LA VERTU

En des temps de confinement, où brutalement les relations ont cessé, où nous apprîmes un nouveau langage corporel, celui de la distanciation sociale ; nous sommes entrés dans le temps du déconfinement, où nous avons été initiés à une autre obligation celle du masque. Masques et distanciations sont aujourd’hui les gestes et postures imposées, les gestes d’une vie finalement antisociale en des temps où nous avions appris à saluer de la main ou à nous embrasser. Le geste courtois est aujourd’hui répréhensible et gare à celui qui s’aventure dans une poignée de main. Alors le coude ou le pied deviennent les nouvelles modalités de nos salutations. Les relations humaines ont été comme impactées, bouleversées, obligées d’apprendre de nouveaux codes de la civilité, de la courtoisie. Derrière nos masques nous avons à peine à esquisser un sourire, à dévoiler le visage, voilà que le visage ne dit plus, ne dit plus tout haut, ce que nous pensions tout bas. Le visage est en partie voilé, condamné à ne faire exprimer que les yeux, mais voici que l’on apprend que les postillons de Corona peuvent atteindre les yeux, alors certains s’équipent de lunettes et se transforment en chauve-souris. Ah la chauve-souris, ceux-là passeraient-ils dans le camp de l’ennemi ? Corona se jouant de nos nouveaux styles, ne manque vraiment pas d’humour ! Il nous faut alors apprendre à vivre masqués. La distanciation, le sourire absent condamnent-ils alors la dimension de l’amour, la rencontre avec le prochain, où nous faut-il apprendre à aimer différemment. La religion chrétienne parle des trois vertus théologales que sont l’amour, l’espérance et la foi, l’amour qui est la première vertu semble comme bousculé ! Résistera-t-elle ?

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Auteur : Eric LEMAITRE

En des temps de confinement, où brutalement les relations ont cessé, où nous apprîmes un nouveau langage corporel, celui de la distanciation sociale ; nous sommes entrés dans le temps du déconfinement, où nous avons été initiés à une autre obligation celle du masque. Masques et distanciations sont aujourd’hui les gestes et postures imposés, les gestes d’une vie finalement anti sociale en des temps où nous avions appris à saluer de la main ou à nous embrasser. Le geste courtois en ces « temps crépusculaires » est aujourd’hui répréhensible et gare à celui qui s’aventure dans une poignée de main ou la bise furtive. Alors le coude ou le pied deviennent les nouvelles modalités de nos salutations. Les relations humaines ont été comme impactées, bouleversées, obligées d’apprendre de nouveaux codes de la civilité, de la courtoisie. Derrière nos masques nous avons à peine à esquisser un sourire, à dévoiler le visage, voilà que le visage ne dit plus, ne dit plus tout haut, ce que nous pensions tout bas. Le visage est en partie voilé, condamné à ne faire exprimer que les yeux, mais voici que l’on apprend que les postillons de Corona peuvent atteindre les yeux, alors certains s’équipent de lunettes et se transforment en chauve-souris. Ah la chauve-souris, ceux-là passeraient-ils dans le camp de l’ennemi ? Corona se jouant de nos nouveaux styles, ne manque vraiment pas d’humour ! Il nous faut alors apprendre à vivre masqués et à nous prendre en nouveaux Zorro venant sauver notre cité. La distanciation, le sourire absent condamnent-ils alors la dimension de l’amour, la rencontre avec le prochain, où nous faut-il apprendre à aimer différemment ? La religion chrétienne parle des trois vertus théologales que sont l’amour, l’espérance et la foi. L’amour qui est la première vertu semble aujourd’hui comme bousculé ! Résistera-t-elle ? Hier soir, nous avions une assemblée virtuelle, une rencontre fraternelle et une amie au téléphone, nous déclare avec sa joie, vous êtes ma famille. Se pourrait-il cependant que nous vivions une fraternité sans rencontres incarnées, sans relations vivantes, sans gestes de fraternités ? Je reconnais que tout ceci nous bouscule, nous remet en cause, et je perçois là une forme de vie antisociale qui se dessine. Pourtant l’amour n’est qu’apparemment vaincu, car partout des gestes qui l’incarnent sont témoignés dans le quotidien, l’entraide a su résister, dépasser les distances et les masques. La résistance de l’amour est bien plus forte que toutes les barrières érigées, lui seul est capable de surmonter sans peine les précautions prises pour casser la chaîne virale. La chaîne de l’amour, elle comme un lien invisible n’a pas été vue par la Reine Corona et ne sera jamais vaincue.  Mais qu’en est-il alors des autres vertus, elles aussi ont été comme molestées, maltraitées, mais non, elles ne se sont pas avouées vaincues ! Sans doute ces vertus oubliées, donneront-elles partout des leçons aux pouvoirs jacobins qui devront bien compter sur les engagements, les dévouements de nos médecins, de nos infirmières, aides-soignantes, de nos éboueurs, de nos maires, de tous ces ouvriers silencieux et agissants mais aussi des familles. Les vertus du courage, du sacrifice, de l’humilité, de la vérité, de l’amour voilà les valeurs cardinales, essentielles que nous serons appelés à vivre comme une nouvelle contagion pour abattre une société de distanciation qui est devenue la norme imposée. J’ajouterai à ces vertus, celle de la subsidiarité, cette capacité à la plus petite échelle, de prendre les décisions qui s’imposent, celle que le médecin emploie quand il s’agit de tenter un traitement ultime pour permettre à son patient de vivre malgré tout ; nous voyons, bien que là aussi cette vertu est encadrée, brimée, malmenée, car il faut attendre que les protocoles technicistes de la bureaucratie valident le secours qu’entend apporter le médecin à son malade. Mais loin de moi d’instruire un procès, puis de monter une forme de bûcher pour juger l’état en plein désarroi. L’état est en réalité incarné par des hommes et des femmes parfois inhabités par ces vertus essentielles. Car sans doute qu’au-delà des procédures techniques, des mesures administratives, les vertus ont été les grandes absentes. Les vertus ont été tellement malmenées par les pouvoirs successifs, elles ont été de tout temps, combattues : la famille moquée, les églises chahutées et parfois conspuées, les maires de nos villes regardés avec une certaine condescendance alors qu’ils incarnent aujourd’hui une autorité de proximité et souvent bienveillante.

Dans une époque tordue comme celle que nous vivons, où les autorités ont dû mal à se confronter à la vérité, manipulent parfois l’information, il semble que nous entrons également dans une quête d’authenticité qui s’exprimera demain au-delà de tout conformisme social, une authenticité qui est l’expression elle aussi  de la vérité, qui ne supporte ni la manipulation, ni le mensonge, nous engagera dans une dimension de courage, d’intégrité avec soi, d’intégrité avec les autres. Et j’aimerais que vous preniez connaissance de ce vieux conte africain qui nous parle de vérité, une vérité, une autre vertu cardinale qui puise sa source dans l’humilité : « Le Royaume de Sabou avait un puissant chef du nom de Moro. […]. Un jour, Moro sentit la fin de sa vie arriver. Il fit venir ses enfants afin de leur parler : – Mes fils, écoutez-moi ! Je suis devenu faible, il faut que le plus courageux d’entre vous me remplace. Pour que je choisisse mon successeur, il faut que chacun me conte son œuvre la plus fantastique.  Le premier de ses fils pris alors la parole : – Père, tu te souviens lorsque les envahisseurs ont attaqué notre Royaume. Moi seul les ai combattus et les ai mis en déroute avec pour seule arme mes mains alors qu’ils étaient fortement armés et nombreux.  Le deuxième fils parla à son tour : – Père, tu te souviens lorsque les lions de la grande forêt ont attaqué notre peuple. Moi seul ai osé les combattre et les ai mis à mort avec comme seule arme mes poings.  Ce fut alors au tour du troisième enfant de Moro : – Il est vrai que nous avons été attaqués par des envahisseurs et par des lions. Moi, je ne les ai pas combattus seul et ni avec mes mains. J’ai pris mes meilleures armes et appelé l’armée ce qui a permis de vaincre les lions et de repousser nos agresseurs.  Le vieux chef, après l’audition de ses trois enfants réfléchit pendant longtemps et déduit que l’enfant le plus courageux était celui qui avait dit la vérité c’était à dire son troisième fils. Moro l’appela et lui dit : – Puisque tu as dit la vérité, tu es le plus courageux. Je te remets le sceptre de Viziok qui te permettra de diriger le royaume de Sabou une fois ma fin venue. Ses deux autres enfants apprirent alors à leurs dépens que dire la vérité est souvent l’acte le plus courageux qui existe en ce monde. » Le vieux sage salue finalement dans le cœur de l’un de ses trois fils, plusieurs vertus, la vérité, le courage, l’humilité, et sa capacité à mobiliser toute une armée sur qui il a pu compter pour vaincre l’ennemi. Ce conte infiniment simple, enfantin, en dit pourtant très long sur la vanité de nos pouvoirs. Ces pouvoirs ont encore beaucoup à apprendre de cette sagesse populaire, sagesse qui n’est pas enseignée dans les plus hautes sphères des universités, des grandes écoles. L’autorité s’exerce toujours avec humilité, en convoquant le plus grand nombre de conseillers, et surtout cette autorité s’adosse à la vérité en n’oubliant pas le courage qui s’allie au dévouement sans désinvolture, ni mépris pour quiconque voudra s’associer à la victoire d’un ennemi extérieur qui est aussi un ennemi intérieur, si la dimension intérieure n’est pas habitée par la vérité.

À partir de ce conte, ne nous faudrait-il pas tirer dès ce jour, un enseignement concernant l’époque, ce nouveau siècle qui est en crise, qui n’est pas seulement et finalement une crise sanitaire, climatique, mais qui met à jour une autre crise, bien plus grave, celle de l’abandon de toute forme de référence à la dimension de la vérité comme de la vertu. À la vertu, il faut ajouter l’humilité qui oublie les certitudes et s’oblige à écouter les points de vue divergents. Il nous faut aussi adjoindre les vertus liées à l’authenticité, la morale non normative, mais celle qui s’inscrit, qui est gravé dans les cœurs, comme celle, touchant, la dimension sacrificielle dont le pilier est le courage. Le courage d’oser l’affrontement pour sauver celui ou celle qui est en péril au détriment de sa propre vie.

La crise pandémique doit être vécue comme une remise en question de toutes les idéologies néo-libérales et de l’homme prétendument augmenté qui ont façonné jusqu’à aujourd’hui le monde au cours de ces dernières décennies. Cette idéologie néo-libérale s’est hélas imposée au monde avec l’ensemble de ses représentations fondées sur l’appétence du progrès matérialiste comme seul horizon, sur la seule appétence consumériste comme seul code moral. Notre environnement occidental gouverné par son idéologie capitaliste a tenté de construire le monde de l’éden artificiel avec toutes ses valeurs factices et artificielles, nous promettant paix et sécurité. Aujourd’hui le monde est confronté à la pire des crises et ne semble plus en capacité de se donner un cap, un avenir, tant le changement que nous subissons est d’une rare violence même si en apparence les beaux jours sont arrivés, le déconfinement est à l’œuvre et l’insouciance se donne à nouveau, rendez-vous avec les rayons, la chaleur de l’été dans les agoras, les plages et les lieux publics à l’exception des allées des jardins qui nous sont encore interdits en ce beau mois de mai 2020.

Nous espérons finalement beaucoup de ces rayons estivaux qu’ils portent avec eux l’espoir qu’ils terrasseront la violente chevauchée virale lancée par la Reine Corona contre notre monde humain. Mais si Corona veut nous accorder une mise en parenthèse, une forme de trêve, nous pourrions alors vaquer de nouveau à ce « monde d’avant ». Nous avons probablement en tête, le secret espoir, la conviction intime que tout ceci ne relèvera en fin de compte que d’un mauvais moment, un mauvais rêve qui ne s’inscrira pas dans la durée. Nous restons tellement persuadés que l’histoire nous enseigne que dans toutes ces épreuves, les crises ne seront bientôt que de mauvais souvenirs. Mais voilà l’oiseau de mauvais augure, vous savez celui qui hante la ville hitchcockienne, l’Organisme Mondial de la Santé, ce cassandre a rafraichi notre folle assurance, plombant l’ambiance, en nous annonçant finalement que nous devrons vivre pour longtemps sous le joug de la souveraine Corona.

Cette souveraine a mis le monde économique littéralement à genoux. Certains économistes avaient au départ comparé la crise de 2020 à celle de 2008 puis les jours s’égrenant, la crise de 1929 devenait finalement la référence. Mais le point de départ de la crise de 2008 comme celle de 1929 n’ont pas grand-chose à voir avec celle de 2020. Les crises économiques respectives de 1929 et 2008 dont les relances avaient été imaginées et pensées par Keynes ou résorbées grâce aux mécanismes d’autorégulation des marchés, ou de l’interventionnisme de l’état protecteur, ne pourront endiguer celle de 2020. Le marasme qui se prépare en 2020 est bien plus profond, bien plus grave. Les théories keynésiennes ou les planches magiques de ce nouveau siècle, fabriquant des billets virtuels ne suffiront pas à dénouer la profondeur d’un mal économique qui s’installera de façon endémique et durablement au sein de toutes les nations. La crise sociale qui se dessine à l’horizon déclenchera un véritable tsunami affectant les nations les plus faibles et en leur sein les populations les plus précaires.

La Reine Corona bien plus terrifiante que les cuirassiers des premières armées au monde, a emporté et dissout la mondialisation, non pas sur plusieurs décennies, mais quelques semaines lui ont suffi pour casser l’édifice de l’universalisation terrestre, de l’économie planétaire où nous avons cru bon de confier nos corvées. Ces corvées que nous ne voulions plus, qui ont été transmises en quelques sorte à ces nouvelles colonies sociales, composées par les pays déclarés comme en voie de développement.

C’est le monde multiculturel, ouvert, inclusif, porteur de nouvelles valeurs d’autosuffisance et rêvant sa propre transcendance qui disparait ainsi sous nos yeux, mais l’appétit dévorant de Corona s’en est pris aussi à toutes les institutions politiques, comme ces nouvelles institutions pseudo familiales et pseudo religieuses, le monde de nos représentations s’effondre tel un jeu de cartes, un jeu de dominos montrant de la sorte les immenses fragilités de ce qui nous relie à tout ce qui faisait le dogme des croyances humaines.  Le monde est ainsi sur le point de perdre définitivement sa boussole.  Ce monde qui perd la boussole me fait songer à ce texte du prophète Esaïe[1] : « La terre chancelle comme un homme ivre, Elle vacille comme une cabane ; Son péché pèse sur elle, Elle tombe, et ne se relève plus »

Il y quelques décennies de cela, dans les années 80, lors d’une course d’orientation, de jeux de piste en pleine forêt des landes, notre boussole dysfonctionna. Avec mes coreligionnaires infortunés égarés dans ce massif forestier, nous cherchions vainement notre chemin, posant la carte en fonction de l’orientation donnée par la boussole dont on espérait que cette fois-ci, tout rentrerait dans l’ordre. Mais le secours de la boussole fut en vain, nous étions sur le point de perdre tous nos repères et fébrilement nous appréhendions la nuit tombante, quand le collectif a repris le dessus et la somme des intelligences s’organisa en écoutant posément, les talents des uns et des autres pour poursuivre notre chemin. Dans les situations extrêmes, il faudra dorénavant compter sur l’intelligence collective et ne plus espérer dans celle d’un prétendu chef messianique ou charismatique. Comme dans ce conte africain que nous avons précédemment narré, l’un des trois fils a pu espérer l’appui d’une armée d’intelligences, de cette dimension collective pour nous conduire à identifier un nouveau cap mais supposant alors une remise en cause de cette culture de l’hyper individualisme qui a rejeté le bien commun.

Concernant le cap, j’évoquais précédemment celui de l’authenticité, mais je ne songeais nullement aux valeurs des années hippies incarnées par l’immense festival de de Woodstock rassemblant une jeunesse éprise d’un nouvel idéal et pour qui l’affichage de l’authenticité correspondait à une forme d’harmonie de soi et de la nature. Pour ma part je crois que la recherche de l’authenticité ne relève pas de cette dimension, même si au fond de moi-même, je reste persuadé que nous avons été carrément oublieux de ces écosystèmes qui touchent à notre relation avec notre environnement naturel. Le mal est hélas bien plus profond que cet oubli et celui concernant la recherche d’une harmonie perdue. La quête de l’authenticité est en réalité celle d’un retour à nos sources, le retour à un principe universel qui est l’amour du prochain et qui suppose en soi une dimension sacrificielle.

La société contemporaine rejette la dimension sacrificielle et pourtant elle y est aujourd’hui exposée, comme confrontée avec cette capacité que les soignants démontrent par leur dévouement, leur engagement pour les malades en souffrance et atteints du covid19.

Ces soignants bizarrement sont qualifiés comme ces militaires face à l’affrontement de l’ennemi, au plus près du danger, au cœur du combat. Les termes de première ligne pour qualifier ces personnels soignants ont été abondamment utilisés par nos médias qui avaient emboité le pas du président de la république qui dans son intervention en mars 2020, utilisait le terme de guerre.  Mais aujourd’hui nous savons bien que l’expression « premières lignes » embrasse aussi nos éboueurs, comme les caissières des hypermarchés ou bien les personnels exerçant une activité funéraire. Au-delà de leurs obligations, nous leur devons une fière chandelle, ne pas se porter aux abonnés absents. Nous les confinés, nous étions bien heureux d’être les protégés d’un système qui avantage certaines catégories de nos populations, tandis que les autres ont été exposés, plus gravement avec la pandémie virale. À la dimension de l’authenticité, il faut sans doute revaloriser celle du courage, une vertu qui n’était plus en vogue quand le monde évoluait dans la vacuité de l’hyper consommation indolente et négligente, attendant de la bonne mère hyper protectrice de l’institution jacobine qui pensait jusqu’alors la société à notre place.

Le courage est l’équivalent de cette capacité sacrificielle qui ne pense pas le monde en fonction de la peur et pour reprendre les propos du philosophe Platon, dans deux de ses dialogues de jeunesse, le Lâchés et le Protagoras : Le courage « […] ne se laisse pas ébranler par la crainte «  Le courage c’est la « … hardiesse au combat ; [la] science des choses relatives à la guerre ; [la] fermeté de l’âme face à ce qui est effrayant et terrible ; [l’]audace au service de la tempérance ; [l’] intrépidité dans l’attente de la mort ; [l’] état d’une âme qui garde sa capacité de juger correctement dans les périls ; [la] force qui fait contrepoids au péril ; [la] force de persévérer dans la vertu ; [le] calme de l’âme en présence de ce qui, suivant la droite raison, paraît devoir déclencher terreur ou confiance ; [la] capacité de ne pas se laisser aller à la lâcheté sous l’effet de la terreur que fait naître l’épreuve de la guerre ; [l’] état de fidélité constante à la foi[2] ». Il en a fallu du courage pour tous ces soignants, ces éboueurs, ces caissières, ces personnels de première ligne, mais nous ne devons pas pour autant les transformer en héros, car je ne crois nullement qu’ils désirent en endosser l’habit. Je pense que les actes produits par ces premières lignes sont une invitation pour nous tous, à oser l’affrontement demain à d’autres niveaux face aux périls économiques qui abattront les équilibres et les édifices sociaux.

Nous allons faire face à une crise sans précédent qui n’épargnera aucun d’entre nous et exigera de chacun les mêmes vaillances que ceux témoignés par ces innombrables blouses blanches et la multitude des ouvriers de l’ombre. Il nous faudra alors du courage et nous aussi être en premières lignes au travers d’une multiplication de gestes de solidarités, des gestes allant des plus insignifiants aux plus significatifs.  Nous n’attendrons plus rien de l’état, car l’état ne pourra plus rien pour nous.

Si nous avons fait preuve d’inventivité et de créativité dans les temps de confinement, nous devrons certainement faire preuve d’inventivités et de créativités pour poursuivre la vie en société en la sécurisant et en l’organisation de telle sorte que personne ne soit oublié. La vertu sera sans aucun doute l’unique bien, sur laquelle tout restera à bâtir, la vertu guidée par le sens du bien. La vertu supposera l’action comme le définissait la sagesse grecque, l’action adossée à une attitude exemplaire, c’est-à-dire une attitude qui manifeste le degré le plus élevé du sacrifice pour le bien commun et sans doute que chacun redécouvrira la dimension de l’amour, l’amour authentique, l’amou

[1] Texte biblique : Esaïe 24.21

[2] Platon d’après Luc Brisson (dir.) (trad. du grec ancien), Définitions, Paris, Éditions Gallimard, 2008 (1re éd. 2006), 2204 p. (ISBN 978-2-08-121810-9), p. 287, 289. A propos du courage lire également les réflexions sur le courage chez Thucydide et chez Platon [article] sem-linkJacqueline de Romilly. https://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_1980_num_93_442_4285

Faut-il avoir peur des techno-sciences ?

Nous publions une série de textes de Charles Éric de Saint Germain, auteur de la défaite de la raison. La première partie de ce texte est consacré à une série d’interrogations et d’inquiétudes perçues concernant les technos sciences , la seconde partie sera consacrée à une lecture des solutions.

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Texte de Charles Éric de Saint Germain

Philosophe et Essayiste

  

Texte de Charles Éric de Saint Germain
Philosophe et Essayiste

 

Nous publions une série de textes de Charles Éric de Saint Germain, auteur de la défaite de la raison. La première partie de ce texte est consacré à une série d’interrogations et d’inquiétudes perçues concernant les techno-sciences, la seconde partie sera consacrée à une lecture des solutions.

Faut-il avoir peur des techno-sciences ?
Première partie

 

A priori les techno-sciences [1] ne sont pas à craindre parce qu’elles sont ce qui permet à l’homme d’assurer sa domination et sa maîtrise sur l’hostilité d’une nature qui peut parfois être dangereuse. Si l’on en croit en effet le mythe de Prométhée, que l’on trouve dans le Protagoras de Platon, la technique serait à l’Homme ce que l’instinct est à l’animal : c’est bien l’instinct qui permet à l’animal de s’adapter à son environnement, à ses conditions d’existence. Or ce mythe nous enseigne que la nature a été plus généreuse à l’égard des animaux qu’elle l’a été à l’égard des hommes, car elle a donné a l’animal cet instinct et aussi certains moyens de se défendre dans un environnement hostile (les animaux ont des crocs, griffes…). Par contre, l’homme semble avoir été laissé dans une forme de dénuement, raison pour laquelle le mythe nous enseigne que Prométhée va voler le feu et la connaissance des techniques aux dieux pour les donner à l’homme. On le voit, la technique semble être le fruit d’un vol qui va permettre à l’Homme de s’adapter et de suppléer à cette défaillance naturelle, qui semble le caractériser par rapport aux animaux. Mais on voit aussitôt l’ambivalence de la technique : étant le fruit d’un vol, une culpabilité semble être attachée à son utilisation, car elle est pâr essence transgressive, et risque de conduire l’homme à une forme d’Hubris, de démesure, ce qui ne manque pas de susciter une certaine peur dans l’utilisation de celle-ci. Cette peur est-elle justifiée ? C’est ce que nous nous efforcerons d’examiner…

I) Les bienfaits

de la technique et son utilité pour l’homme

 

1) De la technè grecque

à la vision cartésienne de la technique

Tout d’abord, il semble que grâce à la technique, l’homme va pouvoir s’adapter et survivre dans un environnement qui semble lui être hostile, ce qui va lui permettre d’affirmer sa supériorité sur le règne animal et végétal. En effet, la technique est susceptible d’un perfectionnement qui va à l’infini, car l’homme peut toujours l’améliorer en rendant plus performants les outils que la technique met à sa disposition. L’instinct animal, en revanche, permet l’adaptation de l’animal a son environnement, mais il l’enferme aussi dans une routine qui le condamne à la stagnation. La technique est donc assimilée à une forme de ruse, ce qui faisait dire à F. Bacon « qu’on ne peut commander a la nature qu’en lui obéissant ». Par là même, on voit que la technique se distingue de la magie, car le propre de la magie, c’est qu’elle prétend agir directement sur la nature, en commandant aux éléments. La technique, elle, exerce seulement un pouvoir indirect sur la nature : elle ne prétend pas lui commander directement, mais elle reconnaît l’autonomie de la nature, qui obéit à des lois mécaniques. Descartes soulignait ainsi que la technique est-ce par quoi l’Homme va se rendre « comme maître et possesseur de la nature » (Discours de la Méthode, 6 partie). L’Homme ne commande pas à la nature comme Dieu (car Dieu a prescrit à la nature ses lois) mais il va pouvoir s’en rendre comme maître. Cette maîtrise, précisons-le, passe par la connaissance des lois de la nature, qui obéit des lois mécaniques. La connaissance de ces lois est donc ce qui va rendre possible la ruse technique, car l’homme va utiliser ces mécanismes en y intercalant ses propres fins. Le dressage apparaît, de ce point de vue, comme le modèle de la « domination technique » puisqu’il utilise la force animale pour la faire servir à des fins proprement humaines.

On voit dès lors la nouveauté qu’introduit Descartes par rapport à la perspective qui était celle des grecs. Pour les Grecs, en effet, le terme technè s’appliquait aussi bien au savoir-faire de l’artisan ou du technicien qu’à l’artiste lui-même (qui est au service des fins de la nature). C’est ainsi que le poète, par exemple, est celui qui prête sa voix aux choses (d’où la dimension incantatoire de la poésie) pour leur permettre de se dire, il est celui, comme le disait Baudelaire, qui « parle le langage des fleurs et des choses muettes ». L’art et l’artisanat s’inscrivent ainsi dans un processus qui dévoile les fins que vise la nature, ce à quoi la nature « aspire », et l’artiste/artisan doit collaborer avec la nature pour lui permettre d’atteindre son télos. Mais si la nature, avec la perspective moderne, la nature n’est plus qu’un pur mécanisme, si elle ne vise plus de fins, il devient dès lors possible d’utiliser la nature pour nos propres fins sans lui faire aucunement violence. La connaissance devient ici la condition de la maîtrise de la technique, Descartes assigne à la connaissance une finalité utilitaire : il ne s’agit pas de connaître pour connaître, mais de connaître en vue de l’amélioration des conditions de vie de l’Homme et de sa santé.

2) Les techno-sciences ont permis de réduire la précarité de la situation de l’Homme dans la nature

Ce que rendent possible les techno-sciences, c’est donc l’accroissement du sentiment de sécurité, car grâce à elle, le monde va devenir davantage habitable pour l’Homme. Les découvertes scientifiques, en permettant à l’Homme de comprendre les mécanismes qui gouvernent la nature, vont permettre, par exemple, d’accroître la rentabilité agricole.
De même, grâce aux progrès de la médecine, il est possible d’allonger l’espérance de vie de la population, d’où une augmentation démographique qui témoigne que l’homme est mieux adapté à son environnement renforçant le sentiment de sécurité dès lors que le monde est mieux appréhendé grâce à l’apport et aux contributions de la science.
Il y a donc un progrès rendu possible grâce aux techno-sciences, qui permettent de rassurer l’homme en permettant d’apprivoiser une nature autrefois perçue comme hostile. La religion animiste propre aux peuples non-technicisés [2] témoignait ainsi d’une perception du monde reflétant une source d’inquiétude. Ce qui semble dominer avec la culture animiste, c’est bien l’arbitraire des décisions que prennent les esprits. Dans cet univers des représentations du monde, aucune maîtrise n’est réellement possible, on ne peut rien faire pour se prémunir des décrets plus ou moins irrationnels qui émanent de ces entités spirituelles, d’où un sentiment de peur qui domine l’homme face à un monde non maîtrisé.

Pour se rassurer, les Hommes vont alors chercher des explications a des phénomènes non-compris. C’est bien ce que A. Comte évoque dans la « loi des 3 états » : les explications sont d’abord théologiques, elles font intervenir des agents surnaturels avec lesquels l’homme peut pactiser, pour essayer d’obtenir les faveurs.
Toutes ces explications vont susciter chez l’Homme certaines pratiques superstitieuses pour se concilier les faveurs des esprits. En effet, avec cette conception théologique, ce monde reste incertain, et il faut avoir recours à des intermédiaires (les sorciers, les chamans) pour parvenir à une certaine maîtrise, qui relève ici de la magie plus que de la science.
Mais cette peur va disparaître dès lors que l’ignorance est remplacée par la connaissance proprement scientifique, fondée sur la stabilité des lois qui gouvernent le monde. Cette connaissance est une source de sécurité pour l’Homme, qui pourra anticiper face aux aléas de l’existence. La connaissance des lois de la nature va rendre possible une certaine prévision qui elle-même va rendre possible une certaine domination. De fait, la connaissance est bien une condition de la maîtrise technique, et rend le monde plus familier, moins menaçant : la peur va progressivement disparaître pour laisser place a une situation plus sereine et sécurisante.

3) Si la technique suscite aussi une certaine peur, elle peut néanmoins contourner les dégâts qu’elle provoque

Il est vrai que la technique suscite aussi une certaine peur, comme nous le soulignions dans l’introduction. Mais cette peur n’est-elle pas seulement une peur face à l’inconnu, et donc une peur dérisoire liée à la perte des repères qui nous rassurent? La technique a en effet tendance à bouleverser nos habitudes quotidiennes, car elle ne cesse d’apporter des nouveautés et des innovations : on comprend alors qu’une certaine puisse accompagner le développement du progrès technique. Mais cette peur est-elle fondée ? Il n’est certes pas contestable que le progrès technique a des effets secondaires indésirables (destruction de la couche d’ozone, pollution, effet de serre, réchauffement climatique, etc.…). Mais est-ce en renonçant à la technique que l’on pourra corriger ces effets indésirables ? On peut penser qu’il existe au contraire des solutions techniques aux problèmes que génèrent la technique. S’il y a certes le risque d’exploiter la nature et d’épuiser les ressources, ne peut-on pas faire appel à la technique pour remédier aux nuisances qu’elle génère ?

Ainsi, l’Homme d’aujourd’hui ne peut pas échapper à la technique, car elle est devenue son destin. Elle n’est pas seulement ce qui permet à l’Homme de s’adapter à un milieu qui lui était hostile, ou d’adapter la nature à ses propres besoins, mais la technique est devenue son propre milieu de vie, elle est libératrice pour l’Homme. Elle lui permet de conjurer les contraintes de l’espace (moyens de transports), de temps (NTIC). Mais les usages de la technique ne risquent-elles pas de se retourner contre l’Homme, en dépit qu’elle contribue à accroître sa domination et à lui faciliter la vie ? Les nouvelles alarmantes soulignées dans les discours écologiques semblent indiquer que de nouvelles formes d’insécurité surgissent, qui sont directement liées à la technique. Les techno-sciences ne nous apportent-elles pas une fausse sécurité ? N’y a-t-il pas de réels dangers qui justifieraient la peur ?

II) Les vrais dangers des techno-sciences

Les inquiétudes que l’Homme peut éprouver face à son environnement n’ont pas disparues, mais elles ont en fait pris de nouvelles formes. La connaissance du monde permet en effet à l’Homme de se familiariser avec la nature mais il ne peut pas tout contrôler : le sentiment d’insécurité persiste et la connaissance liée aux causes d’un phénomène est rarement exhaustive. L’Homme est confronté aux limites de sa propre connaissance et ne parvient à identifier le danger que faiblement puisque la somme des causes est infinie et lui échappe. Un surcroît de connaissances peut entraîner l’inverse de l’effet escompte au départ. Par exemple, les sciences modernes rappellent à l’Homme la fragilité de son existence : il suffirait qu’un seul paramètre soit modifié pour que la vie humaine disparaisse. La science moderne révèle à l’Homme qu’il n’est pas au centre de l’univers, il n’est pas chez lui dans le cosmos comme si tout avait été créé pour l’Homme en vue de la satisfaction de ses propres besoins, mais il est comme perdu et égare dans un monde où il ne trouve plus sa place, celle qui faisait auparavant de lui le « sommet de la création ». De là ce sentiment d’effroi, que le Philosophe Pascal éprouve devant la découverte de l’infinité du monde, l’Homme se sentant comme une coquille de noix balayée par les flots et qui vogue sur l’océan sans savoir où il va. Les sciences modernes révèlent ainsi à l’homme que le monde n’est pas tant hostile qu’il est aléatoire puisqu’il obéit à ses propres règles, et que celles-ci ne se soucient pas de l’Homme. Or le sentiment d’insécurité continue de persister, et il serait facile de montrer que même si l’Homme a un désir de toute puissance, il ne pourra néanmoins, être en mesure de tout maîtriser et sera toujours tributaire de la nature.

A ces motifs d’inquiétudes se joignent ceux de la dégradation de l’environnement, dont l’homme serait plus ou moins partiellement la cause du fait de l’utilisation nocive qu’il fait de la technique. Réchauffement climatique, pollution des eaux, appauvrissement de la flore et de la faune, déforestation. L’homme serait ainsi la cause de la dégradation de son milieu, et il contribuerait à sa destruction. Ainsi, la mise en péril de la planète causerait une insécurité généralisée, puisque les éléments pourraient détruire une partie de l’espèce humaine, dès que l’instabilité du fragile équilibre, s’avère trop forte.
Ainsi, alors que les techno-sciences étaient censées libérer l’homme d’une nature hostile, en l’aménageant pour ses propres besoins, l’exploitation abusive des ressources naturelles conduit à la destruction des équilibres écologiques, ce qui suscite des catastrophes naturelles et climatiques (tremblements de terre, tsunamis, tempêtes, fonte des pôles) comme si la nature, la mère Gaïa, se vengeait de la violence que nous lui infligeons en l’exploitant.
De la une nouvelle posture exigée par le discours écologique dans le rapport homme/nature : de maître et possesseur de la nature, il faudrait que l’homme devienne maître et protecteur de celle-ci.

Un premier danger

est lié au fait que l’Homme puisse perdre la maîtrise de ses outils

Il y a notamment la crainte que l’Homme, en créant une intelligence artificielle, perde le contrôle de celle-ci, et finisse par être dominé par elle (la science-fiction exploite très largement ce thème d’une perte par l’homme du contrôle de ses instruments, à travers des robots fabriqués par l’homme, mais qui finissent par l’asservir et le dominer) ou que celle-ci puisse être mise dans des mains malin-tentionnées. Cette peur est sans doute infondée en partie, car l’intelligence artificielle ne peut imiter que les opérations les plus mécaniques de la pensée humaine (comme le calcul), alors que l’intelligence humaine est irréductible au calcul, et se reconnaît à sa capacité d’improviser dans une situation qui n’a pas été prévue par avance, alors qu’une intelligence artificielle ne pourra jamais faire plus que ce pour quoi elle a été programmée.
Mais cette perte de contrôle peut aussi être liée à une simple défaillance humaine, devant la difficulté de l’homme à parvenir à une parfaite maîtrise, comme si l’outil finissait par échapper aux mains de son concepteur. Citons ainsi l’exemple de la catastrophe de Tchernobyl, qui démontre la difficulté de parvenir à une sécurité totale. La technique nous donne ainsi l’image d’une puissance démesurée, qui menace de détruire l’humanité, cette menace étant décuplée lorsqu’elle est associée à la crainte que cette technique soit mise dans la main de personnes irresponsables (bombe atomique, armes chimico-biologiques, intelligence artificielle mise au service d’un contrôle de l’humanité).

En outre si la technique était censée libérer l’homme des contraintes naturelles liées à l’espace et au temps, d’assurer sa domination, l’Homme devient de plus en plus dépendant de ses techniques : il perd en autonomie et en liberté ce qu’il gagne en efficacité et en performance. Par exemple, l’homme devient incapable de se déconnecter des objets techniques (portable, mails internet, etc.…) ce qui peut certes lui faciliter la vie d’un certain côté, mais ces nouvelles technologies créent en même temps des besoins nouveaux, à la fois factices et artificiels, et il devient toujours plus dépendant de ces objets dont il ne peut plus se passer. D’où l’aspiration à retourner vers plus de simplicité (comme l’illustre le film sur Les enfants du marais) face à l’invasion d’un monde d’objets techniques constitué par des besoins factices.
De même, le machinisme entraîne une modification du rapport que l’Homme entretient avec la technique : celle-ci n’est plus un outil/instrument dans les mains de l’Homme (l’outil était initialement le prolongement de la main), homme qui pourrait en disposer comme il le souhaite, mais c’est l’Homme qui devient un instrument au service de la machine : on le voit dans la division du travail et le machinisme au sein de la grande industrie : c’est la machine qui impose à l’Homme son rythme et ses cadences infernales. La mécanisation du « système technicien » tend ainsi réduire l’Homme à une machine, c’est-à-dire à un automate qui accomplit mécaniquement des taches qui tendent à le robotiser (ce qu’illustre bien le film Les temps modernes de Charlie Chaplin).

Le deuxième danger de la technique

c’est d’importer dans tous les domaines ses propres valeurs

Ce n’est donc plus la technique qui est au service de l’homme, c’est désormais l’homme qui sert la technique. Heidegger disait en ce sens que l’homme moderne est devenu « fonctionnaire de la technique ». Cette idée est bien illustrée par Jacques Ellul dans « Le système technicien » : la technique n’est plus ce par quoi l’Homme pourrait s’adapter à son environnement en transformant la nature extérieure, mais c’est au contraire la technique qui tend à adapter l’Homme aux valeurs qui permettent de renforcer sa domination sur la vie humaine. Nous en avons ainsi une illustration avec l’introduction de la technologie à l’école, où le professeur, loin d’utiliser la technique au service de son enseignement, doit désormais adapter son enseignement aux nouvelles technologies (power point, etc.…). Ellul montre surtout que la technique génère ses propres valeurs, qui tendent a modifier notre comportement d’après elles, et qui favorisent son propre développement. Ces valeurs techniciennes (compétence, normalité, adaptabilité, performance, efficacité, réussite) valeurs tendent à s’imposer dans tous les domaines de la vie humaine, oblitérant d’autres valeurs peut être plus fondamentales pour la vie humaine.

Prenons l’exemple de la sexualité. La normalité ne se définit plus aujourd’hui par une norme qualitative (l’hétérosexualité) par rapport à des pratiques déviantes (on était coupable autrefois d’appartenir à une minorité sexuelle), mais elle se définit désormais par une norme purement quantitative, c’est-à-dire en termes de durée et d’intensité de la relation sexuelle, d’où l’introduction de techniques pour booster sa vie sexuelle selon des critères purement sportifs de performance, et ce au détriment de la qualité même de la relation ; L’industrie du cinéma pornographique participe d’ailleurs de cette domination de la technique sur la vie humaine, car réduite à une simple technique qui tend à mécaniser la relation sexuelle, la rencontre des corps ne sera plus une fête, une découverte, elle ne s’accompagnera plus d’une harmonie des cœurs – ce qui n’est pas sans danger, celui de créer des dégâts irréversibles dans le cœur des jeunes personnes. Cette mécanisation et quantification de la relation sexuelle selon des normes nouvelles liées à l’intensité où l’efficacité risque aussi de créer des nouvelles pathologies, car l’on est désormais coupable de mal fonctionner (frigidité, impuissance), même si la technique et la médecine prétendent apporter des remèdes (souvent chimiques et médicamenteux) à ces dysfonctionnements de la sexualité.

Ellul montre que ces valeurs imposées par la technique ont tendance à oblitérer d’autres valeurs qui peuvent être plus essentielles pour la vie humaine, par exemple la patience, la persévérance, la gratuité, la responsabilité (ainsi, quand on a à faire face à des catastrophes techniques, jamais personne n’en prend la responsabilité, qui est diluée sur de multiples agents intermédiaires). Ces valeurs essentielles sont pourtant des valeurs qui sont indispensables pour la qualité même de la vie, elles sont ce qui rend la vie bonne (n’est-ce finalement pas ce que nous accomplissons gratuitement ou bénévolement qui donne le plus de sens à la vie humaine?). Pourtant, la technique semble subvertir les valeurs traditionnelles : ainsi, nous allons préférer la normalité a la moralité, et celui qui risque d’être le plus stigmatisé, c’est l’inadapté social qui vient se substituer à l’ancien immoral des sociétés traditionnelles. L’inadapté social, c’est celui qui n’est pas efficace dans son travail, et qui n’utilise pas les nouvelles technologies, qui n’est pas « dans le coup ». De tels contextes sont de nature à créer une nouvelle forme de marginalisation, par où l’on voit que la technique génère de nouvelles formes d’exclusion et c’est un risque plus grand pour les personnes âgées qui sont moins souples et moins adaptables.

Le troisième danger est celui d’une uniformisation de la vie par une altération eugéniste du patrimoine génétique de l’humanité.

Les biotechnologies ont pour principale motivation de changer la vie humaine, de faire ce que la nature par elle-même n’a pas été capable de faire. Elles veulent corriger les imperfections de l’humanité en façonnant, en quelque sorte, une nouvelle humanité par une modification du patrimoine génétique et par la sélection des gènes (on en a une belle illustration dans Le Meilleur des Mondes, de Aldous Huxley, et dans le film Bienvenue à Gattaca).

La médecine reposait autrefois sur un projet thérapeutique, car il s’agissait avant tout de réparer dans le vivant ce qui avait été abîmé par la maladie. Elle oscille entre 2 limites, celle du normal et celle du pathologique. Le courant transhumaniste considère que grâce à l’émergence des nouvelles technologies (NBIC = nanotechnologies, biotechnologies, informatique, cognitivisme – qui comprend les études sur l’intelligence artificielle et la robotique), il serait possible d’envisager les professions de la santé sous un angle nouveau. En effet, il ne s’agit plus de réparer l’humain (de le restaurer) mais plutôt de l’améliorer, de travailler à son augmentation. Le courant transhumaniste considère de plus en plus que la vieillesse et la mort (qui appartiennent au « normal ») comme des maladies (au sens d’un mal pathologique) parce que les souffrances qu’elles engendrent sont aussi grandes, voire même plus terrifiantes, que les maladies qui peuvent affecter le corps humain.

A l’horizon de ce courant il y a la mort de la mort (le rêve d’immortalité), mais l’idée de pouvoir reculer la mort de manière considérable est une idée qui va peut-être, grâce à ces NBIC, devenir une réalité : c’est la parfaite illustration d’un projet prométhéen qui se caractérise par un dépassement de la condition humaine, car il s’agit de fabriquer des enfants supérieurs, des corps sans âge. Observons que le courant transhumaniste s’intéresse surtout à l’augmentation de la quantité de la vie, mais il s’intéresse très peu à la qualité même de la vie, comme le faisaient les Anciens quand ils réfléchissaient sur ce qu’est la « vie bonne ».

Ce courant n’assigne pas à la technique la volonté de collanorer avec la nature, ni même de la maîtriser, mais ici il s’agit plutôt de se prendre pour Dieu en la recréant, en l’améliorant, en la rendant plus parfaite et plus performante, notamment grâce à la procréation artificielle, ce qui ne manque pas de déboucher sur un horizon eugéniste…
Il y a deux formes d’eugénisme :

– L’eugénisme positif vise à l’amélioration de l’ADN humain, à l’augmentation de l’Homme et à l’amélioration de l’humanité
– L’eugénisme négatif vise plutôt à l’élimination des êtres souffrants, des handicapés, c’est-à-dire de tous les êtres qui pourraient contribuer à la détérioration de l’espèce humaine (d’où le recours aux techniques de dépistage prénatal pour aboutir à un avortement thérapeutique).

Cet eugénisme rejoint ce que Nietzsche appelait, au XIX e, la « politique de la grande santé », (politique qui a été mise en pratique dans le nazisme) : il s’agit, grâce à une sélection artificielle qui prolonge la sélection naturelle darwinienne, de parvenir à un dépassement de l’Homme par la création d’une sorte de surhomme, être génétiquement parfait grâce à la sélection des gênes. Mais le danger, c’est sûrement d’oublier que ce qui fait la spécificité de notre humanité, c’est notre vulnérabilité, notre précarité, car c’est elle qui nous rend solidaires les uns des autres, qui crée de la fraternité entre les hommes, en l’éloignant de cette autosuffisance qui ferait de lui une sorte de Dieu. Il y a aussi le danger, bien illustré par le mythe de Frankenstein, que l’Homme devienne une sorte d’apprenti sorcier qui ne parvient en fait à faire que la caricature de ce que fait son créateur. Mais surtout, de même que l’exploitation de la nature par la technique peut conduire à une rupture des équilibres écologiques, de même on peut penser que l’altération eugéniste du patrimoine génétique de l’humanité risque de créer un Homme uniformisé, standardisé selon des normes de perfection qui en réalité sont purement relatives à la représentation qu’une culture donnée, à un instant donné, se fait de la perfection. Ces critères de perfection sont arbitraires, au même titre que le sont, les canons de la beauté, variables selon les goûts et les époques. La « normalité » est, de fait, une représentation très relative. Ce qui, dans un certain milieu de vie, peut en effet être considéré comme un handicap, pourrait très bien être considéré comme un avantage dans un autre milieu de vie, comme le montrait d’ailleurs Darwin au sujet de la phalène du bouleau. Il est donc très dangereux de définir la santé comme une norme objective et universellement valable. En réalité, comme l’a bien montré Canguilhem dans Le normal et le pathologique, la maladie est inséparable de l’expérience subjective que le vivant fait de celle-ci, elle n’est pas mesurable par des normes quantitatives et objectives, mais elle se caractérise plutôt par le sentiment, subjectivement éprouvé, d’une diminution de ma puissance d’agir. Canguilhem nous met ainsi en garde contre toutes les tentatives qui cherchent à mesurer de manière objective la santé et la maladie. Il ne faut donc pas parler du handicap comme d’une déficience par rapport à une norme objective et- universelle, car si la norme est relative, on devrait plutôt percevoir le handicap comme une simple différence, comme l’institution d’une autre norme, et non comme une déficience par rapport à une norme de perfection génétique arbitrairement instituée. C’est ainsi que le langage des sourds-muets, par exemple, n’est pas un langage déficient, mais c’est l’institution d’un autre langage, d’un autre monde dans lequel celui que nous croyons « normal » devient handicapé par rapport à celui qui connaît le langage des signes. Le risque serait donc bien que les critères de perfection définis par la technique conduisent à une sorte d’uniformisation qui considère toute différence individuelle comme une infirmité, alors que le propre de la vie, c’est justement qu’elle se nourrit constamment des différence qu’elle suscite : cette différenciation permanente est ce qui fait la richesse de la vie, là ou l’uniformisation risque d’amener à une sorte de mort.

A suivre : Partie II/ Les remèdes aux dangers de la technique

[1] Techno-sciences = sciences qui permettent de connaître le monde en vue d’une maîtrise technique de celui-ci
[2] La croyance animiste considère que les esprits sont présents dans chaque réalité du monde physique