Le monde crépusculaire

Cette période pandémique devrait nous conduire à une réflexion intense sur le sens même que nous donnons à la vie, or cela ne semble pas être la priorité de nos gouvernements. Il nous faut à nouveau faire fonctionner le business du monde, le remettre en marche grâce à nos nouveaux superhéros masqués, nos Batman et consorts. Alors nous attarder sur le monde crépusculaire est une pure gageure, penser un instant que l’homme pourrait changer après cet épisode épidémique est un pari bien hasardeux auquel nous ne devrions pas nous attarder dans cette nouvelle chronique. Mais arrêtons-nous ici, il est impératif comme je l’ai écrit dans une précédente chronique, de ralentir notre marche pour comprendre que vouloir le monde qui va de l’avant est une utopie, une aporie, une incohérence.

La Résilience

J’hésitais entre deux qualifications pour décrire à la fois notre siècle et l’irruption de la Reine Corona dans notre univers humain, un monde en miettes ou un monde en pièces. J’ai choisi le monde en pièces pour illustrer ce livre que je m’apprête d’achever, qui a été écrit sous forme de chroniques. Tout au long de ces pages et au fil de ces textes, j’ai souhaité partager une vision très personnelle de cet événement brusque et brutal, à la fois, interpellant et dérangeant. L’événement comme je l’avais écrit était totalement inattendu et certains voyants ou faux prophètes, ont été comme recalés, relégués à leurs prédictions fumeuses, faisant bien de consulter à nouveau leur opticien, de changer définitivement d’orientation quant à leur vocation. L’événement lui, en tant que tel nous conduit à une sérieuse remise en question. Cette remise en cause ne concerne pas la seule conduite d’une gouvernance idéologique, mais elle apostrophe chacun d’entre nous. L’événement vient en quelque sorte contester nos propres valeurs, nos choix idéologiques, la société de consommation dans sa totalité. Sans doute vivons-nous là un premier avertissement sans frais, une admonestation sous forme d’alarme corrodante afin d’attirer notre attention. Qu’allons-nous décider de faire au lendemain de cette crise ? Reprendrons-nous le chemin des écoliers qui n’auront pas retenu la leçon donnée la veille ? Il vaut mieux certainement oublier, et pour nous, l’enseignement donné par notre instituteur l’état qui a été totalement imprévoyant dans sa capacité à anticiper ; alors que les voyants des pays frontaliers comme l’Italie, indiquaient le péril que faisait courir « l’équipée sauvage[1] » de la reine Corona

LA VERTU

En des temps de confinement, où brutalement les relations ont cessé, où nous apprîmes un nouveau langage corporel, celui de la distanciation sociale ; nous sommes entrés dans le temps du déconfinement, où nous avons été initiés à une autre obligation celle du masque. Masques et distanciations sont aujourd’hui les gestes et postures imposées, les gestes d’une vie finalement antisociale en des temps où nous avions appris à saluer de la main ou à nous embrasser. Le geste courtois est aujourd’hui répréhensible et gare à celui qui s’aventure dans une poignée de main. Alors le coude ou le pied deviennent les nouvelles modalités de nos salutations. Les relations humaines ont été comme impactées, bouleversées, obligées d’apprendre de nouveaux codes de la civilité, de la courtoisie. Derrière nos masques nous avons à peine à esquisser un sourire, à dévoiler le visage, voilà que le visage ne dit plus, ne dit plus tout haut, ce que nous pensions tout bas. Le visage est en partie voilé, condamné à ne faire exprimer que les yeux, mais voici que l’on apprend que les postillons de Corona peuvent atteindre les yeux, alors certains s’équipent de lunettes et se transforment en chauve-souris. Ah la chauve-souris, ceux-là passeraient-ils dans le camp de l’ennemi ? Corona se jouant de nos nouveaux styles, ne manque vraiment pas d’humour ! Il nous faut alors apprendre à vivre masqués. La distanciation, le sourire absent condamnent-ils alors la dimension de l’amour, la rencontre avec le prochain, où nous faut-il apprendre à aimer différemment. La religion chrétienne parle des trois vertus théologales que sont l’amour, l’espérance et la foi, l’amour qui est la première vertu semble comme bousculé ! Résistera-t-elle ?

Le bien, le beau, le vrai

Le général de Villiers donne ici des pistes concernant le monde à rebâtir… Il faut peut être retrouver le sens de l’authenticité et des valeurs lorsque tout semble être définitivement perdu, l’héroïsme tient sans doute aux capacités sacrificielles à consentir pour sortir de notre zone de peur. Le vrai leadership est un don de soi qui revient à la dimension su sacré, du bien, du beau et du vrai. Il faut vraiment l’écouter …. ! 

 

L’égalité

Comme l’écrivait brillamment une amie[1] à propos du covid19, « Le virus est une conséquence de notre état dégradé et, surtout pas une cause comme certains le disent. Un virus c’est un messager, un veilleur, un éboueur. Il faudrait le remercier de nous faire des signaux au lieu de le fustiger ! »

Ce pathogène surgit ainsi dans ce monde tel un messager et sa mission résonne comme un avertissement quasi prophétique, nous oblige à veiller et nous convie à méditer. Le covid19 agit comme un éboueur se chargeant de nous rappeler la salubrité et l’hygiène. Ce virus s’organise comme le révélateur de nos toxicités de nos addictions de nos dépendances, il nous rappelle les fondements mêmes de l’écologie en nous montrant notre ingratitude face à la biodiversité. Enfin cette contagion pandémique démontre l’impuissance de notre gouvernance, nos appareils technocratiques et notre bureaucratie, en peine à agir avec efficacité pour endiguer le mal.

Le monde en pièces

Entre Eugène Ionesco et Albert Camus le traitement philosophique de la peste diffère singulièrement, l’un nous renvoie à une allégorie politique contre toute forme de totalitarisme Il nous faut selon Albert, Camus prendre conscience de la noirceur possible de notre cœur, tandis que pour Eugène Ionesco, le sentiment religieux l’emporte, il confie d’ailleurs en commentant sa pièce de théâtre « Jeux de massacre[6] », avoir toujours eu depuis son enfance un sentiment apocalyptique de l’histoire. Pour Eugène Ionesco, « nous vivons une époque apocalyptique.  Nous vivons tout le temps une époque apocalyptique, à chaque moment de l’histoire c’est l’apocalypse, mais c’est plus ou moins évident, […] tout le monde joue avec le danger apocalyptique. Les hommes sont hantés par cette fin, qui doit venir et qu’ils ont l’air de vouloir précipiter[7] ». La métaphysique de Camus, elle est aux antipodes, elle est celle de l’athée, il refuse l’enfermement et décide de combattre l’idée que tout est fini même si « l’ordre du monde est réglé par la mort », puis d’ajouter dans la bouche du docteur Rieux « peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu’on ne croît pas en lui et qu’on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers ce ciel où il se tait ».

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