Covid 19 de nombreux pays prêts à investir dans la big data pour une mise en surveillance des populations…

Utiliser les données personnelles pour juguler la pandémie de Covid-19 : l’idée fait peu à peu son chemin dans le monde entier. Appliquée ou envisagée, les modalités diffèrent, mais la logique est commune : puisque le coronavirus, très virulent, se propage avec les déplacements des populations, utiliser la masse de données personnelles numériques générées par nos smartphones peut aider à comprendre la manière dont le virus progresse, voire même guider les décisions de mise en quarantaine.

Voir l’extrait dans le monde paru le 20 mars 2020

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/03/20/contre-la-pandemie-de-nombreux-pays-misent-sur-la-surveillance-permise-par-le-big-data_6033851_4408996.html

une équipe de chercheurs multidisciplinaire – épidémiologie, virologie, mathématiques notamment – de l’université britannique d’Oxford ont imaginé et commencé le développement d’une application qui, installée sur un smartphone, géolocalise en permanence son propriétaire.

Si ce dernier est diagnostiqué positif au SARS-CoV-2, l’application avertit immédiatement tous les propriétaires de l’application qui ont été en contact rapproché avec lui. Selon leur degré de proximité, l’application leur ordonne de se mettre en confinement total ou simplement de maintenir une distance de sécurité avec les gens qu’ils rencontrent. Elle peut aussi donner des indications aux autorités pour qu’elles puissent désinfecter les lieux où la personne contaminée s’est rendue.

L’équipe de chercheurs d’Oxford a modélisé mathématiquement l’impact de cette application en prenant en compte les caractéristiques connues du SARS-CoV-2 – leur publication n’a, à ce stade, pas fait l’objet d’une publication dans une revue scientifique. Selon les chercheurs, leur dispositif permettrait de juguler l’épidémie sans paralyser le pays : ceci alors que le gouvernement de Boris Johnson se refuse encore à ordonner un confinement similaire à ceux en vigueur en Italie, en France ou en Espagne.

Travaillant actuellement avec le National Health Service britannique pour développer concrètement leur outil, les équipes d’Oxford affirment par ailleurs « soutenir plusieurs gouvernements européens pour explorer la faisabilité d’une application mobile pour le suivi instantané des contacts ». Joints par Le Monde, ces chercheurs n’avaient pas encore répondu à nos questions à ce jour. En France, le cabinet de Cédric O, le secrétaire d’Etat au numérique, a toutefois fait savoir au Monde qu’aucun projet de ce type n’est aujourd’hui à l’étude en France.

Données transmises aux autorités

Dès la fin du mois de février, les autorités chinoises, en partenariat avec le géant du numérique Alibaba, ont déployé dans les provinces les plus touchées une application au principe similaire. Chaque utilisateur dispose d’un code-barres de trois couleurs : rouge, il lui est interdit de sortir de chez lui pendant deux semaines ; jaune, il lui est demandé de se mettre en quarantaine pendant sept jours ; vert, il peut aller et venir librement. La couleur est déterminée, de manière assez opaque, sur la base des derniers déplacements de son propriétaire et de la probabilité qu’il ait côtoyé des malades.

Les codes-barres, vérifiés et « flashés » à l’entrée des magasins et des transports en commun, permettent de géolocaliser leur propriétaire. Mais l’application dispose également d’une capacité de localisation en temps réel : selon le New York Times, les informations collectées par l’application sont envoyées à la police.

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Israël suit cette même logique, mais sans application dédiée et sans que ses citoyens soient informés. Grâce aux moyens de l’antiterrorisme, le service de renseignement intérieur de l’Etat hébreu peut désormais accéder à la géolocalisation des téléphones des Israéliens afin de repérer les personnes ayant été en contact rapproché avec un malade et leur ordonner de se confiner. Une décision critiquée par les défenseurs de la vie privée.

L’Autriche devrait aussi voir apparaître une application destinée à la lutte contre le Covid-19. Moins invasive, elle ne suivra pas les déplacements mais permettra à deux personnes qui ont été en contact de l’indiquer sur l’application. Si l’un d’entre eux est contaminé, l’application envoie une alerte aux personnes qu’elle a côtoyée.

A visualiser également de toute urgence ….

L’ennemi ?

Étonnant de ne pas découvrir de vraies méditations et réflexions philosophiques sur ce Covid 19, ce nouveau fléau mondial qui finalement n’a rien de nouveau sous le soleil. La peste en son temps fut perçue comme un véritable cataclysme, la peur gagna alors l’Europe face à cette destruction massive liée à l’épidémie dévastatrice. L’époque, cette période appelée moyen-âge fut marquée comme vous le savez « par le sauve qui peut », un sentiment de frayeur, d’insécurité face à la brutalité de l’épidémie due au bacille de Yersin. Quand la peste se répandait en véritable pandémie, ce sont des foules qui tentèrent de prendre la fuite n’empêchant pas le virus de migrer également, Des processions avaient aussi été organisées partout en Europe, pour invoquer le secours de Dieu.

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Auteur Éric LEMAITRE

Socio économiste

auteur de l’Essai la conscience mécanisée

Le Covid 19, ce nouveau fléau mondial n’a finalement rien de nouveau sous le soleil. La peste en son temps fut perçue comme un véritable cataclysme, la peur gagna alors l’Europe face à cette destruction massive liée à l’épidémie dévastatrice. L’époque, cette période appelée moyen-âge fut marquée comme vous le savez « par le sauve-qui-peut », un sentiment de frayeur, d’insécurité face à la brutalité de l’épidémie due au bacille de Yersin. Quand la peste se répandait en véritable pandémie, ce sont des foules qui tentèrent de prendre la fuite n’empêchant pas le virus de migrer également, Des processions avaient aussi été organisées partout en Europe, pour invoquer le secours de Dieu. Mais notre monde a refoulé Dieu et s’emploie à imaginer que les distanciations et les barrières humaines suffiront à endiguer le mal.

Le monde est de ce fait secoué par une crise qui ressemble à l’expression d’une forme de terreur quasi mondiale propagée par une entité biologique qui ne choisit ni ses proies, ni ses victimes, qui n’a pas de visa et s’invite ou voyage incognito [nous sommes si nous sommes affectés le véhicule corporel, transportant le virus], invisible, pour frapper l’innocent comme le coupable, le riche et le pauvre, ne discrimine ni la couleur, ni l’orientation, pas même la religion de ses victimes, c’est l’humanité dans sa totalité qui est visée. L’appétit de ce virus semble insatiable et il met en péril tous les écosystèmes relationnels, sociaux, économiques. Ce virus est devenu le fléau de ce siècle. Il vient frapper la conscience humaine et nous interroge sur le modèle de société universaliste et consumériste, que nous avons bâti.

L’émotion (surtout pour soi) est en train de gagner aujourd’hui le globe dans son ensemble, notre monde. Avec l’endémie suscitée par ce germe dévastateur, ce que j’observe, est bien l’émergence d’une forme de repli sur soi associé aux mesures de confinement prises par les états : la fin des rassemblements, de toute forme de convivialité, l’évitement de tous les lieux de rendez-vous, l’isolement claquemuré de préférence. Pourtant toutes les mesures de prévention n’ont pas anéanti la fulgurance de la diffusion de ce virus, ce virus ne semble pas craindre les mesures d’endiguement et nous fait prendre conscience de notre finitude, de notre vulnérabilité que nous redécouvrons. Notre société a tellement refoulé la mort, la maladie que leurs spectres se sont finalement tapis, incrustés sur les paliers de nos maisons.

Dans ces contextes d’appréhension et même de terreur planétaire, une matinée, je suis allé chez le boulanger. Habituellement cette boulangerie fait le plein de clients et je remarquais que j’étais étrangement seul dans le magasin, absence de mondes, absence de contacts. J’ai fait rire l’aimable vendeuse, en lui proposant de payer le pain « sans contact ». Ce « sans contact », ce mode de paiement qui est finalement à l’image d’une société qui se dessine, évitons de nous toucher, de nous embrasser, de tendre la main, d’échanger un sourire des fois que ce sourire ne transpire le visage de cette calamité et qu’à mon tour je ne croise le virus assassin. Je me suis également rendu dans une école d’ingénieurs pour surveiller un examen le 13 mars 2020, trois jours avant le confinement décidé par les autorités du pays, et je fus frappé par le regard inquiet chez quelques élèves s’interrogeant sur leur avenir après que leur fussent annoncées les mesures de fermeture des frontières alors que certains devaient se rendre à l’étranger pour effectuer un stage devant valider leur futur diplôme d’ingénieur.

Pourtant il faut en convenir, prenons soin des uns et des autres et ne nous prêtons pas inutilement à cette folie de croire que l’on est protégé et insubmersible ; que l’on ne transmettra pas le virus autour de nous. Une proche travaillant dans un établissement a été la première à s’appliquer les consignes, saluer aimablement ses collègues, mais sans embrassades et serrages de mains. Quand elle fit ce choix, gentiment ses collègues ne se sont pas souciés de cette prévention et continuèrent leurs aimables pratiques. Un soir, un message d’alerte fut partagé par la direction de l’entreprise, un cas de coronavirus [suspecté puis démenti] a été signalé, une collègue en était atteinte, ce fut le vent de panique, le chacun pour soi, le repli, la stratégie de calfeutrage. Lorsque le virus était loin de chez soi, nous avons tendance parfois à en rire, à jouer aux braves, à nous moquer gentiment des autres, mais voilà, c’est arrivé à la porte de l’entreprise [démenti par la suite] de cette proche, qui fut l’une des rares employé(e)s, à retourner pourtant dans son entreprise, mais une entreprise quasi désertée. Le coronavirus est un agent antisocial, et sans doute cette épidémie à l’heure où ces lignes ont été écrites (le 16 mars 2020) va s’aggraver, n’épargnera aucune ville, aucune commune, aucun village, îlot, aucun quartier, aucune rue, aucun voisinage. Ce virus antisocial est aussi mondialiste [métaphore], il ne connait pas de frontières et même si le président Trump ferme les frontières US, barricade l’Amérique, il n’empêchera pas la propagation de cette peste nouvelle, car il faut bien que les Américains séjournant en Europe reviennent dans leurs pays. D’ailleurs la Californie, état américain a déclaré récemment l’État d’urgence, dans la région de Seattle, siège des géants de la technologie digitale qui dominent le marché mondial du numérique, plusieurs cas de coronavirus ont été signalés, multipliant les mesures de protection, encourageant les salariés à se terrer chez eux, à une forme de burrowing. J’entends ici là que le monde numérique va finalement sauver le monde en réinventant les conditions d’une vie sociale sécurisée, grâce à l’intelligence artificielle, au télétravail, aux mails, aux robots qui viendront nous apporter les colis, à Skype ou autres supports pour continuer le lien social avec nos aînés privés de relations vivantes susceptibles de les mettre en danger. Mais hélas, nous créons chez ces derniers de l’insécurité affective et un sentiment de repli, d’abandon qui pourrait les gagner du fait du délitement des interactions sociales. Ces aînés seront aussi les victimes directes ou collatérales de la pandémie.

Nous allons, avec la propagation du virus, entrer dans un monde d’hyperconnectivité accélérée, l’esclavagisme virtuel des temps modernes et sans doute les mesures de confinement vont amplifier et précipiter un mouvement d’inventions numériques [géolocalisation du virus : lieux à ne plus fréquenter, rues à éviter et qui sait voisins à éviter] et d’applicatifs à télécharger pour mieux nous divertir, nous tenir en laisse, tracer les mouvements des populations,  mais c’est un leurre, le numérique ne sauvera pas le monde, le numérique ne nous sauvera pas de cette pandémie. Je crains que d’autres mesures ne soient aussi prises afin de mieux gouverner et tracer les populations, de les traquer, de contrôler leurs ventes et leurs achats.

Pourtant dans ces contextes, nous devrions absolument lire les recommandations de ceux qui nous ont précédés au cours de notre histoire, Je m’en tiendrais ainsi  à la lettre de Luther qui lui-même a été confronté à la peste, il écrivait ces mots[1] pleins de sagesses qui peuvent nous éclairer sur la façon dont nous abordons les événements qui se passent dans les contextes d’une époque angoissée.

« Je demanderai à Dieu par miséricorde de nous protéger. Ensuite, je vais enfumer, pour aider à purifier l’air, donner des médicaments et les prendre. J’éviterai les lieux, et les personnes, où ma présence n’est pas nécessaire pour ne pas être contaminée et aussi infliger et affecter les autres, pour ne pas causer leur mort par suite de ma négligence. Si Dieu veut me prendre, il me trouvera sûrement et j’aurai fait ce qu’il attendait de moi, sans être responsable ni de ma propre mort ni de la mort des autres. Si mon voisin a besoin de moi, je n’éviterai ni lieu ni personne, mais j’irai librement comme indiqué ci-dessus. Voyez, c’est une telle foi qui craint Dieu parce qu’elle n’est ni impétueuse ni téméraire et ne tente pas Dieu. »

 Alors mes chers amis, c’est le moment de redoubler de compassion, d’amour pour vos nos prochains, ne craignons pas le virus, mais ce mal anti relationnel, ne craignons pas la rencontre avec l’autre [Sans le mettre en danger], mais notre isolement, le repli chez soi… Dieu nous appelle à sortir de nos murs, et d’ouvrir nos maisons pour accueillir le prochain, à prier pour les malades à tendre justement la main [le geste de la main est une métaphore, nous n’incitons pas les gens à braver les recommandations]. Ne nous laissons pas intimider par celui que l’on a coutume d’appeler le malin.  Aussi je lance cet appel à la prière pour notre pays, pour ses autorités, pour ses médecins, ses personnels soignants et pour la conscience de tous, de revenir à l’essentiel de la vie, l’amour du prochain. Malheur à nous si nous n’écoutons pas l’exhortation véritable qui nous invite à un changement de modèle de vie, à un changement complet de nos habitudes et notre souhait de rester dans notre salière. Soyons le sel et la lumière du monde, soyons l’espérance dans une ambiance profondément mortifère…

[1] Source: Œuvres de Luther Volume 43 p. 132 la lettre « Que l’on puisse fuir une peste mortelle » écrite au révérend Dr. John Hess.

Guerre et Paix : les nouveaux maîtres du Monde

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Auteur Eric LEMAITRE

Le XXe siècle a été le témoin de tragédies meurtrières. Témoins de ces désastres, les deux guerres mondiales qui ont agrégé ensemble des pertes humaines, avoisinant, 77 millions de morts, sans doute beaucoup plus. Ces fléaux apocalyptiques ont laissé une empreinte indélébile dans la mémoire de l’humanité y compris dans la suite des générations. Les commémorations entretiennent depuis la mémoire de ces fléaux dévastateurs. Les nations dominantes ont longtemps cru que l’arme atomique suffisait à paralyser définitivement les intentions bellicistes, mais pour combien de temps ? Comme pour effacer les ravages de leurs conquêtes ; ces mêmes nations se sont ensuite engouffrées dans une autre forme de colonisation du monde, celle des affaires, du business, du commerce. Un commerce pacifique, mais qui s’en prend aujourd’hui aux ressources de la Terre. Après s’en être pris à la chair de l’homme, le monde s’en prend désormais à la Terre comme pour achever ce cycle infernal commencé avec Caïn[1] le forgeron devenu meurtrier de son frère. Mais pour échapper à de nouveaux conflits sanglants et destructeurs, la technologie savante s’est inventé l’arme fatale capable d’éloigner d’éventuelles nations farouches tentées d’en découdre à nouveau.  Fort d’un arsenal atomique capable d’éliminer l’humanité, les états se sont investis par la suite sur d’autres champs de conquêtes, imaginant sans doute plus subtil de s’employer à posséder l’âme des hommes, plutôt que d’écraser les corps.

Ensuite de quoi, je suis persuadé que l’arme atomique est en soi dépassée ; cette arme destructrice qui en voulant imposer la terreur ou une simple menace ne constitue plus une arme stratégique suffisamment puissante et dissuasive. La machine soi-disant pensante est en réalité cette nouvelle arme à la fois dissuasive et offensive qui permettra demain de régner sur les peuples et avec ce monde hyperconnecté de contrôler y compris la folie humaine. Le but de ce système est bien in fine de soumettre les peuples, un but qui est en fin de compte commun avec le milieu belliqueux qui emploie la force guerrière pour imposer ou imprimer sa loi. S’il est vrai que la machine pensante n’a pas finalement l’aspect coercitif que revêt la force mécanique d’une division militaire, il n’en demeure pas moins que la finalité de l’IA sera la même ; discipliner les peuples puis les contraindre en manipulant les âmes. Nonobstant la stratégie pour atteindre ce but passera par le divertissement, les gens seront sommés de se distraire, mais cela ne leur sera pas imposé puisque c’est l’habitude addictive qui les conduira à la servitude.

La Silicon Valley de l’oncle Sam’s ou celle de « l’Empire du Milieu » ont ainsi un seul rêve, ce rêve n’est pas celui de conquérir des territoires, mais bien d’exercer leur emprise sur les consciences. L’enjeu est d’assujettir les comportements et d’habiter les âmes plutôt que d’envahir les espaces géographiques. Le nouvel affrontement qui se livre de cette façon au sein même de notre postmodernité relève davantage d’une conquête de la conscience de l’homme, plutôt que la mise au pas, des nations subissant le joug de l’oppresseur. Chers amis les nouveaux maîtres du monde sont bien les algorithmes qui orientent la vie des consommateurs qui n’ont pas eu besoin ni de la terreur ni des armes de guerre pour imposer leurs lois et asservir les peuples. La technologie des algorithmes est la nouvelle artillerie numérisée au service de l’ambition des Silicon Valley pour imposer son joug et son système digital afin de civiliser l’homme prédateur et assurer un règne de « volupté », de « paix » et de « sécurité ». Mais pour combien de temps ?

[1] Le mot hébreu : קין Qáyin signifie « javelot », mais aussi par métonymie « forgeron ». Ce qui nous rapproche ici au Mythe de Prométhée.

Jürgen Habermas ; La technique et la science comme « idéologie » ..

« La technique et la science comme idéologie » est un livre passionnant que nous vous recommandons … Le livre est écrit par l’un des plus grands sociologue de notre temps Jürgen Habermas… l’auteur voit dans la technique une forme de projet métaphysique échappant à l’homme, une créature autonome qui le dépossédera. A la suite de Jacques ELLUL, l’auteur pressent à moyen terme la fusion entre la technique et le cadre institutionnel de la société. Pour J.Habermas nous assistons à une forme d’industrialisation de la vie sociale « avec cette conséquence que les critères de l’activité instrumentale pénètrent aussi dans d’autres domaines de l’existence (urbanisation du mode de vie, technicisation des échanges et des communications »…De fait nous assistons à la lente planification d’une « rationalisation croissante de la société« .

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« La technique et la science comme idéologie » est un livre passionnant que nous vous recommandons … Le livre est écrit par l’un des plus grands sociologue de notre temps Jürgen Habermas… l’auteur voit dans la technique une forme de projet et de cheminement « métaphysique » (Terme utilisé par Heidegger) échappant peu à peu à l’homme, une créature autonome qui le dépossédera.  Un projet métaphysique appliqué non seulement au domaine industriel, mais aussi dans les services, la distribution et même dans les usages du divertissement, des loisirs et de toutes  les formes de consommation .

A la suite de Jacques ELLUL, qui analysait le système technicien comme un ensemble de mécanismes qui répondent à la recherche de l’efficacité dans toutes les sphères de la vie sociale et économique, l’auteur J.Habermas pressent à moyen terme la fusion entre la technique et le cadre institutionnel de la société. Pour J.Habermas nous assistons finalement  à une forme, d’industrialisation de la vie sociale du fait de la recherche même de la performance « avec cette conséquence que les critères de l’activité instrumentale pénètrent aussi dans d’autres domaines de l’existence (urbanisation du mode de vie, technicisation des échanges et des communications »…De fait nous assistons à la lente planification d’une « rationalisation croissante de la société« . L’industrialisation de la vie sociale s’accompagnera nécessairement d’une dépolitisation des populations afin comme l’écrit le philosophe, de prévenir toute contestation sociale, de « s’immuniser contre la remise en question de son idéologie ». Jürgen Habermas ajoute qu’ « a fortiori des interventions au niveau de la transmission génétique des informations pourraient permettre demain un contrôle encore plus profond des comportements, alors les anciennes  zones de conscience ne pourraient se trouver  qu’entièrement asséchées » .  Il s’en suivrait une auto régulation de l’être humain ou plutôt de l’homme machinisé soumis aux normes d’une société rationalisant nos systèmes de pensées et contrôlant les actes qui en découlent.

La vision de J.Habermas n’est-elle pas confirmée par la recherche de l’efficience puis par la dimension normative qui s’est imposée, n’est-elle pas entérinée par le poids de la réglementation. La société déjà dominée voire engluée par la complexité et la rationalisation scientifique est sur le point ainsi de basculer vers la singularité  (le point hypothétique de l’évolution technologique) et finalement, le despotisme éclairé de l’intelligence technique régulé par les algorithmes. Toutes les sphères touchant le comportement s’en remettront demain à la mathématisation de la vie sociale…Nous glissons ainsi vers un nouveau modèle politique qui prend la forme d’une technocratie, où la machine numérique colonisera l’ensemble des activités humaines, puis supplantera bel et bien l’homme.

Ainsi la technique exclura l’interférence de l’humain dans les processus de décision, ce qui est déjà la cas dans les salles de marchés où les algorithmes ont fait main basse dans les processus de transactions à haute fréquence qui caractérise le monde boursier. Le monde de la distribution via la multiplication des transactions numériques n’est pas en reste, organisant ses réseaux pour tracer, influencer, orienter les choix des consommateurs. Il semble dès lors important en consultant l’oeuvre réflexive de J.Habermas de prendre la mesure de ce changement de paradigme concernant l’accélération des changements technologiques qui envahissent l’environnement humain.

Petite précision au passage le livre La technique et la science comme « idéologie » a été écrit en 1990. Là encore une anticipation quasi prémonitoire qui devrait nous conduite à réfléchir.. :

Aussi un conseil, cet été lisez puis pensez et enfin transmettez ….

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/La-Technique-et-la-science-comme-ideologie

La ville digitalisée, la tentation de Babel

Dans les dix prochaines années, la ville fera l’objet certainement d’une reconversion révolutionnaire de sa conception à son organisation, avec le devoir de gérer de nouvelles contraintes, de nouvelles tensions sociales qui pourraient émerger. La ville devient en effet complexe, et cette complexité tient à l’humain et à l’évolution de leurs comportements au sein de la ville du fait même de l’évolution des technologies employées et des modifications tenant à des comportements plus isolés, marqués par la dimension de l’ego, la société du « pour moi ».  Pour répondre aux besoins, à ces besoins humains, la cité urbaine évolue vers davantage de technicité et de réponses servicielles qui seront dématérialisées et numériques, satisfaisant à ces nouvelles attentes hédonistes et consuméristes. La nécessité s’est alors imposée de savoir anticiper les besoins, de savoir gérer, de savoir organiser la structure sociale, de réguler l’attractivité des réponses à apporter à l’ensemble des attentes issues des activités humaines. Avec l’émergence des nouveaux outils numériques, de l’intelligence artificielle, de la multiplication des connectivités dans la ville, les urbanistes réfléchissent à de nouvelles méthodes de réponses aux besoins et de contrôle de la vie humaine, de régulation des activités, comme celles liées aux déplacements, aux flux à gérer au sein de la ville. Les GAFAM sont également tentés de s’emparer du sujet et de contribuer à optimiser la gestion des villes, en exploitant leurs innovations ou la découverte de nouveaux outils qui permettront une meilleure gestion. 

Auteur Eric LEMAITRE 

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La ville est à la fois un milieu, un écosystème à la fois physique et humain qui interagit, concentrant des besoins, des activités propres mais aussi subissant les aléas des contingences de la vie sociale et des informations émanant de la vie politique influençant sa gestion. La ville est l’exemple même finalement d’une sorte « d’organisme biologique » qu’il faut pouvoir réguler par un ensemble de normes, de directives qui conduisent à une forme d’harmonisation de la vie humaine au sein de la cité. La ville est loin d’être une structure figée, épargnée par les mutations, la ville poursuit son évolution à l’aune des mutations sociologiques et culturelles, des développements technologiques, des nouvelles contingences urbaines, des nouvelles contraintes en raison de ces environnements multiformes et complexes associés à des événements prévisibles ou non de pollutions urbaines, de transformations économiques comme écologiques, de changements de nature sociologique associés à des comportements individualistes, d’éclatements et d’atomisation de la famille.

Dans les dix prochaines années, la ville fera l’objet certainement d’une reconversion révolutionnaire de sa conception à son organisation, avec le devoir de gérer de nouvelles contraintes, de nouvelles tensions sociales qui pourraient émerger. La ville devient en effet complexe, et cette complexité tient à l’humain et à l’évolution de leurs comportements au sein de la ville du fait même de l’évolution des technologies employées et des modifications tenant à des comportements plus isolés, marqués par la dimension de l’ego, la société du « pour moi ».  Pour répondre aux besoins, à ces besoins humains, la cité urbaine évolue vers davantage de technicité et de réponses servicielles qui seront dématérialisées et numériques, satisfaisant à ces nouvelles attentes hédonistes et consuméristes. La nécessité s’est alors imposée de savoir anticiper les besoins, de savoir gérer, de savoir organiser la structure sociale, de réguler l’attractivité des réponses à apporter à l’ensemble des attentes issues des activités humaines. Avec l’émergence des nouveaux outils numériques, de l’intelligence artificielle, de la multiplication des connectivités dans la ville, les urbanistes réfléchissent à de nouvelles méthodes de réponses aux besoins et de contrôle de la vie humaine, de régulation des activités, comme celles liées aux déplacements, aux flux à gérer au sein de la ville. Les GAFAM sont également tentés de s’emparer du sujet et de contribuer à optimiser la gestion des villes, en exploitant leurs innovations ou la découverte de nouveaux outils qui permettront une meilleure gestion.

Ces GAFAM ne dissimulent plus leur intention de s’approprier la part significative de la valeur économique liée à la « fabrique » et au fonctionnement de la vie urbaine. La cybernétique pourrait bien devenir le terrain de jeu de la Silicon Valley, un nouveau gisement financier pour promettre de nouveaux applicatifs facilitant la régulation comme l’automatisation au sein de la ville. L’enjeu de ces nouveaux applicatifs est d’assister les techniciens de la ville pour mieux les aider à gérer demain les interactions complexes touchant tous les stades de l’organisation embrassant à la fois l’écologie, la vie sociale, les comportements sociaux. Puisque nous sommes soumis selon le neurobiologiste Henri Laborit également spécialiste de cybernétique, à des déterminismes biologiques inconscients, nous ne sommes plus selon l’auteur de « l’homme et la ville » que des amas de molécules chimiques susceptibles d’interagir aujourd’hui et demain avec la machine.  La pensée du neurobiologiste est finalement une vision matérialiste de l’être humain mais qu’il s’efforce pourtant de rendre attentif à de pareilles évolutions qui attenteraient selon lui à une écologie urbaine et humaine.  Le danger pour l’homme pourrait être de fait d’être conditionné par des systèmes rétroagissant avec ses comportements et susceptibles de l’orienter de manière plus optimisée sans égard pour son libre arbitre et ses choix motivés ou consentis.  Ainsi pour illustrer la pensée de Henri Laborit nous sommes devenus dépendant d’objets connectés qui nous promettent de ne plus être sous la tutelle d’un monde aléatoire, incertain devenu le fantasme d’une société qui entend maitriser et contrôler, surveiller et orienter. La ville demain numérisée, digitalisée ira davantage vers de rationalité et conditionnera les comportements humains persuadé qu’il sera aisé de rétroagir et de produire les effets souhaités avec nos amas de molécules chimiques qui forment nos cerveaux dociles.  C’est le monde cybernétique qui se dessine qui visera à instaurer des relations sociales ne mettant pas en péril les équilibres sociaux de la cité.    

Ce monde cybernétique associée à ces dispositifs d’intelligence artificielle et ses applicatifs numériques font déjà et subrepticement leur entrée dans la ville. Ainsi la « mise sous tutelle de la ville par le monde numérique est sur le point de s’accomplir, c’est le rêve de l’autonomisation de la ville régulée, régulée intelligemment dépendant d’une méthode de calculs sophistiqués, orientée vers la compréhension et la maîtrise des écosystèmes complexes qui émanent des problèmes écologiques, sanitaires, sociologiques issues des grandes cités urbaines. La projection de la belle machine, qui résoudra tous ses problèmes grâce à la technologie, est également le rêve d’une humanité se confiant dans le pouvoir de la technique apte à résoudre toutes les formes de tensions, d’insécurités et menaces sociales mais également tous les aspects qui pourraient toucher de manière générale à la santé publique, la ville est aussi un univers polluant et il sera nécessaire de gérer toutes les contingences perturbantes résultant des activités associées à la vie humaine. Dans le monde du 28 décembre 1948[1], écrit le mathématicien Norbert Wiener, « le Père Durbale dominicain a écrit un compte rendu fort pénétrant de mon livre la cybernétique. Je citerai l’une de des suggestions qui dépassant les limites actuelles de la machine à jouer aux échecs, envisage les conséquences de son perfectionnement futur… » … « Une des perspectives les plus fascinantes ainsi ouvertes est celle de la conduit rationnelle des processus humains, de ceux en particulier qui intéressent les collectivités et semblent présenter quelque régularité statistique, tels les phénomènes économiques ou les évolutions de l’opinion. Ne pourrait-on pas imaginer une machine à collecter tel ou tel type d’informations, les informations sur la production et le marché par exemple, puis à déterminer en fonction de la psychologie moyenne des hommes et des mesures qu’il est possible de de prendre à un instant déterminé, quelles seront les évolutions les plus probables de la situation ? Ne pourrait-on même pas concevoir un appareillage d’Etat couvrant tout le système des décisions politiques, soit dans un régime de pluralités d’Etats se distribuant la terre, soit dans le régime apparemment beaucoup plus simple d’un gouvernement unique de la planète ? Rien n’empêche aujourd’hui d’y penser. Nous pouvons rêver à un temps où la machine à gouverner, viendrait suppléer -pour le bien ou pour le mal qui sait ? »  

La vision cybernétique formulée par le dominicain encouragerait une approche globale et intriquée, dynamique et relationnelle de la vie urbaine dans toutes les dimensions de la vie sociale, sans occulter les aspects, économiques et sanitaires. La tentation sera alors grande de se confier au pouvoir de la science cybernétique couplée ou conjuguée à celle des pouvoirs que lui donnerait les calculs d’une intelligence artificielle qui embrasserait l’ensemble des situations |un appareillage d’Etat couvrant tout le système des décisions politiques] auxquelles s’expose la cité gérée jusqu’alors par des hommes.

L’entité urbaine est en effet de plus en plus confrontée à des problèmes que lui posent l’hétérogénéité de la démographie sur un aspect sociologique et culturel, l’urbanisation galopante, à des problèmes croissants de pollution, de criminalité, de cohésion sociale. La ville de demain évoluant en complexité, va dès lors devoir repenser en profondeur et administrer les périls du futur en raison des enjeux environnementaux, des contraintes énergétiques, des problèmes de sécurité, de vie culturelle et d’écologie urbaine.  Nous évoquions précédemment les technologies qui caractérisent aujourd’hui les téléphones portables, la technologie embarquée dans ces « smart phone » autorise de plus en plus la géolocalisation de nos déplacements, or dès demain ce sont les connexions citoyens et ville qui vont s’intriquer, s’accentuer, s’amplifier. C’est bel et bien toute une architecture quasi organique qui se dessine intriquant demain les usagers et le système numérisé de la ville, unifiant connectant, reliant toutes les composantes de la ville, associant habitants et habitat au risque de piétiner l’écologie, en prétendant artificiellement la défendre via ses artefacts promouvant de soi-disant énergies durables.

Ainsi si d’ores et déjà nous pouvons organiser nos sorties selon le taux de pollution dans la ville, programmer nos sorties selon les manifestations organisées, ou rester calfeutré dans nos quatre murs face à un grave dysfonctionnement qui perturberait la vie sociale, inévitablement nous entrons dans cette ère du tout numérique vers une société de type big brother.

En effet cette belle machine urbaine, qui est de nature à résoudra tous les problèmes grâce à la diffusion de bornes publiques, d’applicatifs innovants assurant les services toujours plus performants, la vie harmonieuse au sein de la ville,  s’achemine cependant vers une ville sous contrôle, une ville sous l’emprise des capteurs numériques qui demain nous placeront tous sous surveillance, pilotés tels des automates pour réguler nos allées et venues, nos sorties, nos déplacements, accordant les autorisations nécessaires pour emprunter tel ou tel circuit dans la ville, pour y effectuer ou non nos achats. Or vous le savez ces connexions numériques ville et citoyens doivent être bien regardées demain comme une menace potentielle pour nos libertés si les curseurs jalonnant leurs usages n’ont pas été mis en place.

La mixité des données, des smart phone et smart city représentent bien et inévitablement un vrai risque en termes de liberté. Même si l’utilisation des données personnelles est devenue très réglementée, il sera de plus en plus difficile, au vu de l’explosion du volume de données et des applications dans le Cloud, de garantir l’intégrité des données personnelles dans ces entrepôts virtuels qui gèrent l’ensemble des data issues de notre vie sociale, de nos usages et pratiques liées aux réseaux sociaux et à toutes les empreintes bancaires, marchandes que nous laissons tels des petits poucets dans ce quotidien socialement contrôlé.

Le cheminement d’une ville dévolue aux technologies de supervision est manifestement la résultante d’une pensée vide qui n’entend plus faire confiance à la dimension relationnelle, à l’intelligences des hommes qui échangent des points de vue contradictoires souvent irrationnels mais l’intelligence fondée sur l’écoute est celle de cette capacité à argumenter, à expliquer mais aussi à prendre note des particularismes qui peuvent agir comme autant de plus-values si l’on considère que l’intelligence est aussi collective et qu’il faut savoir décloisonner afin que l’expert de la ville ne soit pas le seul sachant se réfugiant sur une dimension purement rationnelle ou technique.  Dans un contexte analogue, Cyrille Harpet sur le blog cairn.info abordant l’œuvre de Henri Laborit évoque « l’homme imaginant, c’est-à-dire d’un homme pour qui l’imaginaire constitue une capacité à explorer et développer, en liant des niveaux d’organisation jusque-là tenus pour dissociés et sans interactions. Son propos et sa méthodologie permettent d’inscrire l’évolution urbaine dans une vision biopolitique où l’homme devient autant effecteur d’un système organisé que pris dans des régulations complexes. C’est quasiment vers une « écologie de l’esprit ». Or il nous semble que l’imaginaire n’appartient pas à la capacité de la machine de l’explorer, et cette orientation de l’intelligence humaine plutôt qu’artificielle, doit toujours sous tendre la gestion de la ville plutôt que de la confier à un pilotage déshumanisé dont la seule optique reposera toujours sur le contrôle, la surveillance, la totalisation pour réguler les rapports humains, or l’immiscion , l’intrusion de la machine dans la gestion des rapports serait une porte ouverte à la dimension liberticide de la machine contre l’homme.

[1] Extrait de la citation page 204-205 Cybernétique et société l’usage humain des êtres humains de Norbert Wiener. Editions Science

La tentation cybernétique

La cybernétique qui a pris ses racines au cours de la seconde guerre mondiale grâce aux travaux du Mathématicien  Norbert Wiener est la première science physique ayant pour objet l’organisation sociale. Le type de société qui émerge aujourd’hui dans les pays industrialisés découle directement des applications de la cybernétique : processus de robotisation de la production, interconnexions via les réseaux Internet, les réseaux boursiers, les réseaux financiers, les nouvelles méthodes de management et d’organisation de l’entreprise, réseaux de communication et réseaux informatiques, nouveaux systèmes d’armes intelligentes. La cybernétique est appelée à prendre une nouvelle ampleur en raison des effets conjugués entre les sciences cognitives de l’information et l’intelligence artificielle. C’est une nouvelle arme qui s’étale sous nos yeux, qui me semble avoir une dimension semblable au déploiement de l’arme atomique. La nation qui maitrisera la science cybernétique assujettira les peuples en raison de cette nouvelle capacité massive d’engranger les informations, les datas puis de mathématiser l’ensemble de la société pour mieux la superviser, c’est l’émergence de la cité rationnelle, la cité de Babel.

Auteur Eric LEMAITRE

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Toute notre humanité est aujourd’hui bousculée par le phénomène technique, le phénomène technicien largement décrit et commenté par le sociologue et théologien Jacques Ellul, est en passe de dominer l’humain mais le plus inquiétant est à venir, celui de ces machines capables non seulement de remplir les tâches exercées par des êtres humains, mais au-delà de ces tâches d’avoir cette fonction supplémentaire de remplacer l’homme, puis dans un proche avenir de contrôler toutes les sphères de la vie humaine du fait même des interconnexions et des usages internet. Cette fonction technique sera non seulement de réguler l’activité sociale mais également d’avoir ce pouvoir intrusif de pister socialement l’être humain, d’agir sur les comportements sociaux déviants comme c’est déjà le cas en Chine. La Chine qui préfigure en effet le mieux les conséquences d’un développement de la technique au service d’un pouvoir totalitaire, étend le totalitarisme numérique en intriquant des dispositifs de reconnaissance faciale et d’Intelligence Artificielle[1]. C’est cette totalisation du monde embrassant l’ensemble de ses citoyens dans l’optique de les superviser qui est l’enjeu d’une société ultra connectée. C’est l’implication de la machine dans la vie sociale dont les capacités augmentées, constitue aujourd’hui le point d’alerte et qui devient en quelque sorte le nouveau gouvernail de notre monde qu’exprime le terme grec « kubernêtikê » signifiant à la fois le gouvernail ou le gouvernement. Le mathématicien Norbert Wiener pourtant le « père » de la cybernétique une science qui étudie les mécanismes de régulation et d’interaction dans les machines et les êtres vivants, esquissait comme une forme d’avertissement dès ses premiers essais écrits dans les années cinquante la nécessité de s’inquiéter des potentiels de développements de la cybernétique, qu’il considérait comme une arme capable de se retourner contre une nation qui aurait utilisé cette arme pour gouverner, ce qui lui a valu d’être surveillé en pleine période de maccarthysme[2].

Le monde cybernétique[3] qui exprime l’idée d’une totalisation et la volonté de contrôler l’ensemble de l’activité humaine, n’est pourtant pas en soi une idée nouvelle. Le terme cybernétique est un mot grec emprunté au Philosophe Platon qui l’employait pour indiquer le pilotage d’un navire. Platon avait recours à ce terme pour évoquer, « l’art véritable de gouverner, l’art efficace pour agir ». L’art de gouverner est l’obsession de l’humanité, et son histoire est traversée depuis des millénaires par les tentatives multiples d’exercer l’emprise efficace. L’empire romain qui avait une vaste étendue fut marquée par une organisation incroyable qui s’étendait sur l’ensemble et une grande partie des deux continents englobant un territoire allant géographiquement du Maroc jusqu’à la Mésopotamie, et de l’Angleterre jusqu’à l’Égypte, créant ainsi l’une des plus vastes entités politiques de l’Histoire, qui influença profondément le bassin méditerranéen.  L’organisation de l’empire avait été marquée par l’empreinte technique de Rome, son système politique et administratif, ses réseaux routiers, cette capacité militaire comme communicante de maitriser les peuples des nations conquises par l’empire. Toutefois au sein de cet immense empire Romain, c’est bien l’homme qui avait la main sur l’empire, or avec le rêve formulé par le mathématicien Norbert Wiener, ce n’est plus l’humain qui exerce son contrôle sur la matière ou la domine comme ce fut la mission d’Adam dans le livre de la Genèse[4] « remplissez la terre et soumettez-la », mais c’est bien la création de l’homme qui est bien sur le point de le dominer. Fasciné par ses objets, l’homme caresse le rêve démiurgique de créer son équivalent, comme Dieu le fit avec Adam « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre ». L’homme crée ainsi son équivalent, lui conférant des capacités de calculs et une puissance cognitive qu’il ne peut égaler, cette puissance de calculs pourrait être ingéré par une machine cybernétique capable de dominer, de réguler, d’anticiper, d’ajuster en fonction des paramètres de données « digérées » puis de contrôler l’ensemble des activités humaines comme la Chine est capable à ce jour de créer un véritable système de surveillance avancée et personnalisée de tous ses citoyens en relation avec les données emmagasinées.

La cybernétique qui a pris ses racines au cours de la seconde guerre mondiale grâce aux travaux du Mathématicien  Norbert Wiener est la première science physique ayant pour objet l’organisation sociale. Le type de société qui émerge aujourd’hui dans les pays industrialisés découle directement des applications de la cybernétique : processus de robotisation de la production, interconnexions via les réseaux Internet, les réseaux boursiers, les réseaux financiers, les nouvelles méthodes de management et d’organisation de l’entreprise, réseaux de communication et réseaux informatiques, nouveaux systèmes d’armes intelligentes. La cybernétique est appelée à prendre une nouvelle ampleur en raison des effets conjugués entre les sciences cognitives de l’information et l’intelligence artificielle. C’est une nouvelle arme qui s’étale sous nos yeux, qui me semble avoir une dimension semblable au déploiement de l’arme atomique. La nation qui maitrisera la science cybernétique assujettira les peuples en raison de cette nouvelle capacité massive d’engranger les informations, les datas puis de mathématiser l’ensemble de la société pour mieux la superviser, c’est l’émergence de la cité rationnelle, la cité de Babel.

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice pourrait s’achever dans un système imaginé par le mathématicien Norbert Wiener, la cybernétique et dont la reine mère serait le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le « printemps de l’humanité » enfin son âge d’or.

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs, résulte de toute cette complexité qu’il conviendra en effet de gérer, d’arbitrer, d’orienter, de réguler. Cette complexité ne pourra être gérée que par l’entremise d’un « homme artificiel » plutôt d’une « intelligence artificielle », laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant la totalité des rapports sociaux.

Nous brossons là, le portrait de la « singularité technique[5] », celle d’un monde qui aura basculé entre les mains de la puissance technique, la puissance technique qui se verra déléguer bien entendu notre incapacité de gérer nos relations conflictuelles. Le léviathan technologique n’a-t-il pas le meilleur profil pour réguler le tempérament humain, et puisque aucun humain n’est franchement à sa hauteur, il prendra alors le relais, l’humanité se « machinisera » docilement, cela pourra se construire du fait d’un vide concernant la vie intérieure qui forge ce que l’on appelle la conscience, et « c’est dans ce vide que s’inscrit le mal »[6] comme le souligne la philosophe Hannah Arendt penseuse du totalitarisme et militante anti nazie. Le léviathan technologique et ses instruments de navigation préviendront et anticiperont les risques, établiront ou imposeront sous forme d’injonctions, l’itinéraire que nous devrons emprunter afin de ne pas déroger aux règles qui présideront l’harmonie établie, de ne pas enfreindre les principes normatifs qui guideront la vie quotidienne, la vie des citoyens seront ainsi assujettis au pouvoir de la « machine mathématisée ».  La mathématisation de la société, est une expression que j’avais déjà utilisé dans le premier essai « la déconstruction de l’homme » pour évoquer ce monde qui se métamorphose en formules algorithmiques.  Ces formules qui exprimeront dans la matrice cybernétique les liaisons causales générales, et les lois garantissant l’harmonie, celles qui préviendront les dérives et les conflits.

[1] https://www.scmp.com/business/companies/article/2135713/increasing-use-artificial-intelligence-stoking-privacy-concerns

[2] Période en pleine guerre froide 1953-1954 où l’on traqua de présumés agents américains travaillant pour l’état soviétique menant à des investigations et des répressions virulentes contre ces supposés agents.

[3] Le mathématicien Norbert Wiener va concevoir dès 1947 ainsi que dans l’ouvrage du même nom paru en 1948, la cybernétique comme une science qui étudie exclusivement les communications et leurs régulations dans les systèmes naturels et artificiels.  La cybernétique prend ses racines dans les développements techniques de la seconde guerre mondiale et de la nécessité de développer des dispositifs plus performants pour orienter plus efficacement les tirs des canons en fonction du tracé des trajectoires des avions visés.

[4] Livre de la Genèse 1 : 28

[5] Source Wikipédia : La singularité technologique (ou simplement la singularité) est l’hypothèse selon laquelle l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine

[6] Hannah Arendt : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal »

Le Léviathan cybernétique

Nous avons dans les textes déjà publiés sur notre site, cette nouvelle métaphysique qui se dessine à l’aune d’un monde qui entend se réduire à une forme de mécanique privée d’âme, la mécanisation du monde s’est installée dans l’esprit de notre humanité et avec la mécanisation a surgi, cette volonté de mathématiser la nature, d’artificialiser la vie. Pour reprendre les mots[1] du sociologue Edgar Morin cité par le philosophe Bertrand Vergely, nous entrons dans la formation d’un monde devenue une méga structure, « méga machine anthropo sociale […] inséparable d’un appareil d’état computeur, ordonnateur, décisionnel ». Cette méga-machine sociale prend de nos jours une ampleur inouïe du fait des avancées prodigieuses de cette science des algorithmes fondée sur le calcul d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre une infinité de problèmes et affectant toutes les sphères de la vie sociale comme celle qui touche à tous les domaines de l’organisation. Pour le sociologue Edgar Morin le concept de machine qui est réplicable à tous les êtres dotés d’une organisation active, l’est également pour toutes les structures et modèles fondés sur ce principe d’organisation. « Je veux maintenant montrer que notre première notion de machine, conçue comme être physique praxique/transformateur/producteur a valeur universelle, c’est-à-dire s’applique à toutes les organisations actives connues… [2]».

 

Auteur Eric LEMAITRE

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Nous avons dans les textes déjà publiés sur notre site, décrit largement cette nouvelle métaphysique qui se dessine à l’aune d’un monde qui entend se réduire à une forme de mécanique privée d’âme, la mécanisation du monde s’est installée dans l’esprit de notre humanité et avec la mécanisation a surgi, cette volonté de mathématiser la nature, d’artificialiser la vie. Pour reprendre les mots[1] du sociologue Edgar Morin cité par le philosophe Bertrand Vergely, nous entrons dans la formation d’un monde devenue une méga structure, « méga machine anthropo sociale […] inséparable d’un appareil d’état computeur, ordonnateur, décisionnel ». Cette méga-machine sociale prend de nos jours une ampleur inouïe du fait des avancées prodigieuses de cette science des algorithmes fondée sur le calcul d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre une infinité de problèmes et affectant toutes les sphères de la vie sociale comme celle qui touche à tous les domaines de l’organisation. Pour le sociologue Edgar Morin le concept de machine qui est réplicable à tous les êtres dotés d’une organisation active, l’est également pour toutes les structures et modèles fondés sur ce principe d’organisation. « Je veux maintenant montrer que notre première notion de machine, conçue comme être physique praxique/transformateur/producteur a valeur universelle, c’est-à-dire s’applique à toutes les organisations actives connues… [2]».

Autrement dit le pilotage, la gouvernance, l’organisation de la vie politique, sociale pourrait bien passer des mains d’une institution humaine, à celle d’une méga-machine.  Selon une conception purement immanente et matérialiste, le monde est intégralement constitué de systèmes, vivants ou non-vivants, imbriqués et en interaction, il ne serait pas ainsi inenvisageable de le gérer via un méga système contrôlant toutes les activités biologiques ou non. Dans ces contextes, la formule de Saint-Simon qui lui est attribuée sans certitude : « remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses » montre en effet une forme de cheminement tenant à l’évolution des modèles d’organisations. Des modèles d’organisation qui pourraient bien demain ou à très court terme, se dispenser de l’intelligence de l’homme du fait du pouvoir absorbant de la norme. La norme consommée par la machine, ne rendant plus si indispensable la gouvernance dépendant des hommes, ce pouvoir-là passant entre les mains d’une méga machine artificielle bardée de logiques informationnelles et prenant les décisions conformes à cette logique.

Ainsi la conception technocratique qui adule le pouvoir des sciences fondées sur les algorithmes pourrait bien basculer entre les « mains » d’une méga machine sociale et qui sait si elle ne sera pas capable d’avoir sa propre autonomie, car l’homme aura eu « la paresse » pour reprendre la formule d’Emmanuel Kant, de lui déléguer trouvant là plus de confort, lui évitant les conflits d’un pouvoir toujours incertain. Avec la cybernétique, la gouvernance humaine va ainsi se doter d’une forme de « directrice de conscience » d’outils qui lui permettront de dépasser la subjectivité comme l’irrationnalité humaine au profit d’une conception purement structurante, efficiente, rationnelle et informationnelle de l’existence.

N’est-ce pas là l’émergence d’une forme de Léviathan, tel que le philosophe Hobbes l’imaginait, un homme artificiel. Ce n’est plus en effet la transcendance qui inspire, oriente la vie humaine, les lois divines qui lui sont données mais ce sont les règles immanentes, celles d’une méga-machine sociale dépendante de l’efficience technique, de la puissance des algorithmes qui orienteront demain les activités humaines dépendant ainsi du pouvoir des machines et de leurs injonctions.

L’intelligence artificielle est finalement l’arme d’un monde cybernétique qui est appelée à imposer sa loi, et imposer la conduite dans l’ensemble de la vie sociale. Nous prenons conscience d’un changement de paradigme concernant la technologie, celle-ci devenant plus intrusive, interagissant de plus en plus avec l’humain, nous sommes confrontés à une technologie servicielle certes mais qui revêt de plus en plus un « pouvoir injonctif » entraînant le déracinement progressif des sacro saintes valeurs et   principes qui ont fondé les bases de la civilisation humaine, partant de l’intelligence de l’homme , de notre libre arbitre, de la conscience qui exerce bien ou mal son action, l’humain était alors aux commandes de la civilisation mais ses échecs répétés lui font penser que la régulation de l’activité humaine doit dépendre désormais d’une supra intelligence mécanisée pour organiser la vie. Nous assistons là à la mutation et à l’évolution du pouvoir, une évolution qui résulte des échecs politiques, religieux et sociaux d’une humanité incapable de s’être jusque là autogéré. Il fallait réparer cette condition d’une civilisation qui porte en elle les stigmates de ses blessures, meurtrissures infligées par des conflits permanents, les frustrations qui émanent depuis le crime de Caïn ne supportant pas que son offrande ne trouva pas la reconnaissance de son créateur. L’évolution de l’histoire fut marquée non par la dialectique du maître et de l’esclave, de la lutte des classes mais l’histoire est marquée essentiellement par la rivalité des idéologies persuadées qu’elles portent en elles-mêmes les solutions pour résoudre, régler les affaires humaines. Or les échecs répétés ont fini par conduire l’homme à se confier dans l’espérance que sa propre machine « conçue comme être physique » artificiel qui réparera l’infamie de ses idéologies finalement inefficaces souvent mortifères et parfois semant la terreur, les conflits répétés. L’homme se mettant en quête d’une nouvelle gouvernance, ne croyant plus à l’intermédiation des assemblée humaines, a fini par se confier dans la machine et ses nouvelles chapelles techniques pour gérer, organiser, structurer sa vie sociale et surtout le divertir afin que les hommes ne prennent plus la peine de penser, de songer à eux même. La machine et l’ensemble de ses jouets s’emploieront à le divertir, l’homme iconoclaste adorera ses statuettes non plus muettes mais interactives et injonctives. L’homme se pliera aux règles de ces lois immanentes lui garantissant de façon factice, paix, sécurité et harmonie en échange de lui confier son âme docile.

Un nouveau léviathan se lèvera donc et nous sommes ici loin d’une quelconque lubie, ce léviathan est une forme d’anti humanisme qui porte en son sein la haine de l’humanité, puisque cette humanité doit lui être finalement corvéable, assujettie. La haine de l’homme s’exprime à travers la dimension injonctive, le rendre sujet d’un modèle mécanique sans consentement, sans le libre arbitre de sa conscience.  Ce modèle a été finalement rendu possible car l’homme a fini par nier l’existence d’une transcendance, a évacué l’idée de toute incarnation d’une vie intérieure, a fini par abdiquer avec sa conscience en la livrant au pouvoir de la machine qu’il a fini par adorer, contemplant les prodiges de sa création « pensante », épaté par l’artifice de ses raisonnements, oubliant même qu’il en a programmé le fonctionnement, les modalités de calculs. Nous entrons bel et bien dans l’univers de la cybernétique qui modélisera les échanges humains qui harmonisera les conduites et les affaires humaines. Or nous pourrions penser que tout ceci relève d’un registre délirant et insensé, qu’une telle chose ne saurait finalement advenir, pourtant nous arrivons à grands pas dans cet environnement et sans que nous en ayons pris conscience tout indique, que nous prenons le chemin de ce modèle social qui subrepticement colonise la vie de nos organisations, de nos entreprises, de nos villes. Vous pensez sans doute que nous agitions là un épouvantail à moineaux ou à corbeaux mais pourtant, le dispositif d’intelligence artificielle qui émerveille les humains, est bel et bien entrain de nous domestiquer. Il est faramineux de constater autour de nous, l’usage et l’emploi de ces objets sans corps qui nous renseignent et poliment nous informent, jusqu’au jour où nous recevrons leur injonction, « ferme tes lumières ! fais ta promenade avec ton chien, regard ce soir cette émission ! »

[1] Citation extraite pages 448-449 du livre du Philosophe Bertrand Vergely Transhumanisme la grande Illusion Editions le Passeur.

[2] Extrait de la citation de l’essai : Penser avec Edgard Morin Robert fortin Presse de l’Université Laval, Québec Collection Savoir penser 2008. https://docplayer.fr/52009736-Penser-avec-edgar-morin.html

Le nouveau monde

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice est la cybernétique et dont la reine mère est le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, et régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le printemps de l’humanité.

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs résulte de toute cette complexité et il conviendra en effet de la gérer, d’arbitrer, d’orienter, de la réguler, cela ne pourra être possible que par l’entremise d’un homme artificiel plutôt d’une intelligence artificielle, laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant les rapports sociaux.

Auteur Eric LEMAITRE

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Pour introduire ce nouveau texte, permettez-moi de citer Pascal Ruffenache auteur du roman NEVERSAY, cette citation est extraite de son livre publié en 2018 et illustrera le cœur même de notre sujet dans la mouvance de la toute-puissance des algorithmes informatiques, de l’omnipotence et de la suprématie numérique qui sont sur le point d’envahir l’ensemble de nos écosystèmes, toute la dimension de l’écologie intégrale l’homme et son milieu. Pour illustrer cet avant-propos je vous invite à vous laisser interpeller par le texte de l’écrivain Pascal Ruffenache qui écrit un roman intitulé Never Say dans les contextes de l’affaire Snowden ancien agent de la CIA et de la NSA qui révéla à l’opinion publique la surveillance quasi mondialisée de millions de citoyens qui consultent Internet. C’est à la suite de ce scandale planétaire, de surveillance généralisée que Pascal Ruffenache écrivit ce roman.

De ce livre « Never Say » nous avons extrait ce texte le plus symptomatique du roman qui nous semble le mieux introduire la réflexion que nous engageons autour de la société transhumaniste qui est à venir : « De l’homme transparent à l’homme tout puissant Gus (Gus Hant) inquiétant directeur d’une agence de surveillance généralisée), avait presque naturellement glissé vers les recherches menées par RAY Kurzweil, le pape du transhumanisme. Vie éternelle, fin des maladies, oubli du passé, brûlé par la lumière incandescente d’un présent continu. Kurzweil promettait de construire Babel, une cité sans souffrance, sans fragilité et sans mémoire. L’immortalité était son étendard. Une immortalité dégagée de l’histoire, sans récit. Et la promesse de corps trafiqués à l’infini pour accéder à l’éternelle jeunesse des Dieux ».

Le propos de Pascal Ruffenache évoque les deux dimensions de ce livre « de l’homme déchu à l’homme Deus ». La première de ces dimensions est celle de la toute-puissance de l’homme, la toute-puissance rêvée par la pensée transhumaniste qui traverse le nouveau siècle « inquiétant » dans lequel nous sommes aujourd’hui entrés, la seconde dimension aborde la cité sans souffrance, indolente, molle et sans relief d’un monde aseptisé aux couleurs de Gattaca, c’est la promesse d’une ruche fourmillante d’idées et d’innovations, monde aspiré par le progrès sans fin et à la conquête de ces deux infinis, les deux pôles d’un monde où tout reste à découvrir en dépassant autant que possible les frontières du réel. Pascal Ruffenache dans ce roman « Never Say », annonce que le projet de Ray Kurzweil est bel et bien la construction [qu]antique de la nouvelle Babel, la construction d’une cité rationnelle, l’incarnation de l’utopie concentrant les fantasmes d’un monde ravagé par l’envie de croissance, d’expansion, et le prolongement indéfini de la vie humaine « sans souffrance, sans fragilité et sans mémoire ».

La cité de Babel modernisée et rêvée par la nouvelle « civilisation » transhumaniste concentre toutes les envies de bien-être faisant vivre en harmonie une organisation sociale singulière fondée sur le progrès dont la matrice est la cybernétique et dont la reine mère est le léviathan, l’homme artificiel ou « l’intelligence artificielle ». La cybernétique comme nous le rappelions dans le premier chapitre de ce livre, est cette science des contrôles, une science qui contrôle les hommes, les systèmes, les écosystèmes, cette science qui surveille [ra] l’ensemble de nos écosystèmes dans ces contextes de crises notamment climatique, régulera les harmonies planétaires, ce sera la bonne déesse, la déesse Maïa assurant la fertilité et le « printemps de l’humanité ».

Mais afin que toute ceci fonctionne, il faudra non pas s’en remettre à une organisation humaine dépassée par la complexité, l’enchevêtrement des galaxies qui touchent à toutes les formes de fonctionnement de la vie sociale mais à une organisation sophistiquée dominée par la mathématisation et le pouvoir des algorithmes. Ce changement de paradigme concernant la gestion des pouvoirs, résulte de toute cette complexité qu’il conviendra en effet de gérer, d’arbitrer, d’orienter, de réguler. Cette complexité ne pourra être gérée que par l’entremise d’un homme artificiel plutôt d’une intelligence artificielle, laquelle sera chargée d’assurer l’harmonie, la sécurité des humains en échange de leur domestication, de leur soumission, de leur obéissance, formant ainsi un pacte social et politique, harmonisant la totalité des rapports sociaux.

Nous brossons là, le portrait de la « singularité technique[1] », celle d’un monde qui aura basculé entre les mains de la puissance technique, la puissance technique qui se verra déléguer bien entendu notre incapacité de gérer nos relations conflictuelles. Le léviathan technologique n’a-t-il pas le meilleur profil pour réguler le tempérament humain, et puisque aucun humain n’est franchement à sa hauteur, il prendra alors le relais, l’humanité se « machinisera » docilement. Le léviathan technologique et ses instruments de navigation préviendront et anticiperont les risques, établiront ou imposeront sous forme d’injonctions, l’itinéraire que nous devrons emprunter afin de ne pas déroger aux règles qui présideront l’harmonie établie, de ne pas enfreindre les principes normatifs qui guideront la vie quotidienne, la vie des citoyens seront ainsi assujettis au pouvoir de la « machine mathématisée ».  La mathématisation de la société, est une expression que j’avais déjà utilisé dans le premier essai « la déconstruction de l’homme » pour évoquer ce monde qui se métamorphose en formules algorithmiques.  Ces formules qui exprimeront dans la matrice cybernétique les liaisons causales générales, et les lois garantissant l’harmonie, celles qui préviendront les dérives et les conflits.

Il convient pour tous, de nous questionner sur ce phénomène qui subrepticement est sur le point d’envahir clandestinement toutes les sphères de la vie. Ces sphères de la vie, associées à tous les écosystèmes de l’existence sont en quelque sorte colonisées par une forme de mécanique matérialiste qui nous distrait de toute vie intérieure.  L’écrivain Bernanos auteur entre autres, du livre la France contre les robots a dit un jour « que l’on ne comprend rien au monde moderne tant que l’on ne perçoit pas que tout est fait pour empêcher l’homme d’avoir une vie intérieure ». Aujourd’hui ajoute le philosophe Bertrand Vergely « il importe d’aller plus loin, et de se rendre compte que l’on ne comprend rien à la postmodernité si l’on ne prend pas conscience que tout est fait pour faire disparaître l’homme ». En effet ce que le progrès technologique a détruit selon le Philosophe et urbaniste Paul Virilio « c’est l’humble préférence du proche et du prochain, le savoir être soi-même dont Montaigne nous entretenait comme la plus grande chose au monde ».

Dans ces contextes de vie sociale et des changements qui vont s’opérer sur la vie humaine, toutes les sphères de notre « vie intérieure » seront ainsi concernées, colonisées, vampirisées par ces objets du futur que nous avons déjà pour la plupart d’entre-nous soit dans la veste ou la poche. Tous ces objets du futur envahiront la totalité des étendues non seulement de notre vie intérieure mais celle de notre vie sociale, de la vie économique : l’agriculture, le transport, la santé, la justice, l’urbanisme, la finance, la consommation, la logistique. Pour les transhumanistes, le salut de la « vie » [l’humanité] passera par la technologie. Dans ces contextes d’un monde demain gouverné par la mathématisation, c’est Kepler qui a dit que la différence entre Dieu et l’homme, « c’est que Dieu connaît tous les théorèmes depuis toute l’éternité alors que l’homme ne connait pas tout…enfin pas encore … », mais la question est bien de savoir ce que l’homme prétendra faire de cette science et de la techniques si elle sont respectivement sans conscience et donc sans limites.

Notre humanité s’est ainsi prise d’ivresse et de passion pour la technique au sens où Jacques Ellul le définit. Cette technique se modernise et a le vent en poupe avec l’impulsion des convergences technologiques et par capillarité est sur le point de façonner l’homme nouveau, l’homme domestiqué, l’homme sous l’étau des algorithmes qui le surveillent, le contrôlent, le consomment même.

La technique dans cet univers de la modernité est englobante et va au-delà de la technologie, quand Jacques Ellul[2] emploie le terme de technique, il l’associe à la dimension à la fois de phénomène et de système.  Selon Jacques Ellul la technique c’est avant tout « rechercher en toute chose la méthode absolument la plus efficace ». Or, c’est bien la méthode la plus efficace qui est recherchée depuis la nuit des temps, et c’est bien l’approche de la modernité de s’en remettre au pouvoir de la technique pour penser rationnellement le monde, et trouver les solutions rationnelles pour le gérer. Or aujourd’hui penser la technique à l’échelle d’un pays ou du monde, c’est imaginer la mise en place d’un système assurant l’efficacité ou la capacité afin de réduire les problématiques, les tensions, les conflits, les disputes qui se dessinent.

Dans les contextes de modernité et de la suprématie de la technique, comme le précise par ailleurs le théologien et penseur de la modernité Jacques Ellul, la technique renforce nécessairement l’État : « une société technicienne est [une société qui pensera globalement] nécessairement une société de surveillance et de contrôle ». Et de cette dimension de contrôle à la contrainte, ce n’est l’affaire que de quelques paliers, nous sommes en train de franchir et sans doute, nous sommes sur le point de franchir la dernière marche pour basculer dans un monde incertain, celui de la singularité technique « déclenchant des changements imprévisibles sur la société humaine ».

Or cela pourrait bien être un monde sans état, c’est-à-dire sans organisation humaine ; cela pourrait bien être la suppression de l’état et des corps intermédiaires, la fin des institutions humaines, le léviathan technologique prenant le relais de « la nouvelle civilisation ». Si notre monde débouche vers cette forme nouvelle d’organisation dont « les sujets devront agir comme la technique le leur imposera » c’est-à-dire la singularité technologique dont la figure pourrait bien être une nouvelle super intelligence qui poursuivra l’augmentation et l’amélioration technologique en encartant l’humanité sous le marteau de ses algorithmes et l’étau de ses normes rationnelles.

Jacques Ellul n’exprime pas autrement cette pensée que nous exprimons : « La technique conduit à deux conséquences : la suppression du sujet [Le marteau] et la suppression du sens [l’étau].». La technique conduit à la suppression du sujet, à son aliénation. « Le sujet ne peut pas se livrer à des fantaisies purement subjectives : dans la mesure où il est entré dans un cadre technique, le sujet doit agir comme la technique l’impose. Cette suppression du sujet par la technique est acceptée par un certain nombre d’intellectuels, Michel Foucault par exemple, qui estiment que l’on peut très bien abandonner le sujet ». La technique c’est également la fin de la dimension du sens. « Les finalités de l’existence semblent progressivement effacées par la prédominance des moyens. La technique, c’est le développement extrême des moyens. Tout, dans le développement technique, est moyen et uniquement moyen, et les finalités ont pratiquement disparu. La technique ne se développe pas en vue d’atteindre quelque chose, mais parce que le monde des moyens s’est développé. En même temps, il y a suppression du sens, du sens de l’existence dans la mesure où la technique a développé considérablement la puissance. La puissance est toujours destructrice de valeur et de sens. Là où la puissance augmente indéfiniment, il y a de moins en moins de significations.» Au total, la suppression du sujet et la suppression du sens sont des conséquences importantes de la technique et contribuent au malaise et au malheur de l’humanité. »

Dans la réflexion de cette deuxième partie de l’ouvrage, j’hésitais sur l’emploi du mot civilisation, il était tentant d’utiliser le terme civilisationnel ; puis au cours d’une émission radio, mon ami Dominique qui m’interrogeait sur un des aspects du transhumanisme me reprit sur le terme de « nouvelle civilisation ». Si la vie technologique devient notre milieu, notre environnement, si le monde est gouverné par la puissance des algorithmes, ; pourra-t-on en effet parler de civilisation ?

Pourtant la civilisation définie par les philosophes des lumières est centrée sur l’idée de progrès, un terme qui caractérisait la pensée des lumières et qui s’oppose au sauvage, au non civilisé. De fait parler de civilisation transhumaniste n’est pas en soi entachée d’un problème particulier. Sauf à penser que la civilisation est celle qui est dominée par l’homme, mais si l’homme n’était plus le sujet de cette civilisation et si l’inverse se produisait ? Autrement dit le règne de la technologie ! Un tel basculement amènerait de facto un changement de paradigme, conduirait à des changements de contours de la société humaine, celle-ci serait régulée et surveillée par l’ère des machines et des cyborgs, ce ne serait une civilisation au sens où nous l’entendions.

Rappelons que la civilisation est définie comme cette culture qui embrasse tous les phénomènes de la vie humaine.  Le terme civilisation ne se départit pas de l’histoire, des confluences de l’histoire, la civilisation est en soi liée à des dimensions multiples touchant la morale, le progrès, les religions. Au sein des civilisations humaines, les arrières plans, les croyances pluriformes irréductibles les uns aux autres qui ont façonné bien ou mal l’humanité. Mais comme nous le formulions précédemment, est-ce qu’en soi la civilisation qui se définit comme une caractéristique humaine sera toujours une civilisation si c’est la technique gère demain l’humain ?

Mais quand viendra l’avènement de la communauté technique, l’ère de la singularité technologique, pourra-t-on encore parler de fait de civilisation ? Pourra-ton encore parler de civilisation si la modernité s’emploie à supprimer le récit passé ? Si l’histoire a été gommée pour reprendre la citation extraite du livre « Never Say » et commentée précédemment nous ne pourrons plus ainsi utiliser le concept de civilisation, car une ère nouvelle serait alors née, celle d’un monde sans transcendance, qui a fait l’éviction de la mort !

Vous me rétorquerez poliment je présume, mais ce que vous racontez là, c’est de la pure fantaisie, vous élucubrez, vous divaguez sur un avenir qui n’adviendra pas ! Alors j’aimerais dire à cette personne, commencez donc par ne plus tapoter sur vos écrans et ne pas vous y plonger quand vos enfants vous parlent, quand votre épouse veut avoir un moment d’intimité avec vous ! Vous enchaînerez en m’indiquant mais quel est le rapport Monsieur ? Le rapport est que le monde technique a progressé lorsque la dimension relationnelle a fini par être occulté comme celle de la proximité !

[1] Source Wikipédia : La singularité technologique (ou simplement la singularité) est l’hypothèse selon laquelle l’invention de l’intelligence artificielle déclencherait un emballement de la croissance technologique qui induirait des changements imprévisibles sur la société humaine

[2] Pour retrouver toute la pensée de Jacques Ellul, nous vous renvoyons à ce document PDF qui résume les échanges entre Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Jacques Ellul y aborde la technique Selon Jacques Ellul  la technique n’est pas l’équivalent du mot machine, alors que la technologie en est le terme voisin puisque la technologie est le discours sur la machine, a contrario la technique pour Jacques Ellul, « c’est rechercher en toute chose la méthode absolument la plus efficace »https://lesamisdebartleby.files.wordpress.com/2017/01/bcje-toile.pdf

Transparence & transhumanisme du romancier : Marc Dugain

 

Transparence & transhumanisme

Marc Dugain : « Dire qu’on va y arriver grâce à la technologie, c’est criminel »

Le romancier Marc Dugain nous décrit une société sans âmes et sans esprit, une société de nouveaux golem, d’êtres humanoïdes, la civilisation des cyborg, dans une nouvelle œuvre Transparence et Transhumanisme publiée en 2019 dont les conclusions effrayantes ont été écrites à partir de ces premiers signes transhumanistes que nous dessinent l’empreinte de la société post humaine technique et enveloppante qui se construit devant nos yeux, entendant réparer les dégâts laissés par l’homme prédateur.

Marc Dugain dépeint un monde ultra connecté, une société qu’il appelle « transparence », car toutes les données sur nous-mêmes ont été aspirées, vampirisées. Cette société produit des sortes de Golem, des humanoïdes, des cyborgs car cette société est devenue capable d’engendrer des autres que nous-mêmes, des cyborgs qui ne mangent pas, qui ne produisent donc pas de déchets, qui ne consomment pas, qui ne commercent pas.

L’homo Deus a ainsi trouvé le moyen radical d’éradiquer les problèmes dont les hommes étaient la cause. Mais heureusement nous allons survivre au travers de nos instruments, de nos « Golem », de nos créations et ces créations seront si parfaites que l’harmonie sur terre sera bel et bien revenue.  Ainsi plus de crises économiques, écologiques, sociales, nous sommes allées au bout du bout, au bout de nous-mêmes pour générer la société rationnelle. Or si cet épilogue de notre humanité nous apparaît à première vue invraisemblable, je crois en réalité qu’il nous faut être en alerte, car à vouloir la radicalité, l’extrême, l’excessif, nous sommes bien sur le point d’engendrer le pire et une autre forme de cataclysme née de l’absurdité de nos aspirations à une forme de cité parfaite, une cité qui a évacué l’intériorité, le plaisir, l’échange, le bonheur.

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La fin de l’ancien monde annonce t-elle celle de nos démocraties ?

Charles Éric de Saint Germain est Philosophe, il est l’auteur de la défaite de la raison et fut invité par l’église réformée de Reims à Science Po pour aborder les fondements de l’autorité dans des contextes de crise de la démocratie.

Résumé de la Conférence du Philosophe Charles Eric de Saint Germain auteur de la défaite de la Raison

Rappelons que l’épitre aux Romains souligne que toute autorité vient de Dieu, lui seul en est la source.  L’autorité fut fondée dans la dimension de la transcendance qui s’enracine dans la tradition. Or nous rappelle Charles Éric le monde moderne se caractérise par le délitement de toute référence à la tradition qui conduit de fait comme le souligne également la Philosophe Anah Arendt. Anah Arendt n’évoque-t-elle pas la fin ou la disparition de l’autorité dans le monde moderne, en raison de toute absence de repères forgés par la dimension de la transcendance qui légitimerait dès lors l’autorité.

L’autorité est une forme de pouvoir mais un pouvoir qui s’inscrit dans la dimension relationnelle qui n’est de fait pas exclusivement verticale, l’autorité c’est également faire avec mais non contre, la violence ou la contrainte imposée d’en haut,  est ainsi le contraire du véritable pouvoir.

Sans la dimension relationnelle, et celle finalement qui touche à la transcendance (ce pouvoir je ne le détiens pas, je n’en suis pas le possesseur, il m’a été confiée, il est d’essence divine), les pouvoirs seront fragiles, contestables car sans ancrage, sans enracinement, sans référence à une relation mais également à un droit naturel qui fonde la société. Le monde s’en trouve dès lors livré à lui-même. Or c’est bien l’autorité de droit divin, si celle-ci est bien comprise et non instrumentalisée qui peut apportée en réalité une solution à la crise de l’autorité que vit la démocratie de nos jours.

La perte du sens de la transcendance pour Anah Arendt comme le souligne Charles Éric, rend de fait nos démocraties ingouvernables car après s’être débarrassées du sacré, ces mêmes démocraties ont perdu la légitimité de gouverner et de s’appuyer sur la protection de conduites traditionnelles, de traditions transmises qui constituent les socles élémentaires et fondamentaux du vivre ensemble.

Ainsi les valeurs du monde moderne avec notamment l’esprit des lumières (les philosophes), ont contribué au fil de l’eau à affaiblir l’autorité. Ces valeurs ont transformé de fond en comble, les relations que nous entretenons avec nous-même et avec les autres.

Les raisons de ce délitement de l’autorité mais pas seulement, nous les trouvons dans les œuvres respectives de Pic de la Mirandole qui indiqua que le créateur n’a fait grâce à l’homme que celle de s’affirmer comme son propre maître et de conquérir par sa volonté, la place qu’il voudra occuper au sein du monde réel.  Un pas de plus sera franchi avec Descartes qui explique qu’il dépend de l’homme de s’établir « comme maître et possesseur de la nature » ce qui marqua avec Descartes une rupture de l’autorité de la tradition, en remettant en cause les principes de la liberté de conscience de ce qui pourrait être tenu pour vrai. Ainsi avec les philosophes des Lumières, l’homme va se concevoir et ce que souligne Charles Éric comme une puissance créatrice achevant sa nature par l’éducation et construisant un nouveau destin. Nouveau destin si j’ose ici l’écrire via une puissance technologique qui n’a ni curseur, ni bornes.

Note de Eric LEMAITRE 

Dans ces contextes Yascha Mounk, professeur de théorie politique à Harvard, dans son livre Le Peuple contre la démocratie (L’Observatoire, 2018) déclara que : « Pour la première foisla plus ancienne et puissante démocratie du monde a élu un président qui n’hésite pas à exprimer publiquement son dédain pour les principes constitutionnels les plus élémentaires ». Or n’est-ce pas ici l’annonce d’un déclin d’une certaine forme de tradition (la prise en compte des contre pouvoirs, celle des conseillers qui équilibrent l’exercice du pouvoir). N’est ce donc pas le crépuscule avancé d’un pouvoir qui outrepasse ou enjambe les contre-pouvoirs, les corps intermédiaires.

Ce pouvoir aujourd’hui qui entend basculer dans ce nouveau monde post-humaniste, niant l’existence d’un récit qui a fondé notre histoire, l’histoire y compris contemporaine. Or en réduisant les manifestations qui contestent le pouvoir, à un phénomène exclusivement populiste, le président prend en réalité le risque de saper et de remettre en question la démocratie qui justement s’exprime par le peuple.  Il est ainsi paradoxal que les symboles érigés au début du quinquennat soient ceux de la verticalité, mais si cette verticalité ne puisse pas ses sources dans la tradition et la transcendance, cette verticalité risque bien de se dissoudre dans une forme d’autoritarisme, qui ne serait plus alors l’autorité souhaitée par le même peuple qui le conteste.