est pas l’organisation humaine même technicienne qui palliera les disputes, les tensions morales, l’angoisse, nous consolera de la perte d’un être cher, de l’abandon moral, de l’ostracisme possible liée à notre différence, de la grande précarité de familles du quart monde bien présente dans nos quartiers.

Le rêve de toute puissance, conduit en réalité l’histoire humaine, depuis les origines du jardin d’Eden à Babel et de Babel à la Babylone contemporaine.  Ce rêve de toute puissance, tant dans la pensée que dans la dimension de l’action est constitutive de la nature humaine, de sa dimension ontologique. Cette toute-puissance prométhéenne de l’homme “Homo Faber” s’exprime aussi bien dans son désir de connaissances, de domination et de conquêtes. Cette toute-puissance n’aurait jamais pu advenir si la liberté humaine n’avait pas été d’emblée conditionnée par cet appétit de connaissances depuis le jardin d’Eden. « Vous connaîtrez le bien et le mal ». Cette dimension de la connaissance ne se limitant pas seulement à la connaissance morale du bien et du mal, mais également à la dimension technique qu’emploie l’homme pour l’arracher à la pénibilité de sa finitude et des limites de son jardin, cette technique pouvant aussi bien rechercher le bien ou en revanche avoir des effets destructeurs. “Si Dieu…”, écrivait ainsi Hannah Arendt “…crée ex nihilo, l’homme créé à partir d’une substance donnée, la productivité humaine devait par définition aboutir à une révolte prométhéenne parce qu’elle ne pouvait édifier un monde fait de main d’homme qu’après-avoir détruit une partie de la nature créée par Dieu”.

Ce rêve de toute puissance dans l’histoire humaine est parfaitement illustré dans la pensée nihiliste, la métaphysique de Nietzsche qui est une philosophie du nihilisme, une métaphysique qui exprime le refus de tout rapport à la transcendance et de facto de tout rapport à la création comme une donnée de Dieu. Ce nihilisme devient un rapport à une toute-puissance possible qui s’accomplit dans l’homme devenu lui-même Dieu. Le transhumanisme qui préfigure la post civilisation morale, est de fait d’inspiration nietzschéenne puisque l’athéisme est le socle même de sa croyance, le transhumanisme milite l’anti finitude et le dépassement de l’homme lui-même devenu Dieu, violant, transgressant les lois de la nature, “créateur de l’artifice humain”, créateur d’un artefact fait à son image ‘(l’IA).

Dans son prologue de Zarathoustra, Nietzsche écrit : « Je vous enseigne le surhumain. L’homme n’existe que pour être dépassé. Qu’avez-vous fait pour le dépasser ? Tous les êtres jusqu’à présent ont créé quelque chose au-dessus d’eux, et vous voulez être le reflux de ce grand flot et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme ? Qu’est le singe pour l’homme ? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être l’homme pour le surhomme : une dérision ou une honte douloureuse. Vous avez tracé le chemin qui va du ver jusqu’à l’homme, et il vous est resté beaucoup du ver de terre…  Voici que je vous enseigne le Surhomme ! Le Surhomme est le sens de la terre. Que votre volonté dise : que le surhomme soit le sens de la terre. »

Pour revenir à nouveau à la théologie de Teilhard qui finalement est un avant-goût du transhumanisme, l’histoire comme nous le rappelions précédemment témoigne d’une humanité en devenir, l’histoire s’est construite autour d’événements catastrophiques qui la conduit vers toujours plus de conscience, à travers toujours plus de médiations, d’accommodements, d’arrangements « d’arrangements et d’organisation ».  Dans ce processus évolutif de l’histoire humaine que défend Teilhard, ce dernier imagine qu’un processus final de la civilisation humaine l’engage vers davantage d’unité, d’harmonie. Teilhard est persuadé que l’humanité résorbera “la dualité science et foi”, raison et spiritualité, pour Teilhard l’unité de l’humanité va finalement s’opérer du fait du progrès du bien. Or à l’inverse comme je le commentais dans l’essai « La mécanisation de la conscience », pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, cette dernière est confrontée à une autre menace non celle comme l’écrivait Yuval Noah Harari d’une destruction externe, mais d’une désintégration intérieure « AU XXIème, l’individu est plus susceptible de se désintégrer en douceur de l’intérieur que d’être broyé brutalement de l’extérieur ».

La condition de l’homme moderne dans cette histoire du progrès se caractérise ainsi par l’éloignement de son âme, une rupture de la dimension intérieure pour aller vers son moi. Comment de fait ne pas citer Hannah Arendt qui de façon sublime dépeint l’époque moderne et l’histoire de “…la philosophie moderne depuis Descartes, sa contribution la plus originale peut-être à la philosophie est le souci exclusif du moi, par opposition à l’âme, à la personne, à l’homme en général, la tentative de réduction totale des expériences vécues par rapport au monde ou par rapport aux humains ; à des expériences qui se passent entre l’homme et son moi…” Or l’homme est interpellé dans ces contextes de la modernité de retrouver sa part de lui, le sens du beau, du bien et du vrai, son image créée en Dieu et par Dieu pour retrouver en lui le souffle vital, le souffle incarné de la vie afin ne pas se laisser entraîner par cette course vers le progrès qui dévitalise l’être intime qui est en lui.

Cette course folle vers la performance, l’augmentation de savoirs techniques et de conquêtes de la science est tout simplement le risque d’une aliénation de l’âme. Il est urgent dans ces conditions de se relier aux autres et de reprendre le goût d’aimer son prochain comme soi-même et ce serait là le vrai progrès de l’histoire humaine.

N’oublions jamais ceci : la civilisation à l’aune des deux dernières guerres mondiales n’a pas éradiqué la dimension barbare et démontre qu’à tout moment il ne pourrait être qu’un monstre endormi, y compris à l’aube du nouveau siècle dans lequel nous sommes entrés duquel surgissent de nouvelles tensions sociales exacerbées par les crises plurielles et pas seulement celle résultant de la pandémie.

Dans ces contextes et pour conclure l’article, nous restons de fait, frappés, par la puissance et l’acuité de la pensée de Hannah Arendt concernant la banalité du mal.  Pour elle le fonctionnaire Nazi Eichman était symptomatique de la personne qui a refusé d’être une personne, qui a renoncé à toute conscience de lui-même, à distinguer le mal et le bien, s’appliquant à se soumettre à l’effroyable machine bureaucratique [technologique] qui broie l’âme, l’être humain. Or la dimension du mal et sa dimension inhumaine peuvent naître de la nocivité d’un système totalitaire technicien et bureaucratique qui rendrait alors l’homme inutile et anéantirait toute conscience du juste, du beau, du bien et du vrai, de l’homme de bien prenant soin de l’exclu et du déchu, de l’étranger et du malade.

Comment alors ne pas songer à ce monde si technique qui se dessine, soumis aux impératifs de la bureaucratie numérique qui au fil de ces dernières décennies remplace l’être humain dans sa dimension relationnelle. Un système technique nourri par la conquête du progrès susceptible de broyer l’âme humaine, entraînant l’individu en lui faisant perdre toute référence à lui-même.  Or si la pensée ne se manifeste par la capacité de distinguer le mal et le bien, inéluctablement le monde humain sombrera alors que seule la lumière de Christ peut à nouveau le relier à la dimension de l’esprit qui l’atteint dans sa chair et lui fait découvrir l’amour absolu, saint et parfait.


[1] Courant de pensée originaire de la Silicon Valley qui souligne la capacité des nouvelles technologies à résoudre les grands problèmes du monde, comme la maladie, la pollution, la faim ou la criminalité. Le solutionnisme est une idéologie portée par les grands groupes internet américains qui façonnent l’univers numérique

[2]  Cette dernière dimension je l’ai ajouté et n’est pas cité par Lewis Morgan

[3] https://www.youtube.com/watch?v=2DJmIjKtVkA&feature=emb_logo

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.