Auteur Eric LEMAITRE
La noosphère de Teilhard de Chardin, l’autre gnose transhumaniste

Teilhard de Chardin, scientifique théologien et philosophe français, insistait dans ses différents livres et notamment dans Le Phénomène humain sur le caractère inéluctable du progrès de l’évolution, celle-ci s’achèvera selon lui vers une transhumanité « lorsque les consciences, mises en réseau les unes avec les autres, créeront de facto, une sorte de super-être. ». Cette mise en réseau des consciences chez Teilhard s’appelle la noosphère mais le concept est également développé par le chimiste russe Vladimir Vernadsky comme nous l’avions déjà rappelé précédemment. Pour Teilhard la noosphère sera, le point ultime de l’humanité, la fin de cycles de développements, d’une succession de phases de développement de la création.
Le rapprochement osé et parfois contesté entre Teilhard et la gnose transhumaniste tient selon moi à l’idée que Teilhard se fait du progrès, il rejoint la pensée Gnostique lorsque notamment il considère que le monde est inachevé, que la création du monde résulte d’un processus continu. Cette création ou la création plus exactement pour Teilhard est un devenir, la création est inachevée et ceci est bien la thèse soutenue par les gnostiques du premier siècle. Teilhard n’écrira-t-il pas dans une de ses œuvres « Le milieu divin » ceci : « Nous nous imaginions peut-être que la Création est depuis longtemps finie. Erreur, elle se poursuit de plus belle, et dans les zones les plus élevées du monde… Et c’est à l’achever que nous servons, même par le travail le plus humble de nos mains »
Pour Teilhard l’achèvement de la création impliquera donc l’humanité qui sera la source de cette transformation [N’est-il pas écrit pas Teilhard que c’est à cela que nous servons]. Il est évident que Teilhard associe à cette transformation, une dimension spirituelle, et qu’il le fait en effet, en évoquant la figure du Christ. Christ l’auteur de l’achèvement de cette création, mais Teilhard occulte le message de l’évangile fondé sur la dimension du rachat et de la réconciliation du monde au travers de la dimension de la croix. Le mal est au cœur de l’évangile mais la restauration de l’homme ne résulte nullement d’un processus mécanique dont le progrès serait la matrice, le mal est effacé dans la dimension de la croix [Pour Teilhard dans le progrès moral et technique] ce qui suppose et de manière incontournable la réconciliation avec Christ qui prend sur lui le mal qui résulte du péché. La prétention de l’homme de réparer et d’être lui-même l’artisan moral, d’être co-responsable de l’achèvement de cette création constitue de fait le pendant de la gnose chrétienne. Ce qui renforce également le rapprochement entre Teilhard et la conception gnostique, c’est l’idée d’un mouvement, d’une évolution totalisante et universelle qui embrasse l’ensemble des êtres pour aller vers une idée de plénitude. Teilhard a en perspective la vision de l’unité humaine et ceci passe par l’idée d’une évolution continue, dont la matrice est le progrès.
« Le Monde matériel nous apparaît comme suspendu, aujourd’hui, à la conscience spirituelle des hommes. Que nous apprend l’Union créatrice sur l’équilibre et l’avenir de ce système ? – Elle nous avertit formellement que le monde que nous voyons est encore profondément instable et inachevé : instable parce que les millions d’âmes (vivantes ou disparues) incluses aujourd’hui dans le Cosmos forment un multiple branlant qui a besoin, mécaniquement, d’un Centre pour « tenir » ; inachevé, parce que leur pluralité même, en même temps qu’elle représente une faiblesse, est une puissance et une espérance d’avenir, – l’exigence ou l’attente d’une unification ultérieure dans l’esprit […].
Si le Monde infra-humain est consolidé par nos âmes à nous, le Monde humain, à son tour, n’est concevable que supporté par des centres conscients plus vastes et plus puissants que les nôtres. Et ainsi, de proche en proche (de plus multiple en moins multiple), nous sommes amenés à concevoir un Centre premier et suprême, un oméga, en qui se relient toutes les fibres, les fils, les génératrices de l’Univers, – Centre encore en formation (virtuel), si on envisage la complétion du mouvement qu’il dirige, mais Centre déjà réel aussi, puisque, sans son attraction actuelle, le flux général d’unification ne pourrait soulever le Multiple »
Ainsi la perspective pour les transhumanistes de métamorphoser dans son ensemble l’humanité en une conscience unique dont les éléments seront partagés et interconnectés comme de simples neurones, constitue le socle de la philosophie de Teilhard. Cette vision nie en réalité l’altérité des êtres et la vision biblique de la résurrection des corps. La vision de Teilhard n’est pas la vision biblique car dans l’épilogue Biblique, la création ancienne est anéantie, et Dieu crée de nouveaux cieux et une nouvelle terre. La création actuelle ne sera pas achevée, mais Dieu ouvre une autre perspective en créant de nouveau, des cieux et une terre.
Pour Teilhard de Chardin, le christianisme est la religion du progrès, la religion de l’évolution. Toute son œuvre et son intuition seront marquées par le désir d’un progrès qui s’accomplit dans une figure qui se voudrait Christique (Nous employons ici figure, car la pensée de Teilhard nous semble très éloigné de celle que nous renvoie les évangiles, Christ nous est présenté plutôt comme celui qui s’incarne et épouse la finitude de l’homme pour manifester la grandeur de Dieu, l’église qui est son corps n’est pas l’humanité dans son ensemble mais le peuple de ceux qui ont accepté la dimension de la croix et ce qu’elle symbolise) .
Teilhard de Chardin, percevait l’évolution technique comme une démarche qui doit conduire au « bien général de tous les hommes » et « rendre communément les hommes plus sages et plus habiles. »
Pour le théologien la planète est destinée immanquablement à s’unifier : « Il est inévitable qu’un processus d’unification se trouve amorcé, marqué de proche en proche par les étapes suivantes : totalisation de chaque opération par rapport à l’individu ; totalisation de l’individu par rapport à lui-même ; totalisation enfin des individus dans le collectif humain. »
N’est-ce pas ce que l’on perçoit de nos jours, de ce processus de maillage, totalisant, mis en œuvre via le WEB, même si Teilhard de Chardin évoquait un processus harmonieux qui relève plutôt de l’amour, il n’en demeure pas moins que l’intuition du Théologien est intéressante dans l’optique d’un univers numérique fondé sur les connexions multiples, et le projet d’un égrégore numérique, forme de ruche humaine.
Teilhard de Chardin percevait enfin la technique comme le facteur ultime de l’ascension vers le « Point Oméga », le point ou s’achève le développement de la complexité et de la conscience vers lequel se dirige l’univers, pour imager un cerveau unique amalgamant les consciences, ce qui est en soi aux antipodes du projet initial de la création qui est celui de générer des êtres semblables mais distincts de soi. Par analogie avec la pensée de Teilhard, la conception transhumaniste défendue par la société Google, devrait de facto nous rendre capable de communiquer entre nous. Ce qui sera rendu possible avec les outils numériques ou quantiques de la techno science nous reliant désormais à l’intelligence artificielle. Nous sommes sur le point de fait par les réseaux de connexions de former un seul et même esprit. C’est un peu ce que Teilhard de Chardin tentait d’expliquer, en évoquant le point Oméga qui représente, selon le théologien, le point ultime du développement de la conscience, vers lequel se dirige l’univers en assemblant la totalité des consciences humaines.
Le transhumanisme de Teilhard est dès lors une idéologie corrélée à la puissance technicienne, cette puissance technicienne est liée aux avancées fulgurantes et à la convergence des NBIC nous faisant en fait entrer dans une forme de totalisation du monde, nourrie par la capacité d’absorber toutes les données associées à la vie sociale des être humains., c’est la fameuse noosphère imaginée par Teilhard et Vladimir Vernadsky c’est-à-dire le déploiement de la technologie la plus sophistiquée capable de concevoir la sphère de la pensée humaine.

