GPS : l’homme doit toujours pouvoir penser qu’il peut se perdre….

Voilà qui est rassurant ! Faute de savoir qui nous sommes, nous allons enfin savoir avec précision où nous sommes. On sait que la localisation géographique d’un individu est devenue aujourd’hui une préoccupation « majeure ». Elle supplante même la préoccupation de sa santé. En effet, si l’on suit une conversation par téléphone portable, elle commence en général par « t’es où ?» plutôt que par « Comment ça va ? ». On me dira que c’est là la conséquence de la mobilité croissante des individus. Pas si sûr, car lorsqu’on y regarde de près la prétendue mobilité dont on nous rebat les oreilles n’est pas aussi fréquente que cela. C’est ce que j’appelle l’effet « mobile-homme » ou l’homme mobile-immobile proche du « mobil-home », la maison à roulettes dont l’argument de vente principal tient dans la possibilité qu’elle offre d’être déplacée alors que dans les faits 90 % d’entre elles restent immobiles !

Didier Martz 

Philosophe

425* – Le GPS

GALILEO est le GPS européen. Un système de positionnement doté de quelques 30 satellites  qui coûte quelques 4 milliards d’euros et concerne environ 200 millions d’européens. Il est destiné à plusieurs utilisations. J‘en retiens une en particulier souvent mise en avant pour vanter les mérites de ce nouveau système : la possibilité pour les gens  de se localiser avec une précision de l’ordre de 1 mètre (nettement meilleure que le GPS classique qui fournit une précision de 20m).

Voilà qui est rassurant ! Faute de savoir qui nous sommes, nous allons enfin savoir avec précision nous sommes. On sait que la localisation géographique d’un individu est devenue aujourd’hui une préoccupation « majeure ». Elle supplante même la préoccupation de sa santé. En effet, si l’on suit une conversation par téléphone portable, elle commence en général par « t’es où ?» plutôt que par « Comment ça va ? ». On me dira que c’est là la conséquence de la mobilité croissante des individus. Pas si sûr, car lorsqu’on y regarde de près la prétendue mobilité dont on nous rebat les oreilles n’est pas aussi fréquente que cela. C’est ce que j’appelle l’effet « mobile-homme » ou l’homme mobile-immobile proche du « mobil-home », la maison à roulettes dont l’argument de vente principal tient dans la possibilité qu’elle offre d’être déplacée alors que dans les faits 90 % d’entre elles  restent immobiles !

Revenons au guidage par satellite, GPS ou Galiléo. Après la mort de Dieu maintes et maintes fois annoncée, le monde désenchanté et la crise des valeurs, l’homme s’est senti perdu. Fort heureusement, le GPS est venu à son secours. Automobiliste, il lui permet de retrouver facilement le chemin de sa boulangerie ou celui l’école de ses enfants (c’est l’usage majoritaire du GPS dans un périmètre de 500 mètres). Piéton, il peut enfin sur l’écran de son téléphone portable se déplacer sur les trottoirs de la ville sans risque d’erreur.

Voilà un grand progrès qui illustre, si l’on veut bien l’entendre, la logique du monde technicien dont la raison profonde est l’intensification des moyens sans souci des fins et du sens. Il suffit de poser la question du « pourquoi ?» de ses productions pour mesurer l’inutilité radicale de la plupart d’entre elles et sombrer dans un abîme de non-sens.

De plus, l’objet technique n’est pas neutre. Le GPS, comme beaucoup d’autres, accentue la rupture du lien social et isole l’homme en le repliant sur sa machine. Alors que l’être humain, sans doute depuis toujours, a demandé à un autre être humain son chemin, géographique ou spirituel, pour qu’il guide ses pas. Car l’homme doit toujours pouvoir penser qu’il peut se perdre, que le monde est incertain. C’est ce qui permet l’adresse à l’autre et l’exercice possible d’une liberté.

Certes, il sait désormais en permanence où il est mais s’offre aussi au regard de tous : à chaque fois qu’il allume son téléphone mobile ou son GPS, on peut savoir où il est. Transparence totale, il abandonne ainsi un autre élément constitutif de sa personne : le secret.

Didier Martz, philosophe

Mercredi 26 Septembre 2019

Dix ans de chroniques « Ainsi va le monde » à retrouver bientôt en livre.

Jacques Ellul

Texte de Jérôme Sainton 

En tant que chrétien, médecin et bioéthicien, ma rencontre avec la pensée de Jacques Ellul a été déterminante.

Ellul est le premier à avoir analysé et montré que la technique n’est plus un art personnalisé et adapté à telle ou telle fin. Elle est devenue la recherche standardisée du meilleur moyen dans tous les domaines, meilleur devant être compris dorénavant au sens de plus efficace, et plus efficace dans le seul ordre de la maîtrise. La technique ne reçoit plus ses fins d’un ordre extérieur. Elle s’est systématisée et progresse d’après ses propres nécessités intrinsèques. Autrement dit, la technique a capté l’éthique. Son autonomie s’impose à la conscience des personnes. Elle est pour eux une loi morale qui leur impose ses règles du bien faire (alors que, traditionnellement, l’éthique visait à faire le bien). On le retrouve en médecine, de façon très remarquable, où les soignants sont soumis à ce double impératif : obligations de moyens d’un côté, exclusion de la conscience de l’autre. À ce niveau, les discours censés dire l’éthique de nos actes ne sont que des discours compensatoires, qui servent à justifier la technique. Ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui « l’illusion bioéthique » relaie ou prolonge ce qu’Ellul appelait « l’illusion politique ».

À l’intérieur de ses structures, ce « système technicien » réunit et fait travailler ensemble des individus de plus en plus séparés entre eux. La rupture des relations personnelles authentiques est probablement l’une des conséquences les plus graves de notre époque. La relation humaine simple est dévaluée et la parole proprement humiliée. S’y substitue la technicisation des relations, par la communication, la publicité et le droit. Le corollaire de cette « solitude en masses » est la nécessité pour l’individu d’une conformation toujours plus grande aux structures, afin de se sentir intégré. Ce qu’Ellul a montré dans son analyse de la « propagande », c’est-à-dire le remède secrété par le système lui-même pour répondre au besoin de partage, qu’il transforme en nécessité de se fondre dans un groupe et d’adopter une idéologie collective qui fasse cesser la solitude.

À cela, Ellul oppose la fidélité au Christ, et l’éthique qui en découle, ou plutôt, trois éthiques :

  1. une éthique de la Liberté (qui correspond à l’Espérance),
  2. une éthique de la Sainteté (qui correspond à la Foi),
  3. et une éthique de la Relation (qui correspond à l’Agapé).

Dans ce monde technicien soumis à l’histoire de Babel, ville construite pour enclore la totalité humaine et d’où le transcendant doit être éliminé, affirmer un transcendant par rapport au technique, voilà en effet ce qu’il convient de faire : « Ne vous conformez pas au siècle présent » (Romains 12,2). Cet appel à la liberté et à la fidélité, que seul le Dieu de Jésus Christ peut combler, fait écho à celui des membres éminents d’autres familles chrétiennes. Comme les catholiques (et papes) Jean-Paul II et Benoît XVI, comme l’anglican C.S. Lewis, le protestant Jacques Ellul fait partie de ces témoins qui nous invitent à déployer grandes les deux ailes de notre esprit : la foi et la raison.