Jacques ELLUL

Interview Jacques Ellul  1992

JACQUES ELLUL
JACQUES ELLUL – CHASTENET PIERRE ( X )

Tout progrès technique se paie, tout bonheur de l’homme se paie. Il faut toujours se demander quel est le prix que l’on va payer.
[…]
Dans une société traditionnelle, on pose toujours cette question-là. C’est-à-dire : si je fais ceci qui perturbe, dérange l’ordre du monde, qu’est-ce que ça va coûter ?
[…]
[Or] Si on entre dans l’univers technique, on cesse de prendre la sagesse humaine, traditionnelle, au sérieux. […] La technique ne supporte pas qu’on la juge. C’est-à-dire : les techniciens ne supportent pas qu’on porte un jugement éthique, moral sur ce qu’ils font. Et pourtant, porter des jugements éthiques, des jugements moraux, des jugements spirituels, c’était ça la plus haute liberté de l’homme. Or, je suis privé de ma plus haute liberté. C’est-à-dire : je peux faire, moi, trous les discours que je veux sur la technique, les techniciens, ça leur est complètement égal. Ils ne changeront rien çà ce qu’ils sont en train de faire, ce qu’ils ont décidé de faire et ce qu’ils sont conditionnés à faire. Car le technicien n’est pas libre : il est conditionné. Il est conditionné à la fois par son éducation, par les pratiques qu’il a, et puis par l’objectif à atteindre. Il n’est absolument pas libre dans l’exercice de sa technique, il fait ce que la technique exige. Voilà pourquoi je pense qu’il y a un conflit entier entre la liberté et la technique.

[…]

L’homme du monde technicien est prêt à ne plus être un sujet en échange de facilités, de consommations, de sécurité ; en échange de tout un ensemble de bien-être que lui apporte cette société. Et, en y réfléchissant, je pensais à cette histoire de la Bible d’Esaü et du plat de lentilles [Genèse 25, 29-34]. Esaü, qui a faim, est prêt à échanger la bénédiction de Dieu et la promesse de Dieu contre le plat de lentilles qu’on lui apporte. De la même façon, l’homme moderne est prêt à abandonner sa situation de sujet contre le plat de lentilles que lui donne la société technicienne. Seulement, de même qu’Esaü a été trompé dans son échange, l’homme qui abandonne sa situation de sujet est également trompé dans la société technicienne. En effet, il cesse d’être sujet au profit de mensonges, il ne voit pas que dans son choix, il est manipulé. c’est-à-dire qu’il est transformé à l’intérieur par la publicité, par les médias, etc. Compte-tenu du fait que le manipulateur, celui qui crée la publicité ou celui qui crée la propagande, est lui aussi manipulé. Par conséquent, il n’y a pas un, méchant qui est responsable, celui qui fait de la publicité, et puis des pauvres gens. Nous sommes tous responsables en même temps.

[…]

La recherche du sens implique une mise en question radicale de la vie moderne. Pour retrouver un sens, il faut mettre en question ce qui n’a pas de sens. Or, nous sommes entourés d’objets qui sont actifs, qui sont efficaces, mais qui n’ont pas de sens. Autant une œuvre d’art a un sens, ou plusieurs sens, ou provoque chez moi un sentiment, une émotion, qui donne un sens à ma vie, autant le produit technique n’en a pas. Et d’autre part nous sommes devant l’obligation de redécouvrir des vérités fondamentales que la technique efface, ou ce que l’on peut appeler des valeurs, des valeurs importantes, des valeurs essentielles, pour que l’homme trouve que la vie vaut la peine d’être vécue.

https://www.youtube.com/watch?v=BOCtu-rXfPk&feature=youtu.be

Jacques Ellul

Texte de Jérôme Sainton 

En tant que chrétien, médecin et bioéthicien, ma rencontre avec la pensée de Jacques Ellul a été déterminante.

Ellul est le premier à avoir analysé et montré que la technique n’est plus un art personnalisé et adapté à telle ou telle fin. Elle est devenue la recherche standardisée du meilleur moyen dans tous les domaines, meilleur devant être compris dorénavant au sens de plus efficace, et plus efficace dans le seul ordre de la maîtrise. La technique ne reçoit plus ses fins d’un ordre extérieur. Elle s’est systématisée et progresse d’après ses propres nécessités intrinsèques. Autrement dit, la technique a capté l’éthique. Son autonomie s’impose à la conscience des personnes. Elle est pour eux une loi morale qui leur impose ses règles du bien faire (alors que, traditionnellement, l’éthique visait à faire le bien). On le retrouve en médecine, de façon très remarquable, où les soignants sont soumis à ce double impératif : obligations de moyens d’un côté, exclusion de la conscience de l’autre. À ce niveau, les discours censés dire l’éthique de nos actes ne sont que des discours compensatoires, qui servent à justifier la technique. Ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui « l’illusion bioéthique » relaie ou prolonge ce qu’Ellul appelait « l’illusion politique ».

À l’intérieur de ses structures, ce « système technicien » réunit et fait travailler ensemble des individus de plus en plus séparés entre eux. La rupture des relations personnelles authentiques est probablement l’une des conséquences les plus graves de notre époque. La relation humaine simple est dévaluée et la parole proprement humiliée. S’y substitue la technicisation des relations, par la communication, la publicité et le droit. Le corollaire de cette « solitude en masses » est la nécessité pour l’individu d’une conformation toujours plus grande aux structures, afin de se sentir intégré. Ce qu’Ellul a montré dans son analyse de la « propagande », c’est-à-dire le remède secrété par le système lui-même pour répondre au besoin de partage, qu’il transforme en nécessité de se fondre dans un groupe et d’adopter une idéologie collective qui fasse cesser la solitude.

À cela, Ellul oppose la fidélité au Christ, et l’éthique qui en découle, ou plutôt, trois éthiques :

  1. une éthique de la Liberté (qui correspond à l’Espérance),
  2. une éthique de la Sainteté (qui correspond à la Foi),
  3. et une éthique de la Relation (qui correspond à l’Agapé).

Dans ce monde technicien soumis à l’histoire de Babel, ville construite pour enclore la totalité humaine et d’où le transcendant doit être éliminé, affirmer un transcendant par rapport au technique, voilà en effet ce qu’il convient de faire : « Ne vous conformez pas au siècle présent » (Romains 12,2). Cet appel à la liberté et à la fidélité, que seul le Dieu de Jésus Christ peut combler, fait écho à celui des membres éminents d’autres familles chrétiennes. Comme les catholiques (et papes) Jean-Paul II et Benoît XVI, comme l’anglican C.S. Lewis, le protestant Jacques Ellul fait partie de ces témoins qui nous invitent à déployer grandes les deux ailes de notre esprit : la foi et la raison.

Les remèdes aux dangers de la technique

Le « principe de précaution » est pour Jonas l’expression de cette responsabilité nouvelle de l’homme vis-à-vis de son environnement. Il s’agit de bien comprendre que cette responsabilité que l’on pourrait qualifier d’élargie ne se réduit pas uniquement aux risques imminents, ni à la réparation des dommages causés par la technique, mais ce principe doit fonder une véritable « éthique », gouvernée par une exigence de prudence préventive. Jonas fait ainsi appel à ce qu’il nomme l’heuristique de la peur pour remédier aux dangers de la technique, car ce qui est à craindre, c’est pas tant la technique en elle même, c’est plutôt l’absence de peur face à la technique, autrement dit la fausse sécurité que nous procure la technique, en tant qu’elle se veut rassurante, du fait des facilités qu’elle nous apporte. Or c’est précisément cette fausse sécurité qui risque de nous endormir, alors que  la peur devant le danger est nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée.

Deuxième partie

Les remèdes aux dangers de la technique

Charles Eric de Saint Germain

Philosophe et Essayiste 

 1) L’essence de la technique moderne selon Heidegger et la solution bergsonienne

Heidegger pensait que les avancées technologiques ne travaillent pas en réalité à l’avènement d’une vie humaine plus heureuse sur terre : elles ne visent pas à soulager les détresses et maux de l’humanité dans une nature hostile à l’homme, mais ces avancées obéissent à une logique interne, qui se développe de manière autonome ; Elles sont donc soumises à des impératifs qui échappent totalement au contrôle de l’homme. Heidegger discerne ainsi, dans « La question de la technique » (in Essais et conférences), 3 étapes dans l’histoire de la technique, et notamment dans la manière d’envisager son rapport à la nature :

  • Le rapport grec de l’Homme à la nature : c’est la technè qui, comme on l’a vu dans la première partie, n’est nullement contre-nature, elle ne fait pas violence à la nature mais elle collabore avec elle pour lui permettre d’atteindre les fins qu’elle vise mais qu’elle n’atteint pas toujours d’elle même. Ainsi, par exemple, la technique ophtalmologique permet de restaurer la finalité de l’oeil (la vision) grâce au port de lunettes ou de verres de contact ou grâce à des implants, lorsque cette finalité est entravée (par une myopie ou autres).
  • A partir du XVI e siècle et avec la naissance de la science Galileo-cartésienne se fait jour une nouvelle posture dans le rapport que l’homme entretient avec la nature. La nature, on l’a vu, est définalisée, elle obéit désormais à des lois purement mécaniques. La nature n’est plus un objet de respect, elle n’est plus une « déesse » qu’il faudrait suivre en se soumettant à ses injonctions, mais elle se prête à l’action transformatrice de l’Homme, un homme qui peut légitiment utiliser, grâce à ses connaissances, les énergies et les mécanismes naturels, afin de réaliser ses propres fins (en rusant avec la nature).

Si la nature n’a plus besoin d’être parachevée par la technique, c’est donc bien parce qu’ elle ne vise plus de fins. Comme le montrera Descartes, la nature étant parfaite en son genre, elle est à tout instant tout ce qu’elle peut être, et il n’y a pas à actualiser par la technique les fins qu’elle serait empêchée d’atteindre.

  • La troisième étape est pour Heidegger celle de technique moderne, qui se met en place avec la révolution industrielle et le développement de la technique au XX e. La nature va désormais être sommée par l’Homme, de se dévoiler sur une mode nouveau qu’Heidegger appelle la provocation (pro-vocare = « appeler  hors de » en latin). L’homme moderne ne répond plus, comme c’était le cas avec l’homme grec, à l’appel de la nature, mais c’est désormais la technique qui appelle quelque chose à elle, en l’éconduisant et en la sommant de produire toujours plus. La nature est désormais « arraisonnée », soumise à la domination du principe de raison qui la traque en l’obligeant à obéir à ses propres injonctions

On voit qu’il y a, dans cette 3ème étape, une entreprise généralisée d’asservissement de la nature, comme si le regard humain ne pouvait désormais plus voir les choses en tant qu’utilisables, manipulables et accumulables. La grande nouveauté de la technique moderne, selon Heidegger, ce n’est cependant pas d’utiliser de l’énergie naturelle en la détournant de son processus, mais c’est plutôt d’utiliser de l’énergie potentielle selon des modes que la nature ne serait pas elle même capable de produire. Heidegger prend l’exemple d’une rivière :  quand on se place dans la deuxième étape, la rivière va seulement être considérée comme une force hydraulique : on ne cherche certes plus à épouser le cours de la rivière (comme le ferait un grec) mais celle-ci est envisagée ici seulement en fonction de son utilisation possible (c’est-à-dire en fonction de la force qu’elle dégage). Ainsi, par exemple,  un simple moulin à eau se contente d’utiliser une force hydraulique, mais il ne dénature pas le cours de la rivière. et il n’est pas encore question de l’agression que pourrait constituer, par exemple, la construction d’un barrage hydro-électrique, comme c’est le cas dans la troisième étape, car le barrage est capable de capter la rivière dans ses flancs et de considérer la rivière comme un pur réservoir d’énergie disponible dans lequel l’homme va pouvoir venir puiser jusqu’à l’épuisement complet de la source, ce qui conduit du coup à véritable dénaturation de la rivière dans une exploitation qui abuse de la nature en lui faisant profondément violence.

Il importe néanmoins de bien comprendre que l’homme n’est pas le maître de ce processus d’exploitation car il est lui même requis par l’essence de la technique moderne pour être un instrument au service de cette entreprise généralisée de domination de la nature. L’essence de la technique moderne, c’est bien d’être un dispositif d’exploitation planétaire, qui obéit à sa propre logique, une logique sur laquelle l’homme n’a aucun contrôle. Ainsi l’homme est-il devenu le « fonctionnaire de la technique », car il est lui même requis par ce dispositif pour soumettre la nature à l’appel d’une domination totale, mais dont l’organisation lui échappe totalement, à tel point que c’est l’homme lui même qui devient à son tour arraisonné par la technique.

On voit mieux ce qui distingue la deuxième étape de la troisième étape : alors que, dans la deuxième étape, la technique reste en elle même moralement neutre,  du fait qu’elle n’est que de l’ordre des moyens  (ce qui sera bon ou mauvais, c’est seulement l’usage que l’homme décidera d’en faire), dans la troisième étape, en revanche, l’essence de la technique apparaît comme dangereusement immorale, car la technique a tendance à agresser la nature, à l’exploiter en vertu d’un processus qui n’a pas d’autre finalité que l’accroissement de la puissance et de la domination. L’homme moderne produit pour produire, il accumule pour accumuler, srocke pour stocker, mais sans que cela corresponde pour lui à des besoins réels, puisqu’il s’agit simplement d’accroître la puissance. Si la technique finit par dénaturer l’homme, c’est donc parce qu’elle fait de lui un être de plus en plus artificiel : la technique  suscite des besoins factices, qui rend l’homme de plus en plus dépendant des techniques, au point qu’il en devient progressivement esclave de la technique.

Mais on pourrait objecter que le danger qu’Heidegger semble dénoncer dans l’essence de la technique moderne n’est peut être pas une fatalité, car on peut espérer que le progrès technique puisse échapper à cette logique qui semble se développer de manière autonome. On peut penser aux politiques inspirées de l’écologie, comme les politiques de développement durable, car dans celles-ci, il y a une volonté chez l’homme de reprendre le contrôle et la direction du progrès technique.  Et si l’homme parvient à orienter lui même le progrès technique, alors on peut penser que ce progrès pourra contribuer de manière plus efficace, grâce à l’amélioration des conditions matérielles de la vie de l’homme, à la croissance morale et spirituelle de l’humanité.

Il faudrait notamment que l’homme puisse ne se focaliser non pas exclusivement sur la recherche du bien être et de son confort matériel, mais il faudrait aussi qu’il puisse prendre en compte les fins morales et spirituelles de l’âme humaine. Bergson montrait ainsi, dans Les deux sources de la morale et de la religion, que ce qu’il faut dénoncer dans le progrès technique, ce n’est pas tant les moyens matériels qu’il met à notre disposition que le risque d’un déséquilibre entre le corps (la puissance matérielle que la technique met à notre disposition) et d’autre part l’âme (la croissance morale et spirituelle de l’humanité) : ce dont le progrès technique a besoin, c’est d’un supplément d’âme, en sorte qui si la mécanique « doit être animée par une mystique », c’est pour permettre de respecter le développement harmonieux du corps et de l’âme.

Ce qui manque au progrès technique, c’est donc le fait que l’homme ne se préoccupe que de la satisfaction de ses besoins matériels, que de son corps, mais il tend à oublier ce que réclame son âme, car celle-ci a aussi des besoins spirituels dont la satisfaction est nécessaire à la croissance de l’humanité. Lorsqu’on étouffe les besoins de l’âme humaine, on tombe alors dans le déséquilibre que dénonçe Bergson, et avant Rabelais (cf « science sans conscience n’est-elle pas que ruine de l’âme » ?). Il revient ainsi à la politique d’instaurer un rééquilibrage entre les besoins du corps et de l’âme, car c’est seulement la prise en compte de ces besoins spirituels de l’âme et de la conscience qui peut remettre la technique au service de l’humanité dans son ensemble, au lieu de la mettre au service de la seule domination en vue de la domination.

2) L’éthique de la non-puissance de J. Ellul

comme remède à l’autonomie de la technique

Mais ce rééquilibrage suffit-il à réorienter le progrès technique ? Ne faut-il pas aller jusqu’à renoncer à une quête de la puissance pour la puissance ? C’est notamment ce que cherche à faire J. Ellul, quand il développe une « éthique de la non puissance » comme alternative à la volonté de puissance qui semble être au cœur de la technique moderne.

Pour Ellul, en effet, il ne suffit pas de définir certains principes moraux pour réguler l’usage que l’on fait de la technique, parce que l’essentiel ou la priorité, c’est de préserver pour l’homme la possibilité d’une responsabilité authentique. Cette « éthique de la non-puissance » ne pose pas la question de savoir comment utiliser telle ou telle technique si l’on veut éviter que cet usage ne « dérape », mais la question est d’abord de savoir si cette technique est souhaitable, car il peut s’avérer que, dans certains cas, le seul moyen de préserver une vie authentiquement humaine soit justement de renoncer au pouvoir que la technique nous donne

La règle de Gabor, qui énonce que « tout ce qui est techniquement faisable sera un jour réalisé », illustre bien ce qu’Ellul appelle l’autonomie de la technique, à savoir le fait que le progrès technique semble obéir à un auto accroissement qui se génère de lui même, sans être contrôlé par une quelconque direction humaine. Or ce que montre Ellul, c’est que le moyen de s’opposer à cette règle (qui conduit à un certain fatalisme) est d’enrayer cette croissance automatique des nos moyens techniques. C’est là ce que vise l’éthique de la non puissance, qui non seulement requiert que nous nous abstenions d’utiliser certains moyens, mais qui exige même de nous que nous renoncions à disposer de certains moyens. Notre responsabilité, c’est ici de maintenir les moyens que la technique met à notre disposition en deça d’un certain seuil de puissance, afin de ne pas perdre le contrôle de l’usage que nous en faisons, un peu à la manière d’un skieur débutant qui sait qu’on delà d’un certain seuil de vitesse, il risque de perdre le contrôle de sa trajectoire.  Cela implique donc bien un renoncement à la puissance que la technique pourrait nous donner

On voit ici qu’il ne s’agit donc pas seulement de réorienter le progrès vers une finalité bonne et morale, comme le voulait Bergson, mais il faut plutôt maintenir les avancées techniques en deça d’un seuil qui risquerait de nous faire perdre le contrôle du progrès technique. Cette perte menace toujours l’homme, ne serait-ce qu’à cause des caractères qui sont ceux du progrès technique, qui se résument en trois grands principes :

1) L’autonomie,

c’est-à-dire le fait que le progrès technique semble obéir à une logique interne, indépendant de toute volonté humaine

2) L’auto-accroissement,

comme si la puissance que donne la technique s’auto-accroissait d’elle même ; Par ex, internet va s’auto-accroître, entraînant par là des modifications et des bouleversements dans tous les domaines la vie humaine (la société, l’éducation la politique, etc…).

3) L’absence de finalité du progrès technique :

on peut pas prévoir par avance dans quelle direction se fera le progrès technique, car  on ne s’en rend compte qu’après coup.

Ainsi, le plus sûr moyen pour l’homme de garder le contrôle du progrès technique, c’est pour Ellul le renoncement à certaines techniques. Mais il ne s’agit pas de revenir à une état antérieur à l’usage de la technique : il faut dire à la fois oui et non à la technique. Oui, car on ne peut éviter l’usage inévitable de la technique, c’est notre quotidien, auquel on ne peut pas échapper. Mais il faut aussi dire non, car il faut renoncer à la fascination que la technique exerce sur nous, du fait de la puissance qu’elle nous donne – une puissance qui risque fort de nous aveugler.

     Ainsi y a-t-il, pour Ellul, 4 caractères de l’éthique de la non puissance :

 Ainsi y a-t-il, pour Ellul, 4 caractères de l’éthique de la non puissance :

  • C’est une éthique du renoncement, car il s’agit de renoncer à la quête de la puissance pour la puissance. Il faut que l’homme accepte de pas faire tout ce qui serait en son pouvoir de faire, de ne pas disposer de tous les moyens que la technique pourrait mettre à notre disposition et qu’il s’auto-limite dans son action. Tel est le moyen de neutraliser la règle de Gabor. C’est ainsi que certains pays ont renoncé à la bombe atomique, au nom de valeurs morales.
  • C’est une éthique de la liberté, parce que devant une possibilité technique qui s’ouvre à nous, il faut être réellement capable de dire oui ou non : le choix fondamental qui s’offre à nous n’est pas d’utiliser telle technique plutôt qu’une autre, mais c’est plutôt celui de savoir s’il faut continuer à accroître la puissance ou s’il faut diminuer les moyens qui sont à notre disposition. Il faut donc prendre en compte ce qui est moralement souhaitable et non pas seulement ce qui est réalisable, autrement dit, tout ce qui est techniquement faisable n’est pas forcément souhaitable d’un point de vue moral. Par exemple, concernant le clonage humain, mieux vaut éviter le danger d’une technique dont l’homme ne pourrait pas maîtriser toutes les compétences et qui, du coup, pourrait s’accompagner d’une déshumanisation.
  • C’est une éthique des conflits. La technique on l’a vu, a tendance à imposer ses propres valeurs et en imposant celles-ci, elle tend à faire disparaître toutes les tensions, tous les conflits, tous les débats moraux, au profit d’un comportement qui tend à être consensuel, qui tend à s’imposer à tous comme une sorte d’évidence, parce qu’il va dans le sens de notre confort, de ce qui pourrait nous faciliter la vie. On en a une illustration avec la loi créant un délit d’entrave numérique à l’IVG : cette loi visait avant tout à interdire tout débat éthique sur le sens de l’avortement, car seule importe désormais, dans l’accompagnement des personnes souhaitant avorter, les questions relevant de l’opération technique (vais-je avoir mal ? Comment cela va-t-il se faire techniquement parlant ?) mais cette loi vise à évacuer tout conflit engageant une réflexion sur la moralité de l’acte posé. Or le rôle de l’éthique de la non puissance est de produire justement des tensions pour mettre en question ce qui semble relever de la facilité, mais au risque d’évacuer toute la dimension morale des problèmes éthiques. Ellul nous invite ici à nous méfier des solutions techniques qui, certes, se veulent « rassurantes », mais qui risquent d’évacuer toutes les inquiétudes de la conscience alors que cette inquiétude peut être un avertissement de la conscience qui sert parfois d’alarme face à un problème moral. On en a une autre illustration avec le cas Eichmann : étouffant la voix de sa conscience, qui pourrait provoquer un conflit, il réduit le problème posé par la déportation des juifs dans les camps de concentration à un problème d’ordre technique, oubliant toute réflexion éthique sur le sens des actes qu’il pose en se soumettant servilement aux ordres de sa hiérarchie. Le danger qui nous menace quand la technique impose ses valeurs, donc bien de rechercher des solutions techniques en évacuant tout la dimension morale du problème.
  • C’est enfin une éthique de la transgression se fait vis à vis de la technique elle même, en ce qu’elle implique une démystification de la technique et notamment une désacralisation des impératifs d’action à base technique. D’où la destruction des croyances que l’homme met dans la technique et qui conduisent à faire de la technique une sorte d’idole, ce qu’elle devient inévitablement lorsque l’homme attend son bonheur des seuls progrès de la technique. Il faut donc cesser de croire que le progrès technique serait le critère suprême pour évaluer ou mesurer le progrès de la civilisation, parce qu’on peut très bien progresser dans les moyens matériels que la technique met à notre disposition tout en tombant par ailleurs tomber dans une profonde régression du point de vue moral et spirituel : il faut donc se garder d’évaluer la valeur d’une civilisation en se basant simplement sur le degré de développement technique de celle-ci.

Au final, on voit que l’objectif de l’éthique de la non puissance, c’est de permettre à l’homme de parvenir à un pouvoir du 3ème degré : si l’homme est parvenu à une certaine maîtrise de la nature (pouvoir du 1 er degré) et s’il a ensuite perdu la maîtrise de cette technique (pouvoir du 2 ème degré), alors le 3ème degré serait de permettre à l’homme de reprendre le contrôle de sa propre maîtrise, en enrayant le caractère automatique du progrès technique, qui semble se faire en l’absence de tout contrôle humain.

    Au final, on voit que l’objectif de l’éthique de la non puissance, c’est de permettre à l’homme de parvenir à un pouvoir du 3ème degré : si l’homme est parvenu à une certaine maîtrise de la nature (pouvoir du 1 er degré) et s’il a ensuite perdu la maîtrise de cette technique (pouvoir du 2 ème degré), alors le 3ème degré serait de permettre à l’homme de reprendre le contrôle de sa propre maîtrise, en enrayant le caractère automatique du progrès technique, qui semble se faire en l’absence de tout contrôle humain.

3) L’éthique de la responsabilité,

l’heuristique de la peur et le principe de précaution

On voit finalement que la technique, grâce aux moyens qu’elle donne à l’homme, lui donne la possibilité de détruire la nature ou même la vie humaine elle même. Mais ce ce pouvoir que la technique donne à l’homme devrait plutôt le responsabiliser davantage, c’est-à-dire qu’il devrait aussi lui donner aussi des devoirs, qui sont la contrepartie de ce pouvoir, et notamment l’obligation morale de protéger et de sauver ce qui risque toujours d’être menacé par les moyens techniques dont nous disposons.

Hans Jonas, un philosophe allemand d’origine juive, écrit Le principe de responsabilité au XXe. Il se place dans la perspective théologique où l’homme, sommet de l’évolution, est le seul être de la création qui a le pouvoir de détruire ce que la vie et l’évolution ont réussi à atteindre en lui, car il est ce vers quoi tendrait l’évolution. C’est donc parce que l’apparition de l’homme répond à un dessein finalisé de la nature que l’homme a le devoir moral de sauvegarder et protéger cette humanité,  et ce pouvoir que lui donne la technique est bien un pouvoir qui lui confère surtout et essentiellement des devoirs et des responsabilités nouvelles. Il s’agit non seulement de devoirs vis-à-vis de lui même et de son environnement, mais aussi et surtout de devoirs vis-à-vis des générations futures, devoir notamment de préserver un cadre de vie et un environnement qui soit humainement viable. Autrement dit, Jonas pense que nous sommes responsables de la possibilité de préserver une vie authentiquement humaine pour ces générations futures. De là cette inversion de la formule kantienne (qui dit : « Tu dois donc tu peux » : ce qu’on a le devoir de faire on peut forcément le faire) en un nouvel impératif : « Tu peux, donc tu dois » ; Autrement dit, ce que nous avons le pouvoir de faire nous donne des devoirs et des responsabilités nouvelles vis-à-vis des générations futures.

Le « principe de précaution » est pour Jonas l’expression de cette responsabilité nouvelle de l’homme vis-à-vis de son environnement. Il s’agit de bien comprendre que cette responsabilité que l’on pourrait qualifier d’élargie ne se réduit pas uniquement aux risques imminents, ni à la réparation des dommages causés par la technique, mais ce principe doit fonder une véritable « éthique », gouvernée par une exigence de prudence préventive. Jonas fait ainsi appel à ce qu’il nomme l’heuristique de la peur pour remédier aux dangers de la technique, car ce qui est à craindre, c’est pas tant la technique en elle même, c’est plutôt l’absence de peur face à la technique, autrement dit la fausse sécurité que nous procure la technique, en tant qu’elle se veut rassurante, du fait des facilités qu’elle nous apporte. Or c’est précisément cette fausse sécurité qui risque de nous endormir, alors que  la peur devant le danger est nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée.

Le plus grand danger, selon Jonas, serait donc de cesser d’éprouver de la peur : car c’est justement en éprouvant la peur que l’homme est amené à réfléchir sur les conséquences lointaines de ses actes en se souciant de la survie des générations futures.  La peur devant le danger est donc nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée : c’est parce que l’homme éprouve la peur qu’il est amené à réfléchir à des solutions, à s’inquiéter de la survie des générations futures, car ce sont elles qui exigent que nous réglions notre agir en vue de maintenir la possibilité d’une vie authentiquement humaine. D’où ce nouvel impératif catégorique,  adapté  à notre civilisation technologique actuelle : « agis de telle sorte que tu puisses garantir la possibilité de survie de l’espèce humaine sur terre » ; On le voit, le devoir de conserver ou de protéger est la contrepartie du pouvoir que nous donne la technique : nous serons responsables et coupables devant les générations futures si elles ne peuvent pas se développer normalement, du fait des retombées néfastes de nos innovations technologiques.

Une application concrète de cette heuristique de la peur est le principe de précaution, qui stipule que l’action préventive visant à réduite les conséquences néfastes de l’utilisation d’une technique ne doivent pas attendre le résultat des recherches scientifiques : l’humanité ne peut pas attendre que la catastrophe se produise pour intervenir par des mesures préventives. Le principe de précaution est donc l’application concrète que prend le principe de responsabilité. La précaution concerne autant l’environnement que le domaine alimentaire et le rapport à la santé. Appliqué à la technique, ce principe énonce qu’en l’absence de certitudes scientifiques concernant les conséquences de l’utilisation de la technique, il est nécessaire d’adopter des mesures qui permettront de réduire les risques.

Il est néanmoins possible de faire une double critique du principe de précaution :

  1. a) Tout d’abord, son application est complexe. Les sociétés modernes sont dépendantes des technologies, et la prospérité économique d’une nation dépend en grande partie de son adaptabilité aux innovations scientifiques et techniques. Dans le concert des grandes puissances, il semble impossible de refuser l’avancée scientifique et technologique, car le risque est alors d’être supplanté par des nations qui adoptent immédiatement les innovations technologiques et les développent dans une perspective économique de rentabilité. Dès lors, le principe de précaution s’oppose à la compétitivité des Etats, où se trouve dépassé par le besoin de se mettre au niveau des autres grandes nations. En outre, l’innovation va souvent plus vite que la loi, et elle se pose souvent comme un fait accompli qui, une fois adopté, rend tout retour en arrière impossible, d’où le caractère un peu stérile du principe de précaution.
  2. b) En outre, il tire sa signification de l’opposition radicale entre deux notions, celle de risque et celle de Penser ce qui nous menace en terme de risque, c’est inviter à prendre en compte la plus ou moins grande probabilité de ces menaces, et en conséquence, envisager la catastrophe seulement comme la réalisation concrète et dommageable d’un risque potentiel. Dans cette perspective, la catastrophe est un aveu d’impuissance face à la mauvaise anticipation d’un risque. Or J-P Dupuy montre que la prise en compte des catastrophes doit substituer au « principe de précaution » (qui selon lui manque d’efficacité) un catastrophisme éclairé. Le principe de précaution considère en effet que les risques sont d’autant mieux maîtrisés qu’ils dépendraient de notre responsabilité. Or nous ne faisons quasiment rien pour éviter les grandes catastrophes écologiques, alors que nous savons qu’elles arriveront. Le catastrophisme éclairé est une attitude qui, en invoquant la fatalité des catastrophes, est la meilleure des protections, car la simple prévention, fondée sur la précaution, ne suffit pas : c’est parce que la catastrophe est certaine qu’il faut en avoir peur, et pour anticiper ce qui peut nous arriver, il faut croire à la réalité de la catastrophe, et non la considérer simplement comme un risque potentiel, car c’est le seul moyen de contourner le risque et d’y échapper.

Cette attitude peut néanmoins avoir des effets pervers, car s’il faut envisager la catastrophe comme inévitable (en étant mis au pied du mur) le fatalisme du catastrophisme éclairé peut conduire à une forme de paralysie, et peut faire tomber dans une sorte de panique collective qui pourrait nous conduire à la passivité et à l’inaction.

 

Lire la première partie de ce Texte : « Les dangers de la technique »

Ces penseurs avaient critiqué le Système technicien bien avant nous …

Le livre « la déconstruction de l’homme » a été largement influencé par la pensée philosophique et théologique de deux auteurs, respectivement Ivan Illich et Jacques Ellul qui ont su appréhender les menaces que faisaient peser d’une certaine façon une société industrielle envahie par la norme, la technicité et la dimension des outils susceptibles d’aliéner la convivialité, des outils capables de priver l’homme de leurs libertés.

Le livre « la déconstruction de l’homme » a été largement influencé par la pensée philosophique et théologique de deux auteurs, respectivement Ivan Illich et Jacques Ellul qui ont su appréhender les menaces que faisaient peser d’une certaine façon une société industrielle envahie par la norme, la technicité et la dimension des outils susceptibles d’aliéner la convivialité, des outils capables de priver l’homme de leurs libertés.

C’est Ivan Illich qui dénonçait la société moderne qui selon lui était d’une certaine façon une contrefaçon du Christianisme, le penseur de l’écologie politique évoquait ainsi la dimension de la perversion par le monde moderne, des idéaux chrétiens.

Quant à Jacques Ellul, le philosophe Chrétien, ce dernier avait su découvrir dans le monde informatique, le milieu qui donnerait l’illusion de créer du bien-être, mais dont la réalité aliénante est toute autre. Une réalité qui est gouvernée par l’appétit du gain, le profit susceptible de déposséder l’homme de toute autonomie et le bonheur d’être réellement libre, le souci de l’arracher définitivement à son sol pour l’emmener dans les mondes du virtuel.

Le livre que nous avons coécrit avec un certain nombre d’amis, ne se réduit donc pas à la critique des seuls avatars et des sous-produits issus de la techno science : numérisation, intelligence artificielle, robotisation, mécanisation du monde…

Ce livre aborde l’idéologie, comme le paroxysme d’une pensée affranchie de l’idée de finitude dans une ultime vision progressiste et eugéniste incarnée par le rêve transhumaniste qui achèvera selon nous le système technicien aux mains d’une société entièrement numérisée et gouvernée par le nombre.

Cette vision progressiste est portée par les vagues d’une société consumériste aveuglée par la consommation des produits numériques et la soif d’un progrès d’une science sans curseurs, sans limites. Vision eugéniste car cette société est guidée par le souci de la performance et tant pis pour les plus faibles, soit écartés, soit demain éliminés par une société qui ne s’accommodera pas de ce qui serait comme un coût, une charge sociale.

Ainsi dans ce livre nous allons en réalité beaucoup plus loin qu’une lecture critique des constats, nous débusquons en réalité les idéologies sous-jacentes, comme les appareils bureaucratiques ou non au service d’un asservissement des êtres humains privés de leur autonomie. Nous dénonçons également un glissement d’une société techniciste qui est conduite à codifier de plus en plus les comportements, à conditionner, par la norme les individus en les faisant rentrer dans une forme de moule sous le contrôle des IA qui demain seront programmés pour détecter les subversifs, les comportements déviants, les insoumis, les anti systèmes, ceux qui ne veulent pas se soumettre à l’emprise d’un monde déshumanisé par l’envahissement de la seule technique dénaturant et déconstruisant finalement tout ce qui fait l’homme dans toutes ses dimensions biologiques, spirituelles et sociales.

Eric LEMAITRE

 

Du rôle de la technique dans l’absurdité actuelle

évolution (cette involution) de notre société se fait subrepticement. Elle se fait, en effet, plus qu’on ne la fait. Car imposer aujourd’hui une pensée déconnectée du réel ne requiert aucun effort particulier pour un pouvoir idéologique quel qu’il soit (c’est l’opposé qui exigerait aujourd’hui une intelligence et une volonté hors du commun). Le sociologue et théologien Jacques Ellul, que je me propose de convoquer, expliquerait comment un tel mouvement, impossible dans une autre civilisation que la nôtre, exprime au contraire ici un conformisme absolu. Conformisme à la fois à l’absence de sens et aux structures de notre époque, lesquels nous sont l’un et l’autre donnés par le centre de gravité de notre société : la Technique.

Un texte de Jérôme Sainton

Docteur en Médecine, Ex Ingénieur Informaticien

Ancien élève de bioéthique de l’IPLH

Introduction

Le sophisme sur lequel repose l’oxymore du « mariage asexué » a l’intérêt de révéler un point essentiel de notre civilisation. Le sophisme est le suivant : on énonce que le mariage ne reposerait que sur une *construction* (« culturelle ») au motif qu’il a été institutionnalisé différemment selon les civilisations. Sous prétexte donc qu’un *donné* (de « nature ») aurait été assumé différemment selon les cultures, ce donné serait non signifiant en lui-même. Et ça prend. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui on peut nous proposer (nous imposer), non pas d’intégrer ce donné (la sexuation, la génération) de façon différente et nouvelle, mais, et c’est très différent, de ne pas l’intégrer — et d’être dans le fantasme. Ne pas intégrer le réel, voilà ce que nous observons à travers cette évolution, c’est-à-dire à quel point notre civilisation se caractérise par sa déconnexion du réel. [0A]

Cette évolution (cette involution) de notre société se fait subrepticement. Elle se fait, en effet, plus qu’on ne la fait. Car imposer aujourd’hui une pensée déconnectée du réel ne requiert aucun effort particulier pour un pouvoir idéologique quel qu’il soit (c’est l’opposé qui exigerait aujourd’hui une intelligence et une volonté hors du commun). Le sociologue et théologien Jacques Ellul, que je me propose de convoquer, expliquerait comment un tel mouvement, impossible dans une autre civilisation que la nôtre, exprime au contraire ici un conformisme absolu. Conformisme à la fois à l’absence de sens et aux structures de notre époque, lesquels nous sont l’un et l’autre donnés par le centre de gravité de notre société : la Technique. [1] En effet, avant de former (pour former) une société athée, ultralibérale, consumériste, artificielle, virtuelle, etc., nous formons une société technicienne. Or, le propre de la Technique moderne [2] est justement d’opérer sur le réel indépendamment de ses finalités, de le plier à un calcul, de le déconstruire … et de le reconstruire.

Approche sociologique : une médiation exclusive

« Tant que les techniques des sociétés traditionnelles étaient sporadiques et fragmentaires, elles représentaient des médiations singulières. La situation a changé avec la multiplication des techniques et le développement du phénomène technique [;] cette médiation devient exclusive de toute autre : il n’y a plus d’autres rapports de l’homme à la nature, tout cet ensemble de liens complexe et fragile que l’homme avait patiemment tissé, poétique, magique, mythique, symbolique disparaît : il n’y a plus que la médiation technique qui s’impose et devient totale. […] [En] conséquence, la relation entre la Technique et l’homme est une relation [elle-même] non médiatisée. La conscience, sociale ou individuelle, aujourd’hui est formée directement par la présence de la Technique, par l’immersion de l’homme dans ce milieu, sans la médiation d’une pensée pour qui la Technique ne serait qu’un objet, sans la médiation d’une culture. La relation à la Technique est immédiate, ce qui veut dire que maintenant la conscience est devenue le simple reflet du milieu technicien. » [3]

Ellul explique que la technique moderne est devenue une médiation exclusive, par opposition aux techniques des sociétés traditionnelles. Toute notre société récente a été bâtie à partir de cette médiation. C’est très important pour comprendre comment cette société « évolue » maintenant. Il ne faut pas comprendre celle-ci comme une société traditionnelle à laquelle s’ajouteraient un ensemble de procédés, de machines, de modes de travail et de communication … La société, la civilisation de la technique, est d’abord marquée par la cohérence de l’ensemble technique qui la constitue et qui constitue aujourd’hui le milieu de l’homme. Ce milieu informe ensuite son intelligence, et conditionne son rapport au réel, et il adapte l’homme aux nécessités de la Technique. La société moderne n’évolue donc pas comme si la technique n’était qu’un ensemble de moyens surajoutés à une réalité demeurée autonome et libre à son égard. C’est le contraire. Mais, par compensation d’un phénomène qui lui échappe, pour lors à peu près complètement, l’homme moderne prétend faire l’évolution (voire la révolution). [4]

En fait, il ne fait qu’exprimer la réduction de son intelligence à une compréhension purement technique de la réalité : comment ça fonctionne et à quoi ça sert. [5] Dès lors, la totalité du réel se ramène à une série de problèmes à résoudre en terme de rationalisation et d’organisation, les interrogations existentielles qui porteraient sur l’homme en tant que sujet et sur le sens à donner à sa vie étant supprimées [6] au profit de questions bien plus fondamentales dans un milieu technicien, à savoir celle de la puissance et celle de l’efficacité pratique qui sont promises par la rationalisation de la pensée et l’organisation du monde. Ainsi pour les réalités du mariage, de la filiation, de la sexualité, de la procréation : voilà autant d’éléments à rationaliser et à organiser du « mieux possible », comme n’importe quoi d’autre[7] D’où l’évidence des techniques mécaniques dissociatives de ces réalités : contraception, PMA, GPA … D’où celle des techniques psychologiques constructivistes de ces réalités : parentalité, « Genre » … L’« homoparentalité » en particulier est un concept purement technique, l’aboutissement logique et nécessaire de la dissociation de la sexualité et de la procréation par la technique, en même temps que de l’effacement de la complémentarité des sexes par l’uniformisation des tâches dans la société de la technique.

Les « agents de transformation sociale », comme ils se plaisent à se désigner eux-mêmes, [8] n’ont donc rien imposé qui ne se fait déjà sans eux : dans une civilisation non technique, ces agents auraient été inaudibles ou ridicules. Pour réussir à ne plus (faire) comprendre la famille que comme un ensemble d’interactions asexuées, il fallait que la famille ait déjà symboliquement disparu pour n’être plus qu’un sous-système du système technicien — à l’intérieur duquel « parent 1 » et « parent 2 » font aussi bien l’affaire que « père » et « mère », les notions de « projet parental » et de « désir d’enfant » ayant accompagné la réduction de la notion de « parents » à une simple quantité (le chiffre deux), après avoir évacué celles, accessoires dans une société technicienne, de la différence sexuelle (un homme et une femme), de la complémentarité (un père et une mère) ou de la fécondité (un géniteur et une génitrice). C’est bien pourquoi au demeurant, la seule « révolution » à faire consiste, pour ces courageux agents, à à adapter le Droit à la réalité … de la société technicienne. [9]

Approche philosophique & morale : l’intolérance absolue des limites

« La technique [moderne] est en soi suppression des limites. Il n’y a, pour elle, aucune opération ni impossible ni interdite : ce n’est pas là un caractère accessoire ou accidentel, c’est l’essence même de la technique : une limite n’est jamais rien d’autre que ce que l’on ne peut pas actuellement réaliser du point de vue technique – simplement parce qu’il y a au-delà de cette limite un possible à effectuer. Il n’y a jamais aucune raison de s’arrêter à tel endroit. Il n’y a jamais aucune borne délimitant un domaine autorisé : la Technique joue dans l’univers qualitatif exactement comme les fusées dans le Cosmos […] La Technique est […] un phénomène qui se situe dans un univers potentiellement illimité parce qu’elle-même est potentiellement illimitée : elle présuppose un univers à sa propre dimension, et par conséquent ne peut accepter aucune limite préalable. » [10]

« [D’où cette] certitude dans l’espoir, qui étonn[e] en ces temps troublés [:] c’est la vertu du “Tout est possible” [:] non seulement il n’y a pas de limite préfixée, de limite morale ou spirituelle à l’action, mais encore la seule barrière reconnue est celle de ce qui n’est pas aujourd’hui possible mais le sera demain. Rien ne surprend plus : la désintégration de l’atome, le Spoutnik, tout cela c’est dans l’ordre normal. Demain on fera mieux. Mais en réalité cette vertu exprime surtout une morale de la démesure, une morale de l’illimité à laquelle l’homme moderne s’est parfaitement adapté. La démesure des moyens et des réussites techniques conditionne une morale du gigantesque et de l’illimité. […] Le Bien apparaît alors dans le franchissement de la limite : ce que l’on ne peut pas faire aujourd’hui, on le pourra demain : et cela est bien. » [11]

La Technique moderne est en soi refus des limites. Elle ne connaît pas de limite préfixée à son action — au contraire de l’antiquité grecque par exemple où l’action s’inscrivait dans un ordre (cosmique). La conséquence est automatique : la limite à l’action ne signifie plus aujourd’hui ce que l’on ne doit pas faire, mais ce que l’on ne peut pas (encore) faire. Le Bien lui-même est devenu refus et franchissement des limites. On ne saurait donc par hypothèse accepter aucune limite spirituelle ou morale.

La « liberté de la recherche » exprime exactement cette intolérance parfaite des limites. [12] La seule limite reconnue est l’impossibilité actuelle, donc précisément ce qu’il faut dépasser. La récente révision de « loi » portant sur la recherche sur l’embryon exprime à fond cette intolérance absolue des limites. Cette révision pulvérise le maigre interdit symbolique de la version précédente qui, tout en organisant la vivisection de l’homme embryonnaire, posait qu’il s’agissait néanmoins là d’une exception au principe fondateur de la dignité humaine. Mais aucune limite ne saurait être concédée, même purement symbolique. [13] Et c’est toute la société qui a ratifié cette intolérance, notamment par le détour de la santé, qui ne fonctionne plus qu’en terme de réussites et d’échecs à l’encontre des limites. D’où la réification de l’homme embryonnaire pour la recherche, mais encore les PMA à 4 ou 5 « parents », et bien entendu, on ne peut plus logiquement, le « traitement » de « l’infertilité sociale » des couples asexués par la PMA-GPA : étant donné que ce qui est moral, c’est de se battre contre l’impossible, « au nom de quoi » interdirait-on le recours à toutes les techniques possibles ? [14]

Cette volonté de franchir les limites, de les supprimer, c’est la vertu du « tout est possible », qui aboutit à trois choses : une intolérance infantile à la frustration, l’effacement de l’altérité (ce qui place l’homosexualité comme un modèle de choix), et (c’est le corollaire de l’intolérance à la frustration) l’obligation de moyens — l’impératif moral catégorique de notre époque, la seule obligation qui vaille aujourd’hui : obligation de moyens et non de sens (surtout pas!) : l’État est sommé de mettre à disposition pour tous les même moyens : telle est l’implacable logique actuelle. [15]

La synthèse postmoderne : un « libre-choix » bien conforme

« L’homme ne peut se situer nulle part d’où il pourrait porter une appréciation sur ce processus. Il n’a aucun “point de vue” possible. S’il pense dialectiquement, la technique n’est pas un des termes de cette dialectique : elle est l’univers dans lequel joue la dialectique. […] Tous les choix se font à l’intérieur du système, et rien ne l’excède. » [16] « [Ainsi de la “libération sexuelle” :] les malheureux jeunes qui croient affirmer par là leur liberté ne réalisent pas qu’ils se bornent à exprimer strictement leur appartenance au système : ils réduisent le partenaire à l’objet donnant une satisfaction, comme n’importe quel produit technique, et l’inconstance du choix ne fait que rejoindre le kaléidoscope de la consommation. Ils ne font aucun choix autre que celui que propose le système technicien. » [17] « Si bien que nos modernes zélateurs pour l’abolition de la morale sexuelle, de la structure familiale, du contrôle social, de la hiérarchie des valeurs, etc., ne sont rien d’autre que les porte-paroles de l’autonomie technicienne dans son intolérance absolue des limites quelles qu’elles soient : ce sont de parfaits conformistes de l’orthodoxie technicienne implicite. Ils croient combattre pour leur liberté mais en réalité, c’est la liberté de la technique, dont ils ignorent tout, qu’ils servent en aveugles esclaves du pire des destins. » [18]

« La soi-disant libre pensée n’est [ainsi] qu’un tissu de conditionnements d’autant plus rigoureux qu’ils ne sont pas entrevus [:] elle consiste à récuser un système (religieux) non pour entrer en conflit contre les déterminations profondes, mais pour se livrer à [celles de la technique] en toute ignorance. » [19]

Depuis un moment déjà, mais surtout depuis une cinquantaine d’années, on nous dit : mais tout cela, voyons c’est le progrès, c’est la liberté, c’est donner un « libre-choix » à chacun. Sauf que dans ce « libre-choix », comme l’ont montré Ellul et bien d’autres, la liberté est confondue avec la puissance, [20] le fantasme ou le passage à l’acte, tandis que le choix est réduit à n’être plus qu’un choix de consommation[21] C’est-à-dire que ces libertés et ces choix se bornent à exprimer les déterminations les plus étroites du système technicien. Le système assume et résout ainsi le paradoxe de la liberté par le conditionnement. Et dans le même temps, ce non-conformisme fonctionnalisé permet à l’homme de compenser la fatalité de l’ordre technicien. Telle est la synthèse de la liberté postmoderne — dont la « libération sexuelle » offre le parangon.

On comprend ainsi de quelle façon, par quels moyens, s’instaure l’actuelle « dictature du relativisme ». [22] La contradiction n’est qu’apparente. D’un côté, l’autonomie technicienne exige un état d’esprit conforme à la suppression des limites. De l’autre on prétend pouvoir voler dans le vide moral, et l’on se retrouve ainsi gouverné entièrement par la seule gravitation technicienne. Le « libre-choix » moderne a finalement tout de l’hétéronomie kantienne. Elle est le faux-semblant de la liberté. Redéfinie en liberté de consommation, c’est une liberté qui n’a ni forme ni contenu, et qui se confond de la sorte parfaitement avec la technique. Telle est l’essence du « libre-choix » de la Modernité : penser de plus en plus techniquement son rapport au monde et à soi, pouvoir de plus en plus exercer des choix techniques, user de plus en plus techniquement des choses, organiser de plus en plus techniquement sa vie, etc. … et ne plus pouvoir faire autrement [23] : le « libre-choix » est un « serf-choix ». [24]

Conclusion, l’homme de l’attente est l’homme de l’espérance

Pour conclure, il ne me reste plus qu’à relier toute cette réflexion d’un homme libre au combat pour la (vraie) liberté. Les Veilleurs se réjouiront de savoir que, pour Jacques Ellul, l’homme de ce combat, c’est l’homme de l’espérance, celui qui sert le monde par son attente : une attente confiante et inébranlable, résolue et patiente.

« L’homme de l’espérance est l’homme de l’attente. […] Cette attente n’est pas une affaire intérieure et cachée. Elle n’est pas simple oraison dans le fond du cœur. Job avait ses témoins qui étaient ses accusateurs, en étant ses amis. L’homme de l’attente doit rendre cette attente “é-vidente”, il doit prendre à témoin, et risquer sa réputation, risquer de passer pour un imbécile littéraliste, un faible d’esprit influencé par l’Apocalypse, un névropathe, ou un obsédé. Il doit savoir que le jugement contre lui sera aussi radical que son attente : car s’il y a une chose que notre société ne peut pas accepter, parce qu’elle est efficace, productiviste, activiste, politique et triomphale, c’est exactement cette attitude-là : elle peut tout accepter […], elle peut tout absorber, sauf exactement celui qui s’est fermé dans son attitude du radicalement autre, et qui a jeté son ancre dans des eaux extérieures, qui espère ce qu’aucune évolution de l’histoire ne pourra jamais lui apporter, qui récuse en même temps le matérialisme historique, l’idéalisme politique, et le structuralisme [— aujourd’hui : le Genre —] fatal … Et qui, de ce fait, n’a plus aucune commune mesure avec la construction de ce temps, mais qui sert le monde par l’attente — et par la seule attitude, seule décision parfaitement inassimilable, située en dehors […] [dans] la récusation de tout ce qui n’est pas l’attente […] du royaume qui vient [et du Tout-Autre]. » [25]

Notes de bas de pages

[0] Mon sous-titre s’est imposé de lui-même, avant de réaliser qu’il venait en écho à Olivier Rey et son maître ouvrage : Itinéraire de l’égarement : du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine, 2003. Sur la relation réciproque et nécessaire actuelle entre science et technique, cf. le même ouvrage (ou encore Jérôme Sainton, La morale technicienne : l’illusion bioéthique et le refus de la transcendance, sous la direction d’Olivier Rey, mémoire de bioéthique, IPLH, 2013).

[0A] « La caractéristique essentielle de notre temps ? — Une désincarnation. Alors que l’inverse constitue l’homme. » (Bernard Charbonneau, Prométhée réenchaîné, 2001 (1972), p. 53)

[1] Pour résumer ceci de façon sociologique, à la manière d’Ellul : dans la société moderne, il faut distinguer plusieurs niveaux. Au niveau des apparences, certes il y a beaucoup de changements. Mais si l’on se place au niveau des structures, ce fond reste extrêmement stable. Car au niveau des événements et du circonstanciel (le niveau politique), on en reste à la surface des choses, avec beaucoup d’agitation — ce que certains appellent « le changement ». Il y a ensuite le niveau des variations de grande amplitude (les phénomènes économiques par exemple). Mais les structures stables (la profondeur de l’océan) sont données par la technique : « c’est elle qui structure fondamentalement la société moderne. Non pas que la technique ne change pas, mais elle obéit à sa propre loi d’évolution et elle est très peu influencée par les événements. » (Jacques Ellul, Ellul par lui-même, 2008, p. 112). Et, aujourd’hui, « c’est le conformisme à la technique qui est le vrai conformisme social » (Jacques Ellul, Le Système Technicien, Calmann-Lévy, 1977, p. 122). Il est encore courant de s’entendre dire que notre univers technique n’est qu’un ensemble de moyens dont on dispose. En réalité, c’est cet univers, ce sont ces moyens, qui nous disposent. D’où l’absurdité de ce monde ; car l’agir technique pur déconstruit rien moins que ce qui préside à son harmonie.

[2] Avec Ellul, nous n’entendons pas par « la Technique » l’outil ou même la machine, aussi perfectionnés soient-ils, mais l’ensemble, la systématisation de ces moyens, et le principe d’après lequel, en conséquence, la société de la technique règle son action et sa pensée.

[3] Le système technicien, p. 43-47.

[4] Cf. l’exemple type de la « refondation de l’école » par M. Peillon (note n°24) qui a publié comment la révolution française n’est pas terminée (2008). La révolution dont il s’agit relève d’un conformisme absolu au mouvement de la société technicienne, que l’on appelle ensuite « le sens de l’histoire », mais l’on subvertit et l’on renverse ainsi le sens même de la « révolution », depuis le Communisme en fait, où « ce mot prend un sens exactement contraire à son sens originel : faire la révolution, c’est s’adapter au donné. Elle n’est plus la liberté mais la nécessité. » (Bernard Charbonneau, Prométhée réenchaîné, 2001 (1972), p. 277-278) Combien plus encore, depuis, la « révolution » sexuelle ! Cf. le triptyque de Jacques Ellul : Autopsie de la révolution ;De la révolution aux révoltes ; Changer de révolution.

[5] À la différence d’une intelligence philosophique (ce que c’est), symbolique (ce que ça signifie) ou encore poétique (ce que ça donne à imaginer). « La formule [“civilisation technique”] est exacte, il faut en mesurer l’importance : civilisation technique, cela signifie que notre civilisation est construite par la technique (fait partie de la civilisation uniquement ce qui est l’objet de la technique), qu’elle est construite pour la technique (tout ce qui est dans cette civilisation doit servir à une fin technique), qu’elle est exclusivement technique (elle exclut tout ce qui ne l’est pas ou le réduit à sa forme technique). » (Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, 1954, p. 116)

[6] « Au total, la suppression du sujet et la suppression du sens sont deux conséquences importantes de la technique et contribuent au malaise et au malheur de l’humanité. » (Ellul par lui-même, p. 82)

[7] « Pour utiliser le mieux possible les techniques et leur rendement, il faut être capable d’organiser la société d’une certaine façon, être capable de mettre les gens au travail d’une certaine façon, de les amener à consommer d’une certaine façon. » (Ellul par lui-même, p. 120) Et il en va de toute chose dans la société que sous-tend la Technique. Exemple de l’art, avec cette critique de Jacques Ellul à l’encontre de l’art moderne, dénoncé à partir des choix des organisateurs d’une « exposition pop » en 1969 : « selon la pente du système technicien, d’un côté, le fond n’a aucune d’importance, le sujet est sans intérêt, de l’autre ce n’est pas l’artiste en tant que sujet qui compte : la conformité au système technicien est flagrante, on n’a pas à se demander ce que l’on fait, il faut le faire le mieux possible. » (L’empire du non-sens, PUF, 1980, p. 156-157). Exemple de l’activité « des journalistes de bonne foi [qui] veulent faire passer le mieux possible l’information dont ils sont chargés », mais qui ne parviennent qu’à amplifier « l’insidieuse marée engluant notre pensée et notre existence […] parce que des techniciens de bonne foi, engagés dans l’utilisation d’instruments à images, font le mieux possible leur métier sans se poser d’autres questions. » (La Parole humiliée, Seuil, 1981, p. 143-144). Le 12 février 2013, interrogé au journal de France 2 sur la demande d’une PMA par un couple lesbien, Christiane Taubira a répondu : « Cette demande étant légitime, nous devons y répondre le mieux possiblepour la société [aussi] le gouvernement aura le souci de traiter le sujet de la façon la plus complète, la plus juste et la plus efficace possible. » (je souligne)

[8] Cf. Marguerite Peeters, La mondialisation de la révolution culturelle occidentale, 2007.

[9] Toutes les déclarations des ministres en charge de la redéfinition du mariage pour tous, ne disent en fait qu’une seule chose : « Nous faisons une loi qui s’adapte à ce qu’est la réalité de la société » (Dominique Bertinotti, France Inter, 07/11/2012) « La loi ne va pas créer quelque chose de nouveau. Elle ne fait que s’adapter à des évolutions de société profondes […]. Des couples ont recours à la procréation médicalement assistée […]. La révolution silencieuse des familles a déjà eu lieu. Ce qui nous est demandé aujourd’hui, c’est d’adapter le droit. » (JDD, 15/12/2012) On ne saurait mieux reconnaître la défaite de la pensée et l’autonomie de la Technique, dont les évolutions induites se justifient ensuite les unes les autres mécaniquement : en substance, puisque on fait déjà des PMA (en bricolant éventuellement avec des gamètes issus de couples différents), puisqu’on a déjà inventé le « projet parental », l’« homoparentalité » est déjà justifiée. Et c’est tout-à-fait vrai. Aujourd’hui le dispositif Taubira ne fait « que » se mettre en cohérence avec une intelligence purement fonctionnelle de la famille. Tout n’est qu’affaire d’adaptation à cette société-là, on ne cesse de nous le répéter. Et maintenant que la loi et le droit sont davantage adaptés à réalité de la société technicienne, il reste à faire de même avec l’homme à venir. Et Ellul de décrire le travail actuel de Vincent Peillon (comme des ministres qui l’ont précédé) à l’éducation : « Le but principal aujourd’hui de l’enseignement et de l’éducation, est de préparer des jeunes adaptés à cette société. » (Le Vouloir et le faire, p. 156). Cf. note n°24.

[10] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 167 (= 2012, p. 160).

[11] Jacques Ellul, Le vouloir et le faire, 1964, p. 159-160. Et, du fait que cette règle de conduite se trouvât « parfaitement adaptée aux exigences de la société moderne », Ellul concluait déjà à « une morale totale et globale de la société toute entière. Il s’agit d’une Morale collective essentiellement totale et même totalitaire. Il s’agit d’une morale qui atrophie progressivement les vertus privées, la morale personnelle, et qui aboutit à la disparition du sens moral individuel dans la mesure même où elle fait disparaître la problématique. » (ibid.) cf. la « morale laïque » de Vincent Peillon (note n°24), soutenue par François Hollande le 9 octobre 2012 à la Sorbonne et dont la « présidence normale » donne une saveur supplémentaire au propos d’Ellul : « Dans la société technicienne, le Normal tend à remplacer le Moral » ; une Norme qui « n’est plus un Impératif de la conscience [mais qui] est obtenue par le comportement moyen ». Or, « du moment qu’un comportement est Normal, il n’y a pas lieu de le réprouver au nom de la Morale » puisque « la vertu la plus haute demandée à l’homme d’aujourd’hui est l’adaptation » (Le Vouloir et le faire, p. 156). Cf. note n°11.

[12] Avec au mieux de la naïveté, sinon beaucoup d’hypocrisie. Car si « tout le monde est d’accord pour déclarer que la recherche scientifique doit être libre et indépendante » (Le système technicien, p. 168 (= 2012, p. 160)), il est un fait que « la Science cesse d’être libre. Elle est fortement polarisée dorénavant : elle a un devoir absolu, servir l’Économie nationale. […] C’est une question de vie ou de mort dans la concurrence des nations, mais aussi pour la Science elle-même. Il n’y a plus de “Science pour la Science”, Il y a une Science pour le développement. » (Le Bluff technologique, 1988, p. 336)

[13] La société technicienne a bien sûr déjà vidé le symbolique de sa substance et de sa force, comme en témoigne, dans le langage actuel, toute la valeur de l’expression « purement symbolique ».

[14] « Au nom de quoi » : telle est l’expression récurrente des techniciens exprimant l’intolérance absolue des limites par la TechniqueCf. Bernard Debré, le 09/02/11 (synthèse de presse de Genethique.org) : alors qu’un amendement au projet de loi en cours sur la bioéthique prévoyait de limiter à trois le nombre de fécondations des FIV afin d’« éviter un trop grand nombre d’embryons surnuméraires », il déclarait aussitôt : « Je ne vois pas au nom de quoi on limiterait le nombre d’embryons à féconder. » Cf. Ellul : « Et, je vous le demande, au nom de quoi s’arrêterait-on ? » (Sans feu ni lieu, 1974, p. 227) « au nom de quoi — puisque précisément Dieu est mort ! » Or, « la proclamation de la mort de Dieu permet à la dure concrète implacable réalité de ce monde de se présenter comme Dieu, de se faire adorer, servir », puisque « Dieu […] est redevenu Moloch. Car le Dieu réel de notre temps c’est la sainte Trinité État-Travail-Technique, qui exige tout de vous, en vous dispensant à la rigueur quelques grâces. » (Métamorphoses du bourgeois, Calmann-Lévy, 1967, p. 245-246 = Table ronde, 1998, p. 283). Et c’est pourquoi, si la technique est devenue sacrée, alors la seule attitude libre à son égard sera jugée « transgressive » à son égard ; cette « transgression à l’égard de la technique prendra la forme de la destruction des croyances que l’homme met dans la technique […]. Elle implique donc la recherche d’une signification externe au nom de quoi s’opère [cette] transgression et qui par là même dé-signifie la technique. » (« Recherches pour une éthique dans une société technicienne », 1983, repris dans Cahiers Jacques Ellul, 2004, p. 148)

[15] Comme je pense l’avoir montré ailleurs, cette obligation de moyens constitue la synthèse de la (démoralisante) morale technicienne actuelle, exclusive de la dimension personnelle et de la conscience. Morale technicienne en effet, pour un monde qui, par la science et la technique, a été objectivement réduit à un Univers de moyensCf. Jérôme Sainton, La morale technicienneop. cit.

[16] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 353 (= 2012, p. 328). « Le système technicien semble donner à l’homme un plus large champ de possibles, mais exclusivement inscrits dans ce champ technique, à condition que les choix portent sur des objets techniques et que cette indépendance utilise les instruments techniques : c’est-à-dire qu’elle exprime l’adhésion [à la technique]. » (p. 122 (= 2012, p. 119))

[17] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 355 (= 2012, p. 329).

[18] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 168 (= 2012, p. 161).

[19] Jacques Ellul, Éthique de la liberté (tome 1), 1973, p. 46. « C’est la technique [en effet] qui exige que les valeurs anciennes, les mœurs, la morale traditionnelle soient attaquées [, et] il y a erreur quand on croit qu’il y a [là] vrai non-conformisme (il exprime seulement le conformisme à la réalité la plus profonde et la plus forte). » (Le système technicien, p. 126 (= 2012, p. 122))

[20] « Il y a ceux qui vont au nom de la liberté délivrer les peuples d’on ne sait quelle dictature, quand ces peuples ne demandent rien. Et il y a ceux qui au nom de la liberté vous organisent une merveilleuse démocratie fondée sur la dynamique de groupe la plus conditionnante possible … […] Or, ces deux courants également bourgeois convergent de nos jours, cernent la totalité de l’homme, l’enserrent de partout, par le ventre et par les idées, par le rêve et par le pain, par la science et par l’action, pour lui faire mépriser, oublier, rejeter la liberté. […] Et ceci nous amène […] à considérer le sens et la valeur de l’entreprise bourgeoise en tant que développement de la puissance à l’état pur […] La puissance pour la puissance […] sans signification ni destination, [et qui] crée autour d’elle une abstraction rigoureuse. L’univers qu’elle habite et qu’elle crée n’est plus fait que de signes algébriques, de schémas, d’épures. Il n’y a plus d’êtres de chair et de sang pour elle, mais des hommes, des citoyens, des ouvriers, des instruments qualifiés par leur fonction et par leur rapport à la puissance. Il n’y a plus de rapports humains naturels : nous savons […] qu’ils sont tous “culturels”, et que l’homme par conséquent infiniment malléables peut être modifié, manipulé, transformé, ainsi que ses affections, ses haines, ses amours afin de le rendre conforme aux nécessités de la puissance. » (Métamorphose du bourgeois, Table ronde, 1998, p. 321-325)

[21] « Parce qu’au-dessus de nos têtes, à nous qui opérons ce libre choix, avant même notre libre choix, on a déjà tranché. On a déjà décidé que c’est en tant que consommateurs […] que nous devons opérer ce choix […] » (Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, 1956, p. 15).

[22] Le terme est de Benoît XVI. Et il n’est aucunement exagéré. Le fait par exemple que la prétention totalitaire du « Genre » ne soit pas liée à l’origine à un projet politique mais à la Technique ne change pas la nature de cette prétention — prétention en tout état de cause bien assumée par le gouvernement actuel, qui a refusé d’entendre jusqu’à l’objection de conscience, et qui a au contraire en vue de « préparer les consciences » c’est-à-dire les préparer à se confondre avec la doctrine du « libre-choix » : « le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper », de « donner la liberté de choix », ce pour quoi il faudra « arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » (Vincent Peillon, L’express, 02/09/2012). On ne saurait mieux résumer la loi morale de la société technicienne (nul doute que l’éducation à la technique — notamment à la contraception et aux PMA — ne souffrira, elle, d’aucun arrachement …). Là encore, Ellul l’avait annoncé : la formation à la technique (et à sa morale) « c’est tout le programme des réformes de l’éducation ! Mais qui dit cela, dit par-là même négation de toute autonomie spirituelle. Et nous pressentons le nouveau pas que, de partout, on attend : une éducation civique qui enfin en soit une, […] car le bon citoyen n’a pas à objecter en fonction de sa conscience individuelle […] mais à appliquer la morale sociale collective qui dans l’état actuel des choses est un produit de l’autonomie politique [de l’État technicien]. » (Jacques Ellul, L’illusion politique, 1977, p. 121-122).

[23] Ainsi dans le cas douloureux et grave de l’institutionnalisation de l’avortement comme dans celui de l’euthanasie : on ne cesse de défendre à leur endroit tantôt la liberté tantôt la nécessité : il faudrait savoir ! Mais c’était déjà le cas emblématique de la contraception, présentée comme le sommet évident à la fois de la liberté et de la nécessité modernes.

[24] « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui commet le péché est esclave du péché. » (Jn 8, 34)

[25] Jacques Ellul, L’espérance oubliée, La table ronde, 2004 (1972), p. 250, 255-256. Mais cf. aussi bien Benoît XVI, Sauvés dans l’Espérance, 2007, n.35, qui ne dit pas autre chose. Tout comme, sans surprise, l’élaboration d’une véritable « écologie humaine » (cfwww.ecologiehumaine.eu), dont l’expression et l’idée doivent beaucoup à l’Église catholique et particulièrement à Benoît XVI, rejoint toutes les perspectives dessinées par Ellul (et son grand ami Charbonneau) — dont l’écologie politique et environnementale, tout en prétendant s’y référer, a évacué  tout ce qui faisait sens pour l’homme pour se voir admirablement récupéré par le système technicien (dans le « développement durable » notamment — « c’est ainsi que certains écologistes à tendance libertaire étaient très en marge, mais l’institutionnalisation de “l’environnement” a progressivement fait entrer dans l’organisation dominante un bon nombre de leurs tendances sans modifier en quoi que ce soit le système. Mais [ils] étaient trop heureux de se voir reconnus (par exemple la politisation de l’écologie par participation aux élections) » : Jacques Ellul, Déviances et déviants, érès, 2013 (1992), p. 144). Ainsi tirons-nous de notre trésor du neuf et de l’ancien (cf. Mt 13, 52), ainsi voyons-nous se rejoindre et sans couture sagesse catholique et sagesse protestante : ici l’analyse sociologique percutante d’Ellul rejoint toute la profondeur de la méditation philosophique personnaliste du catholicisme, et toutes les deux éclairent, par une raison ouverte à la transcendance, une seule et même théologie : Dieu seul libère et relie, face à l’Adversaire qui piège et divise.