La ville digitalisée, la tentation de Babel

Dans les dix prochaines années, la ville fera l’objet certainement d’une reconversion révolutionnaire de sa conception à son organisation, avec le devoir de gérer de nouvelles contraintes, de nouvelles tensions sociales qui pourraient émerger. La ville devient en effet complexe, et cette complexité tient à l’humain et à l’évolution de leurs comportements au sein de la ville du fait même de l’évolution des technologies employées et des modifications tenant à des comportements plus isolés, marqués par la dimension de l’ego, la société du « pour moi ».  Pour répondre aux besoins, à ces besoins humains, la cité urbaine évolue vers davantage de technicité et de réponses servicielles qui seront dématérialisées et numériques, satisfaisant à ces nouvelles attentes hédonistes et consuméristes. La nécessité s’est alors imposée de savoir anticiper les besoins, de savoir gérer, de savoir organiser la structure sociale, de réguler l’attractivité des réponses à apporter à l’ensemble des attentes issues des activités humaines. Avec l’émergence des nouveaux outils numériques, de l’intelligence artificielle, de la multiplication des connectivités dans la ville, les urbanistes réfléchissent à de nouvelles méthodes de réponses aux besoins et de contrôle de la vie humaine, de régulation des activités, comme celles liées aux déplacements, aux flux à gérer au sein de la ville. Les GAFAM sont également tentés de s’emparer du sujet et de contribuer à optimiser la gestion des villes, en exploitant leurs innovations ou la découverte de nouveaux outils qui permettront une meilleure gestion. 

Auteur Eric LEMAITRE 

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La ville est à la fois un milieu, un écosystème à la fois physique et humain qui interagit, concentrant des besoins, des activités propres mais aussi subissant les aléas des contingences de la vie sociale et des informations émanant de la vie politique influençant sa gestion. La ville est l’exemple même finalement d’une sorte « d’organisme biologique » qu’il faut pouvoir réguler par un ensemble de normes, de directives qui conduisent à une forme d’harmonisation de la vie humaine au sein de la cité. La ville est loin d’être une structure figée, épargnée par les mutations, la ville poursuit son évolution à l’aune des mutations sociologiques et culturelles, des développements technologiques, des nouvelles contingences urbaines, des nouvelles contraintes en raison de ces environnements multiformes et complexes associés à des événements prévisibles ou non de pollutions urbaines, de transformations économiques comme écologiques, de changements de nature sociologique associés à des comportements individualistes, d’éclatements et d’atomisation de la famille.

Dans les dix prochaines années, la ville fera l’objet certainement d’une reconversion révolutionnaire de sa conception à son organisation, avec le devoir de gérer de nouvelles contraintes, de nouvelles tensions sociales qui pourraient émerger. La ville devient en effet complexe, et cette complexité tient à l’humain et à l’évolution de leurs comportements au sein de la ville du fait même de l’évolution des technologies employées et des modifications tenant à des comportements plus isolés, marqués par la dimension de l’ego, la société du « pour moi ».  Pour répondre aux besoins, à ces besoins humains, la cité urbaine évolue vers davantage de technicité et de réponses servicielles qui seront dématérialisées et numériques, satisfaisant à ces nouvelles attentes hédonistes et consuméristes. La nécessité s’est alors imposée de savoir anticiper les besoins, de savoir gérer, de savoir organiser la structure sociale, de réguler l’attractivité des réponses à apporter à l’ensemble des attentes issues des activités humaines. Avec l’émergence des nouveaux outils numériques, de l’intelligence artificielle, de la multiplication des connectivités dans la ville, les urbanistes réfléchissent à de nouvelles méthodes de réponses aux besoins et de contrôle de la vie humaine, de régulation des activités, comme celles liées aux déplacements, aux flux à gérer au sein de la ville. Les GAFAM sont également tentés de s’emparer du sujet et de contribuer à optimiser la gestion des villes, en exploitant leurs innovations ou la découverte de nouveaux outils qui permettront une meilleure gestion.

Ces GAFAM ne dissimulent plus leur intention de s’approprier la part significative de la valeur économique liée à la « fabrique » et au fonctionnement de la vie urbaine. La cybernétique pourrait bien devenir le terrain de jeu de la Silicon Valley, un nouveau gisement financier pour promettre de nouveaux applicatifs facilitant la régulation comme l’automatisation au sein de la ville. L’enjeu de ces nouveaux applicatifs est d’assister les techniciens de la ville pour mieux les aider à gérer demain les interactions complexes touchant tous les stades de l’organisation embrassant à la fois l’écologie, la vie sociale, les comportements sociaux. Puisque nous sommes soumis selon le neurobiologiste Henri Laborit également spécialiste de cybernétique, à des déterminismes biologiques inconscients, nous ne sommes plus selon l’auteur de « l’homme et la ville » que des amas de molécules chimiques susceptibles d’interagir aujourd’hui et demain avec la machine.  La pensée du neurobiologiste est finalement une vision matérialiste de l’être humain mais qu’il s’efforce pourtant de rendre attentif à de pareilles évolutions qui attenteraient selon lui à une écologie urbaine et humaine.  Le danger pour l’homme pourrait être de fait d’être conditionné par des systèmes rétroagissant avec ses comportements et susceptibles de l’orienter de manière plus optimisée sans égard pour son libre arbitre et ses choix motivés ou consentis.  Ainsi pour illustrer la pensée de Henri Laborit nous sommes devenus dépendant d’objets connectés qui nous promettent de ne plus être sous la tutelle d’un monde aléatoire, incertain devenu le fantasme d’une société qui entend maitriser et contrôler, surveiller et orienter. La ville demain numérisée, digitalisée ira davantage vers de rationalité et conditionnera les comportements humains persuadé qu’il sera aisé de rétroagir et de produire les effets souhaités avec nos amas de molécules chimiques qui forment nos cerveaux dociles.  C’est le monde cybernétique qui se dessine qui visera à instaurer des relations sociales ne mettant pas en péril les équilibres sociaux de la cité.    

Ce monde cybernétique associée à ces dispositifs d’intelligence artificielle et ses applicatifs numériques font déjà et subrepticement leur entrée dans la ville. Ainsi la « mise sous tutelle de la ville par le monde numérique est sur le point de s’accomplir, c’est le rêve de l’autonomisation de la ville régulée, régulée intelligemment dépendant d’une méthode de calculs sophistiqués, orientée vers la compréhension et la maîtrise des écosystèmes complexes qui émanent des problèmes écologiques, sanitaires, sociologiques issues des grandes cités urbaines. La projection de la belle machine, qui résoudra tous ses problèmes grâce à la technologie, est également le rêve d’une humanité se confiant dans le pouvoir de la technique apte à résoudre toutes les formes de tensions, d’insécurités et menaces sociales mais également tous les aspects qui pourraient toucher de manière générale à la santé publique, la ville est aussi un univers polluant et il sera nécessaire de gérer toutes les contingences perturbantes résultant des activités associées à la vie humaine. Dans le monde du 28 décembre 1948[1], écrit le mathématicien Norbert Wiener, « le Père Durbale dominicain a écrit un compte rendu fort pénétrant de mon livre la cybernétique. Je citerai l’une de des suggestions qui dépassant les limites actuelles de la machine à jouer aux échecs, envisage les conséquences de son perfectionnement futur… » … « Une des perspectives les plus fascinantes ainsi ouvertes est celle de la conduit rationnelle des processus humains, de ceux en particulier qui intéressent les collectivités et semblent présenter quelque régularité statistique, tels les phénomènes économiques ou les évolutions de l’opinion. Ne pourrait-on pas imaginer une machine à collecter tel ou tel type d’informations, les informations sur la production et le marché par exemple, puis à déterminer en fonction de la psychologie moyenne des hommes et des mesures qu’il est possible de de prendre à un instant déterminé, quelles seront les évolutions les plus probables de la situation ? Ne pourrait-on même pas concevoir un appareillage d’Etat couvrant tout le système des décisions politiques, soit dans un régime de pluralités d’Etats se distribuant la terre, soit dans le régime apparemment beaucoup plus simple d’un gouvernement unique de la planète ? Rien n’empêche aujourd’hui d’y penser. Nous pouvons rêver à un temps où la machine à gouverner, viendrait suppléer -pour le bien ou pour le mal qui sait ? »  

La vision cybernétique formulée par le dominicain encouragerait une approche globale et intriquée, dynamique et relationnelle de la vie urbaine dans toutes les dimensions de la vie sociale, sans occulter les aspects, économiques et sanitaires. La tentation sera alors grande de se confier au pouvoir de la science cybernétique couplée ou conjuguée à celle des pouvoirs que lui donnerait les calculs d’une intelligence artificielle qui embrasserait l’ensemble des situations |un appareillage d’Etat couvrant tout le système des décisions politiques] auxquelles s’expose la cité gérée jusqu’alors par des hommes.

L’entité urbaine est en effet de plus en plus confrontée à des problèmes que lui posent l’hétérogénéité de la démographie sur un aspect sociologique et culturel, l’urbanisation galopante, à des problèmes croissants de pollution, de criminalité, de cohésion sociale. La ville de demain évoluant en complexité, va dès lors devoir repenser en profondeur et administrer les périls du futur en raison des enjeux environnementaux, des contraintes énergétiques, des problèmes de sécurité, de vie culturelle et d’écologie urbaine.  Nous évoquions précédemment les technologies qui caractérisent aujourd’hui les téléphones portables, la technologie embarquée dans ces « smart phone » autorise de plus en plus la géolocalisation de nos déplacements, or dès demain ce sont les connexions citoyens et ville qui vont s’intriquer, s’accentuer, s’amplifier. C’est bel et bien toute une architecture quasi organique qui se dessine intriquant demain les usagers et le système numérisé de la ville, unifiant connectant, reliant toutes les composantes de la ville, associant habitants et habitat au risque de piétiner l’écologie, en prétendant artificiellement la défendre via ses artefacts promouvant de soi-disant énergies durables.

Ainsi si d’ores et déjà nous pouvons organiser nos sorties selon le taux de pollution dans la ville, programmer nos sorties selon les manifestations organisées, ou rester calfeutré dans nos quatre murs face à un grave dysfonctionnement qui perturberait la vie sociale, inévitablement nous entrons dans cette ère du tout numérique vers une société de type big brother.

En effet cette belle machine urbaine, qui est de nature à résoudra tous les problèmes grâce à la diffusion de bornes publiques, d’applicatifs innovants assurant les services toujours plus performants, la vie harmonieuse au sein de la ville,  s’achemine cependant vers une ville sous contrôle, une ville sous l’emprise des capteurs numériques qui demain nous placeront tous sous surveillance, pilotés tels des automates pour réguler nos allées et venues, nos sorties, nos déplacements, accordant les autorisations nécessaires pour emprunter tel ou tel circuit dans la ville, pour y effectuer ou non nos achats. Or vous le savez ces connexions numériques ville et citoyens doivent être bien regardées demain comme une menace potentielle pour nos libertés si les curseurs jalonnant leurs usages n’ont pas été mis en place.

La mixité des données, des smart phone et smart city représentent bien et inévitablement un vrai risque en termes de liberté. Même si l’utilisation des données personnelles est devenue très réglementée, il sera de plus en plus difficile, au vu de l’explosion du volume de données et des applications dans le Cloud, de garantir l’intégrité des données personnelles dans ces entrepôts virtuels qui gèrent l’ensemble des data issues de notre vie sociale, de nos usages et pratiques liées aux réseaux sociaux et à toutes les empreintes bancaires, marchandes que nous laissons tels des petits poucets dans ce quotidien socialement contrôlé.

Le cheminement d’une ville dévolue aux technologies de supervision est manifestement la résultante d’une pensée vide qui n’entend plus faire confiance à la dimension relationnelle, à l’intelligences des hommes qui échangent des points de vue contradictoires souvent irrationnels mais l’intelligence fondée sur l’écoute est celle de cette capacité à argumenter, à expliquer mais aussi à prendre note des particularismes qui peuvent agir comme autant de plus-values si l’on considère que l’intelligence est aussi collective et qu’il faut savoir décloisonner afin que l’expert de la ville ne soit pas le seul sachant se réfugiant sur une dimension purement rationnelle ou technique.  Dans un contexte analogue, Cyrille Harpet sur le blog cairn.info abordant l’œuvre de Henri Laborit évoque « l’homme imaginant, c’est-à-dire d’un homme pour qui l’imaginaire constitue une capacité à explorer et développer, en liant des niveaux d’organisation jusque-là tenus pour dissociés et sans interactions. Son propos et sa méthodologie permettent d’inscrire l’évolution urbaine dans une vision biopolitique où l’homme devient autant effecteur d’un système organisé que pris dans des régulations complexes. C’est quasiment vers une « écologie de l’esprit ». Or il nous semble que l’imaginaire n’appartient pas à la capacité de la machine de l’explorer, et cette orientation de l’intelligence humaine plutôt qu’artificielle, doit toujours sous tendre la gestion de la ville plutôt que de la confier à un pilotage déshumanisé dont la seule optique reposera toujours sur le contrôle, la surveillance, la totalisation pour réguler les rapports humains, or l’immiscion , l’intrusion de la machine dans la gestion des rapports serait une porte ouverte à la dimension liberticide de la machine contre l’homme.

[1] Extrait de la citation page 204-205 Cybernétique et société l’usage humain des êtres humains de Norbert Wiener. Editions Science

La tentation cybernétique

La cybernétique qui a pris ses racines au cours de la seconde guerre mondiale grâce aux travaux du Mathématicien  Norbert Wiener est la première science physique ayant pour objet l’organisation sociale. Le type de société qui émerge aujourd’hui dans les pays industrialisés découle directement des applications de la cybernétique : processus de robotisation de la production, interconnexions via les réseaux Internet, les réseaux boursiers, les réseaux financiers, les nouvelles méthodes de management et d’organisation de l’entreprise, réseaux de communication et réseaux informatiques, nouveaux systèmes d’armes intelligentes. La cybernétique est appelée à prendre une nouvelle ampleur en raison des effets conjugués entre les sciences cognitives de l’information et l’intelligence artificielle. C’est une nouvelle arme qui s’étale sous nos yeux, qui me semble avoir une dimension semblable au déploiement de l’arme atomique. La nation qui maitrisera la science cybernétique assujettira les peuples en raison de cette nouvelle capacité massive d’engranger les informations, les datas puis de mathématiser l’ensemble de la société pour mieux la superviser, c’est l’émergence de la cité rationnelle, la cité de Babel.

Auteur Eric LEMAITRE

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Toute notre humanité est aujourd’hui bousculée par le phénomène technique, le phénomène technicien largement décrit et commenté par le sociologue et théologien Jacques Ellul, est en passe de dominer l’humain mais le plus inquiétant est à venir, celui de ces machines capables non seulement de remplir les tâches exercées par des êtres humains, mais au-delà de ces tâches d’avoir cette fonction supplémentaire de remplacer l’homme, puis dans un proche avenir de contrôler toutes les sphères de la vie humaine du fait même des interconnexions et des usages internet. Cette fonction technique sera non seulement de réguler l’activité sociale mais également d’avoir ce pouvoir intrusif de pister socialement l’être humain, d’agir sur les comportements sociaux déviants comme c’est déjà le cas en Chine. La Chine qui préfigure en effet le mieux les conséquences d’un développement de la technique au service d’un pouvoir totalitaire, étend le totalitarisme numérique en intriquant des dispositifs de reconnaissance faciale et d’Intelligence Artificielle[1]. C’est cette totalisation du monde embrassant l’ensemble de ses citoyens dans l’optique de les superviser qui est l’enjeu d’une société ultra connectée. C’est l’implication de la machine dans la vie sociale dont les capacités augmentées, constitue aujourd’hui le point d’alerte et qui devient en quelque sorte le nouveau gouvernail de notre monde qu’exprime le terme grec « kubernêtikê » signifiant à la fois le gouvernail ou le gouvernement. Le mathématicien Norbert Wiener pourtant le « père » de la cybernétique une science qui étudie les mécanismes de régulation et d’interaction dans les machines et les êtres vivants, esquissait comme une forme d’avertissement dès ses premiers essais écrits dans les années cinquante la nécessité de s’inquiéter des potentiels de développements de la cybernétique, qu’il considérait comme une arme capable de se retourner contre une nation qui aurait utilisé cette arme pour gouverner, ce qui lui a valu d’être surveillé en pleine période de maccarthysme[2].

Le monde cybernétique[3] qui exprime l’idée d’une totalisation et la volonté de contrôler l’ensemble de l’activité humaine, n’est pourtant pas en soi une idée nouvelle. Le terme cybernétique est un mot grec emprunté au Philosophe Platon qui l’employait pour indiquer le pilotage d’un navire. Platon avait recours à ce terme pour évoquer, « l’art véritable de gouverner, l’art efficace pour agir ». L’art de gouverner est l’obsession de l’humanité, et son histoire est traversée depuis des millénaires par les tentatives multiples d’exercer l’emprise efficace. L’empire romain qui avait une vaste étendue fut marquée par une organisation incroyable qui s’étendait sur l’ensemble et une grande partie des deux continents englobant un territoire allant géographiquement du Maroc jusqu’à la Mésopotamie, et de l’Angleterre jusqu’à l’Égypte, créant ainsi l’une des plus vastes entités politiques de l’Histoire, qui influença profondément le bassin méditerranéen.  L’organisation de l’empire avait été marquée par l’empreinte technique de Rome, son système politique et administratif, ses réseaux routiers, cette capacité militaire comme communicante de maitriser les peuples des nations conquises par l’empire. Toutefois au sein de cet immense empire Romain, c’est bien l’homme qui avait la main sur l’empire, or avec le rêve formulé par le mathématicien Norbert Wiener, ce n’est plus l’humain qui exerce son contrôle sur la matière ou la domine comme ce fut la mission d’Adam dans le livre de la Genèse[4] « remplissez la terre et soumettez-la », mais c’est bien la création de l’homme qui est bien sur le point de le dominer. Fasciné par ses objets, l’homme caresse le rêve démiurgique de créer son équivalent, comme Dieu le fit avec Adam « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre ». L’homme crée ainsi son équivalent, lui conférant des capacités de calculs et une puissance cognitive qu’il ne peut égaler, cette puissance de calculs pourrait être ingéré par une machine cybernétique capable de dominer, de réguler, d’anticiper, d’ajuster en fonction des paramètres de données « digérées » puis de contrôler l’ensemble des activités humaines comme la Chine est capable à ce jour de créer un véritable système de surveillance avancée et personnalisée de tous ses citoyens en relation avec les données emmagasinées.

La cybernétique qui a pris ses racines au cours de la seconde guerre mondiale grâce aux travaux du Mathématicien  Norbert Wiener est la première science physique ayant pour objet l’organisation sociale. Le type de société qui émerge aujourd’hui dans les pays industrialisés découle directement des applications de la cybernétique : processus de robotisation de la production, interconnexions via les réseaux Internet, les réseaux boursiers, les réseaux financiers, les nouvelles méthodes de management et d’organisation de l’entreprise, réseaux de communication et réseaux informatiques, nouveaux systèmes d’armes intelligentes. La cybernétique est appelée à prendre une nouvelle ampleur en raison des effets conjugués entre les sciences cognitives de l’information et l’intelligence artificielle. C’est une nouvelle arme qui s’étale sous nos yeux, qui me semble avoir une dimension semblable au déploiement de l’arme atomique. La nation qui maitrisera la science cybernétique assujettira les peuples en raison de cette nouvelle capacité massive d’engranger les informations, les datas puis de mathématiser l’ensemble de la société pour mieux la superviser, c’est l’émergence de la cité rationnelle, la cité de Babel.

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice pourrait s’achever dans un système imaginé par le mathématicien Norbert Wiener, la cybernétique et dont la reine mère serait le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le « printemps de l’humanité » enfin son âge d’or.

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs, résulte de toute cette complexité qu’il conviendra en effet de gérer, d’arbitrer, d’orienter, de réguler. Cette complexité ne pourra être gérée que par l’entremise d’un « homme artificiel » plutôt d’une « intelligence artificielle », laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant la totalité des rapports sociaux.

Nous brossons là, le portrait de la « singularité technique[5] », celle d’un monde qui aura basculé entre les mains de la puissance technique, la puissance technique qui se verra déléguer bien entendu notre incapacité de gérer nos relations conflictuelles. Le léviathan technologique n’a-t-il pas le meilleur profil pour réguler le tempérament humain, et puisque aucun humain n’est franchement à sa hauteur, il prendra alors le relais, l’humanité se « machinisera » docilement, cela pourra se construire du fait d’un vide concernant la vie intérieure qui forge ce que l’on appelle la conscience, et « c’est dans ce vide que s’inscrit le mal »[6] comme le souligne la philosophe Hannah Arendt penseuse du totalitarisme et militante anti nazie. Le léviathan technologique et ses instruments de navigation préviendront et anticiperont les risques, établiront ou imposeront sous forme d’injonctions, l’itinéraire que nous devrons emprunter afin de ne pas déroger aux règles qui présideront l’harmonie établie, de ne pas enfreindre les principes normatifs qui guideront la vie quotidienne, la vie des citoyens seront ainsi assujettis au pouvoir de la « machine mathématisée ».  La mathématisation de la société, est une expression que j’avais déjà utilisé dans le premier essai « la déconstruction de l’homme » pour évoquer ce monde qui se métamorphose en formules algorithmiques.  Ces formules qui exprimeront dans la matrice cybernétique les liaisons causales générales, et les lois garantissant l’harmonie, celles qui préviendront les dérives et les conflits.

[1] https://www.scmp.com/business/companies/article/2135713/increasing-use-artificial-intelligence-stoking-privacy-concerns

[2] Période en pleine guerre froide 1953-1954 où l’on traqua de présumés agents américains travaillant pour l’état soviétique menant à des investigations et des répressions virulentes contre ces supposés agents.

[3] Le mathématicien Norbert Wiener va concevoir dès 1947 ainsi que dans l’ouvrage du même nom paru en 1948, la cybernétique comme une science qui étudie exclusivement les communications et leurs régulations dans les systèmes naturels et artificiels.  La cybernétique prend ses racines dans les développements techniques de la seconde guerre mondiale et de la nécessité de développer des dispositifs plus performants pour orienter plus efficacement les tirs des canons en fonction du tracé des trajectoires des avions visés.

[4] Livre de la Genèse 1 : 28

[5] Source Wikipédia : La singularité technologique (ou simplement la singularité) est l’hypothèse selon laquelle l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine

[6] Hannah Arendt : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal »

Le monde marchand de la Silicon Valley civilise l’homme

Auteur Eric LEMAITRE

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Le monde marchand de la Silicon Valley civilise l’homme

Nous entrons dans la civilisation de la rationalité indolente qui s’obstine à réduire nos actes et nos gestes à l’expression de données, traduites en codes. Nous subissons docilement l’injonction des machines prédictives qui ayant apprises de nos comportements finissent pas nous domestiquer et à nous emmener dans la dépendance, la subordination, Ce qui est ainsi à craindre c’est l’excès de confiance attribuée à l’homme aux objets numériques  qui deviennent les nouvelles idoles, les nouvelles, statuettes idolâtres de notre siècle, car leur ont été conférées cette capacité de ne plus être muettes et de faire appel à l’imaginaire superstitieux, mais d’être interactives et de répondre à l’ensemble des besoins changeant ainsi nos rapports aux autres et au besoin de relationnel. Nous assistons avec l’IA au développement d’une société qui ampute cette part de gratuité, de don, d’accueil de l’autre, de ses capacités et ressources qui permet l’expression de tout notre être. Peu à peu les interstices de la vie relationnelle sont vampirisés par l’ère numérique qui nous détournent de toute vie relationnelle. Comprenons bien que nous assistons à l’émergence d’une société marchande qui entend redéfinir l’anthropologie, prétendant ainsi civiliser l’homme prédateur en l’anesthésiant via la consommation des objets numériques, lui assurant paix et sécurité en lui faisant miroiter un âge d’or d’un monde augmenté, autonome et s’auto déterminant.

Tous ces objets de la consommation, de la « civilisation » transhumaniste me font penser à la prédiction d’Alexis de Tocqueville, observateur de la démocratie américaine qui décrit une société d’hommes et de femmes qui se procurent de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme.

Ces objets seront ainsi semblables aux petits plaisirs d’une civilisation despotique et émancipatrice qui entendrait donner les bornes de la vie réussie, tels ces directeurs de conscience décrits par le philosophe Emmanuel Kant.   N’est-ce pas ce que Alexis de Tocqueville écrivait[1] : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres. […]

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »

Ce pouvoir est paradoxal : « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux ». Autrement dit, il ressemble étrangement au pouvoir sous lequel nous vivons actuellement, à cette société de surveillance et de contrôle qui est la nôtre. Aujourd’hui en effet, le pouvoir est doux, mais si « prévoyant » et sécuritaire qu’il en devient absolu. Jamais le contrôle des faits et gestes des citoyens n’a été tel. Le pouvoir bureaucratique est également détaillé et régulier.

Tocqueville se projette dans un monde aux prises d’un pouvoir qui maintient l’homme dans la puérilité et je pense en écrivant ces mots à Jacques Testart qui voyait dans le transhumanisme la puérilité même, un monde puéril engendre finalement un monde infantile domestiquant en réalité l’homme afin de le maintenir dans l’incapacité de s’émanciper, il doit que coûte que coûte être distrait de lui-même. Or le bonheur consumériste est l’instrument qui est ici mobilisé pour le maintenir dans cet état de puérilité, d’enfantillage. Nous sommes dans les temps de Panem et circenses, du pain et des jeux, le temps des divertissements « des petits plaisirs » de la nouvelle société consumériste.  Comment ce texte ne nous ferait-il pas également songer au Philosophe Emmanuel Kant[2] qui évoque cette facilité paresseuse de l’homme à abdiquer la conscience  » La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’un aussi grand nombre d’hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère (naturaliter majores [naturellement majeurs]) ; et ces mêmes causes font qu’il devient si facile à d’autres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur ! Avec un livre qui tient lieu d’entendement, un directeur de conscience qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner moi-même de la peine. Il ne m’est pas nécessaire de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien pour moi de cette ennuyeuse besogne. Les tuteurs, qui se sont très aimablement chargés d’exercer sur eux leur haute direction, ne manquent pas de faire que les hommes, de loin les plus nombreux (avec le beau sexe tout entier), tiennent pour très dangereux le pas vers la majorité, qui est déjà en lui-même pénible. Après avoir abêti leur bétail et avoir soigneusement pris garde de ne pas permettre à ces tranquilles créatures d’oser faire le moindre pas hors du chariot où ils les ont enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace si elles essaient de marcher seules. « .

Ce texte de Emmanuel Kant est amplement riche, illustre infiniment le devenir d’une société transhumaniste, dont la conscience humaine docile se serait finalement relâchée du fait de même de l’émergence d’une société devenue léthargique en raison de ces objets « pensants », de ces objets « intelligents » qui deviendront les tuteurs de notre consommation, les précepteurs de notre existence, les répétiteurs de notre vie sociale, ces tuteurs  « chargés d’exercer sur nous leur haute direction…ils montreront aux hommes les dangers qui les menacent … ». Les directeurs de conscience sans que le philosophe Emmanuel Kant n’ait le moins du monde songer au devenir même de notre société mais dont il pressentait sans doute la tendance naturelle chez l’homme de déléguer sa capacité de penser par lui-même. Ces directeurs de conscience sont devenus les objets googlelisés, ces objets numériques interactifs qui nous livrent les informations sans que nous prenions la peine de chercher par nous-même et bientôt de penser par nous-même.

Les directeurs de conscience de la société Googlelisée seront nos objets du quotidien, les avatars du nouveau consumérisme, que nous considérerons comme indispensables comme le sont aujourd’hui les navigateurs de nos fameux GPS. Nous obéirons au doigt et à l’œil à leurs injonctions puisque l’itinéraire de notre vie leur aura été programmée. Ces « directeurs de conscience » décrits par Emmanuel Kant nous maintiendront dans une forme de servitude, de mollesse et de paresse à laquelle, la société moderne nous familiarise, nous persuadant que la machine sait mieux que nous même. Finalement et pour revenir au texte de Tocqueville le pouvoir qui se dessine, s’il le pouvait, aimerait même enlever aux hommes la faculté d’être intelligent, la faculté de penser par nous-même ; nous ôter en quelque sorte « le trouble de penser et la peine de vivre ». La faculté de ne plus penser serait donc de ne plus réagir, de ne plus se rebeller, c’est le monde docile de Panem et Circenses, l’homme diverti par les objets aliénants de la nouvelle consommation, du nouveau monde consumériste, les objets instrumentalisés pour les détourner d’eux-mêmes, pour les dispenser de penser et de se donner beaucoup de peine de vivre ce qui de nature à troubler. Ce texte prophétique, de Tocqueville est une critique virulente de la société post humaine, hédoniste et individualiste.  Tocqueville et Kant nous offrent de façon anticipée deux lectures utiles, profondément utiles pour interpeller la conscience humaine.

[1] Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, 1835-1840

[2] Emmanuel Kant, Réponse à la question : « Qu’est-ce que les Lumières ? »

Le Léviathan cybernétique

Nous avons dans les textes déjà publiés sur notre site, cette nouvelle métaphysique qui se dessine à l’aune d’un monde qui entend se réduire à une forme de mécanique privée d’âme, la mécanisation du monde s’est installée dans l’esprit de notre humanité et avec la mécanisation a surgi, cette volonté de mathématiser la nature, d’artificialiser la vie. Pour reprendre les mots[1] du sociologue Edgar Morin cité par le philosophe Bertrand Vergely, nous entrons dans la formation d’un monde devenue une méga structure, « méga machine anthropo sociale […] inséparable d’un appareil d’état computeur, ordonnateur, décisionnel ». Cette méga-machine sociale prend de nos jours une ampleur inouïe du fait des avancées prodigieuses de cette science des algorithmes fondée sur le calcul d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre une infinité de problèmes et affectant toutes les sphères de la vie sociale comme celle qui touche à tous les domaines de l’organisation. Pour le sociologue Edgar Morin le concept de machine qui est réplicable à tous les êtres dotés d’une organisation active, l’est également pour toutes les structures et modèles fondés sur ce principe d’organisation. « Je veux maintenant montrer que notre première notion de machine, conçue comme être physique praxique/transformateur/producteur a valeur universelle, c’est-à-dire s’applique à toutes les organisations actives connues… [2]».

 

Auteur Eric LEMAITRE

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Nous avons dans les textes déjà publiés sur notre site, décrit largement cette nouvelle métaphysique qui se dessine à l’aune d’un monde qui entend se réduire à une forme de mécanique privée d’âme, la mécanisation du monde s’est installée dans l’esprit de notre humanité et avec la mécanisation a surgi, cette volonté de mathématiser la nature, d’artificialiser la vie. Pour reprendre les mots[1] du sociologue Edgar Morin cité par le philosophe Bertrand Vergely, nous entrons dans la formation d’un monde devenue une méga structure, « méga machine anthropo sociale […] inséparable d’un appareil d’état computeur, ordonnateur, décisionnel ». Cette méga-machine sociale prend de nos jours une ampleur inouïe du fait des avancées prodigieuses de cette science des algorithmes fondée sur le calcul d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre une infinité de problèmes et affectant toutes les sphères de la vie sociale comme celle qui touche à tous les domaines de l’organisation. Pour le sociologue Edgar Morin le concept de machine qui est réplicable à tous les êtres dotés d’une organisation active, l’est également pour toutes les structures et modèles fondés sur ce principe d’organisation. « Je veux maintenant montrer que notre première notion de machine, conçue comme être physique praxique/transformateur/producteur a valeur universelle, c’est-à-dire s’applique à toutes les organisations actives connues… [2]».

Autrement dit le pilotage, la gouvernance, l’organisation de la vie politique, sociale pourrait bien passer des mains d’une institution humaine, à celle d’une méga-machine.  Selon une conception purement immanente et matérialiste, le monde est intégralement constitué de systèmes, vivants ou non-vivants, imbriqués et en interaction, il ne serait pas ainsi inenvisageable de le gérer via un méga système contrôlant toutes les activités biologiques ou non. Dans ces contextes, la formule de Saint-Simon qui lui est attribuée sans certitude : « remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses » montre en effet une forme de cheminement tenant à l’évolution des modèles d’organisations. Des modèles d’organisation qui pourraient bien demain ou à très court terme, se dispenser de l’intelligence de l’homme du fait du pouvoir absorbant de la norme. La norme consommée par la machine, ne rendant plus si indispensable la gouvernance dépendant des hommes, ce pouvoir-là passant entre les mains d’une méga machine artificielle bardée de logiques informationnelles et prenant les décisions conformes à cette logique.

Ainsi la conception technocratique qui adule le pouvoir des sciences fondées sur les algorithmes pourrait bien basculer entre les « mains » d’une méga machine sociale et qui sait si elle ne sera pas capable d’avoir sa propre autonomie, car l’homme aura eu « la paresse » pour reprendre la formule d’Emmanuel Kant, de lui déléguer trouvant là plus de confort, lui évitant les conflits d’un pouvoir toujours incertain. Avec la cybernétique, la gouvernance humaine va ainsi se doter d’une forme de « directrice de conscience » d’outils qui lui permettront de dépasser la subjectivité comme l’irrationnalité humaine au profit d’une conception purement structurante, efficiente, rationnelle et informationnelle de l’existence.

N’est-ce pas là l’émergence d’une forme de Léviathan, tel que le philosophe Hobbes l’imaginait, un homme artificiel. Ce n’est plus en effet la transcendance qui inspire, oriente la vie humaine, les lois divines qui lui sont données mais ce sont les règles immanentes, celles d’une méga-machine sociale dépendante de l’efficience technique, de la puissance des algorithmes qui orienteront demain les activités humaines dépendant ainsi du pouvoir des machines et de leurs injonctions.

L’intelligence artificielle est finalement l’arme d’un monde cybernétique qui est appelée à imposer sa loi, et imposer la conduite dans l’ensemble de la vie sociale. Nous prenons conscience d’un changement de paradigme concernant la technologie, celle-ci devenant plus intrusive, interagissant de plus en plus avec l’humain, nous sommes confrontés à une technologie servicielle certes mais qui revêt de plus en plus un « pouvoir injonctif » entraînant le déracinement progressif des sacro saintes valeurs et   principes qui ont fondé les bases de la civilisation humaine, partant de l’intelligence de l’homme , de notre libre arbitre, de la conscience qui exerce bien ou mal son action, l’humain était alors aux commandes de la civilisation mais ses échecs répétés lui font penser que la régulation de l’activité humaine doit dépendre désormais d’une supra intelligence mécanisée pour organiser la vie. Nous assistons là à la mutation et à l’évolution du pouvoir, une évolution qui résulte des échecs politiques, religieux et sociaux d’une humanité incapable de s’être jusque là autogéré. Il fallait réparer cette condition d’une civilisation qui porte en elle les stigmates de ses blessures, meurtrissures infligées par des conflits permanents, les frustrations qui émanent depuis le crime de Caïn ne supportant pas que son offrande ne trouva pas la reconnaissance de son créateur. L’évolution de l’histoire fut marquée non par la dialectique du maître et de l’esclave, de la lutte des classes mais l’histoire est marquée essentiellement par la rivalité des idéologies persuadées qu’elles portent en elles-mêmes les solutions pour résoudre, régler les affaires humaines. Or les échecs répétés ont fini par conduire l’homme à se confier dans l’espérance que sa propre machine « conçue comme être physique » artificiel qui réparera l’infamie de ses idéologies finalement inefficaces souvent mortifères et parfois semant la terreur, les conflits répétés. L’homme se mettant en quête d’une nouvelle gouvernance, ne croyant plus à l’intermédiation des assemblée humaines, a fini par se confier dans la machine et ses nouvelles chapelles techniques pour gérer, organiser, structurer sa vie sociale et surtout le divertir afin que les hommes ne prennent plus la peine de penser, de songer à eux même. La machine et l’ensemble de ses jouets s’emploieront à le divertir, l’homme iconoclaste adorera ses statuettes non plus muettes mais interactives et injonctives. L’homme se pliera aux règles de ces lois immanentes lui garantissant de façon factice, paix, sécurité et harmonie en échange de lui confier son âme docile.

Un nouveau léviathan se lèvera donc et nous sommes ici loin d’une quelconque lubie, ce léviathan est une forme d’anti humanisme qui porte en son sein la haine de l’humanité, puisque cette humanité doit lui être finalement corvéable, assujettie. La haine de l’homme s’exprime à travers la dimension injonctive, le rendre sujet d’un modèle mécanique sans consentement, sans le libre arbitre de sa conscience.  Ce modèle a été finalement rendu possible car l’homme a fini par nier l’existence d’une transcendance, a évacué l’idée de toute incarnation d’une vie intérieure, a fini par abdiquer avec sa conscience en la livrant au pouvoir de la machine qu’il a fini par adorer, contemplant les prodiges de sa création « pensante », épaté par l’artifice de ses raisonnements, oubliant même qu’il en a programmé le fonctionnement, les modalités de calculs. Nous entrons bel et bien dans l’univers de la cybernétique qui modélisera les échanges humains qui harmonisera les conduites et les affaires humaines. Or nous pourrions penser que tout ceci relève d’un registre délirant et insensé, qu’une telle chose ne saurait finalement advenir, pourtant nous arrivons à grands pas dans cet environnement et sans que nous en ayons pris conscience tout indique, que nous prenons le chemin de ce modèle social qui subrepticement colonise la vie de nos organisations, de nos entreprises, de nos villes. Vous pensez sans doute que nous agitions là un épouvantail à moineaux ou à corbeaux mais pourtant, le dispositif d’intelligence artificielle qui émerveille les humains, est bel et bien entrain de nous domestiquer. Il est faramineux de constater autour de nous, l’usage et l’emploi de ces objets sans corps qui nous renseignent et poliment nous informent, jusqu’au jour où nous recevrons leur injonction, « ferme tes lumières ! fais ta promenade avec ton chien, regard ce soir cette émission ! »

[1] Citation extraite pages 448-449 du livre du Philosophe Bertrand Vergely Transhumanisme la grande Illusion Editions le Passeur.

[2] Extrait de la citation de l’essai : Penser avec Edgard Morin Robert fortin Presse de l’Université Laval, Québec Collection Savoir penser 2008. https://docplayer.fr/52009736-Penser-avec-edgar-morin.html

Narcisse et chabot

Or dans la société transhumaniste, la culture de l’homme augmenté est bien celle du narcissisme. Le narcissisme se nourrit avant tout de l’image de soi et le narcisse rêve toujours d’améliorer son image, de prendre soin de son image. La promesse de toujours faire croître cette image ne peut en soi que flatter le narcissique. De fait la société transhumaniste a bien pour objet de flatter la prouesse, de cajoler la réussite, d’encenser la performance. C’est le devoir de la société transhumaniste d’investir tous les champs du divertissement pour entretenir l’image de soi. Mais la société transhumaniste ne flatte pas seulement le corps augmenté, elle flatte la capacité de transcender le corps, le transhumaniste est l’ami du monde virtuel. La société transhumaniste dans ces contextes de monde virtuel investit d’ores et déjà les applications issues des fameux réseaux sociaux, les fameux robots conversationnels qui pourront demain être nos futurs amis imaginaires, l’autre que moi-même qui me comprend, me connait, me flatte, me rassure.

Auteur Eric LEMAITRE

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Narcisse 

 L’émergence d’une société transhumaniste n’a été en soi rendue possible qu’en raison de l’apathie de la société. Nous sommes devenus les réceptacles mous, d’un monde qui se transforme sous nos yeux, sans que nous ayons l’énergie, pour nous positionner contre, pour dire stop. C’est plus fort que nous, nous apprécions le confort douillet des progrès, qui nous sont promis et ankylosent l’effort ? Nous apprécions ces miroirs, ces « selfies » qui flattent finalement notre égo portrait ? Le monde des réseaux sociaux a agi comme une drogue, une dopamine vampirisant dans sa toile des milliards d’individus connectés à ce monde virtuel sans âme.

Bizarrement dans ce monde virtuel, nous avons le sentiment d’exister, de donner du sens à notre existence, existence vue par d’autres. Nous nous exposons dans ces vitrines futiles qui flattent l’égo, nous sommes devenus importants, mais tout cela n’est en réalité que vanité. Le monde virtuel des réseaux sociaux est devenu le jeu des cirques anciens, sorte de divertissement planétaire. Nous entrons docilement dans une sorte de cirque planétaire, nous satisfaisant d’un nouveau type de divertissement, des pains et des jeux, nous nous contentant de consommer des objets et de nous distraire, de plus franchement nous soucier des enjeux d’une vie éphémère puisque on nous promet de vaincre la mort.

Or dans la société transhumaniste, la culture de l’homme augmenté est bien celle du narcissisme. Le narcissisme se nourrit avant tout de l’image de soi et le narcisse rêve toujours d’améliorer son image, de prendre soin de son image. La promesse de toujours faire croître cette image ne peut en soi que flatter le narcissique. De fait la société transhumaniste a bien pour objet de flatter la prouesse, de cajoler la réussite, d’encenser la performance. C’est le devoir de la société transhumaniste d’investir tous les champs du divertissement pour entretenir l’image de soi. Mais la société transhumaniste ne flatte pas seulement le corps augmenté, elle flatte la capacité de transcender le corps, le transhumaniste est l’ami du monde virtuel. La société transhumaniste dans ces contextes de monde virtuel investit d’ores et déjà les applications issues des fameux réseaux sociaux, les fameux robots conversationnels qui pourront demain être nos futurs amis imaginaires, l’autre que moi-même qui me comprend, me connait, me flatte, me rassure.

Nous assistons, sous nos yeux et sans doute, à l’émergence d’une nouvelle religion du divertissement, prônant une forme de narcissisme, de contentement de soi, de désincarnation des relations solidaires et de dématérialisation des échanges, pour aboutir à l’émergence d’un monde virtuel, déconnecté d’un rapport au réel et nous familiarisant à côtoyer les chabots[1]  et non les shadoks[2] [volatiles bêtes et méchants] : ces robots conversationnels, formes d’avatars virtuels. Or l’aspiration de l’homme se complaisant dans son image, demain homme augmenté et déconnecté de la réalité, c’est finalement l’amour de soi, la satisfaction de l’intérêt personnel, au risque de provoquer, la dissociation du lien social dès lors que chacun cherche à exister pour soi, s’affirmer, à s’imposer, aux dépends des autres, aspirant à sa performance, son confort, son bien-être.

La modernité transhumaniste se caractérise ainsi par le passage de la personne incarnée à l’individu désincarné. Le web et ses dérivés participent en effet à favoriser l’égo sans substance, sans consistance, l’égo flatté, à fabriquer de l’entre nous, à standardiser, à uniformiser la notion même de personne. Les réseaux sociaux, par exemple, incitent à concentrer, à agréger puis à rassembler les individus égocentrés, iconoclastes, amoureux de leur image, dans un esprit d’égrégore[3], de communisme numérique, d’« esprit de ruche », effaçant les singularités humaines, les dimensions de la typicité qui font les caractéristiques de la vie sociale. Le mouvement transhumaniste commandera l’évolution d’une nouvelle organisation sociale, « l’homme : objet de la technique ».

C’est cette société de la quête de soi, qui nourrit la frustration, le besoin de reconnaissance, le besoin d’image de soi qui sont en réalité à l’envers de la quête intérieure, car ici nous sommes plongés dans un monde qui nous distrait en réalité de nous-même. Nous sommes devenus des êtres vulnérables à qui l’on promet la puissance, la reconnaissance du monde dématérialisé et demain des chatbots. Mais en nous plongeant dans ce monde des réseaux, nous avons amplifié l’isolement de nous-mêmes, nous nous sommes éloignés de l’autre, nous ignorons nos congénères, nos voisins, nos amis. La dopamine internet nous retient, nous attendons le « like », plutôt que d’exprimer le « j’aime » attendu par la personne bien réelle mais souffrante, isolée, qui elle aussi réclame son « like » faute d’être tout simplement aimé et d’échanger ! Nous avons fabriqué des amis imaginaires et des amis imaginaires [ouf pas les chabots qui vous resteront fidèles eux ] qui se détournent de vous, lorsque vous exprimez une pensée différente de la norme imposée. Ce monde virtuel est toujours clivant mais il vous retient dans ses filets et vous propose d’autres amis imaginaires, demain des robots conversationnels ; qui seront d’accord avec vous, car vous avez tellement besoin que l’on soit d’accord avec vous.

Or ce monde-là, ce monde des narcissistes est tout bonnement fabriqué, intentionnellement voulu par les mêmes qui veulent asseoir leur puissance captivante, absorbante sur ceux-là même qui ont docilement livré leur âme et toutes les données de leur vie. Nous avons passivement livré toutes ces datas de notre vie sociale, et ces mêmes « datas » sont consommés par les mondes numériques qui entendent mathématiser le monde. Ces GAFAM ont fait de l’ensemble de nos environnements sociaux leurs terrains de prédilection, leurs terrains de jeux, pour dicter les nouvelles normes de vie sociale. Ce monde n’a été rendu possible que parce que nous avions besoin d’être flattés, nous avions besoin de reconnaissance, nous avions besoin de cette dopamine fournie par la futilité des « like ». Le monde des réseaux agit comme une thérapie de groupes. Cette thérapie de groupes métamorphosée en fameux segments sociaux inventés par Facebook ou l’on discute et se dispute virtuellement avec toujours ce même besoin de reconnaissance, le besoin d’exprimer et le besoin d’être flatté car l’on vous répond.

Mais le réseau social dans son ensemble fabrique une souffrance associée à ce besoin d’identité, d’empathie, d’omnipotence de soi quand on gère sa propre page, quand on administre sa page. Vous vous portez bien, très bien et vous échappez à cette dimension du mal être mais avouez, que cela vous fait un si grand bien, d’être lu, reconnu et si à l’inverse on cessait de vous lire, soyez honnêtes, vous seriez frustrés, vous vous sentirez comme lésé par tant de temps investi et si peu de reconnaissances de la part de vos coreligionnaires. Mais rassurez vous aurez bientôt vos fans, les agents virtuels, nos fameux robots conversationnels déguisés en avatars et des visages si sympathiques fabriqués par les IA que vous serez bientôt tellement flattés de les avoir pour amis, l’ami qui vous veut du bien, mais en êtes-vous si surs ?

Narcisse et Chabot

Intrigué sans doute par notre approche concernant le lien entre réseau social et transhumanisme, vous pourriez légitimement me formuler cette question Pourquoi ce phénomène de monde virtuel, associé aux réseaux sociaux, amplifié et renforcé par nos usages, doit-il être appréhendé de façon si critique ?  La réponse est en réalité assez simple, le transhumanisme est en quelque sorte une forme d’adieu et de renoncement au corps, le transhumanisme docilement conditionne dès lors les esprits à accepter cette révolution dans les approches et les conceptions que nous nous faisons de l’homme. Nous devons être affranchis de la culture issue du monde réel, à commencer par celle du corps. Nous devons être finalement habitués à agir, à réfléchir, à échanger, à partager hors du monde réel.

Le transhumanisme doit être ainsi appréhendé hors du corps et si docilement, nous prenons l’habitude de nous échapper de notre monde réel, de nos contraintes, de l’encerclement de cette vie, il est de facto plus facile d’admettre les thèses transhumanistes, d’accepter leur idéologie. Au fond à cette thèse que je développe et de ces amis imaginaires évoqués précédemment, se pourraient-ils qu’avec le développement des robots conversationnels, à notre insu, nous ne sympathisions virtuellement avec un chabot, un robot conversationnel capable d’engager une discussion, d’échanger, de partager sur un mode parfaitement empathique et intelligible. Les champs d’application de ces fameux amis imaginaires, ces chatbots[4] sont potentiellement illimités, leurs développements sont largement corrélés aux prouesses technologiques du deep learning support de l’intelligence artificielle.

Par ailleurs, l’une des voies possibles pour augmenter leurs capacités serait de les connecter à une « base de connaissance » visant à leur donner un peu d’humanité. A terme, même le test de Turing[5] s’y méprendra, nous aurons affaire à l’ami qui jamais ne dort, nous suivra, nous suivra et ne nous lâchera pas. Le monde virtuel, aura inventé « l’Eden » virtuel ; et de cet Eden Virtuel, l’homme devenu Dieu fait un autre que nous même, l’image de mon image, l’avatar personnifiant mon moi. Au point que pour plagier Charlie Chaplin, je dirais que « mon miroir [avatar chatbot] est mon meilleur ami, car à chaque fois que je pleure, il ne rit jamais ».

Lorsque nous soulignons cette dimension de l’intrication idéologique (réduire l’âme à la matière), technique (De la cité des hommes à la cité rationnelle) et techno scientifique (les moyens de la technoscience), nous pensons en réalité que le mouvement transhumaniste commandera l’évolution d’une nouvelle organisation sociale sous-jacente à cette mutation qui touchera aux rapports humains faisant ainsi triompher la conformité à la norme guidée par la seule recherche du bien-être individuel. Au fond le progrès est en quelque sorte la résultante d’une appétence pour davantage de confort, d’aisance, d’agrément. Nous avons dû mal à nous contenter de peu, l’avidité gouverne notre vie. Le monde des objets numériques n’est que le miroir, le reflet, le prolongement de nos désirs, (vie réussie, accroissement de bien être, augmentation de confort, de nos capacités).

Le transhumanisme qui a fait de la transformation de l’homme son objet, ne saurait en soi exister sans le consumérisme, le transhumanisme puise ses racines non seulement idéologiques dans le néo libéralisme mais ses racines sont également à trouver dans la quête des moyens, la thérapie et le business du corps amélioré, le marketing d’un nouveau monde qui nous est promis. Nous ressentons un malaise face à ce déchainement promis par cette nouvelle société en quête de performance, nous ressentons un malaise comme l’exprime encore mieux Jean Vanier qui a consacré toute sa vie à aimer l’autre dans sa fragilité et qui fonda l’arche pour accueillir ceux qui ne sont pas de ce monde et de la violence technologique promise « Nous ressentons tous un malaise… pourrait-il en être autrement dans un monde qui ne fait qu’exalter la force, la productivité, la performance, la beauté physique ? Chaque être humain est important, même celui qui nous dérange, qu’il soit malade, âgé, handicapé, SDF ou immigré… »[6]

[1] Un chatbot est un robot [agent] logiciel pouvant dialoguer par le biais d’un service de conversations automatisées

[2]  Série télévisée d’animation française, créée par Jacques Rouxel et un jeune dessinateur Jean-Paul Couturier, cette série est incarnée par des volatiles bêtes et méchants..

[3] Groupe influencé par les désirs communs

[4] Cet agent conversationnel est notamment mobilisé sur de nombreux sites sites Web de la SNCF, d’Orange, de la Fnac, d’Ikea ou d’autres entreprises. Il apparaît sous la forme d’un personnage animé ou d’une zone de dialogue intitulée «Posez-nous vos questions». Et il colonise de plus en plus les réseaux sociaux…

[5] Le test de Turing est une proposition de test d’intelligence artificielle fondée sur la faculté d’une machine à imiter la conversation humaine.

[6] Citation de Jean Vanier 1928-2019

Le nouveau monde

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice est la cybernétique et dont la reine mère est le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, et régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le printemps de l’humanité.

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs résulte de toute cette complexité et il conviendra en effet de la gérer, d’arbitrer, d’orienter, de la réguler, cela ne pourra être possible que par l’entremise d’un homme artificiel plutôt d’une intelligence artificielle, laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant les rapports sociaux.

Auteur Eric LEMAITRE

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Pour introduire ce nouveau texte, permettez-moi de citer Pascal Ruffenache auteur du roman NEVERSAY, cette citation est extraite de son livre publié en 2018 et illustrera le cœur même de notre sujet dans la mouvance de la toute-puissance des algorithmes informatiques, de l’omnipotence et de la suprématie numérique qui sont sur le point d’envahir l’ensemble de nos écosystèmes, toute la dimension de l’écologie intégrale l’homme et son milieu. Pour illustrer cet avant-propos je vous invite à vous laisser interpeller par le texte de l’écrivain Pascal Ruffenache qui écrit un roman intitulé Never Say dans les contextes de l’affaire Snowden ancien agent de la CIA et de la NSA qui révéla à l’opinion publique la surveillance quasi mondialisée de millions de citoyens qui consultent Internet. C’est à la suite de ce scandale planétaire, de surveillance généralisée que Pascal Ruffenache écrivit ce roman.

De ce livre « Never Say » nous avons extrait ce texte le plus symptomatique du roman qui nous semble le mieux introduire la réflexion que nous engageons autour de la société transhumaniste qui est à venir : « De l’homme transparent à l’homme tout puissant Gus (Gus Hant) inquiétant directeur d’une agence de surveillance généralisée), avait presque naturellement glissé vers les recherches menées par RAY Kurzweil, le pape du transhumanisme. Vie éternelle, fin des maladies, oubli du passé, brûlé par la lumière incandescente d’un présent continu. Kurzweil promettait de construire Babel, une cité sans souffrance, sans fragilité et sans mémoire. L’immortalité était son étendard. Une immortalité dégagée de l’histoire, sans récit. Et la promesse de corps trafiqués à l’infini pour accéder à l’éternelle jeunesse des Dieux ».

Le propos de Pascal Ruffenache évoque les deux dimensions de ce livre « de l’homme déchu à l’homme Deus ». La première de ces dimensions est celle de la toute-puissance de l’homme, la toute-puissance rêvée par la pensée transhumaniste qui traverse le nouveau siècle « inquiétant » dans lequel nous sommes aujourd’hui entrés, la seconde dimension aborde la cité sans souffrance, indolente, molle et sans relief d’un monde aseptisé aux couleurs de Gattaca, c’est la promesse d’une ruche fourmillante d’idées et d’innovations, monde aspiré par le progrès sans fin et à la conquête de ces deux infinis, les deux pôles d’un monde où tout reste à découvrir en dépassant autant que possible les frontières du réel. Pascal Ruffenache dans ce roman « Never Say », annonce que le projet de Ray Kurzweil est bel et bien la construction [qu]antique de la nouvelle Babel, la construction d’une cité rationnelle, l’incarnation de l’utopie concentrant les fantasmes d’un monde ravagé par l’envie de croissance, d’expansion, et le prolongement indéfini de la vie humaine « sans souffrance, sans fragilité et sans mémoire ».

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice est la cybernétique et dont la reine mère est le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le « printemps de l’humanité ».

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs, résulte de toute cette complexité qu’il conviendra en effet de gérer, d’arbitrer, d’orienter, de réguler. Cette complexité ne pourra être gérée que par l’entremise d’un homme artificiel plutôt d’une intelligence artificielle, laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant la totalité des rapports sociaux.

Nous brossons là, le portrait de la « singularité technique[1] », celle d’un monde qui aura basculé entre les mains de la puissance technique, la puissance technique qui se verra déléguer bien entendu notre incapacité de gérer nos relations conflictuelles. Le léviathan technologique n’a-t-il pas le meilleur profil pour réguler le tempérament humain, et puisque aucun humain n’est franchement à sa hauteur, il prendra alors le relais, l’humanité se « machinisera » docilement. Le léviathan technologique et ses instruments de navigation préviendront et anticiperont les risques, établiront ou imposeront sous forme d’injonctions, l’itinéraire que nous devrons emprunter afin de ne pas déroger aux règles qui présideront l’harmonie établie, de ne pas enfreindre les principes normatifs qui guideront la vie quotidienne, la vie des citoyens seront ainsi assujettis au pouvoir de la « machine mathématisée ».  La mathématisation de la société, est une expression que j’avais déjà utilisé dans le premier essai « la déconstruction de l’homme » pour évoquer ce monde qui se métamorphose en formules algorithmiques.  Ces formules qui exprimeront dans la matrice cybernétique les liaisons causales générales, et les lois garantissant l’harmonie, celles qui préviendront les dérives et les conflits.

Il convient pour tous, de nous questionner sur ce phénomène qui subrepticement est sur le point d’envahir clandestinement toutes les sphères de la vie. Ces sphères de la vie, associées à tous les écosystèmes de l’existence sont en quelque sorte colonisées par une forme de mécanique matérialiste qui nous distrait de toute vie intérieure.  L’écrivain Bernanos auteur entre autres, du livre la France contre les robots a dit un jour « que l’on ne comprend rien au monde moderne tant que l’on ne perçoit pas que tout est fait pour empêcher l’homme d’avoir une vie intérieure ». Aujourd’hui ajoute le philosophe Bertrand Vergely « il importe d’aller plus loin, et de se rendre compte que l’on ne comprend rien à la postmodernité si l’on ne prend pas conscience que tout est fait pour faire disparaître l’homme ». En effet ce que le progrès technologique a détruit selon le Philosophe et urbaniste Paul Virilio « c’est l’humble préférence du proche et du prochain, le savoir être soi-même dont Montaigne nous entretenait comme la plus grande chose au monde ».

Dans ces contextes de vie sociale et des changements qui vont s’opérer sur la vie humaine, toutes les sphères de notre « vie intérieure » seront ainsi concernées, colonisées, vampirisées par ces objets du futur que nous avons déjà pour la plupart d’entre-nous soit dans la veste ou la poche. Tous ces objets du futur envahiront la totalité des étendues non seulement de notre vie intérieure mais celle de notre vie sociale, de la vie économique : l’agriculture, le transport, la santé, la justice, l’urbanisme, la finance, la consommation, la logistique. Pour les transhumanistes, le salut de la « vie » [l’humanité] passera par la technologie. Dans ces contextes d’un monde demain gouverné par la mathématisation, c’est Kepler qui a dit que la différence entre Dieu et l’homme, « c’est que Dieu connaît tous les théorèmes depuis toute l’éternité alors que l’homme ne connait pas tout…enfin pas encore … », mais la question est bien de savoir ce que l’homme prétendra faire de cette science et de la techniques si elle sont respectivement sans conscience et donc sans limites.

Notre humanité s’est ainsi prise d’ivresse et de passion pour la technique au sens où Jacques Ellul le définit. Cette technique se modernise et a le vent en poupe avec l’impulsion des convergences technologiques et par capillarité est sur le point de façonner l’homme nouveau, l’homme domestiqué, l’homme sous l’étau des algorithmes qui le surveillent, le contrôlent, le consomment même.

La technique dans cet univers de la modernité est englobante et va au-delà de la technologie, quand Jacques Ellul[2] emploie le terme de technique, il l’associe à la dimension à la fois de phénomène et de système.  Selon Jacques Ellul la technique c’est avant tout « rechercher en toute chose la méthode absolument la plus efficace ». Or, c’est bien la méthode la plus efficace qui est recherchée depuis la nuit des temps, et c’est bien l’approche de la modernité de s’en remettre au pouvoir de la technique pour penser rationnellement le monde, et trouver les solutions rationnelles pour le gérer. Or aujourd’hui penser la technique à l’échelle d’un pays ou du monde, c’est imaginer la mise en place d’un système assurant l’efficacité ou la capacité afin de réduire les problématiques, les tensions, les conflits, les disputes qui se dessinent.

Dans les contextes de modernité et de la suprématie de la technique, comme le précise par ailleurs le théologien et penseur de la modernité Jacques Ellul, la technique renforce nécessairement l’État : « une société technicienne est [une société qui pensera globalement] nécessairement une société de surveillance et de contrôle ». Et de cette dimension de contrôle à la contrainte, ce n’est l’affaire que de quelques paliers, nous sommes en train de franchir et sans doute, nous sommes sur le point de franchir la dernière marche pour basculer dans un monde incertain, celui de la singularité technique « déclenchant des changements imprévisibles sur la société humaine ».

Or cela pourrait bien être un monde sans état, c’est-à-dire sans organisation humaine ; cela pourrait bien être la suppression de l’état et des corps intermédiaires, la fin des institutions humaines, le léviathan technologique prenant le relais de « la nouvelle civilisation ». Si notre monde débouche vers cette forme nouvelle d’organisation dont « les sujets devront agir comme la technique le leur imposera » c’est-à-dire la singularité technologique dont la figure pourrait bien être une nouvelle super intelligence qui poursuivra l’augmentation et l’amélioration technologique en encartant l’humanité sous le marteau de ses algorithmes et l’étau de ses normes rationnelles.

Jacques Ellul n’exprime pas autrement cette pensée que nous exprimons : « La technique conduit à deux conséquences : la suppression du sujet [Le marteau] et la suppression du sens [l’étau].». La technique conduit à la suppression du sujet, à son aliénation. « Le sujet ne peut pas se livrer à des fantaisies purement subjectives : dans la mesure où il est entré dans un cadre technique, le sujet doit agir comme la technique l’impose. Cette suppression du sujet par la technique est acceptée par un certain nombre d’intellectuels, Michel Foucault par exemple, qui estiment que l’on peut très bien abandonner le sujet ». La technique c’est également la fin de la dimension du sens. « Les finalités de l’existence semblent progressivement effacées par la prédominance des moyens. La technique, c’est le développement extrême des moyens. Tout, dans le développement technique, est moyen et uniquement moyen, et les finalités ont pratiquement disparu. La technique ne se développe pas en vue d’atteindre quelque chose, mais parce que le monde des moyens s’est développé. En même temps, il y a suppression du sens, du sens de l’existence dans la mesure où la technique a développé considérablement la puissance. La puissance est toujours destructrice de valeur et de sens. Là où la puissance augmente indéfiniment, il y a de moins en moins de significations.» Au total, la suppression du sujet et la suppression du sens sont des conséquences importantes de la technique et contribuent au malaise et au malheur de l’humanité. »

Dans la réflexion de cette deuxième partie de l’ouvrage, j’hésitais sur l’emploi du mot civilisation, il était tentant d’utiliser le terme civilisationnel ; puis au cours d’une émission radio, mon ami Dominique qui m’interrogeait sur un des aspects du transhumanisme me reprit sur le terme de « nouvelle civilisation ». Si la vie technologique devient notre milieu, notre environnement, si le monde est gouverné par la puissance des algorithmes, ; pourra-t-on en effet parler de civilisation ?

Pourtant la civilisation définie par les philosophes des lumières est centrée sur l’idée de progrès, un terme qui caractérisait la pensée des lumières et qui s’oppose au sauvage, au non civilisé. De fait parler de civilisation transhumaniste n’est pas en soi entachée d’un problème particulier. Sauf à penser que la civilisation est celle qui est dominée par l’homme, mais si l’homme n’était plus le sujet de cette civilisation et si l’inverse se produisait ? Autrement dit le règne de la technologie ! Un tel basculement amènerait de facto un changement de paradigme, conduirait à des changements de contours de la société humaine, celle-ci serait régulée et surveillée par l’ère des machines et des cyborgs, ce ne serait une civilisation au sens où nous l’entendions.

Rappelons que la civilisation est définie comme cette culture qui embrasse tous les phénomènes de la vie humaine.  Le terme civilisation ne se départit pas de l’histoire, des confluences de l’histoire, la civilisation est en soi liée à des dimensions multiples touchant la morale, le progrès, les religions. Au sein des civilisations humaines, les arrières plans, les croyances pluriformes irréductibles les uns aux autres qui ont façonné bien ou mal l’humanité. Mais comme nous le formulions précédemment, est-ce qu’en soi la civilisation qui se définit comme une caractéristique humaine sera toujours une civilisation si c’est la technique gère demain l’humain ?

Mais quand viendra l’avènement de la communauté technique, l’ère de la singularité technologique, pourra-t-on encore parler de fait de civilisation ? Pourra-ton encore parler de civilisation si la modernité s’emploie à supprimer le récit passé ? Si l’histoire a été gommée pour reprendre la citation extraite du livre « Never Say » et commentée précédemment nous ne pourrons plus ainsi utiliser le concept de civilisation, car une ère nouvelle serait alors née, celle d’un monde sans transcendance, qui a fait l’éviction de la mort !

Vous me rétorquerez poliment je présume, mais ce que vous racontez là, c’est de la pure fantaisie, vous élucubrez, vous divaguez sur un avenir qui n’adviendra pas ! Alors j’aimerais dire à cette personne, commencez donc par ne plus tapoter sur vos écrans et ne pas vous y plonger quand vos enfants vous parlent, quand votre épouse veut avoir un moment d’intimité avec vous ! Vous enchaînerez en m’indiquant mais quel est le rapport Monsieur ? Le rapport est que le monde technique a progressé lorsque la dimension relationnelle a fini par être occulté comme celle de la proximité !

[1] Source Wikipédia : La singularité technologique (ou simplement la singularité) est l’hypothèse selon laquelle l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine

[2] Pour retrouver toute la pensée de Jacques Ellul, nous vous renvoyons à ce document PDF qui résume les échanges entre Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Jacques Ellul y aborde la technique Selon Jacques Ellul  la technique n’est pas l’équivalent du mot machine, alors que la technologie en est le terme voisin puisque la technologie est le discours sur la machine, a contrario la technique pour Jacques Ellul, « c’est rechercher en toute chose la méthode absolument la plus efficace »https://lesamisdebartleby.files.wordpress.com/2017/01/bcje-toile.pdf

Transparence & transhumanisme du romancier : Marc Dugain

 

Transparence & transhumanisme

Marc Dugain : « Dire qu’on va y arriver grâce à la technologie, c’est criminel »

Le romancier Marc Dugain nous décrit une société sans âmes et sans esprit, une société de nouveaux golem, d’êtres humanoïdes, la civilisation des cyborg, dans une nouvelle œuvre Transparence et Transhumanisme publiée en 2019 dont les conclusions effrayantes ont été écrites à partir de ces premiers signes transhumanistes que nous dessinent l’empreinte de la société post humaine technique et enveloppante qui se construit devant nos yeux, entendant réparer les dégâts laissés par l’homme prédateur.

Marc Dugain dépeint un monde ultra connecté, une société qu’il appelle « transparence », car toutes les données sur nous-mêmes ont été aspirées, vampirisées. Cette société produit des sortes de Golem, des humanoïdes, des cyborgs car cette société est devenue capable d’engendrer des autres que nous-mêmes, des cyborgs qui ne mangent pas, qui ne produisent donc pas de déchets, qui ne consomment pas, qui ne commercent pas.

L’homo Deus a ainsi trouvé le moyen radical d’éradiquer les problèmes dont les hommes étaient la cause. Mais heureusement nous allons survivre au travers de nos instruments, de nos « Golem », de nos créations et ces créations seront si parfaites que l’harmonie sur terre sera bel et bien revenue.  Ainsi plus de crises économiques, écologiques, sociales, nous sommes allées au bout du bout, au bout de nous-mêmes pour générer la société rationnelle. Or si cet épilogue de notre humanité nous apparaît à première vue invraisemblable, je crois en réalité qu’il nous faut être en alerte, car à vouloir la radicalité, l’extrême, l’excessif, nous sommes bien sur le point d’engendrer le pire et une autre forme de cataclysme née de l’absurdité de nos aspirations à une forme de cité parfaite, une cité qui a évacué l’intériorité, le plaisir, l’échange, le bonheur.

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La fin de l’ancien monde annonce t-elle celle de nos démocraties ?

Charles Éric de Saint Germain est Philosophe, il est l’auteur de la défaite de la raison et fut invité par l’église réformée de Reims à Science Po pour aborder les fondements de l’autorité dans des contextes de crise de la démocratie.

Résumé de la Conférence du Philosophe Charles Eric de Saint Germain auteur de la défaite de la Raison

Rappelons que l’épitre aux Romains souligne que toute autorité vient de Dieu, lui seul en est la source.  L’autorité fut fondée dans la dimension de la transcendance qui s’enracine dans la tradition. Or nous rappelle Charles Éric le monde moderne se caractérise par le délitement de toute référence à la tradition qui conduit de fait comme le souligne également la Philosophe Anah Arendt. Anah Arendt n’évoque-t-elle pas la fin ou la disparition de l’autorité dans le monde moderne, en raison de toute absence de repères forgés par la dimension de la transcendance qui légitimerait dès lors l’autorité.

L’autorité est une forme de pouvoir mais un pouvoir qui s’inscrit dans la dimension relationnelle qui n’est de fait pas exclusivement verticale, l’autorité c’est également faire avec mais non contre, la violence ou la contrainte imposée d’en haut,  est ainsi le contraire du véritable pouvoir.

Sans la dimension relationnelle, et celle finalement qui touche à la transcendance (ce pouvoir je ne le détiens pas, je n’en suis pas le possesseur, il m’a été confiée, il est d’essence divine), les pouvoirs seront fragiles, contestables car sans ancrage, sans enracinement, sans référence à une relation mais également à un droit naturel qui fonde la société. Le monde s’en trouve dès lors livré à lui-même. Or c’est bien l’autorité de droit divin, si celle-ci est bien comprise et non instrumentalisée qui peut apportée en réalité une solution à la crise de l’autorité que vit la démocratie de nos jours.

La perte du sens de la transcendance pour Anah Arendt comme le souligne Charles Éric, rend de fait nos démocraties ingouvernables car après s’être débarrassées du sacré, ces mêmes démocraties ont perdu la légitimité de gouverner et de s’appuyer sur la protection de conduites traditionnelles, de traditions transmises qui constituent les socles élémentaires et fondamentaux du vivre ensemble.

Ainsi les valeurs du monde moderne avec notamment l’esprit des lumières (les philosophes), ont contribué au fil de l’eau à affaiblir l’autorité. Ces valeurs ont transformé de fond en comble, les relations que nous entretenons avec nous-même et avec les autres.

Les raisons de ce délitement de l’autorité mais pas seulement, nous les trouvons dans les œuvres respectives de Pic de la Mirandole qui indiqua que le créateur n’a fait grâce à l’homme que celle de s’affirmer comme son propre maître et de conquérir par sa volonté, la place qu’il voudra occuper au sein du monde réel.  Un pas de plus sera franchi avec Descartes qui explique qu’il dépend de l’homme de s’établir « comme maître et possesseur de la nature » ce qui marqua avec Descartes une rupture de l’autorité de la tradition, en remettant en cause les principes de la liberté de conscience de ce qui pourrait être tenu pour vrai. Ainsi avec les philosophes des Lumières, l’homme va se concevoir et ce que souligne Charles Éric comme une puissance créatrice achevant sa nature par l’éducation et construisant un nouveau destin. Nouveau destin si j’ose ici l’écrire via une puissance technologique qui n’a ni curseur, ni bornes.

Note de Eric LEMAITRE 

Dans ces contextes Yascha Mounk, professeur de théorie politique à Harvard, dans son livre Le Peuple contre la démocratie (L’Observatoire, 2018) déclara que : « Pour la première foisla plus ancienne et puissante démocratie du monde a élu un président qui n’hésite pas à exprimer publiquement son dédain pour les principes constitutionnels les plus élémentaires ». Or n’est-ce pas ici l’annonce d’un déclin d’une certaine forme de tradition (la prise en compte des contre pouvoirs, celle des conseillers qui équilibrent l’exercice du pouvoir). N’est ce donc pas le crépuscule avancé d’un pouvoir qui outrepasse ou enjambe les contre-pouvoirs, les corps intermédiaires.

Ce pouvoir aujourd’hui qui entend basculer dans ce nouveau monde post-humaniste, niant l’existence d’un récit qui a fondé notre histoire, l’histoire y compris contemporaine. Or en réduisant les manifestations qui contestent le pouvoir, à un phénomène exclusivement populiste, le président prend en réalité le risque de saper et de remettre en question la démocratie qui justement s’exprime par le peuple.  Il est ainsi paradoxal que les symboles érigés au début du quinquennat soient ceux de la verticalité, mais si cette verticalité ne puisse pas ses sources dans la tradition et la transcendance, cette verticalité risque bien de se dissoudre dans une forme d’autoritarisme, qui ne serait plus alors l’autorité souhaitée par le même peuple qui le conteste.

Le téléphone portable

Auteur Didier MARTZ

Philosophe

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« Objets inanimés, avez vous donc une âme ? » s’interrogeait le poète Alphonse de Lamartine et moi-même en regardant mon téléphone portable. Certes bien utile puisque dans 99,99 % des cas, il sert à se demander où l’un et l’autre se trouve, si il est arrivé, s’il va arriver et si il a pensé à prendre le pain. On va me rétorquer que néanmoins, il peut s’avérer salutaire dans le 0,01 % qui reste, notamment lorsque nous sommes pris dans une avalanche ou perdus en mer, ce qui est fréquemment le cas sur la place d’Erlon à Reims ou la place Ducale à Charleville-Mézières.

Bon, ne persiflons pas. Le téléphone portable rend de nombreux services et l’humanité trouve là, comme dans l’automobile et le réfrigérateur, un aboutissement heureux. L’un et l’autre participe de ce mouvement général d’équipement et de suréquipement des individus pour prévenir les risques et surtout leur rendre la vie plus facile. Voiture, véhicules de toutes sortes, machine à laver, sécher, essuyer, repasser, téléphone, télévision, ordinateur, tout un monde d’objets vient progressivement s’interposer entre l’homme et la réalité, réalité si dure et si contraignante. Comme les béquilles aident l’individu accidenté à marcher, ces objets nous permettent de nous libérer et deviennent une sorte de prolongement du corps humain au point que nous ne pouvons plus nous en passer.

C’est encore plus net pour le téléphone portable. Il est dans la poche, dans le sac, sur le cœur et, sinon dans la main, toujours à portée de main. Le plus souvent, il est collé à l’oreille donnant à l’individu une allure de penseur de Rodin sans la pensée ou bien encore il est relié à la dite oreille par un cordon ombilical visible ou invisible qui nous relie à nous-mêmes. Le téléphone est sinon un supplément d’âme au moins un supplément de corps.

Il n’est ni une prothèse destinée à remplacer artificiellement un organe qui a été enlevé ou une fonction défaillante comme la prothèse de hanche, ni une orthèse qui  assiste une structure articulaire ou musculaire défaillante. La fonction créant l’organe, le téléphone porté est un organe nouveau qui s’inscrit dans l’évolution de l’espèce. Avec les progrès de la miniaturisation, gageons qu’il sera prochainement incorporé. L’homme se sera ainsi affranchi un peu plus des contraintes naturelles qui pèsent sur lui.

Mais comme l’invention du bateau contient son naufrage possible, l’homme recule en avançant. En se libérant par les objets, il accroît sa dépendance aux objets, finit par prendre l’accessoire pour l’essentiel, les vessies pour des lanternes.

Et, si l’on veut y regarder de près, notez que dans le temps même où vous pensez vous rapprocher des autres et du monde entier par une communication ubi et orbi, tous azimuts, grâce au téléphone porté et autre ordinateur, de fait vous tenez les autres et le monde à distance, en faisant l’économie d’une communication proche, impliquante, la communication qui oblige à une présence totale.

Par un spectaculaire passage du sens propre au sens figuré, l’autre est ainsi « tenu en respect », garder à distance, pour l’empêcher de bouger par l’arme efficace du téléphone.

Ainsi va le monde.

Les suédois eux ont franchi le pas…

Un après-midi d’automne, à la gare centrale de Stockholm. Pour vérifier les billets électroniques sur les téléphones des passagers, la contrôleuse du train de 14 h 20 pour Linköping utilise son smartphone, fourni par SJ, la compagnie de chemin de fer. Quand elle arrive devant Jens Tangefjord, un quadragénaire élégant, celui-ci lève la main droite et lui explique que son billet se trouve dans une puce électronique implantée sous la peau, entre le pouce et l’index.

Il suffit à la contrôleuse de poser son appareil sur la main tendue : le transmetteur NFC (Near Field Communication), qui équipe les nouveaux téléphones, lira la puce, et le billet s’affichera sur l’écran.

La contrôleuse n’est pas surprise : « C’est la deuxième fois que je vois ça. La fois précédente, ça n’avait pas marché, mais le passager avait l’air sincère, je l’ai cru. » Après plusieurs essais, ça fonctionne : elle voit apparaître le nom du voyageur, sa destination, son code de réservation, son numéro de siège. Jens Tangefjord, analyste dans un bureau d’études dans l’industrie, prend ce train presque tous les jours. « Je me sers de la puce depuis quatre mois, explique-t-il. Aujourd’hui, les contrôleurs sont habitués, mais, très souvent, les passagers autour de moi me demandent ce qui vient de se passer. »

https://www.youtube.com/watch?v=nyQl_BXwA3Y