La « nomophobie » ou l’angoisse d’être privé de son téléphone portable

Auteur 

le philosophe Didier Martz

www.cyberphilo.org

Si vous vous sentez angoissé à l’idée de perdre votre téléphone portable ou si vous êtes incapable de vous en passer plus d’une journée, consultez-vite votre médecin : vous êtes atteint de « nomophobie ». Il ne s’agit pas d’une peur de la loi comme pourrait le laisser entendre la racine grecque nomos qui signifie loi. Loin de là, la « nomophobie » est la contraction de « no mobile phobia« , l’angoisse de ne plus avoir son portable. Des études menées auprès d’utilisateurs de mobiles révèlent que la majorité d’entre eux se disent « très angoissés » à l’idée de perdre leur téléphone et beaucoup avouent qu’il leur est « impossible » de passer plus d’une journée sans lui. Qui d’ailleurs n’a pas vu celui-là plongé la main précipitamment dans la poche pour vérifier que l’objet est encore à sa place, le consulter, le replacer et, en proie au doute, replonger la main tout aussitôt après.

Pour désigner ce comportement obsessionnel et compulsif, on userait volontiers du terme d’addiction. Selon le dictionnaire,  l’addiction désigne l’asservissement d’un sujet à une substance ou une activité dont un individu a contracté l’habitude par un usage plus ou moins répété. C’est le cas pour l’usage intensif du téléphone portable même si le terme semble plus adapté à la toxicomanie. Il engendre néanmoins des états de dépendance psychique et/ou physique.

L’état de manque engendré par la perte de l’objet en question ne tient vraisemblablement pas à l’objet lui-même. Et comme il est tout aussi difficile de penser qu’il est indispensable d’être 24 heures sur 24 en contact permanent avec des proches ou avec le monde entier pour faire face à une improbable situation d’urgence, il faut bien que cet objet ait une autre fonction.

Alors quoi ? Le téléphone portable en concentrant ce qu’on appelle des fonctionnalités de plus en plus étendue est devenu un prolongement de nous-mêmes. C’est une sorte d’orthèse, c’est-à-dire, un appareil orthopédique servant à compenser une partie du corps affaiblie ou anormale. La genouillère est au genou ce que le mobile est à une mémoire fragilisée. C’est aussi une prothèse, un appareil destiné à remplacer, en tout ou en partie, un organe, un membre amputé, déformé ou mal formé et à lui restituer sa fonction et/ou son aspect original. La prothèse du genou remplace le cartilage usé comme le mobile par GPS incorporé, se substitue au sens de l’orientation. L’oreillette s’incorpore, bientôt une puce se greffera dans le cerveau.

Prothèse ou orthèse, le portable remplace progressivement une faculté vitale : le désir. Il donne tout tout de suite, fait faire l’économie de l’impatience, de l’attente. Il empêche d’éprouver le manque et par conséquent le désir. Il suffit de cliquer ou de caresser tactilement. Jouir sans différer, sans attendre, avoir tout à portée de mains, tel est le nouvel homme : l’homo mobilus portabilis. Privé de son portable, il retrouve l’insupportable manque. Il est en manque, donc.

Ou alors, il est un objet transitionnel, celui de Winicott, sorte de « ninnin » chargé de remplacer la mère manquante.

Ainsi va le monde

Didier Martz

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Le téléphone portable

Auteur Didier MARTZ

Philosophe

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« Objets inanimés, avez vous donc une âme ? » s’interrogeait le poète Alphonse de Lamartine et moi-même en regardant mon téléphone portable. Certes bien utile puisque dans 99,99 % des cas, il sert à se demander où l’un et l’autre se trouve, si il est arrivé, s’il va arriver et si il a pensé à prendre le pain. On va me rétorquer que néanmoins, il peut s’avérer salutaire dans le 0,01 % qui reste, notamment lorsque nous sommes pris dans une avalanche ou perdus en mer, ce qui est fréquemment le cas sur la place d’Erlon à Reims ou la place Ducale à Charleville-Mézières.

Bon, ne persiflons pas. Le téléphone portable rend de nombreux services et l’humanité trouve là, comme dans l’automobile et le réfrigérateur, un aboutissement heureux. L’un et l’autre participe de ce mouvement général d’équipement et de suréquipement des individus pour prévenir les risques et surtout leur rendre la vie plus facile. Voiture, véhicules de toutes sortes, machine à laver, sécher, essuyer, repasser, téléphone, télévision, ordinateur, tout un monde d’objets vient progressivement s’interposer entre l’homme et la réalité, réalité si dure et si contraignante. Comme les béquilles aident l’individu accidenté à marcher, ces objets nous permettent de nous libérer et deviennent une sorte de prolongement du corps humain au point que nous ne pouvons plus nous en passer.

C’est encore plus net pour le téléphone portable. Il est dans la poche, dans le sac, sur le cœur et, sinon dans la main, toujours à portée de main. Le plus souvent, il est collé à l’oreille donnant à l’individu une allure de penseur de Rodin sans la pensée ou bien encore il est relié à la dite oreille par un cordon ombilical visible ou invisible qui nous relie à nous-mêmes. Le téléphone est sinon un supplément d’âme au moins un supplément de corps.

Il n’est ni une prothèse destinée à remplacer artificiellement un organe qui a été enlevé ou une fonction défaillante comme la prothèse de hanche, ni une orthèse qui  assiste une structure articulaire ou musculaire défaillante. La fonction créant l’organe, le téléphone porté est un organe nouveau qui s’inscrit dans l’évolution de l’espèce. Avec les progrès de la miniaturisation, gageons qu’il sera prochainement incorporé. L’homme se sera ainsi affranchi un peu plus des contraintes naturelles qui pèsent sur lui.

Mais comme l’invention du bateau contient son naufrage possible, l’homme recule en avançant. En se libérant par les objets, il accroît sa dépendance aux objets, finit par prendre l’accessoire pour l’essentiel, les vessies pour des lanternes.

Et, si l’on veut y regarder de près, notez que dans le temps même où vous pensez vous rapprocher des autres et du monde entier par une communication ubi et orbi, tous azimuts, grâce au téléphone porté et autre ordinateur, de fait vous tenez les autres et le monde à distance, en faisant l’économie d’une communication proche, impliquante, la communication qui oblige à une présence totale.

Par un spectaculaire passage du sens propre au sens figuré, l’autre est ainsi « tenu en respect », garder à distance, pour l’empêcher de bouger par l’arme efficace du téléphone.

Ainsi va le monde.