Collapsologie : Sommes-nous à l’aube de l’effondrement de nos sociétés ?

« Une société basée sur les concepts de « simplicité, solidarité et résilience », composée de communautés locales. « Recréer du lien dans notre société, c’est absolument indispensable, du lien entre nous, du lien avec nos émotions »

La collapsologie, une théorie sur la fin de notre société qui a la cote

Notre civilisation serait sur la voie de l’effondrement selon les collapsologues. Une solution: tisser du lien entre humains. 19h30 /2 min. / hier à 19:30
Un nouveau concept a fait son apparition dans le monde francophone, la collapsologie, soit l’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle. Popularisé par Pablo Servigne, ce discours est entré dans le débat public.

La fin du monde est annoncée et il faut se préparer à l’après. Ce discours constitue l’idée centrale de la collapsologie, l’étude de l’effondrement de nos différents systèmes, qu’ils soient alimentaires, énergétiques ou sanitaires.

Le néologisme a été inventé par l’ingénieur agronome français Pablo Servigne et l’écoconseiller belge Raphaël Stevens, qui ont rédigé plusieurs ouvrages sur la question, dont « Une autre fin du monde est possible », paru l’an dernier.

>> Lire:  « Une autre fin du monde est possible », le livre qui redonne du courage

Au coeur du discours des collapsologues figurent la crise environnementale et les limites de la croissance économique. Le point de non-retour aurait été atteint. L’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle – c’est-à-dire dépendante des énergies fossiles – aura lieu entre 2020 et 2030, affirment les collapsologues, ne croyant pas à la possibilité d’une transition écologique.

Vers une nouvelle société et davantage de liens

Est-ce une vision apocalyptique de notre avenir? Pour Gabriel Salerno, assistant-doctorant au sein de la faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, les éléments principaux de la collapsologie empruntent davantage à une interprétation cyclique. Car pour ceux qui tiennent ce discours, l’effondrement annoncé permettra aux hommes et femmes de construire ensemble une nouvelle société.

« Une société basée sur les concepts de « simplicité, solidarité et résilience », composée de communautés locales. « Recréer du lien dans notre société, c’est absolument indispensable, du lien entre nous, du lien avec nos émotions », explique Pablo Servigne dans une de ses vidéos à succès diffusées sur internet.

« Le pouvoir de ces récits réside dans le fait de chercher à créer un futur que l’on désire, de pousser dans une direction, pas tant de prévoir ce qu’il va se passer », analyse Gabriel Salerno au 19h30. La collapsologie ne constitue ainsi pas une théorie comme par exemple celle sur l’effondrement de la civilisation maya, précise le chercheur. Il s’agit plutôt d’un discours ancré dans le présent.

Une discipline balbutiante

Mêlant écologie, économie, psychologie et bien d’autres disciplines, la collapsologie est qualifiée de balbutiante par ses propres auteurs. Une discipline balbutiante qui suscite des critiques.

Le concept d’effondrement – commun à toutes ces branches – suffit-il à construire une nouvelle discipline scientifique? La collapsologie constitue-t-elle un discours réactionnaire? Enlève-t-elle son aspect politique à l’écologie? Pousse-t-elle les habitants de la planète à baisser les bras?

« Aujourd’hui, nous sommes des pantins rattachés au système par des fils dont nous sommes dépendants pour nous mouvoir et exister. Ces fils sont l’industrie agroalimentaire, les banques, internet, etc. S’ils se cassent, on meurt. Il faut donc apprendre dès aujourd’hui à se débrouiller sans », déclarait en décembre dernier Pablo Servigne lors d’une conférence à Paris, soulignant avant tout l’aspect préventif de sa démarche.

>> Les explications du professeur Dominique Bourg:

Reportage TV: Chloé Steulet

Adaptation web: Tamara Muncanovic

L’Argent texte de Charles Peguy

Ce texte est une longue citation de ce livre étonnant d’acuité et d’actualité, écrit en 1913.

Ce texte est une longue citation de ce livre étonnant d’acuité et d’actualité, écrit en 1913.

Pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d’un seul mouvement et d’un même mouvement ont reculé sur la face de la terre. Et comme une immense ligne elles ont reculé sur toute la ligne. Et pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit.

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« Le croira-t-on, nous avons été nourris dans un peuple gai. Dans ce temps-là un chantier était un lieu de la terre où des hommes étaient heureux. Aujourd’hui un chantier est un lieu de la terre où des hommes récriminent, s’en veulent, se battent ; se tuent.

De mon temps tout le monde chantait. (Excepté moi, mais j’étais déjà indigne d’être de ce temps-là.) Dans la plupart des corps de métiers on chantait. Aujourd’hui on renâcle. Dans ce temps-là on ne gagnait pour ainsi dire rien. Les salaires étaient d’une bassesse dont on n’a pas idée. Et pourtant tout le monde bouffait. Il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d’aisance dont on a perdu le souvenir. Au fond on ne comptait pas. Et on n’avait pas à compter. Et on pouvait élever des enfants. Et on en élevait. Il n’y avait pas cette espèce d’affreuse strangulation économique qui à présent d’année en année nous donne un tour de plus. On ne gagnait rien ; on ne dépensait rien ; et tout le monde vivait.

Il n’y avait pas cet étranglement économique d’aujourd’hui, cette strangulation scientifique, froide, rectangulaire, régulière, propre, nette, sans une bavure, implacable, sage, commune, constante, commode comme une vertu, où il n’y a rien à dire, et où celui qui est étranglé a si évidemment tort.

On ne saura jamais jusqu’où allait la décence et la justesse d’âme de ce peuple ; une telle finesse, une telle culture profonde ne se retrouvera plus. Ni une telle finesse et précaution de parler. Ces gens-là eussent rougi de notre meilleur ton d’aujourd’hui, qui est le ton bourgeois. Et aujourd’hui tout le monde est bourgeois.

Nous croira-t-on, et ceci revient encore au même, nous avons connu des ouvriers qui avaient envie de travailler. On ne pensait qu’à travailler. Nous avons connu des ouvriers qui le matin ne pensaient qu’à travailler. Ils se levaient le matin, et à quelle heure, et ils chantaient à l’idée qu’ils partaient travailler. A onze heures ils chantaient en allant à la soupe. En somme c’est toujours du Hugo ; et c’est toujours à Hugo qu’il en faut revenir : Ils allaient, ils chantaient. Travailler était leur joie même, et la racine profonde de leur être. Et la raison de leur être. Il y avait un honneur incroyable du travail, le plus beau de tous les honneurs, le plus chrétien, le seul peut-être qui se tienne debout. C’est par exemple pour cela que je dis qu’un libre penseur de ce temps-là était plus chrétien qu’un dévot de nos jours. Parce qu’un dévot de nos jours est forcément un bourgeois. Et aujourd’hui tout le monde est bourgeois.

Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen Age régissait la main et le cuir. C’était le même conservé intact en dessous. Nous avons connu ce soin poussé jusqu’à la perfection, égal dans l’ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de l’ouvrage bien faite poussée, maintenue jusqu’à ses plus extrêmes exigences. J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cuir, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales.

Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela ? Comment a-t-on fait, du peuple le plus laborieux de la terre, et peut-être du seul peuple laborieux de la terre, du seul peuple peut-être qui aimait le travail pour le travail, et pour l‘honneur, et pour travailler, ce peuple de saboteurs, comment a-t-on pu en faire ce peuple qui sur un chantier met toute son étude à ne pas en fiche un coup. Ce sera dans l’histoire une des plus grandes victoires, et sans doute la seule, de la démagogie bourgeoise intellectuelle. Mais il faut avouer qu’elle compte. Cette victoire.

Il y a eu la révolution chrétienne. Et il y a eu la révolution moderne. Voilà les deux qu’il faut compter. Un artisan de mon temps était un artisan de n’importe quel temps chrétien. Et sans doute peut-être de n’importe quel temps antique. Un artisan d’aujourd’hui n’est plus un artisan.

 Dans ce bel honneur de métier convergeaient tous les plus beaux, tous les plus nobles sentiments. Une dignité. Une fierté. Ne jamais rien demander à personne, disaient-ils. Voilà dans quelles idées nous avons été élevés. Car demander du travail, ce n’était pas demander. C’était le plus normalement du monde, le plus naturellement réclamer, pas même réclamer. C’était se mettre à sa place dans un atelier. C’était, dans une cité laborieuse, se mettre tranquillement à la place de travail qui vous attendait. Un ouvrier de ce temps-là ne savait pas ce que c’est que quémander. C’est la bourgeoisie qui quémande. C’est la bourgeoisie qui, les faisant bourgeois, leur a appris à quémander. Aujourd’hui dans cette insolence même et dans cette brutalité, dans cette sorte d’incohérence qu’ils apportent à leurs revendications il est très facile de sentir cette honte sourde, d’être forcés de demander, d’avoir été amenés, par l’événement de l’histoire économique, à quémander. Ah oui ils demandent quelque chose à quelqu’un, à présent. Ils demandent même tout à tout le monde. Exiger, c’est encore demander. C’est encore servir.

Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c’est le propre d’un honneur. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. C’est le principe même des cathédrales.

Et encore c’est moi qui en cherche si long, moi dégénéré. Pour eux, chez eux il n’y avait pas l’ombre d’une réflexion. Le travail était là. On travaillait bien.

 Il ne s’agissait pas d’être vu ou pas vu. C’était l’être même du travail qui devait être bien fait. Et un sentiment incroyablement profond de ce que nous nommons aujourd’hui l’honneur du sport, mais en ce temps-là répandu partout. Non seulement l’idée de faire rendre le mieux, mais l‘idée, dans le mieux, dans le bien, de faire rendre le plus. Non seulement à qui ferait le mieux, mais à qui en ferait le plus, c’était un beau sport continuel, qui était de toutes les heures, dont la vie même était pénétrée. Tissée. Un dégoût sans fond pour l’ouvrage mal fait. Un mépris plus que de grand seigneur pour celui qui eût mal travaillé. Mais l’idée ne leur en venait même pas.

Tous les honneurs convergeaient en cet honneur. Une décence, et une finesse de langage. Un respect du foyer. Un sens du respect, de tous les respects, de l’être même du respect. Une cérémonie pour ainsi dire constante. D’ailleurs le foyer se confondait encore très souvent avec l’atelier et l’honneur du foyer et l’honneur de l’atelier était le même honneur. C’était l’honneur du même lieu. C’était l’honneur du même feu. Qu’est-ce que tout cela est devenu. Tout était un rythme et un rite et une cérémonie depuis le petit lever. Tout était un événement ; sacré. Tout était une tradition, un enseignement, tout était légué, tout était la plus sainte habitude. Tout était une élévation, intérieure, et une prière, toute la journée, le sommeil et la veille, le travail et le peu de repos, le lit et la table, la soupe et le bœuf, la maison et le jardin, la porte et la rue, la cour et le pas de porte, et les assiettes sur la table.

Ils disaient en riant, et pour embêter les curés, que travailler c’est prier, et ils ne croyaient pas si bien dire. Tant leur travail était une prière. Et l’atelier un oratoire.

Tout était le long événement d’un beau rite. Ils eussent été bien surpris, ces ouvriers, et quel eût été, non pas même leur dégoût, leur incrédulité, comme ils auraient cru que l’on blaguait, si on leur avait dit que quelques années plus tard, dans les chantiers, les ouvriers, – les compagnons, – se proposeraient officiellement d’en faire le moins possible ; et qu’ils considéreraient ça comme une grande victoire. Une telle idée pour eux, en supposant qu’ils la pussent concevoir, c’eût été porter une atteinte directe à eux-mêmes, à leur être, ç’aurait été douter de leur capacité, puisque aurait été supposer qu’ils ne rendraient pas tant qu’ils pouvaient. C’est comme de supposer d’un soldat qu’il ne sera pas victorieux.

Eux aussi ils vivaient dans une victoire perpétuelle, mais quelle autre victoire. Quelle même et quelle autre. Une victoire de toutes les heures du jour dans tous les jours de la vie. Un honneur égal à n’importe quel honneur militaire. Les sentiments mêmes de la garde impériale.

Et par suite ou ensemble tous les beaux sentiments adjoints ou connexes, tous les beaux sentiments dérivés et filiaux. Un respect des vieillards ; des parents, de la parenté. Un admirable respect des enfants. Naturellement un respect de la femme. (Et il faut bien le dire, puisqu’aujourd’hui c’est cela qui manque tant, un respect de la femme par la femme elle-même.) Un respect de la famille, un respect du foyer. Et surtout un goût propre et un respect du respect même. Un respect de l’outil, et de la main, ce suprême outil. – Je perds ma main à travailler, disaient les vieux. Et c’était la fin des fins. L’idée qu’on aurait pu abîmer ses outils exprès ne leur eût pas même semblé le dernier des sacrilèges. Elle ne leur eût pas même semblé la pire des folies. Elle ne leur eût pas même semblé monstrueuse. Elle leur eût semblé la supposition la plus extravagante. C’eût été comme si on leur eût parlé de se couper la main. L’outil n’était qu’une main plus longue, ou plus dure, (des ongles d’acier), ou plus particulièrement affectée. Une main qu’on s’était faite exprès pour ceci ou pour cela. Un ouvrier abîmer un outil, pour eux, c’eût été, dans cette guerre, le conscrit qui se coupe le pouce.

 On ne gagnait rien, on ne vivait de rien, on était heureux. Il ne s’agit pas là-dessus de se livrer à des arithmétiques de sociologue. C’est un fait, un des rares faits que nous connaissions, que nous ayons pu embrasser, un des rares faits dont nous puissions témoigner, un des rares faits qui soit incontestable.

Notez aujourd’hui, au fond, ça ne les amuse pas de ne rien faire sur les chantiers. Ils aimeraient mieux travailler. Ils ne sont pas en vain de cette race laborieuse. Ils entendent cet appel de la race. La main qui démange, qui a envie de travailler. Le bras qui s’embête, de ne rien faire. Le sang qui court dans les veines. La tête qui travaille et qui par une sorte de convoitise, anticipée, par une sorte de préemption, par une véritable anticipation s’empare d’avance de l’ouvrage fait. Comme leurs pères ils entendent ce sourd appel du travail qui veut être fait. Et au fond ils se dégoûtent d’eux-mêmes, d’abimer les outils. Mais voilà, des messieurs très bien, des savants, des bourgeois leur ont expliqué que c’était ça le socialisme, et que c’était ça la révolution. »

Largent, Charles Péguy,

 

Les enfants sont persuadés que leurs enceintes connectées sont vivantes…

 

Il y a de nombreuses années, chez les gens qui s’intéressaient aux «nouvelles technologies» comme on disait, il y avait deux clans. Ceux qui pensaient que l’avenir serait aux robots humanoïdes (des robots d’apparence humaine) qui nous serviraient et ceux qui pensaient que la technologie serait intégrée dans chaque objet du quotidien.

En 2018, on sait que les deux avaient raison. Les objets de la maison sont connectés et il y a une espèce de super intendante qui les gère tous: l’enceinte connectée. Elle ne ressemble pas à un humain mais elle entend et elle parle. C’est ce qu’on appelle un assistant virtuel. Il y en avait déjà dans les smartphones, mais avec l’enceinte, vous pouvez lui dire d’éteindre la lumière de la salle de bain, de monter le chauffage, de passer une chanson de Dalida, ou de vous donner immédiatement la date de naissance de George Clooney, tout ça le cul sur le canapé sans bouger un petit doigt. Et la machine vous obéit et vous répond.

Or depuis le mois de mai, la polémique monte aux États-Unis: faut-il forcer les enfants à dire «s’il vous plaît» aux assistants virtuels? Des parents ont commencé à s’inquiéter du fait d’entendre leurs enfants dire: «Alexa, éteins la lumière… gros caca». Eh oui, si vous avez six ans, comment résister à la possibilité de donner un ordre à une voix d’adulte, un adulte qui ne pourra jamais vous punir? Du coup, foison d’interviews de pédopsys se demandant si ces enfants ne vont pas donner des ordres à de vrais adultes et insistant sur la nécessité de leur inculquer de bonnes manières, qu’importe l’interlocuteur.


«Nathan, sois gentil avec le monsieur.»

Alors bien sûr, il faut éduquer les enfants à ces objets. La première fois qu’un petit entend la voix de quelqu’un qu’il connaît au téléphone, il ouvre des yeux hallucinés. Et puis, on lui explique. Comme j’ai dû expliquer un jour à mon fils que non, tout ce qu’il voyait à la télé n’était pas en direct. La semaine dernière, justement, il s’est retrouvé par mégarde à discuter avec l’assistant virtuel qui est sur la tablette. Je lui précise bien que ce n’est pas une personne. Il me répond qu’il a compris. Et ensuite je l’entends demander à la tablette: «Tu es né où? C’est quoi ton nom de famille?». En même temps, à un âge où on a des amis imaginaires, comment peut-il comprendre qu’une voix qu’il entend pour de vrai n’est pas vivante? Je pense que je peux lui faire vingt minutes d’explication et que si, ensuite, je lui demande le sexe de l’assistant, il me va répondre fille ou garçon alors que si je lui demande le sexe du grille-pain il me regardera comme une abrutie.

Mais devant les inquiétudes des parents américains, les fabricants d’enceintes connectées n’ont pas exactement pris le chemin de rappeler que leur produit était plus proche du grille-pain que de la grande sœur. Ils ont ajouté des fonctions. L’enceinte d’Amazon félicite les enfants qui parlent poliment, pour «encourager les bons comportements». Et sur celle de Google, on peut activer un mode «mot magique» pour qu’elle ne réponde pas en cas d’oubli de formule de politesse. Mais toujours pas de mode infinitif. Mandieu…

Je sais à l’avance que certains vont me répondre «Bah t’as qu’à pas en avoir chez toi». Alors je vais faire une réponse collective ici: je n’en ai pas chez moi et ne compte pas en avoir. Et l’autre remarque qu’on va me faire, c’est «Tu n’as pas évoqué les problèmes d’espionnage». C’est vrai, ce n’était pas le sujet. Ces machines sont des enregistreurs à données personnelles (Mattel a dû abandonner la commercialisation du sien justement à cause du non-respect de la vie privée). Ce sont également des systèmes piratables, ce qui peut poser de gros problèmes. Et ils peuvent aussi servir à de nouvelles formes de violences domestiques.

Pour une économie de proximité ….

Auteur Eric LEMAITRE

La mondialisation a agi comme un mirage, une forme de chimère nous laissant penser à une croissance exponentielle et infinie or la libéralisation des échanges de biens, de capitaux et des hommes, conjuguée à un environnement envahi de plus en plus par la dimension du gain à tout prix a inévitablement favorisé les délocalisations massives du monde industriel à forts capitaux, vers les pays à plus faible coût de main-d’œuvre. Ce monde nous a ainsi entraînés vers des circuits longs, a jeté à la périphérie bon nombre d’activités économiques, entraînant une polarisation et une concentration des capitaux qui déséquilibrent les écosystèmes de nos territoires notamment nos bourgs ruraux. Nous sommes ainsi passés d’un rapport à la personne, à l’économie des masses, du sacré à la matérialité, du bien être à la consommation débridée.

Les années 60

Ce constat m’a de fait plongé dans mes souvenirs d’enfant, un enfant de la campagne, un enfant du monde rural, je me souviens que nous avions une maison et un grand jardin, nos parents nous avaient confiés un lopin, une parcelle de leur jardin afin d’y cultiver nos carottes, nos radis et tomates. Nos parents souhaitaient nous transmettre l’amour de la terre et des plantes. Nous avions peu de déchets et aucune consommation d’emballage, le seul emballage que nous consommions était le papier paraffiné du boucher qui nous emballait la viande. Notre lait nous allions le chercher à la ferme dans des bidons et l’eau nous étions nombreux dans le village à le puiser au puits. Nous étions à deux mille lieues de cette société hyper consommatrice qui est venu finalement entacher, souiller une qualité de vie.

Dans ce même village, il y avait plusieurs corps de métiers, un charpentier, un forgeron, des épiciers, une boulangerie, un cordonnier et bien entendu des fermiers, plusieurs fermiers, éleveurs ou cultivateurs. Nos villages étaient peuplés, la vie était animée, aucun habitant ne connaissait non plus le chômage, non la vie de notre village n’était pas l’ennui, n’anéantissait pas non plus nos rêves d’enfants épris de liberté. A ce propos personne ne semble souligner finalement que ces années-là, ces années 60, nul n’éprouvait dans les villages le non-emploi. La terre de ces villages produisait une qualité de vie et de véritables richesses, ces richesses étaient humaines, les églises étaient aussi pleines le dimanche à la messe.

Dans ces villages, la vie sociale conduisait à nous mêler, riches et pauvres, il n’y avait pas de différences, nous avions les mêmes terrains de jeux, les mêmes centres d’intérêt. « On ne gagnait rien, on ne vivait de rien, on était heureux. Il ne s’agit pas là-dessus de se livrer à des arithmétiques de sociologue. C’est un fait, un des rares faits que nous connaissions, que nous ayons pu embrasser, un des rares faits dont nous puissions témoigner, un des rares faits qui soit incontestable »[1]. Notre monde était celui de la proximité, or en quelques décennies, nous sommes entrés dans une forme de nouveau modèle sociale, une mutation qui subrepticement est venue bouleverser les conditions de la vie dans nos campagnes.

Le bouleversement  

Nos villages se sont dépouillés des richesses artisanales, dépeuplés de ces métiers, les artisans ont disparu, les épiciers ont été absorbés par les géants de la distribution qui se sont installés à la périphérie des villes, les paysans n’ont plus vécu largement de leurs revenus, devenus entre-temps les sujets des contraintes imposés par le marché Européen et aujourd’hui pour beaucoup d’entre eux ne vivent plus de leurs ressources.  Il y a à nouveau, ces mots prophétiques de Charles Péguy[2] qui résonnent en moi et qui illustrent les sentiments qui me traversent à propos des mutations de ce nouveau monde et de son Dieu Mamon « Il y a eu la révolution chrétienne. Et il y a eu la révolution moderne. Voilà les deux qu’il faut compter. Un artisan de mon temps était un artisan de n’importe quel temps chrétien. Et sans doute peut-être de n’importe quel temps antique. Un artisan d’aujourd’hui n’est plus un artisan. »

Dans ces contextes, l’évolution du monde de l’éducation porte aussi cette responsabilité de détourner les élèves talentueux en leur enseignant comme une forme de régression, de recul honteux d’embrasser les carrières orientées sur les savoir-faire manuels. Les élèves peu doués étaient finalement orientés dans ces classes dites de transition. Ces élèves en classe de transition, furent préparés à des métiers que l’on ne voulait plus honorer. Certains parents dans leur amour-propre n’auraient pas aimé une orientation dans cet univers des manuels persuadés qu’il n’y avait pas là d’avenir social pour leurs enfants ni de valorisation possible de leur talent. Le système éducatif est ainsi responsable d’une mise en distanciation des élites et des hommes et des femmes qui forment ce que l’on a communément appelé le « peuple » Ce monde élitiste mais dévoyé a brisé le lien, la relation pour créer des classes, ceux qui réussissent et ceux que « l’on croise dans les gares »[3].

Nous avons été gagnés par les mirages de l’argent, de l’économie du gain, de la compétitivité, de la performance, de la conquête mondiale. Cette économie-là a mis de la distance en s’éloignant définitivement de la dimension de l’humain, en mettant également à l’écart la proximité où les ressources locales constituaient l’essentiel des richesses. Ces richesses locales qui promouvaient un échange garantissant les équilibres de nos écosystèmes.

Or ce sont nos écosystèmes qui ont été abîmés par l’industrialisation des multinationales, la mondialisation, les idéologies du progrès, le consumérisme et ses miroirs qui ont désenchanté finalement la socialité des villages, de ces bourgs à taille humaine.

La tendance du monde moderne épris d’argent, de consommation et de progrès technologique, le porte naturellement vers une globalisation croissante, écartant l’être humain de tout rapport à la proximité, de toute agora, tout enracinement à sa terre mais aussi à ses humus, lui faisant miroiter les appâts d’un bien-être ancré dans la seule et suffisante matérialité s’enfermant dans la consommation individualiste devenue  aujourd’hui virtuelle, cette  consommation qui apparaît  comme étant la principale responsable de nos maux comme une empreinte toxique abîmant le milieu humain et toute un pan de l’écologie humaine.

La remise en cause

Or après avoir chéri l’économie mondiale, les pouvoirs publics remettent en cause les modèles qui sont venus conditionner les nouvelles habitudes qui ont dessiné à ce jour nos modes de vie. Or le discours politique qui nous enjoint à vivre un autre modèle, nous ordonne d’adopter d’autres mœurs, ne passe pas, ce discours-là est rejeté. L’orientation proposée, celui de la transition énergétique est tout simplement décalée par rapport au modèle économique qui s’est installé via l’invasion consumériste, qui s’est aujourd’hui profondément amarrée dans les univers de notre vie sociale et éducative.

Le refus de se laisser entraîner dans une forme de renonciation de l’aisance sociale tient sans doute de ce décalage entre les paradoxes et les signaux transmis par une élite totalement déconnectée du réel et qui elle-même n’est absolument pas prête à embrasser le modèle qu’elle nous propose. C’est ce décalage qui est devenu insupportable pour les gens pauvres, ceux qui vivent dans la précarité, ceux qui ont été mis à distance et se déplacent avec leur voiture émettrice de pollutions, alors que leurs élites au pouvoir se déplacent en grosses cylindrées pour rejoindre la préfecture de Paris en pleine manifestation des gilets jaune sans avoir fait eux-mêmes usage du bus pour assurer leur déplacement. Le contraste est ici saisissant et interpellant et conduit à encore davantage d’incompréhension entre le « faites ce que je vous dis et ne faites pas ce que je fais » !

Pourtant les élus politiques qui se sont engagés dans une réflexion sur l’élaboration d’un nouveau modèle de développement face à l’urgence écologique, n’ont absolument pas tort. Mais il nous semble que l’absence d’exemplarité et de vécus témoignés n’amènera pas les changements nécessaires. Les changements nécessitent des réformes structurelles et culturelles, de la pédagogie mais aussi la renonciation à l’envahissement de la technologie dans nos espaces de vie. Le changement est aussi un changement de comportement de nos élites dont les paradoxes de vie, ne témoignent pas de cohérence et d’intégrité morale et ne donnent pas envie d’adhérer à leurs programmes. Ma mère me disait toujours que l’exemple vient d’en haut et nécessairement je pense à la personne de Christ qui est venu pour servir et non être servi. L’enseignement évangélique de ce point de vue devrait inspirer nos élites qui se laissent griser, puis caressés par l’amour de la richesse et du pouvoir. Jésus a su résister aux propositions du diable, à ce monde de la toute-puissance et de l’argent facile. Jacques ELLUL évoquait dans ses discours la nécessité de fuir l’emprise du monde, celle de l’argent facile. Jacques ELLUL en 1946 dans la revue le semeur et dans un livre à paraître en Janvier 2019 estimait qu’«il convient que l’homme ait le strict nécessaire pour vivre (et il faut lutter pour que tous les hommes l’obtiennent), mais il faut que l’homme cesse d’avoir pour idéal de toujours gagner plus et vivre dans plus de confort. On peut être assuré que lorsque l’abondance totale régnera, l’homme connaîtra la plus grande tentation de reniement de Dieu qu’il n’a jamais connue. D’autant plus qu’il faut savoir à quel prix l’homme achètera cette abondance. [4] »

Les incohérences de ces nouveaux programmes écologiques

Or il me semble qu’il existe une forme d’incohérence entre le discours hypertechnologique promouvant l’avènement d’un monde pollué par les drones, les IA, les automates, les robots et la transition écologique à laquelle ce monde nouveau nous appelle. Il ne va donc pas de soi de conduire une idéologie de progrès et des programmes qui fondent l’espérance sur le progrès technique sans curseur. Il ne va pas de soi d’aller vers une transition écologique sans la fonder sur une économie respectueuse de l’homme et de son écosystème. Il ne va pas de soi de fonder la transition énergétique sans renonciation aux tentations et aux sirènes de la monétisation de la vie, de la modernité et sa consommation de masse. Il me semble qu’aucun programme en soi de transformation du monde n’est en réalité possible, sans conversion du cœur, sans éveil de la conscience.

L’économie de proximité est à notre sens à rebours d’un environnement qui appellerait à la modernisation de la vie sociale qui s’articulerait sur une aspiration à toujours posséder plus de technologie.

Oui à une économie de proximité affranchie de l’idéologie matérialiste

Il est urgent de revenir à la dimension de la proximité, la proximité affranchie de l’idéologie matérialiste, de revenir à la seule liberté contre la logique des mondes virtuels, de la marchandisation de la vie et du pouvoir de l’argent. Il est enfin urgent de reconstruire la proximité, d’abord en revenant à ses origines fondées sur la dimension du lien, du face-à-face, de l’économie fondée sur l’échange, la relation et dans sa dimension économique, revenir à des circuits courts sans intermédiation complexe.

Or oui, il est nécessaire d’endiguer les excès des pollutions émanant des activités consuméristes et polymères qui ont recours à l’usage des fossiles savamment enterrés par la nature et que l’homme s’est employé en quelques décennies à déterrer pour satisfaire ses nouveaux besoins. Or le monde économique est tenaillé par son envie de croissance et sa crainte de ne plus fonder son espérance dans une croissance exponentielle qui le conduira tôt ou tard face à un mur infranchissable, car les ressources ne sont pas épuisables dans cette croyance d’un progrès technologique qui n’aurait pas de fin.

Cette mutation majeure demandera du temps car elle dépend aussi pour partie de l’évolution du cœur, de nos attitudes et de nos gestes incarnés dans le quotidien. Mais il s’agit, sur le long terme, de promouvoir non un programme idéologique mais d’encourager l’initiative à la plus petite échelle, celle par exemple de la commune ou de l’intercommunalité.  Il faut en effet non seulement encourager une économie de proximité mais surtout une économie de subsidiarité favorisant des initiatives humaines et non en les barrant par le poids des palissades administratives. Ne bridons ni nos maires, ni la petite entreprise, ni les citoyens épris de socialité et qui entendent être libérés des carcans et du joug de la bureaucratie tatillonne et déshumanisée. A ce propos il conviendrait aussi d’humaniser nos administrations et de réapprendre le lien avec le citoyen, d’être là aussi en proximité et non correspondre avec l’administration sur ses sites internet, ce qui ajoute encore de la distance et ceci devient insupportable.

L’économie qui permette d’éviter au maximum la mise en distance des activités sociales, professionnelles, familiales et de privilégier la vie économique strictement locale, la consommation et le recours aux services et produits locaux, de faire  renaître les activités artisanales honorées par un système éducatif, de remettre en cause les conceptions promues par Adam Smith qui promouvaient la parcellisation et l’hyper spécialisation des tâches amenant plus tard l’avènement d’une société robotique. L’efficacité économique a été au détriment de l’humain, mais qui veut l’entendre et le comprendre. A ce propos, même Adam Smith prit conscience des travers d’une activité réduite à l’hyper spécialisation, ainsi l’économiste confessait qu’« Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d’opérations simples, […] n’a pas lieu de développer son intelligence ni d’exercer son imagination à chercher des expédients pour écarter des difficultés qui ne se rencontrent jamais ; il perd donc naturellement l’habitude de déployer ou d’exercer ces facultés et devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir ; l’engourdissement de ses facultés morales le rend non seulement incapable de goûter aucune conversation raisonnable ni d’y prendre part, mais même d’éprouver aucune affection noble, généreuse ou tendre et, par conséquent, de former aucun jugement un peu juste sur la plupart des devoirs même les plus ordinaires de la vie privée. Quant aux grands intérêts, aux grandes affaires de son pays, il est totalement hors d’état d’en juger, et à moins qu’on n’ait pris quelques peines très particulières pour l’y préparer… »[5]

L’économie de proximité ne peut dès lors fonctionner sans redonner du sens à l’artisanat la subsidiarité, à l’intelligence locale, aux maires et à leurs habitants libérés des carcans de l’administration qui paralysent les initiatives capables d’apporter des solutions locales aux plus proches des besoins des habitants. L’économie de proximité est une économie de l’écoute des besoins non pour viser le désir mais le bien-être attaché au bien commun, l’économie de proximité est celle de l’humain et de l’intelligence qu’il peut produire dans ses relations et dans son travail. Il est temps non de développer non un programme mais d’éveiller une prise de conscience et de susciter l’initiative des hommes et non d’imposer des idéologies sans rencontrer la personne et de l’amener ainsi au changement consenti et volontaire.

[1] Citation du livre écrit en 1913 par Charles Péguy « L’argent »

[2] Citation du livre écrit en 1913 par Charles Péguy « L’argent »

[3] Dans une gare, on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien » Le Président de la république : Emmanuel Macron

[4] Citation de Jacques Ellul extraite d’un livre posthume à paraître en Janvier 2019 « Vivre et Penser la Liberté » aux Edition Labor et Fides (L’extrait est page 235)

[5] Extrait  Les causes de la richesse des nations https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Smith_-_Recherches_sur_la_nature_et_les_causes_de_la_richesse_des_nations,_Blanqui,_1843,_II.djvu/454

Usage des réseaux sociaux et ravages psychologiques

Auteur 

Richard Freed

« On a appelé la police parce qu’elle avait saccagé sa chambre, frappé sa mère… tout ça parce qu’on lui avait pris son téléphone. » D’après son père, quand la police est arrivée ce soir-là, Kelly était hors d’elle-même, au point de déclarer à un policier qu’elle voulait se donner la mort. Une ambulance a été appelée et la jeune fille de quinze ans attachée à une civière, emmenée dans un hôpital psychiatrique et mise en observation pour éviter toute mise en danger, avant de pouvoir finalement repartir. Quelques jours plus tard, ses parents, préoccupés par les problèmes de Kelly et cherchant de l’aide, se sont présentés à mon cabinet avec leur fille.

Son père et sa mère ont pris la parole les premiers. L’hospitalisation de leur fille était l’aboutissement d’une longue année de spirale négative causée par l’obsession de Kelly pour son téléphone. Elle ne voulait plus passer de temps en famille, ne s’intéressait plus à l’école. Au lieu de quoi, elle préférait vivre une autre vie sur les réseaux sociaux. Élève brillante, jeune fille heureuse, Kelly était ainsi devenue irritable, renfermée, rapportant désormais à la maison des notes en chute libre. Les parents de Kelly avaient bien essayé à plusieurs reprises, dans les mois précédents, de limiter son usage du téléphone mais leur fille était chaque jour un peu plus rebelle ou dissimulatrice, se connectant à leur insu sur son téléphone à toute heure de la nuit.

Lorsqu’ils ont constaté un certain nombre de notes sous la moyenne sur le dernier bulletin de Kelly, ses parents se sont senti obligés d’agir. Ils ont annoncé à Kelly, plus tôt dans l’après-midi de ce jour-là, qu’elle devrait leur remettre son téléphone avant 21 heures. Mais, l’heure venue, Kelly a refusé et une altercation s’en est ensuivie avec ses parents, jusqu’à la crise brutale qui a conduit la jeune fille à l’hôpital.

J’ai demandé à Kelly, assise dans son coin, de me donner son point de vue sur ce qui s’était passé ce soir-là. Elle n’a pas répondu et, à la place, a regardé longuement ses parents. Puis, à la surprise de tous, elle a éclaté en sanglots : « Ils ont pris mon p*** de téléphone ! » Pour la faire parler, j’ai demandé à Kelly ce qu’elle aimait dans son téléphone, dans les réseaux sociaux. Sa réponse : « Ils me rendent heureuse. »

Des familles défaites

Au cours de nos rendez-vous les mois suivants, deux préoccupations revenaient sans cesse dans nos échanges. D’abord, le fait que Kelly restait toujours sous l’emprise maladive de son téléphone, ce qui générait une tension permanente à la maison. La seconde préoccupation est apparue lorsque je recevais seuls les parents de Kelly : même s’ils étaient des parents aimants et attentifs, la mère de Kelly ne pouvait s’empêcher de penser qu’ils avaient une responsabilité dans l’échec de leur fille et qu’ils avaient dû commettre une grave erreur pour en arriver là.

Je suis psychologue de l’enfant et de l’adolescent et je ne compte plus, dans mes patients, les Kelly et leur famille. Ces parents disent tous que l’usage excessif que font leurs enfants des téléphones, des jeux vidéo et des réseaux sociaux est la principale difficulté à laquelle ils sont confrontés – et, bien souvent, la famille s’en trouve déchirée. Pré-adolescentes ou adolescentes refusent de décrocher de leurs téléphones, même si, à l’évidence, ces objets les rendent malheureuses. Je vois aussi beaucoup trop de garçons accros aux jeux vidéo et perdant tout intérêt pour l’école, les activités en dehors de l’école et tout ce qui pourrait leur être profitable. Certains, en fin d’adolescence, jouent même de leur carrure pour effrayer leurs parents quand ces derniers cherchent à imposer des limites. Un sentiment de culpabilité se retrouve chez bien des parents, car nombre d’entre eux sont convaincus d’avoir mal agi et d’avoir engagé leur enfant dans une voie destructrice.

Ce qu’aucun de ces parents ne comprend, c’est que cette obsession pour les écrans, qui détruit enfants et adolescents, est la conséquence tout à fait logique d’un rapprochement insoupçonné entre les nouvelles technologies et la psychologie. Cette alliance associe, aux immenses ressources du secteur technologique grand public, la recherche en psychologie la plus pointue, afin de développer des réseaux sociaux, des jeux vidéo et des téléphones aussi puissants que des drogues pour séduire les jeunes utilisateurs.

Ces parents ignorent que, derrière écrans et téléphones de leurs enfants, il y a une foule de psychologues, de neuroscientifiques et d’experts en sciences sociales qui utilisent leurs connaissances des vulnérabilités psychologiques des enfants pour concevoir des produits qui capteront leur attention au profit de tout un secteur industriel. Ce que ces parents, et le monde dans son ensemble, n’ont pas encore compris, c’est que la psychologie – une discipline que nous associons à la guérison – est maintenant utilisée comme une arme contre les enfants.

« Des machines conçues pour changer les humains »

Quelque part dans un bâtiment banal, sur le campus de Stanford University à Palo Alto, en Californie, se trouve le Stanford Persuasive Technology Lab, fondé en 1998. Le créateur de ce laboratoire est un psychologue, le docteur B. J. Fogg : c’est le père des technologies séductives, un nouveau champ de connaissances [parfois appelé captologie en français] dans lequel les appareils et applications numériques – y compris les smartphones, les réseaux sociaux et les jeux vidéo – sont paramétrés pour modifier les pensées et les comportements humains. Le site du laboratoire le proclame non sans fierté : « Des machines conçues pour changer les humains. »

Fogg ne se cache pas de pouvoir, grâce aux smartphones et autres objets numériques, changer nos pensées ou nos actes : « Nous pouvons maintenant concevoir des machines à même de modifier ce que les gens pensent ou font, et ces machines peuvent même agir en toute autonomie. » Appelé « le faiseur de millionnaires », Fogg a formé d’anciens étudiants qui ont mis à profit ses méthodes pour développer ces technologies qui happent désormais la vie des enfants. Ainsi qu’il l’a récemment déclaré sur son site personnel :

« Mes étudiants ont souvent des projets révolutionnaires et, après avoir quitté Stanford, ils continuent d’exercer une influence dans le monde réel… Instagram, par exemple, a influé sur le comportement de plus de 800 millions de personnes. Le co-fondateur était un de mes étudiants. »

Curieusement, on peut observer une certaine fébrilité chez Fogg depuis que cet usage des objets numériques pour modifier les comportements humains a récemment attiré l’attention du grand public. Sa fanfaronnade au sujet d’Instagram, encore affichée sur son site au début de l’année, a soudain disparu et son site vient de subir un important toilettage. Fogg semble désormais faire tout son possible pour laisser entendre que son travail est tourné vers le bien, ainsi qu’il le déclare : « J’enseigne à mes étudiants comment fonctionnent les comportements humains pour qu’ils puissent créer des produits et des services profitant aux gens ordinaires partout dans le monde. » De même, le site du Stanford Persuasive Technology Lab se veut résolument optimiste :

« Les technologies séductives peuvent entraîner des changements positifs dans de nombreux domaines, en particulier la santé, les affaires, la sécurité et l’éducation. Nous croyons également que de nouvelles avancées technologiques pourront contribuer à promouvoir la paix mondiale d’ici trente ans. »

En mettant l’accent sur l’avenir radieux du persuasive design, Fogg oublie quelque peu cette réalité embarrassante : de discrètes techniques de manipulation comportementale sont utilisées par le secteur des nouvelles technologies pour capter et exploiter l’attention des utilisateurs à des fins lucratives. Assez opportunément, sa vision enthousiaste oublie également combien ces forces invisibles et manipulatrices portent préjudice aux enfants et aux adolescents, dont l’esprit est plus facile encore à influencer.

L’arme du persuasive design

Si vous n’avez jamais entendu parler des technologies séductives, ce n’est pas un hasard – les grands groupes technologiques préféreraient que le concept reste dans l’ombre, car, pour la plupart d’entre nous, nous ne souhaitons pas être contrôlés et l’idée d’enfants manipulés pour générer des profits nous révulse. Les technologies séductives (en anglais persuasive design) fonctionnent en créant à dessein des environnements numériques qui ont pour vocation de donner à leurs utilisateurs le sentiment de satisfaire – mieux que ne feraient les alternatives du monde réel – leurs pulsions humaines les plus fondamentales : appartenir à un groupe ou bien réaliser des objectifs. Les enfants passent un nombre incalculable d’heures à fréquenter les réseaux sociaux ou à jouer à des jeux vidéo, en quête de “J’aime”, d’“amis”, de points ou de niveaux de jeu – et, parce que c’est stimulant, ils croient atteindre une forme de bonheur et de réussite, plus accessible à leurs yeux qu’en menant à bien les activités qui doivent être celles des enfants, certes moins gratifiantes mais essentielles pour leur développement.

Les techniques de séduction numériques fonctionnent très bien sur les adultes mais elles sont plus efficaces encore pour influencer le cerveau, en plein développement, des enfants et des adolescents. Selon Fogg :

« Les jeux vidéo, plus que toute autre activité culturelle, offrent des récompenses, en particulier aux jeunes garçons. Les adolescents sont programmés pour rechercher une forme de savoir-faire. Maîtriser notre monde et dominer les autres dans n’importe quel domaine. Les jeux vidéo, en distribuant des récompenses, peuvent nous laisser croire que nous avons de plus en plus de savoir-faire, que nous pouvons à chaque seconde devenir meilleurs dans un domaine. »

Et c’est ainsi que le persuasive design a permis de convaincre toute une génération de jeunes garçons qu’ils peuvent acquérir un “savoir-faire” à jouer en ligne en y consacrant d’innombrables heures, quand la triste réalité est qu’ils sont enfermés dans leur chambre, loin de l’école et qu’ils n’acquièrent aucune des compétences qu’universités et employeurs attendent dans la vraie vie.

De même, les grands réseaux sociaux à caractère commercial utilisent le persuasive design pour exploiter le désir des préadolescents et des adolescents, en particulier les filles, de s’intégrer socialement. Cette pulsion fait pleinement partie de nos gènes puisque les compétences relationnelles de la vraie vie ont favorisé l’évolution humaine. L’article « Dans l’iPhone d’une adolescente »1 décrit la vie de Casey, 14 ans, vivant à Millburn, dans le New Jersey. Avec 580 amis sur Instagram et 1 110 sur Facebook, elle ne se préoccupe que du nombre de “j’aime” reçus par sa photo de profil Facebook en comparaison de ses amies. Elle le dit elle-même :

« Si t’as pas 100 “j’aime”, tu t’arranges pour que d’autres la partagent afin d’y arriver… Sinon, t’es dégoûtée. Tout le monde veut avoir le plus de “j’aime”. C’est comme un concours de popularité. »

L’auteur de l’article affirme que l’obsession de Casey pour son téléphone a un coût : « Le téléphone de la jeune fille, Facebook, Instagram ou iMessage la détournent en permanence de ses devoirs, de son sommeil ou de sa famille. » Casey dit bien qu’elle aimerait poser son téléphone. Mais elle ne peut pas.

« Je me réveille le matin et je vais sur Facebook juste … parce que c’est comme çaCe n’est pas comme si je le voulais ou pas. J’y vais c’est tout. Je suis obligée de le faire. Je ne sais pas pourquoi. J’ai besoin de le faire. Facebook remplit toute ma vie. »

Des questions essentielles que personne ne pose

B. J. Fogg n’est peut-être pas très connu, mais pour « Fortune Magazine », c’est le « nouveau gourou à connaître » et ses recherches inspirent partout dans le monde des légions d’UX designers, les concepteurs de ce que l’on appelle l’expérience utilisateur : ces derniers exploitent et développent les modèles de persuasive designinventés par Fogg. Comme le dit Anthony Kosner dans « Forbes Magazine », « personne n’a autant influencé la génération actuelle de concepteurs d’expérience utilisateur (UX) que le chercheur de Stanford B. J. Fogg. »2

Les concepteurs UX viennent de nombreuses disciplines, de la psychologie aux neurosciences en passant par l’informatique. Reste que le cœur de certaines recherches UX est bien de mettre à profit la psychologie pour tirer parti de nos vulnérabilités humaines. Ce qui est particulièrement pernicieux quand les cibles sont… des enfants. Comme le dit Fogg dans l’article de Kosner Forbes, « Facebook, Twitter, Google, pour n’en citer que quelques-unes : ces entreprises utilisent les ordinateurs pour influer sur notre comportement. » Cependant, l’ordinateur n’est pas le ressort principal des modifications comportementales. « Le chaînon manquant, ce n’est pas la technologie, c’est la psychologie », explique Fogg.

Non seulement les chercheurs UX s’inspirent souvent du modèle de design de Fogg mais une partie d’entre eux semblent ignorer, comme lui, les implications plus générales du persuasive design. Ils se concentrent sur les tâches qu’ils doivent accomplir, conçoivent des objets et des applications numériques qui sollicitent toujours plus l’attention des utilisateurs, les obligeant à revenir encore et encore, et font grossir le chiffre d’affaires de leur entreprise. Comment, dans le monde entier, les enfants se trouvent affectés par des milliers de concepteurs UX travaillant tous en même temps pour les attirer sur une multitude d’objets et de produits numériques, bien loin de la vraie vie, c’est sans doute pour eux très secondaire.

Selon B. J. Fogg, le « modèle comportemental Fogg » est une méthode éprouvée pour modifier le comportement. Pour faire simple, il repose sur trois facteurs essentiels : la motivation, la capacité et les stimulations. Expliquant comment sa formule permet d’attirer des gens sur un réseau social, le psychologue déclare, dans un article universitaire, que le désir de « s’intégrer dans le groupe social » est un levier de motivation essentiel, même s’il voit un levier plus puissant encore : le désir « de ne pas être exclu du groupe social ». En ce qui concerne la capacité, Fogg insiste pour que les objets numériques soient conçus de sorte que les utilisateurs aient à « réfléchir le moins possible ». C’est pourquoi les réseaux sociaux sont conçus pour être simples d’utilisation. Enfin Fogg dit que les utilisateurs potentiels, pour revenir sur un site, doivent réagir à des stimulations. C’est le rôle d’une myriade de petites astuces numériques, comme l’envoi de notifications incessantes pour exhorter les utilisateurs à admirer les photos de leurs amis, ou leur signifier qu’ils ratent quelque chose à ne pas être connectés, ou leur suggérer de vérifier – encore une fois – si quelqu’un a aimé leurs propres publications ou leurs photos.

La méthode de Fogg est bel et bien la voie à suivre pour qu’une entreprise de jeux vidéo ou de réseaux sociaux devienne multimilliardaire. Pourtant, s’agissant de l’impact qu’ont ces techniques appliquées aux enfants et aux adolescents, des questions morales sont passées sous silence. Peut-on, par exemple, se servir de la crainte d’être exclu du groupe pour obliger les enfants à utiliser les réseaux sociaux de manière compulsive ? Est-il acceptable que les plus jeunes soient détournés de leurs devoirs scolaires, lesquels exigent un effort de pensée important, pour passer leur vie sur des réseaux sociaux ou dans des jeux vidéo ne demandant presqu’aucune réflexion ? Est-il acceptable que des “stimulations” incitent en permanence les enfants à utiliser des objets numériques à caractère commercial, au détriment de leur vie de famille et d’autres activités importantes pour la vraie vie ?

Pirater le cerveau

Les technologies séductives fonctionnent en déclenchant la libération de dopamine, un puissant neurotransmetteur impliqué dans les circuits de la récompense, de l’attention et de la dépendance. Dans la région de Venice (Los Angeles) surnommée “Silicon Beach”, la start-up Dopamine Labs3 vante de la façon suivante son usage des techniques de séduction numériques pour augmenter les profits : « Connectez votre application à notre Persuasive IA [Intelligence Artificielle] et augmentez l’engagement dans votre application et vos revenus jusqu’à 30% en donnant à vos utilisateurs nos poussées de dopamine parfaitement dosées » et « Une poussée de dopamine ne fait pas seulement du bien : il est prouvé qu’elle redéfinit le comportement et les habitudes des utilisateurs ».

Ramsay Brown, le fondateur de Dopamine Labs, a récemment déclaré :

« Nous avons aujourd’hui développé une rigoureuse technologie de l’esprit humain, ce qui est à la fois passionnant et terrifiant. Les machines apprennent de façon autonome et nous avons la possibilité d’actionner les boutons de leur tableau de bord encore en construction. Dans le monde entier, des centaines de milliers de personnes vont, sans s’en rendre compte, changer de comportement d’une façon qui semblera, en apparence, toute naturelle mais sera parfaitement conforme à un programme. »4

Pour les développeurs, cette pratique a un nom : « pirater le cerveau ». De fait, c’est contraindre les utilisateurs à passer plus de temps sur des sites tout en leur laissant croire qu’ils le font de leur plein gré.

Les réseaux sociaux et les jeux vidéo utilisent une technique éprouvée pour manipuler le cerveau : la récompense aléatoire (pensez aux machines à sous). Les utilisateurs ne savent jamais quand ils obtiendront le prochain “j’aime” ou la prochaine gratification dans le jeu : ils les reçoivent au moment optimal pour provoquer la plus grande excitation possible et les garder sur le site. Des rangées entières d’ordinateurs emploient l’AI pour “apprendre” lequel, parmi un nombre incalculable de facteurs de persuasive design, pourra accrocher les utilisateurs. Un profil des vulnérabilités spécifiques de chaque utilisateur est développé en temps réel et exploité pour le garder sur un site et le faire revenir encore et encore, pendant des périodes de plus en plus longues. Voilà comment grimpent les bénéfices des entreprises Internet grand public, dont les revenus sont indexés sur le taux d’utilisation de leurs produits.

Ces techniques clandestines pour réaliser des profits en manipulant les utilisateurs sont considérées par les développeurs comme un « dark design ». Pourquoi des entreprises recourraient-elles à de telles stratégies ? Comme le dit Bill Davidow dans un article de « The Atlantic »

« Les dirigeants des entreprises Internet sont confrontés à un impératif plaisant, si ce n’est moralement discutable : ou bien détourner les neurosciences pour gagner des parts de marché et réaliser de gros profits, ou bien laisser leurs concurrents les détourner et conquérir le marché à leur place. »5

Rares sont les secteurs industriels sans foi ni loi comme la Silicon Valley. Les grandes entreprises de réseaux sociaux ou de jeux vidéo se croient dans l’obligation de déployer de telles technologies dans ce qui constitue une course aux armements pour capter l’attention, réaliser des profits et tout simplement survivre. Le bien-être des enfants n’est guère pris en compte dans leurs calculs et dans leurs décisions.

Un coup d’œil dans les coulisses

De façon assez étonnante, les grandes entreprises de réseaux sociaux et de jeux vidéo étaient, jusqu’ici, parvenues à dissimuler leur usage du persuasive design au grand public. Mais tout a changé en 2017, quand un journal australien a pu consulter des documents internes de Facebook6. Un rapport, rédigé par des cadres de l’entreprise, montrait ce que le réseau social promet aux annonceurs : en surveillant en temps réel les publications, les interactions et les photos des adolescents, le réseau social est capable d’identifier les moments où ils se sentent « en manque de confiance », « inutiles », « stressés » ou « en échec ». Quel intérêt, peut-on se demander ? C’est que le rapport louait également la capacité de Facebook à cibler très précisément les publicités juste « aux moments où les jeunes ont besoin d’un petit coup de pouce ».

L’usage des médias numériques par les technologies séductives pour cibler les enfants, en déployant de façon optimale l’arme de la manipulation psychologique, voilà ce qui les rend si puissantes. Ces techniques de designoffrent aux entreprises technologiques comme une fenêtre ouverte sur le cœur et l’esprit des plus jeunes, avec une vue précise de leurs points faibles particuliers : ces derniers permettent ensuite de contrôler leur comportement en tant que consommateurs. Tout ceci ne relève pas d’une prospective fantaisiste… Nous y sommes déjà. Pour sa défense, Facebook a argué d’un rapport évidemment déformé par la presse. Mais lorsque les défenseurs des enfants ont demandé au réseau social de le rendre public, l’entreprise a refusé, préférant garder nimbées de mystère les techniques qu’elle utilise pour influencer les enfants.

Les joueurs de flûte du numérique

Officiellement, les grands groupes des nouvelles technologies proclament que les technologies séductives servent à rendre leurs produits plus attractifs et plus ludiques. Mais certains spécialistes de ce secteur lèvent le voile sur des motivations moins avouables. John Hopson, développeur de jeux vidéo et titulaire d’un doctorat en sciences comportementales et en neurosciences, est l’auteur d’un article intitulé « Le design comportemental dans le jeu »7. À la façon d’un savant menant des expériences de laboratoire sur des animaux, il y explique comment certains facteurs de conception du jeu peuvent modifier le comportement des joueurs. Il s’agit de répondre à des questions telles que : « Comment maintenir chez les joueurs un taux d’activité élevé et régulier ? » ou bien « Comment faire pour que les joueurs jouent sans jamais s’arrêter ? »

Tout en exposant les connaissances scientifiques sur lesquelles prennent appui les technologies séductives, Hopson prend soin de préciser :

« Cela ne signifie pas que les joueurs sont des rats de laboratoire, mais simplement qu’il existe des règles d’apprentissage communes s’appliquant de façon identique aux joueurs et aux rats. »

À la suite de son article, Hopson a été embauché par Microsoft et a participé au pilotage du développement de la Xbox Live, la version en ligne de la console de jeu de Microsoft. Il a également participé au développement de jeux très prisés des plus jeunes sur Xbox, comme tous ceux de la série Halo. Les parents avec lesquels je travaille n’ont tout simplement aucune idée de l’immense puissance de feu, financière et psychologique, tournée vers leurs enfants dans le seul but de les faire jouer sans jamais s’arrêter.

Bill Fulton, expert, lui-aussi, dans les technologies séductives, est concepteur de jeux et a une formation en psychologie cognitive et quantitative. À l’initiative du groupe de recherche Microsoft sur les utilisateurs de jeux, il a fini par créer sa propre entreprise de conseil. Fulton ne fait pas mystère du pouvoir du persuasive design et des intentions du secteur du jeu vidéo, révélant dans un très sérieux journal consacré au secteur technologique :

« Si les concepteurs de jeux souhaitent qu’une personne renonce à toute autre activité sociale, loisir ou passe-temps, il faut la séduire à un très haut degré, par tous les moyens possibles. »8

C’est bien aujourd’hui le principal ressort du persuasive design : concevoir des jeux vidéo et des applications pour réseaux sociaux si attrayants qu’ils parviennent à nous arracher au monde réel pour nous faire vivre dans un univers marchand. Pourtant, s’engager dans une quête virtuelle aux dépens d’activités essentielles de la vraie vie est bien un élément caractéristique de l’addiction. Et les preuves s’accumulent, montrant un persuasive designdésormais si puissant qu’il est capable de contribuer au développement d’addictions aux jeux vidéo et à Internet – de tels diagnostics sont officiellement reconnus en Chine, Corée du Sud et Japon, et sont à l’étude aux États-Unis.

Le persuasive design semble non seulement à la manoeuvre pour créer des addictions aux objets numériques chez les enfants, mais les connaissances sur ces addictions sont utilisées pour rendre le persuasive design plus efficace pour pirater les esprits. Ainsi que l’avoue Ramsay Brown du Dopamine Lab :

« Depuis que nous avons compris, dans une certaine mesure, comment fonctionnent les zones cérébrales qui gèrent l’addiction, certains ont bien compris également comment aller plus loin, exploiter ces informations et les intégrer dans des applications numériques. »9

Une enfance volée

La création d’objets et d’applications numériques dont les effets sont semblables à ceux de drogues, capables de « détourner une personne » d’activités de la vie réelle, est la raison pour laquelle les technologies séductives sont si profondément destructrices. Aujourd’hui, le persuasive design a toutes les chances de nous rendre, nous les adultes, moins prudents au volant, moins productifs au travail et moins attentifs à nos propres enfants – autant d’enjeux qui nécessitent une prise de conscience urgente. Pourtant, parce que le cerveau des enfants et des adolescents est plus facile à contrôler que celui des adultes, l’utilisation du persuasive design a des conséquences bien plus dramatiques encore sur eux.

Les technologies séductives redessinent l’enfance, en éloignant les plus jeunes de leur famille et de leur travail scolaire et en leur faisant passer une partie toujours grandissante de leur vie sur des écrans et des téléphones. Selon un rapport de la Kaiser Family Foundation10, les plus petits des enfants américains sont aujourd’hui exposés cinq heures et demi par jour à des divertissements numériques, notamment jeux vidéo, réseaux sociaux et vidéos en ligne. Bien pire : les adolescents passent aujourd’hui, en moyenne, huit heures par jour à se distraire avec des écrans et des téléphones. Les usages productifs des objets numériques – où le persuasive design intervient beaucoup moins – sont relativement secondaires : aux États-Unis, les enfants ne passent que 16 minutes par jour à se servir d’un ordinateur à la maison pour leur travail scolaire.

Insensiblement, le divertissement sur écran est devenu la principale activité de l’enfance. Les enfants passent plus de temps sur les écrans qu’à l’école, et les adolescents passent plus de temps encore à se distraire avec eux qu’à dormir. Le résultat saute aux yeux dans n’importe quel restaurant, dans n’importe quelle voiture au feu et même dans de nombreuses salles de classe. Témoignant du succès des technologies séductives, les enfants sont tellement pris par leurs téléphones et autres appareils qu’ils tournent le dos au monde qui les entoure. Happés par les écrans au fin fond de leur chambre ou bien en présence même de leur famille, de nombreux enfants passent à côté de la vie familiale ou de l’école – ces deux pierres angulaires de l’enfance qui permettent de grandir heureux. Même pendant les rares moments où les enfants ne peuvent pas utiliser leurs appareils, ils sont souvent préoccupés par une seule pensée : les retrouver.

Non seulement les techniques numériques de persuasion détournent d’activités saines pour les enfants mais elles les entraînent dans des environnements numériques souvent toxiques. Beaucoup d’enfants ont fait l’expérience, malheureusement trop fréquente, du harcèlement en ligne, qui augmente le risque de décrochage scolaire et de pensées suicidaires. Et l’on mesure de plus en plus l’impact négatif de la fameuse peur de passer à côté [en anglais FOMO : the fear of missing out] quand les enfants passent leur temps à regarder leurs amis s’exhiber sur les réseaux sociaux en donnant l’impression de passer du bon temps sans eux. Toute chose qui nourrit un sentiment de solitude ou un complexe d’infériorité.

Ravages d’une génération connectée

Conjugués l’un à l’autre, l’abandon d’activités essentielles pour l’enfance et l’exposition à des environnements en ligne toxiques sont en train de ravager toute une génération. Dans un article récent de « The Atlantic »11, le Dr Jean Twenge, professeur de psychologie à l’Université de San Diego, explique comment les longues heures passées sur les smartphones et les réseaux sociaux exposent les adolescentes américaines à des taux élevés de dépression ou de comportements suicidaires.

Et comme les enfants reçoivent désormais leur premier smartphone à l’âge de dix ans en moyenne, il n’est pas surprenant d’observer de graves troubles psychiatriques – autrefois réservés à l’adolescence – affectant désormais des enfants plus jeunes. Les cas d’automutilation (par entailles par exemple) suffisamment graves pour nécessiter l’intervention des urgences ont considérablement augmenté chez les filles de 10 à 14 ans : jusqu’à +19% par an depuis 2009.

Quand les filles sont séduites par les smartphones et les réseaux sociaux, les garçons sont plus susceptibles de l’être par les jeux vidéo, souvent au détriment de l’école. Les temps de jeu excessifs étant associés à des résultats scolaires plus faibles et les garçons jouant plus que les filles, rien d’étonnant à ce qu’ils aient plus de difficultés à entrer à l’université : 57% des entrants à l’université sont des jeunes femmes et 43% seulement de jeunes hommes. Et, quand ils deviennent adultes, les garçons ont le plus grand mal à se défaire de leurs habitudes de jeu. Les économistes travaillant avec le Bureau national de la recherche économique ont récemment montré combien de jeunes américains préfèrent jouer à des jeux vidéo plutôt qu’entrer dans le monde du travail12.

Je suis psychologue de l’enfant et de l’adolescent et s’impose à moi une conclusion qui m’embarrasse autant qu’elle me fend le cœur : les forces destructrices de la psychologie telles qu’elles sont déployées par le secteur des nouvelles technologies, ont un plus grand impact sur les enfants que les usages positifs de la psychologie par les professionnels de la santé mentale et par les défenseurs des enfants. Disons-le tout net : la psychologie, en tant que champ de connaissances, fait aujourd’hui plus de mal aux enfants qu’elle ne leur vient en aide.

Le réveil

L’espoir semblait bien mince pour cette génération connectée, jusqu’à une période très récente : plusieurs personnes ont en effet critiqué, de façon surprenante, les manipulations psychologiques auxquelles recourt le secteur des nouvelles technologiques : ses cadres techniques. Tristan Harris, ex-design ethicist chez Google, a ouvert la voie en dévoilant l’utilisation du persuasive design : « Le travail de ces grands groupes est de prendre au piège les gens, et ils s’en acquittent en piratant nos vulnérabilités psychologiques. »13

Un autre cadre technique, l’ancien président de Facebook, Sean Parker, a sonné le tocsin sur l’usage de la manipulation mentale. Dans un entretien14, il a fait cette révélation :

« Toute la réflexion pour concevoir ces applications (à commencer par Facebook)… se résumait à ceci : comment épuiser le plus de votre temps et de votre attention possible ? »

Sean Parker a également déclaré que Facebook exploite « des failles dans la psychologie humaine », avec cette remarque :

« Dieu seul connaît les effets produits sur le cerveau de nos enfants. »

Le secteur utilise de façon abusive les technologies séductives, voilà ce qui revient sans cesse dans le discours de ces cadres. « Le fonds de commerce de ces groupes Internet grand public, c’est la psychologie », a déclaré Chamath Palihapitiya, un ancien vice-président de Facebook, lors d’un entretien tenu – ironiquement – à l’Université Stanford de B. J. Fogg15. « Ce que nous voulons, c’est comprendre, au moyen de la psychologie, comment vous manipuler le plus rapidement possible pour ensuite vous gratifier, en retour, d’une bouffée de dopamine. »

Avoir des enfants change quelque peu la perspective. Tony Fadell, ancien de chez Apple, est considéré comme le père de l’iPad et aussi, pour une grande partie, de l’iPhone. Le fondateur et actuel PDG de Nest a pris ainsi la parole au Design Museum de Londres :

« Beaucoup de concepteurs et de développeurs, qui avaient une vingtaine d’années quand nous avons créé ces objets, n’avaient pas d’enfants. Ils en ont à présent. Et ils voient ce qui se passe et se disent : « Attendez un peu ». Alors ils commencent alors à reconsidérer les choix qu’ils ont pu faire. »16

Marc Benioff, PDG de la société de cloud computing Salesforce, fait partie de ceux qui réclament l’encadrement des grands réseaux sociaux en raison des risques de dépendance qu’ils font encourir aux enfants. Pour lui, il devrait en être de ce secteur comme de l’industrie du tabac. « J’observe qu’à l’évidence la technologie a un caractère addictif que nous devons prendre en compte, et que leurs concepteurs travaillent à rendre ces produits addictifs : il nous faut freiner cette évolution autant que possible », a déclaré Benioff en 2018, au forum économique mondial de Davos17.

Pour Benioff, les parents doivent jouer leur rôle pour limiter les objets numériques à disposition de leurs enfants. Mais il a également déclaré : « S’il y a un avantage déloyal ou des éléments dont les parents n’ont pas conscience, alors le gouvernement doit réagir et faire toute la lumière. » Étant donné que des millions de parents, à l’image des parents de ma jeune patiente Kelly, ne soupçonnent en rien comment ces objets numériques piratent l’esprit et la vie de leurs enfants, la réglementation de telles pratiques est effectivement la meilleure chose à faire.

Autre collectif inattendu pour prendre la défense des enfants : les investisseurs du secteur technologique. Les principaux actionnaires d’Apple – le fonds spéculatif Jana Partners et le fonds de pension des enseignants de l’État de Californie, qui détiennent collectivement deux milliards de dollars dans le capital de la société, ont récemment exprimé leurs inquiétudes quant aux dommages que le persuasive design fait subir aux plus jeunes. Dans une lettre ouverte à Apple18, les investisseurs, en collaboration avec des experts de ces technologies destinées aux enfants, ont montré que l’utilisation excessive des téléphones et autres objets numériques entraîne chez eux un risque accru de dépression et de comportement suicidaire. Leur lettre dénonce spécifiquement les technologies séductives et leur impact destructeur :

« Tout le monde sait que les sites et applications de réseaux sociaux, pour lesquels l’iPhone et l’iPad constituent la principale porte d’entrée, sont généralement conçus pour être le plus addictifs et chronophages possible. »

Creuser toujours plus

Comment le secteur des nouvelles technologies grand public a-t-il réagi à ces appels au changement ? En creusant encore plus. Facebook a récemment lancé Messenger Kids, une application de réseaux sociaux ouverte aux enfants dès l’âge de cinq ans. Une déclaration de Shiu Pei Luu, directrice artistique de Messenger Kids indique que le persuasive design – si préjudiciable pour les enfants – est désormais calibré pour les plus jeunes d’entre eux : « Nous voulons aider à favoriser la communication [sur Facebook] et en faire l’expérience la plus excitante qui soit pour des enfants. »

Cette conception étroite de ce qu’est l’enfance pour Facebook illustre bien la façon dont le réseau social et les autres entreprises de technologies grand public sont déconnectées des besoins réels de toute une génération d’enfants en proie à troubles de plus en plus marqués. La chose la plus « excitante » pour de jeunes enfants, ce devrait être de passer du temps avec leur famille, de jouer dehors, de s’amuser à des jeux créatifs et d’autres activités essentielles pour leur développement – et non de plonger dans le tourbillon des réseaux sociaux. De plus, l’application Messenger Kids de Facebook fait démarrer beaucoup trop tôt la vie connectée aux réseaux sociaux, dont on sait qu’elle expose plus grands les enfants à des risques de dépression et de comportement suicidaire.

En réaction au lancement de Messenger Kids par Facebook, la Campagne pour une enfance préservée des enjeux commerciaux (CCFC) a adressé à Facebook une lettre ouverte19, signée par de nombreux défenseurs des enfants et professionnels de la santé, pour demander à Facebook de retirer son application. L’entreprise n’a toujours pas répondu à la lettre et a poursuivi son marketing agressif autour de Messenger Kids.

Une profession silencieuse

Alors que les cadres techniques de ces grands entreprises et leurs investisseurs prennent position contre la manipulation psychologique des enfants par le secteur des nouvelles technologies, l’American Psychological Association (APA), qui a pour mission de protéger les enfants et les familles contre les mauvaises pratiques psychologiques, est restée, pour ainsi dire, silencieuse. Il ne faut pas y voir malice : bien au contraire, la direction de l’APA – tout comme les parents – est probablement inconsciente de cet usage perverti de la psychologie par ce secteur. Ce qui est assez ironique, puisque les psychologues et leurs puissants outils sont soumis à des règles éthiques tandis que les cadres techniques de ces grandes entreprises et leurs investisseurs ne le sont pas.

Le code éthique de l’APA, principale organisation professionnelle de la psychologie aux États-Unis, est limpide : « Les psychologues s’efforcent de soulager ceux avec qui ils travaillent et prennent soin de ne pas leur nuire. » De plus, les règles d’éthique de l’APA impose à la profession de tout faire pour corriger le « mésusage » du travail des psychologues, ce qui ne peut que recouvrir les technologies séductives de B. J. Fogg pour influencer les enfants contre leur propre intérêt. Le code assure même une protection particulière aux plus jeunes parce que, lors même qu’ils sont en plein développement, leur « vulnérabilité les prive de toute décision autonome ».

Manipuler les enfants à des fins lucratives, sans leur consentement ou celui de leurs parents, et inciter les plus jeunes à passer toujours plus de temps avec des objets qui ne peuvent qu’aggraver leurs problèmes affectifs et leur difficultés scolaires : difficile de trouver pratiques psychologiques plus contraires à l’éthique. Les entreprises de la Silicon Valley et les fonds d’investissement qui les soutiennent sont essentiellement constituées d’hommes blancs très privilégiés, qui font donc usage de techniques de conditionnement dissimulées pour contrôler la vie d’enfants sans défense. Tristan Harris a ainsi présenté ce rapport des forces déséquilibré :

« Jamais jusque-là, dans l’Histoire, une cinquantaine d’hommes environ, presque tous âgés de 20 à 35 ans, presque tous des designers ou ingénieurs blancs et vivant dans un rayon de 80 km autour d’ici [la Silicon Valley], n’ont eu autant d’influence sur ce qu’un milliard de personnes pensent ou font. »20

Certains soutiendront que c’est la responsabilité des parents de protéger leurs enfants des pièges des nouvelles technologies. Reste que les parents n’ont aucune idée des puissantes forces qui leur sont opposées, et ignorent comment des technologies sont développées pour produire des effets comparables à ceux des drogues et s’emparer de l’esprit des plus jeunes. La conclusion s’impose avec force : les parents ne peuvent pas protéger leurs enfants ou adolescents contre ce qui leur est caché et inconnu.

D’autres prétendront qu’aucune action n’est nécessaire puisque le persuasive design n’a d’autre intention que de fabriquer de meilleurs produits, pas de manipuler les enfants. De fait, je suis convaincu qu’il n’y a, chez ceux qui travaillent dans les domaines de l’expérience utilisateur et de la captation de l’attention, aucune intention de nuire aux enfants. Les conséquences négatives des technologies séductives sont pour la plupart contingentes, malheureux effet collatéral d’une course au design férocement compétitive. Cependant, le même phénomène s’observe dans l’industrie du tabac, où les compagnies ne cherchent rien d’autre que le profit en vendant leurs produits, sans intention de nuire aux plus jeunes. Reste que, puisque cigarettes et persuasive design nuisent aux enfants de la même façon mécanique, il faut prendre des mesures pour les protéger de leurs effets.

Une conscience pour notre monde numérique

Depuis sa création, le champ de recherche des technologies séductives s’est développé dans un vide moral. Ses conséquences dramatiques n’ont donc rien de surprenant.

En vérité, le danger potentiel des usages du persuasive design est connu depuis longtemps. Fogg le disait lui-même dès 1999 : « Les algorithmes captieux peuvent également être utilisés à des fins destructrices ; ce pouvoir de changer les attitudes et les comportements, dans sa part obscure, conduit tout droit à la manipulation et à la coercition. »21 Dans un article universitaire de 199822, Fogg envisage même ce qu’il conviendrait de faire si les choses tournent mal : d’après lui, si des technologies séductives en viennent à être « jugées nuisibles ou douteuses à certains égards, un chercheur doit alors soit s’engager lui-même ou appeler d’autres à le faire. »

Plus récemment, Fogg a reconnu les effets négatifs du persuasive design. Dans « The Economist »23, Fogg a déclaré en 2016 : « Je vois ce que font certains de mes anciens étudiants et je me demande s’ils essaient vraiment de rendre le monde meilleur ou de gagner de l’argent. » Et, en 2017, Fogg a fait cet aveu : « Regardez dans les restaurants : tout le monde ou presque a son téléphone sur la table et nous sommes distraits sans cesse des échanges réels avec ceux qui nous font face – je pense que c’est une mauvaise chose. »24 Néanmoins, Fogg n’a rien fait pour venir en aide aux victimes de cette science dont il est le père. De même, concernant les enfants et les adolescents, ceux qui sont en position de responsabilité dans les grands groupes technologiques (à l’exception récente des cadres techniques) n’ont rien fait pour limiter l’usage manipulateur ou coercitif des objets numériques .

Dès lors, comment les plus jeunes peuvent-ils être protégés de l’utilisation du persuasive design par ce secteur ? Tournons-nous vers le président John F. Kennedy, dont la sagesse était prémonitoire : la technologie « n’a pas de conscience propre. » Je crois que le métier de psychologue, avec sa compréhension de l’esprit humain et avec, pour guide, son code d’éthique, peut constituer une conscience guidant la façon dont les entreprises des nouvelles technologies interagissent avec les enfants et les adolescents.

L’APA doit, pour commencer, exiger que les techniques de manipulation comportementale du secteur technologique sortent de l’ombre et soient exposées en pleine lumière afin de permettre une prise de conscience du grand public. Il semble nécessaire d’apporter des changements au code éthique de l’APA afin d’interdire spécifiquement à des psychologues de manipuler les enfants à l’aide d’objets numériques, surtout si cette influence est connue pour présenter des risques pour leur bien-être. En outre, l’APA doit appliquer ses propres règles éthiques et s’efforcer de corriger les abus des technologies séductives dont sont responsables, à l’extérieur du champ de la psychologie, le secteur des nouvelles technologie et les designers d’expérience utilisateur.

Mais le métier de psychologue peut et doit faire plus encore pour protéger les plus jeunes et réparer les dommages subis par les enfants. Il doit se joindre à ces cadres techniques qui exigent que le persuasive design des objets numériques pour enfants soit encadré. L’APA doit également faire entendre une voix forte dans le chœur grandissant dénonçant les entreprises des nouvelles technologies qui exploitent à dessein les vulnérabilités des enfants. Et l’APA doit fournir des efforts plus énergiques et plus ambitieux pour informer les parents, les écoles et les autres défenseurs des enfants des méfaits de l’utilisation abusive des objets numériques par les enfants.

Chaque jour qui passe, de nouvelles technologies séductives, plus influentes, sont déployées pour mieux tirer parti des faiblesses propres aux enfants et aux adolescents. La profession de psychologue doit faire en sorte, dans ce monde numérique qui s’ouvre, que de tels outils soient utilisés pour améliorer la santé et le bien-être des enfants et non leur porter atteinte. En publiant une déclaration solennelle condamnant l’utilisation abusive du persuasive design, l’APA et la profession de psychologue peuvent contribuer à nous donner cette conscience dont nous avons tant besoin pour nous guider dans ce monde numérique où les machines sont si dangereusement puissantes.

SURVIVRE AUX RÉSEAUX SOCIAUX

Sur son lit de mort, personne ne se dit :

« J’aurais aimé passer plus de temps sur Facebook ».

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L’écologie humaine nous invite à prendre conscience de la portée et du sens de nos actes. Notre relation à l’informatique est un domaine dans lequel ce recul est particulièrement difficile. En effet, la société a évolué vers un monde numérique sans que cette transformation n’ait été préalablement pensée. L’informatique s’est imposée à chacun, avec ses mails, ses notifications incessantes, ses réseaux sociaux et, plus proches de nous encore, ses objets connectés. « Vivre en 2007, ce n’est pas vivre comme en 1950, l’ordinateur en plus, mais vivre dans le monde de l’ordinateur. » (1). En dix ans, cette citation de Pièces et main d’oeuvre n’a pas pris une ride ! La numérisation galopante change tout. Et elle nous change. Cet article est un témoignage des bienfaits et des difficultés liés à la distance prise avec les réseaux sociaux, quand j’ai décidé d’appuyer sur le « bouton stop ». Une invitation à faire un état des lieux personnel sur notre utilisation de l’informatique en général et des réseaux sociaux en particulier !

À la source de ma réflexion : le constat d’un échec

Après deux ans d’utilisation de Twitter (2) et une première tentative de « décrochage » avortée, j’arrête définitivement l’usage de ce réseau social, ne parvenant plus à y passer moins d’une à deux heures par jour. Certes, ce temps passé en ligne m’a permis de découvrir des articles qui m’ont fait réfléchir et progresser, tant pour mon travail que pour ma vie personnelle. Mais entre le bénéfice retiré et le temps investi (une à deux heures par jour, soit environ 45 heures par mois : plus d’une semaine de travail !), le jeu n’en vaut plus la chandelle.
Pourtant, je suis ingénieur en informatique ; je ne devrais donc pas me laisser piéger par cette attraction fatale que savent si bien exercer les réseaux sociaux. De la même manière que tout le monde connaît les astuces de la grande distribution, avec ses prix psychologiques à 9,99 € et la disposition stratégique de certaines marchandises à hauteur des yeux sur les linéaires, je connais bon nombre des stratagèmes employés pour nous inciter à passer davantage de temps sur les réseaux sociaux : les pages qui s’étendent à l’infini pour que je n’en termine jamais la lecture, le lancement automatique de vidéos pour que l’effort consiste à l’arrêter et non pas à la démarrer et surtout, le bonheur narcissique de découvrir que l’un de mes messages a été lu, aimé, partagé. Mais curieusement, de la même manière que nous trouvons toujours (au moins inconsciemment) que l’article à 9,99 € n’est pas si cher que cela, je ne parvenais pas non plus à limiter mon usage de ce réseau social. Connaître les stratagèmes d’addiction ne m’empêchait nullement d’en être la victime.

Pourquoi étais-je incapable de réguler le temps que je passais sur Twitter ?

Je suis convaincu que nous sommes beaucoup moins rationnels que nous le pensons. Nous sommes bourrés de biais cognitifs. Un exemple ? Une étude montre que dans un cinéma, si l’on vous propose un petit pop-corn à 3 euros, et un grand à 7 euros, vous choisirez le petit, parce que 7 euros vous semblera trop cher pour un pop-corn. Mais si on vous propose un petit à 3 euros, un moyen à 6,50 euros, et un grand à 7 euros, vous choisirez le grand, parce que « pour juste 50 centimes de plus », vous aurez un plus grand paquet (3). Ce n’est là qu’un exemple simple et grossier, alors que le neuromarketing va aujourd’hui traquer toutes nos réactions au cœur même de nos cerveaux afin de nous influencer sous notre seuil de conscience pour provoquer un acte d’achat (4).

Nous arrivons là sur la face sombre des réseaux sociaux grand public. Tous, sans exception, sont construits pour nous pousser à réagir aussi rapidement et instinctivement que possible, en usant et abusant de nos biais cognitifs. Ce n’est pas un effet secondaire indésirable, mais l’effet principal recherché. En effet, chacune de nos (sur)réactions, même si elle n’est que celle d’un instant, offre un double avantage pour le réseau social. D’une part, elle peut provoquer une réaction en chaîne (la fameuse viralité des réseaux sociaux), attirer le buzz et augmenter la crainte de manquer quelque chose d’important. D’autre part, chaque réaction, chaque émotion, chaque indignation révèle une parcelle de notre personnalité. De tweet en retweet, de like en poke (5), de gigantesques bases de données sont construites (les fameuses big data) et analysées par des algorithmes qui peuvent découvrir nos centres d’intérêts, valeurs, loisirs, opinions politiques, philosophiques et religieuses… Et comme nous avons tendance à être amis avec des personnes qui nous ressemblent, il suffit au réseau social de regarder la moyenne de nos amis pour obtenir avec une précision impressionnante notre profil, quand bien même nous resterions parfaitement muets en ligne. Et c’est ainsi que les réseaux sociaux grand public se financent : en facturant du placement publicitaire aux annonceurs (6), « prêts à dépenser beaucoup d’argent pour cet hyper-ciblage » (7). Un exemple ? Durant la campagne présidentielle américaine, l’équipe de Donald Trump a acheté à Facebook des espaces publicitaires ciblés qui ont été affichés sur les pages consultées par les électeurs afro-américains résidents dans les swing-states (8). Ces messages particulièrement anxiogènes au sujet de la candidate démocrate avaient pour objet de faire basculer le vote en éveillant la peur… Au-delà de l’aspect plus que discutable de jouer sur les peurs, cet exemple illustre bien le fonctionnement économique des réseaux sociaux.

Donc non, l’objectif des réseaux sociaux n’est pas d’abord de nous permettre de rester en relation avec ceux qui nous sont chers. Mais bien plutôt de satisfaire publicitaires et autres experts du marketing en jouant sur nos biais cognitifs pour nous pousser à rester en ligne, nous incitant à réagir de manière compulsive pour nous percer à jour.
Seul cela permet de financer les immenses data-centers (9) nécessaires à Twitter, Facebook et tous les autres. Et à cette fin, nous travaillons gratuitement à notre propre profilage. À ce sujet, l’année 2017 aura été une véritable apocalypse pour les réseaux sociaux. De nombreux repentis de Facebook et Google ont levé le voile de cette réalité jusqu’alors relativement bien cachée, à l’image de Chamath Palihapitiya (ancien cadre de Facebook) qui a récemment déclaré que Facebook « est en train de détruire le tissu social de nos sociétés ».
Finalement, je ne suis donc pas entièrement responsable de ne pas parvenir à réguler le temps que je passe sur les réseaux sociaux. Tout est fait pour me séduire sans fin, telle une Shéhérazade numérique !

Les réseaux sociaux favorisent la réaction au détriment de la réflexion

Après plusieurs mois de « sevrage », il m’arrive toujours d’avoir envie de repasser du temps sur Twitter : je sais que je passe à côté d’informations qui sont potentiellement importantes. Je sais aussi que cet effet indésirable est créé et entretenu par les réseaux sociaux eux-mêmes comme un moyen de capter davantage mon attention. J’ai donc fait le choix de lire davantage de livres. Cela est plus exigeant, mais je sais que je ne regretterai pas ce temps passé à entrer patiemment dans la pensée d’un autre.
Certains ne manqueront pas de m’objecter que les réseaux sociaux et leur brassage incessant d’idées dans le tumulte des tweets et des posts est au contraire une manière de se frotter à davantage de pensées, d’expérimenter les contradictions ; bref, de se forger, d’éprouver et de remettre en cause ses idées. Cette pensée est séduisante, mais démentie par une expérience tout à fait signifiante que j’ai menée. Durant ma (courte) vie sur les réseaux sociaux, j’ai cherché à partager du contenu, des articles intéressants, en ne cédant pas aux indignations de surface si faciles quand on est en ligne. Je dois avouer que c’était une véritable ascèse, car cela me demandait de toujours vérifier mes motivations profondes. Est-ce que je veux faire la publicité de cet article ou de cette citation par ce qu’il me pousse à la réflexion, ou parce qu’il me fait réagir sur l’instant ? La question peut sembler simple, mais sous une avalanche de messages, la réponse n’est pas toujours évidente. Dans cet esprit (et avec un brin de perversité, je l’avoue) j’ai fait cette expérience pour tester mes followers (10) sur Twitter : j’ai écrit un même message en deux versions. Pour la première, je me suis attaché à peser mes mots en donnant à chacun profondeur, précision et densité. Pour la deuxième, j’ai au contraire durci le trait pour partager mon indignation. Cinq bonnes minutes d’écriture contre quinze secondes, le résultat du match a été sans appel : mon premier message est tombé dans l’oubli, le second s’est propagé au-delà de mes espérances…

Loin d’incriminer mes followers à qui j’ai joué ce mauvais tour, je reste convaincu que l’agitation des réseaux sociaux nous incite subtilement à favoriser la réaction à la réflexion. Il faut rebondir. Il faut rester dans le coup. Il faut aller vite. Sans que nous y prenions garde, ces injonctions implicites viennent en contradiction avec la réflexion qui a besoin de temps et d’espace pour se construire : « Entre un stimulus et une réponse, il y a un espace. Et cet espace est notre pouvoir de choisir notre réponse » (11). Pour traiter la surabondance des messages, qu’il est difficile de résister à la tentation d’accélérer ! Qu’il est difficile de ne pas réduire cet espace entre le stimulus et sa réponse ! Qu’il est difficile de résister à l’automatisme ! En définitive, la douce pression (12) exercée par les réseaux sociaux nous pousse à mettre de côté une part de ce qui fonde notre humanité.

Lire la suite sur http://www.ecologiehumaine.eu/survivre-aux-reseaux-sociaux-sbc/

Schumpeter Joseph (1883-1950)

Joseph Schumpeter fut un des plus brillants économistes de sa génération, auteur de nombreux essais, particulièrement connu pour ses théories concernant les fluctuations économiques (les phases conjoncturelles d’expansion, de récession, de décroissance), le concept de destruction créatrice et sa pensée concernant les ressorts touchant l’ensemble des dimensions affectant l’innovation. Il est l’auteur d’une « Histoire de l’analyse économique », parue en 1954. Le traité d’économie « Histoire de l’analyse économique » constitue encore de nos jours un essai référence.

Dans un autre essai publié en 1939, « le cycle des affaires » précédant donc son histoire de l’analyse économique, Joseph Schumpeter explique que le progrès technique est au cœur même de l’économie.  Les innovations, ces forces motrices de l’économie, engendrent des évolutions souvent majeures ; disruptives, ainsi selon Joseph Schumpeter une innovation de rupture résultant d’une prouesse technologique, d’un progrès technique considérable, voire scientifique, entraînera simultanément un essaim de nouvelles évolutions ou débouchés techniques, des innovations qui vont être comme par enchaînement, portée  par une découverte majeure ou une évolution de type saut technologique (comme par exemple : Les nanotechnologies, le numérique, de nouvelles molécules pour traiter des maladies de type cancer…) .

La pensée de Joseph Schumpeter a été largement influencée par l’économiste Kondratiev mais également par deux figures de la philosophie : Nietzche (le nihilisme, la destruction des valeurs), Karl Marx (le discours sur la dialectique du progrès, préparant le chemin utopique de la grande révolution sociale).

Dans la vision partagée par Joseph Schumpeter l’innovation est sans conteste, le force motrice de la croissance économique, Schumpeter va même faire usage d’une image pour illustrer sa pensée, en utilisant les termes de « Ouragan perpétuel» ce qui peut conduire selon l’économiste à un renversement de la table, ou impliquer des destructions, des destructions qui peuvent par ailleurs être spectaculaires affectant tous les types d’organisations sociales, entrepreneuriales, créant de véritables chamboulement au sein même des sociétés. Ces innovations qui chahutent les marchés, peuvent être enclenchés par l’émergence de nouvelles technologies, de nouveaux débouchés (résultant de nouveaux comportements sociaux), de nouveaux matériaux, de nouvelles thérapies (molécules), de nouvelles méthodes d’organisation du travail.

Citation de Joseph Schumpeter

« L’impulsion fondamentale qui enclenche la machine capitaliste et la garde en mouvement vient des nouveaux consommateurs, des nouvelles marchandises, des nouvelles méthodes de production et de transport, des nouveaux marchés et des nouvelles formes d’organisation industrielle que crée l’entreprise capitaliste »

Si certes la destruction créatrice résulte bien de l’innovation, si cette destruction est provoquée par l’émergence de nouveaux concepts technologiques.  Il convient d’analyser l’emprise sociale l’ampleur des effets de ses différents marqueurs, notamment l’empreinte laissée par les technologies de rupture tels que l’IA qui laissera en fin de compte, de moins en moins de place aux salariés et amènera inéluctablement à une vie sociale déshumanisée.

L’émergence de l’économie numérique a certes créé de nouveaux emplois tels que les codeurs, les programmeurs, les informaticiens mais l’informatisation a détruit au total beaucoup plus d’emplois qu’elle en a créé en réalité. L’économie des GAFA sera de nature à fragiliser demain le tissu social et de destructions écologiques, alors qu’elle prétendra servir ceux qui veulent nous conduire vers la transition écologique qui est pourtant nécessaire.

L’ouragan technologique risque bel et bien de se traduire par une destruction des écosystèmes sociaux et des grands équilibres fondés sur la socialisation des rapports et des liens tissés dans le monde réel dont on pressent aujourd’hui le choc avec les mondes hors sols que nous renvoient les politiques déconnectées des réalités tenant à la pauvreté, à la précarité et à la paupérisation des hommes et des femmes qui ne savent plus comment finir leur fin de mois et d’autres comment commencer leur début de mois .

L’IA le réveil de la bête non humaine….

‘IA qui vient est à la fois un outil de surveillance des déplacements, activités, désirs ou pensées mais aussi un outil d’assistanat permanent dont l’objectif est de précéder les comportements de chacun, depuis son lit jusqu’à sa voiture, en passant par sa salle de bains ou son lieu de travail. Il s’agit autant de participer à la «mise en données du monde» que de réaliser l’utopie techno-économique d’une «société automatisée», selon Villani. Autrement dit, de développer des technologies à même de diriger nos conduites et nos choix quotidiens, de livrer l’humain, jugé inférieur, à une entité, l’IA, conçue sur notre modèle mais nous ayant «dépassés». Une maman non humaine, directement issue de laboratoires de recherche publics mais aussi privés. Voitures autonomes, villes pilotées par le numérique, caméras à reconnaissance faciale, maisons automatisées, puces électroniques, écrans publicitaires personnalisés dans les rues, sexualité et goûts en général, la totalité de nos existences serait vouée à dépendre de l’IA, qui n’est pas l’informatique de papa mais une sorte de fichage virtuel généralisé visant à ce que nous déléguions nos comportements à une entité supposée plus intelligente, et plus à même d’apprendre sans cesse, que nous. Le numérique avait vocation à être au service de l’humain, comme le sont tous les outils ; l’IA rêvée par LREM nourrie au lait de la Silicon Valley n’est plus à notre service mais se sert de nous afin d’orienter nos comportements et de définir des dogmes auxquels nous devrions nous plier, à commencer par celui de la «transparence» de nos existences.

Extrait d’un Article publié dans le figaro …


http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2018/11/29/31001-20181129ARTFIG00357–l-intelligence-artificielle-revee-par-la-silicon-valley-cherche-a-nous-aliener.php

L’IA qui vient est à la fois un outil de surveillance des déplacements, activités, désirs ou pensées mais aussi un outil d’assistanat permanent dont l’objectif est de précéder les comportements de chacun, depuis son lit jusqu’à sa voiture, en passant par sa salle de bains ou son lieu de travail. Il s’agit autant de participer à la «mise en données du monde» que de réaliser l’utopie techno-économique d’une «société automatisée», selon Villani. Autrement dit, de développer des technologies à même de diriger nos conduites et nos choix quotidiens, de livrer l’humain, jugé inférieur, à une entité, l’IA, conçue sur notre modèle mais nous ayant «dépassés». Une maman non humaine, directement issue de laboratoires de recherche publics mais aussi privés. Voitures autonomes, villes pilotées par le numérique, caméras à reconnaissance faciale, maisons automatisées, puces électroniques, écrans publicitaires personnalisés dans les rues, sexualité et goûts en général, la totalité de nos existences serait vouée à dépendre de l’IA, qui n’est pas l’informatique de papa mais une sorte de fichage virtuel généralisé visant à ce que nous déléguions nos comportements à une entité supposée plus intelligente, et plus à même d’apprendre sans cesse, que nous. Le numérique avait vocation à être au service de l’humain, comme le sont tous les outils ; l’IA rêvée par LREM nourrie au lait de la Silicon Valley n’est plus à notre service mais se sert de nous afin d’orienter nos comportements et de définir des dogmes auxquels nous devrions nous plier, à commencer par celui de la «transparence» de nos existences.

Robot vers la disparition du travail humain ?

La profession est décrite comme l’une des plus menacées par l’automatisation. Un fait qui conduit les cabinets d’expertise-comptable à se recentrer sur le conseil et la relation client…. Un article à lire : https://www.lemonde.fr/campus/article/2017/04/27/la-guerre-des-comptables-et-des-robots-aura-t-elle-lieu_5118931_4401467.html

La guerre des comptables et des robots aura-t-elle lieu ?

                                Adrien de Tricornot

« Les entreprises les plus en pointe ont pris depuis plusieurs années le virage vers le numérique, grâce à des logiciels liés à des plates-formes de gestion en ligne (technologies Software as a service), principalement proposés par de grands cabinets. « Ces solutions permettent aux entreprises de tenir elles-mêmes une comptabilité directement mise à jour, accessible sur tous les canaux, comme une tablette, par exemple. Ce sont désormais les entreprises clientes qui saisissent leurs pièces comptables, et non plus notre cabinet, et elles peuvent même automatiser cette tâche si elles disposent d’un outil de facturation et de vente intégré à leur comptabilité », explique Pierre d’Agrain, associé du cabinet ExCo A2A, à Toulouse, membre du sixième réseau d’expertise-comptable en France.

Dans ce schéma, les cabinets sont dans une nouvelle relation avec leurs clients. Ils ne facturent plus des heures de saisie des pièces comptables par leurs salariés, mais un abonnement à la plate-forme. Leurs salariés se recentrent donc sur la gestion des informations, leur analyse, ou la relation avec les clients, des tâches à plus forte valeur ajoutée et plus intéressantes : « Rien ne remplacera le fait d’écouter les clients et de les conseiller », fait valoir M. d’Agrain. Pour lui, les robots, s’ils prendront leur part, en allégeant les tâches les plus répétitives et en fluidifiant la tenue des comptes, ne remplaceront pas les experts-comptables.

Les moins qualifiés impactés

L’impact sur l’emploi est néanmoins réel : il concerne surtout les profils les moins qualifiés, de niveau bac ou inférieur, chargés de la saisie des pièces comptables. Mais aussi les métiers d’experts : détachés désormais d’une partie de leurs tâches, ils peuvent servir un portefeuille de clients plus large. « On a besoin de moins d’effectifs, on peut faire de la croissance sans recruter », témoigne Pierre d’Agrain.

Le mouvement n’en est qu’à ses débuts. D’abord parce que les solutions numériques de saisie vont gagner du terrain auprès des PME. Mais aussi parce que de nouvelles évolutions se préparent : le développement de la blockchain, chaîne de paiement sécurisée sur Internet qui est utilisée pour le bitcoin, la monnaie numérique, laisse augurer que chaque transaction effectuée soit simultanément inscrite dans les comptabilités des parties prenantes.

A la faveur de la robotisation et du développement de l’intelligence artificielle, la profession a en ligne de mire le fast closing (la clôture rapide des comptes) : alors qu’actuellement, les grandes entreprises mettent plusieurs mois à publier leurs comptes certifiés de l’année précédente, ces délais devraient considérablement se raccourcir.

Si les innovations à l’œuvre bouleversent les métiers, elles devraient permettre, selon l’Ordre des experts-comptables, d’empêcher l’irruption de nouveaux acteurs désireux de concurrencer les cabinets traditionnels ou d’imposer leurs outils. « Nous sommes menacés par l’automatisation, mais pas par l’ubérisation », assure Dominique Jourde, pour qui les tentatives d’intermédiaires Web de se glisser, sur le modèle d’Uber, entre les cabinets comptables et leurs clients restent aujourd’hui « très marginales ».

L’escroquerie de la blockchain

La technologie à l’origine du bitcoin est présentée comme un possible remède à tous les maux, de la pauvreté à la famine en passant par le cancer. Mais, derrière un discours de décentralisation et de liberté numérique, la blockchain cache une course aux profits pour une minorité.

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