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La tentation cybernétique

Auteur Eric LEMAITRE

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Toute notre humanité est aujourd’hui bousculée par le phénomène technique, le phénomène technicien largement décrit et commenté par le sociologue et théologien Jacques Ellul, est en passe de dominer l’humain mais le plus inquiétant est à venir, celui de ces machines capables non seulement de remplir les tâches exercées par des êtres humains, mais au-delà de ces tâches d’avoir cette fonction supplémentaire de remplacer l’homme, puis dans un proche avenir de contrôler toutes les sphères de la vie humaine du fait même des interconnexions et des usages internet. Cette fonction technique sera non seulement de réguler l’activité sociale mais également d’avoir ce pouvoir intrusif de pister socialement l’être humain, d’agir sur les comportements sociaux déviants comme c’est déjà le cas en Chine. La Chine qui préfigure en effet le mieux les conséquences d’un développement de la technique au service d’un pouvoir totalitaire, étend le totalitarisme numérique en intriquant des dispositifs de reconnaissance faciale et d’Intelligence Artificielle[1]. C’est cette totalisation du monde embrassant l’ensemble de ses citoyens dans l’optique de les superviser qui est l’enjeu d’une société ultra connectée. C’est l’implication de la machine dans la vie sociale dont les capacités augmentées, constitue aujourd’hui le point d’alerte et qui devient en quelque sorte le nouveau gouvernail de notre monde qu’exprime le terme grec « kubernêtikê » signifiant à la fois le gouvernail ou le gouvernement. Le mathématicien Norbert Wiener pourtant le « père » de la cybernétique une science qui étudie les mécanismes de régulation et d’interaction dans les machines et les êtres vivants, esquissait comme une forme d’avertissement dès ses premiers essais écrits dans les années cinquante la nécessité de s’inquiéter des potentiels de développements de la cybernétique, qu’il considérait comme une arme capable de se retourner contre une nation qui aurait utilisé cette arme pour gouverner, ce qui lui a valu d’être surveillé en pleine période de maccarthysme[2].

Le monde cybernétique[3] qui exprime l’idée d’une totalisation et la volonté de contrôler l’ensemble de l’activité humaine, n’est pourtant pas en soi une idée nouvelle. Le terme cybernétique est un mot grec emprunté au Philosophe Platon qui l’employait pour indiquer le pilotage d’un navire. Platon avait recours à ce terme pour évoquer, « l’art véritable de gouverner, l’art efficace pour agir ». L’art de gouverner est l’obsession de l’humanité, et son histoire est traversée depuis des millénaires par les tentatives multiples d’exercer l’emprise efficace. L’empire romain qui avait une vaste étendue fut marquée par une organisation incroyable qui s’étendait sur l’ensemble et une grande partie des deux continents englobant un territoire allant géographiquement du Maroc jusqu’à la Mésopotamie, et de l’Angleterre jusqu’à l’Égypte, créant ainsi l’une des plus vastes entités politiques de l’Histoire, qui influença profondément le bassin méditerranéen.  L’organisation de l’empire avait été marquée par l’empreinte technique de Rome, son système politique et administratif, ses réseaux routiers, cette capacité militaire comme communicante de maitriser les peuples des nations conquises par l’empire. Toutefois au sein de cet immense empire Romain, c’est bien l’homme qui avait la main sur l’empire, or avec le rêve formulé par le mathématicien Norbert Wiener, ce n’est plus l’humain qui exerce son contrôle sur la matière ou la domine comme ce fut la mission d’Adam dans le livre de la Genèse[4] « remplissez la terre et soumettez-la », mais c’est bien la création de l’homme qui est bien sur le point de le dominer. Fasciné par ses objets, l’homme caresse le rêve démiurgique de créer son équivalent, comme Dieu le fit avec Adam « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre ». L’homme crée ainsi son équivalent, lui conférant des capacités de calculs et une puissance cognitive qu’il ne peut égaler, cette puissance de calculs pourrait être ingéré par une machine cybernétique capable de dominer, de réguler, d’anticiper, d’ajuster en fonction des paramètres de données « digérées » puis de contrôler l’ensemble des activités humaines comme la Chine est capable à ce jour de créer un véritable système de surveillance avancée et personnalisée de tous ses citoyens en relation avec les données emmagasinées.

La cybernétique qui a pris ses racines au cours de la seconde guerre mondiale grâce aux travaux du Mathématicien  Norbert Wiener est la première science physique ayant pour objet l’organisation sociale. Le type de société qui émerge aujourd’hui dans les pays industrialisés découle directement des applications de la cybernétique : processus de robotisation de la production, interconnexions via les réseaux Internet, les réseaux boursiers, les réseaux financiers, les nouvelles méthodes de management et d’organisation de l’entreprise, réseaux de communication et réseaux informatiques, nouveaux systèmes d’armes intelligentes. La cybernétique est appelée à prendre une nouvelle ampleur en raison des effets conjugués entre les sciences cognitives de l’information et l’intelligence artificielle. C’est une nouvelle arme qui s’étale sous nos yeux, qui me semble avoir une dimension semblable au déploiement de l’arme atomique. La nation qui maitrisera la science cybernétique assujettira les peuples en raison de cette nouvelle capacité massive d’engranger les informations, les datas puis de mathématiser l’ensemble de la société pour mieux la superviser, c’est l’émergence de la cité rationnelle, la cité de Babel.

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice pourrait s’achever dans un système imaginé par le mathématicien Norbert Wiener, la cybernétique et dont la reine mère serait le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le « printemps de l’humanité » enfin son âge d’or.

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs, résulte de toute cette complexité qu’il conviendra en effet de gérer, d’arbitrer, d’orienter, de réguler. Cette complexité ne pourra être gérée que par l’entremise d’un « homme artificiel » plutôt d’une « intelligence artificielle », laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant la totalité des rapports sociaux.

Nous brossons là, le portrait de la « singularité technique[5] », celle d’un monde qui aura basculé entre les mains de la puissance technique, la puissance technique qui se verra déléguer bien entendu notre incapacité de gérer nos relations conflictuelles. Le léviathan technologique n’a-t-il pas le meilleur profil pour réguler le tempérament humain, et puisque aucun humain n’est franchement à sa hauteur, il prendra alors le relais, l’humanité se « machinisera » docilement, cela pourra se construire du fait d’un vide concernant la vie intérieure qui forge ce que l’on appelle la conscience, et « c’est dans ce vide que s’inscrit le mal »[6] comme le souligne la philosophe Hannah Arendt penseuse du totalitarisme et militante anti nazie. Le léviathan technologique et ses instruments de navigation préviendront et anticiperont les risques, établiront ou imposeront sous forme d’injonctions, l’itinéraire que nous devrons emprunter afin de ne pas déroger aux règles qui présideront l’harmonie établie, de ne pas enfreindre les principes normatifs qui guideront la vie quotidienne, la vie des citoyens seront ainsi assujettis au pouvoir de la « machine mathématisée ».  La mathématisation de la société, est une expression que j’avais déjà utilisé dans le premier essai « la déconstruction de l’homme » pour évoquer ce monde qui se métamorphose en formules algorithmiques.  Ces formules qui exprimeront dans la matrice cybernétique les liaisons causales générales, et les lois garantissant l’harmonie, celles qui préviendront les dérives et les conflits.

[1] https://www.scmp.com/business/companies/article/2135713/increasing-use-artificial-intelligence-stoking-privacy-concerns

[2] Période en pleine guerre froide 1953-1954 où l’on traqua de présumés agents américains travaillant pour l’état soviétique menant à des investigations et des répressions virulentes contre ces supposés agents.

[3] Le mathématicien Norbert Wiener va concevoir dès 1947 ainsi que dans l’ouvrage du même nom paru en 1948, la cybernétique comme une science qui étudie exclusivement les communications et leurs régulations dans les systèmes naturels et artificiels.  La cybernétique prend ses racines dans les développements techniques de la seconde guerre mondiale et de la nécessité de développer des dispositifs plus performants pour orienter plus efficacement les tirs des canons en fonction du tracé des trajectoires des avions visés.

[4] Livre de la Genèse 1 : 28

[5] Source Wikipédia : La singularité technologique (ou simplement la singularité) est l’hypothèse selon laquelle l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine

[6] Hannah Arendt : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal »

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