Pour une économie de proximité ….

Auteur Eric LEMAITRE

La mondialisation a agi comme un mirage, une forme de chimère nous laissant penser à une croissance exponentielle et infinie or la libéralisation des échanges de biens, de capitaux et des hommes, conjuguée à un environnement envahi de plus en plus par la dimension du gain à tout prix a inévitablement favorisé les délocalisations massives du monde industriel à forts capitaux, vers les pays à plus faible coût de main-d’œuvre. Ce monde nous a ainsi entraînés vers des circuits longs, a jeté à la périphérie bon nombre d’activités économiques, entraînant une polarisation et une concentration des capitaux qui déséquilibrent les écosystèmes de nos territoires notamment nos bourgs ruraux. Nous sommes ainsi passés d’un rapport à la personne, à l’économie des masses, du sacré à la matérialité, du bien être à la consommation débridée.

Les années 60

Ce constat m’a de fait plongé dans mes souvenirs d’enfant, un enfant de la campagne, un enfant du monde rural, je me souviens que nous avions une maison et un grand jardin, nos parents nous avaient confiés un lopin, une parcelle de leur jardin afin d’y cultiver nos carottes, nos radis et tomates. Nos parents souhaitaient nous transmettre l’amour de la terre et des plantes. Nous avions peu de déchets et aucune consommation d’emballage, le seul emballage que nous consommions était le papier paraffiné du boucher qui nous emballait la viande. Notre lait nous allions le chercher à la ferme dans des bidons et l’eau nous étions nombreux dans le village à le puiser au puits. Nous étions à deux mille lieues de cette société hyper consommatrice qui est venu finalement entacher, souiller une qualité de vie.

Dans ce même village, il y avait plusieurs corps de métiers, un charpentier, un forgeron, des épiciers, une boulangerie, un cordonnier et bien entendu des fermiers, plusieurs fermiers, éleveurs ou cultivateurs. Nos villages étaient peuplés, la vie était animée, aucun habitant ne connaissait non plus le chômage, non la vie de notre village n’était pas l’ennui, n’anéantissait pas non plus nos rêves d’enfants épris de liberté. A ce propos personne ne semble souligner finalement que ces années-là, ces années 60, nul n’éprouvait dans les villages le non-emploi. La terre de ces villages produisait une qualité de vie et de véritables richesses, ces richesses étaient humaines, les églises étaient aussi pleines le dimanche à la messe.

Dans ces villages, la vie sociale conduisait à nous mêler, riches et pauvres, il n’y avait pas de différences, nous avions les mêmes terrains de jeux, les mêmes centres d’intérêt. « On ne gagnait rien, on ne vivait de rien, on était heureux. Il ne s’agit pas là-dessus de se livrer à des arithmétiques de sociologue. C’est un fait, un des rares faits que nous connaissions, que nous ayons pu embrasser, un des rares faits dont nous puissions témoigner, un des rares faits qui soit incontestable »[1]. Notre monde était celui de la proximité, or en quelques décennies, nous sommes entrés dans une forme de nouveau modèle sociale, une mutation qui subrepticement est venue bouleverser les conditions de la vie dans nos campagnes.

Le bouleversement  

Nos villages se sont dépouillés des richesses artisanales, dépeuplés de ces métiers, les artisans ont disparu, les épiciers ont été absorbés par les géants de la distribution qui se sont installés à la périphérie des villes, les paysans n’ont plus vécu largement de leurs revenus, devenus entre-temps les sujets des contraintes imposés par le marché Européen et aujourd’hui pour beaucoup d’entre eux ne vivent plus de leurs ressources.  Il y a à nouveau, ces mots prophétiques de Charles Péguy[2] qui résonnent en moi et qui illustrent les sentiments qui me traversent à propos des mutations de ce nouveau monde et de son Dieu Mamon « Il y a eu la révolution chrétienne. Et il y a eu la révolution moderne. Voilà les deux qu’il faut compter. Un artisan de mon temps était un artisan de n’importe quel temps chrétien. Et sans doute peut-être de n’importe quel temps antique. Un artisan d’aujourd’hui n’est plus un artisan. »

Dans ces contextes, l’évolution du monde de l’éducation porte aussi cette responsabilité de détourner les élèves talentueux en leur enseignant comme une forme de régression, de recul honteux d’embrasser les carrières orientées sur les savoir-faire manuels. Les élèves peu doués étaient finalement orientés dans ces classes dites de transition. Ces élèves en classe de transition, furent préparés à des métiers que l’on ne voulait plus honorer. Certains parents dans leur amour-propre n’auraient pas aimé une orientation dans cet univers des manuels persuadés qu’il n’y avait pas là d’avenir social pour leurs enfants ni de valorisation possible de leur talent. Le système éducatif est ainsi responsable d’une mise en distanciation des élites et des hommes et des femmes qui forment ce que l’on a communément appelé le « peuple » Ce monde élitiste mais dévoyé a brisé le lien, la relation pour créer des classes, ceux qui réussissent et ceux que « l’on croise dans les gares »[3].

Nous avons été gagnés par les mirages de l’argent, de l’économie du gain, de la compétitivité, de la performance, de la conquête mondiale. Cette économie-là a mis de la distance en s’éloignant définitivement de la dimension de l’humain, en mettant également à l’écart la proximité où les ressources locales constituaient l’essentiel des richesses. Ces richesses locales qui promouvaient un échange garantissant les équilibres de nos écosystèmes.

Or ce sont nos écosystèmes qui ont été abîmés par l’industrialisation des multinationales, la mondialisation, les idéologies du progrès, le consumérisme et ses miroirs qui ont désenchanté finalement la socialité des villages, de ces bourgs à taille humaine.

La tendance du monde moderne épris d’argent, de consommation et de progrès technologique, le porte naturellement vers une globalisation croissante, écartant l’être humain de tout rapport à la proximité, de toute agora, tout enracinement à sa terre mais aussi à ses humus, lui faisant miroiter les appâts d’un bien-être ancré dans la seule et suffisante matérialité s’enfermant dans la consommation individualiste devenue  aujourd’hui virtuelle, cette  consommation qui apparaît  comme étant la principale responsable de nos maux comme une empreinte toxique abîmant le milieu humain et toute un pan de l’écologie humaine.

La remise en cause

Or après avoir chéri l’économie mondiale, les pouvoirs publics remettent en cause les modèles qui sont venus conditionner les nouvelles habitudes qui ont dessiné à ce jour nos modes de vie. Or le discours politique qui nous enjoint à vivre un autre modèle, nous ordonne d’adopter d’autres mœurs, ne passe pas, ce discours-là est rejeté. L’orientation proposée, celui de la transition énergétique est tout simplement décalée par rapport au modèle économique qui s’est installé via l’invasion consumériste, qui s’est aujourd’hui profondément amarrée dans les univers de notre vie sociale et éducative.

Le refus de se laisser entraîner dans une forme de renonciation de l’aisance sociale tient sans doute de ce décalage entre les paradoxes et les signaux transmis par une élite totalement déconnectée du réel et qui elle-même n’est absolument pas prête à embrasser le modèle qu’elle nous propose. C’est ce décalage qui est devenu insupportable pour les gens pauvres, ceux qui vivent dans la précarité, ceux qui ont été mis à distance et se déplacent avec leur voiture émettrice de pollutions, alors que leurs élites au pouvoir se déplacent en grosses cylindrées pour rejoindre la préfecture de Paris en pleine manifestation des gilets jaune sans avoir fait eux-mêmes usage du bus pour assurer leur déplacement. Le contraste est ici saisissant et interpellant et conduit à encore davantage d’incompréhension entre le « faites ce que je vous dis et ne faites pas ce que je fais » !

Pourtant les élus politiques qui se sont engagés dans une réflexion sur l’élaboration d’un nouveau modèle de développement face à l’urgence écologique, n’ont absolument pas tort. Mais il nous semble que l’absence d’exemplarité et de vécus témoignés n’amènera pas les changements nécessaires. Les changements nécessitent des réformes structurelles et culturelles, de la pédagogie mais aussi la renonciation à l’envahissement de la technologie dans nos espaces de vie. Le changement est aussi un changement de comportement de nos élites dont les paradoxes de vie, ne témoignent pas de cohérence et d’intégrité morale et ne donnent pas envie d’adhérer à leurs programmes. Ma mère me disait toujours que l’exemple vient d’en haut et nécessairement je pense à la personne de Christ qui est venu pour servir et non être servi. L’enseignement évangélique de ce point de vue devrait inspirer nos élites qui se laissent griser, puis caressés par l’amour de la richesse et du pouvoir. Jésus a su résister aux propositions du diable, à ce monde de la toute-puissance et de l’argent facile. Jacques ELLUL évoquait dans ses discours la nécessité de fuir l’emprise du monde, celle de l’argent facile. Jacques ELLUL en 1946 dans la revue le semeur et dans un livre à paraître en Janvier 2019 estimait qu’«il convient que l’homme ait le strict nécessaire pour vivre (et il faut lutter pour que tous les hommes l’obtiennent), mais il faut que l’homme cesse d’avoir pour idéal de toujours gagner plus et vivre dans plus de confort. On peut être assuré que lorsque l’abondance totale régnera, l’homme connaîtra la plus grande tentation de reniement de Dieu qu’il n’a jamais connue. D’autant plus qu’il faut savoir à quel prix l’homme achètera cette abondance. [4] »

Les incohérences de ces nouveaux programmes écologiques

Or il me semble qu’il existe une forme d’incohérence entre le discours hypertechnologique promouvant l’avènement d’un monde pollué par les drones, les IA, les automates, les robots et la transition écologique à laquelle ce monde nouveau nous appelle. Il ne va donc pas de soi de conduire une idéologie de progrès et des programmes qui fondent l’espérance sur le progrès technique sans curseur. Il ne va pas de soi d’aller vers une transition écologique sans la fonder sur une économie respectueuse de l’homme et de son écosystème. Il ne va pas de soi de fonder la transition énergétique sans renonciation aux tentations et aux sirènes de la monétisation de la vie, de la modernité et sa consommation de masse. Il me semble qu’aucun programme en soi de transformation du monde n’est en réalité possible, sans conversion du cœur, sans éveil de la conscience.

L’économie de proximité est à notre sens à rebours d’un environnement qui appellerait à la modernisation de la vie sociale qui s’articulerait sur une aspiration à toujours posséder plus de technologie.

Oui à une économie de proximité affranchie de l’idéologie matérialiste

Il est urgent de revenir à la dimension de la proximité, la proximité affranchie de l’idéologie matérialiste, de revenir à la seule liberté contre la logique des mondes virtuels, de la marchandisation de la vie et du pouvoir de l’argent. Il est enfin urgent de reconstruire la proximité, d’abord en revenant à ses origines fondées sur la dimension du lien, du face-à-face, de l’économie fondée sur l’échange, la relation et dans sa dimension économique, revenir à des circuits courts sans intermédiation complexe.

Or oui, il est nécessaire d’endiguer les excès des pollutions émanant des activités consuméristes et polymères qui ont recours à l’usage des fossiles savamment enterrés par la nature et que l’homme s’est employé en quelques décennies à déterrer pour satisfaire ses nouveaux besoins. Or le monde économique est tenaillé par son envie de croissance et sa crainte de ne plus fonder son espérance dans une croissance exponentielle qui le conduira tôt ou tard face à un mur infranchissable, car les ressources ne sont pas épuisables dans cette croyance d’un progrès technologique qui n’aurait pas de fin.

Cette mutation majeure demandera du temps car elle dépend aussi pour partie de l’évolution du cœur, de nos attitudes et de nos gestes incarnés dans le quotidien. Mais il s’agit, sur le long terme, de promouvoir non un programme idéologique mais d’encourager l’initiative à la plus petite échelle, celle par exemple de la commune ou de l’intercommunalité.  Il faut en effet non seulement encourager une économie de proximité mais surtout une économie de subsidiarité favorisant des initiatives humaines et non en les barrant par le poids des palissades administratives. Ne bridons ni nos maires, ni la petite entreprise, ni les citoyens épris de socialité et qui entendent être libérés des carcans et du joug de la bureaucratie tatillonne et déshumanisée. A ce propos il conviendrait aussi d’humaniser nos administrations et de réapprendre le lien avec le citoyen, d’être là aussi en proximité et non correspondre avec l’administration sur ses sites internet, ce qui ajoute encore de la distance et ceci devient insupportable.

L’économie qui permette d’éviter au maximum la mise en distance des activités sociales, professionnelles, familiales et de privilégier la vie économique strictement locale, la consommation et le recours aux services et produits locaux, de faire  renaître les activités artisanales honorées par un système éducatif, de remettre en cause les conceptions promues par Adam Smith qui promouvaient la parcellisation et l’hyper spécialisation des tâches amenant plus tard l’avènement d’une société robotique. L’efficacité économique a été au détriment de l’humain, mais qui veut l’entendre et le comprendre. A ce propos, même Adam Smith prit conscience des travers d’une activité réduite à l’hyper spécialisation, ainsi l’économiste confessait qu’« Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d’opérations simples, […] n’a pas lieu de développer son intelligence ni d’exercer son imagination à chercher des expédients pour écarter des difficultés qui ne se rencontrent jamais ; il perd donc naturellement l’habitude de déployer ou d’exercer ces facultés et devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir ; l’engourdissement de ses facultés morales le rend non seulement incapable de goûter aucune conversation raisonnable ni d’y prendre part, mais même d’éprouver aucune affection noble, généreuse ou tendre et, par conséquent, de former aucun jugement un peu juste sur la plupart des devoirs même les plus ordinaires de la vie privée. Quant aux grands intérêts, aux grandes affaires de son pays, il est totalement hors d’état d’en juger, et à moins qu’on n’ait pris quelques peines très particulières pour l’y préparer… »[5]

L’économie de proximité ne peut dès lors fonctionner sans redonner du sens à l’artisanat la subsidiarité, à l’intelligence locale, aux maires et à leurs habitants libérés des carcans de l’administration qui paralysent les initiatives capables d’apporter des solutions locales aux plus proches des besoins des habitants. L’économie de proximité est une économie de l’écoute des besoins non pour viser le désir mais le bien-être attaché au bien commun, l’économie de proximité est celle de l’humain et de l’intelligence qu’il peut produire dans ses relations et dans son travail. Il est temps non de développer non un programme mais d’éveiller une prise de conscience et de susciter l’initiative des hommes et non d’imposer des idéologies sans rencontrer la personne et de l’amener ainsi au changement consenti et volontaire.

[1] Citation du livre écrit en 1913 par Charles Péguy « L’argent »

[2] Citation du livre écrit en 1913 par Charles Péguy « L’argent »

[3] Dans une gare, on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien » Le Président de la république : Emmanuel Macron

[4] Citation de Jacques Ellul extraite d’un livre posthume à paraître en Janvier 2019 « Vivre et Penser la Liberté » aux Edition Labor et Fides (L’extrait est page 235)

[5] Extrait  Les causes de la richesse des nations https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Smith_-_Recherches_sur_la_nature_et_les_causes_de_la_richesse_des_nations,_Blanqui,_1843,_II.djvu/454

Critique du progressisme et du système technicien

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Auteur

Eric LEMAITRE

Etienne OMNES : Le propos décliné dans ce nouveau texte de Eric LEMAITRE vise nullement à dénoncer les acquis d’un progrès social voire même technique, mais il s’agit d’ouvrir une page lucide sur les vacuités entraînées par un monde qui offrirait comme seule perspective, la libération des mœurs et l’opulence d’une consommation pour divertir l’âme humaine. Il est dès lors urgent de poser un constat éveillé pour imaginer un monde qui ne fasse pas l’impasse, ni de la dimension relationnelle ni de la nécessité d’être solidaire. Ce texte écrit par Eric LEMAITRE  va bien au-delà des constats de sociétés qui se perdent dans l’oubli de ce que l’histoire leur a enseigné. Eric entend ici nous interpeller sur le message évangélique qui est celui de la proximité, proximité dans l’écoute de l’autre, mais proximité dans toutes les échelles de la vie humaine qui nous imposent de réfléchir à d’autres alternatives. Il y a urgence de nous réinterroger sur le sens du progrès et des idéologies qui l’accompagnent pour ne sombrer dans l’absence de sens.


« Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance / Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion » avait écrit le philosophe des Lumières Voltaire, en 1756. Une pensée pleine de sagacité qui résume bien la vanité de la pensée progressiste qui déjà au XVIIIème, prétendait changer le monde en l’arrachant de l’obscurantisme religieux. Dans ce propos, pourtant nous sommes loin d’être nostalgique d’une époque où la libre conscience fut bafouée et où nous serions à regretter une époque où les inégalités sociales étaient particulièrement criantes. Mais nous restons toutefois circonspects sur l’idée d’un progrès technique social et sociétal sans éthique et sans curseur.

Vers un processus de désolidarisation 

Nous adressons cette lettre aux progressistes ouverts à la critique du progrès car nous prenons conscience que la modernité idéologique vantant l’affranchissement des codes culturels d’un ancien monde, soumet quant à elle subrepticement tous les aspects de la vie humaine au règne d’un autre monde, un « nouveau monde » soi-disant libéré du carcan culturel et appartenant à un monde ancien jugé dépassé.  Cette idéologie de la modernité techniciste et progressiste installe peu à peu un processus de dévitalisation humaine, d’une forme d’anesthésie sociale, engendrées par la modernité hautement technique sous l’emprise d’un empire numérique qui encourage chaque innovation technologique comme étant l’expression du bien-être, la source d’une liberté humaine à conquérir, le jaillissement du progrès humain.

Nous pourrions nous interroger sur le sens de la recherche technique et des résultats concernant les orientations sociales auxquelles elle nous conduit. Je m’interroge en effet sur les services que rend l’univers technique. L’univers numérique n’est-il pas finalement, responsable de l’atomisation sociale au détriment du collectif ; ne renforce-t-il pas l’individualisation au détriment de la personne. Finalement la science n’est-elle pas au service d’une auto divinisation de l’homme s’affranchissant de toute transcendance.

D’ailleurs en reprenant cette citation de Jacques ELLUL reprise de son livre

« La Technique où l’enjeu du siècle », nous percevons l’acuité de son jugement porté sur la modernité

«  ce qui caractérise aujourd’hui notre société, ce n’est plus ni le capital ni le capitalisme mais le phénomène de la croissance technicienne  »

La technique est devenue en soi comme le prédisait Jacques ELLUL un phénomène autonome en passe de nous échapper, d’échapper à tout contrôle, vampirisant l’homme devenu son sujet, faisant de l’homme son propre produit puisque devenu totalement dépendant de la technique.

Changer le monde

« par d’autres mœurs et d’autres manières »,

Ainsi le progressisme est une idéologie déjà très ancienne qui entendait déjà deux siècles plus tôt s’affirmer comme le tenant d’une vision de l’avenir ; les progressistes du XVIIIème étaient déjà habités par une forme de spiritualité humaniste se donnant comme faculté de déconstruire le monde ancien pour réinventer le présent et créer pour l’avenir humain une vision de progrès éclairé, il fallait aussi pour des économistes comme Adam SMITH libérer les marchés mieux à même de connaitre les besoins et les envies. Aujourd’hui nous voyons une puissante révolution des marchés guidés cette fois-ci, par l’intelligence artificielle en prise avec la connaissance des usages et des besoins de ses consommateurs.

A l’aube de cette nouvelle ère contemporaine, nous voyons ainsi l’étrange ressemblance avec ce qui motive le courant progressiste du XVIIIème siècle et celui du XXIème siècle.

Avec l’idée de progrès porté par les idéologues contemporains ceux de la modernité, nous relevons bien sur le plan philosophique, cette proximité entre l’idéologie progressiste du XXIème et la philosophie dite des Lumières.

Rappelons que le siècle des lumières a émergé dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Ce mouvement à l’époque se voyait déjà alors comme une élite avancée œuvrant pour une transformation radicale du monde, dénonçant la vision chrétienne du monde enfermée dans le péché et l’idée d’une transcendance qui s’est incarnée dans le monde pour le sauver. L’élite du XXIème siècle est celle de la technocratie car pour elle c’est la loi et l’éducation étatique qui doivent changer les mœurs, même si la république ne veut pas apparaitre tyrannique, elle s’emploie dès le plus jeune âge à former les esprits pour changer « les manières » comme le préconisait Montesquieu «  il suit que, lorsque l’on veut changer les mœurs et les manières, il ne faut pas les changer par les lois, cela paraîtrait trop tyrannique : il vaut mieux les changer par d’autres mœurs et d’autres manières… » MONTESQIEU – L’Esprit des lois, Livre XX, extrait du chapitre XIV. Nous discernons de fait les subtilités politiques employées de nos jours pour ne pas apparaitre brutal aux yeux de l’opinion mais la préparer à cette lente soumission et cette transformation de nos mœurs pour accepter un monde syncrétique, multiculturel et babylonien.

Nous saisissons bien, que l’idéologie progressiste s’inscrit radicalement dans le pathos de la modernité. Habilement dans une forme d’humanisme postchrétien, elle entend aussi se débarrasser des oripeaux de la religion Chrétienne en donnant des coups de butoir à cette dimension de la filiation, de l’altérité, en soutenant un capitalisme de la consommation, l’ubérisation de la société. Cette idéologie du progrès appelle de ses vœux l’ère du tout numérique qui détruira finalement le lien social, les solidarités et l’héritage culturel issu de l’annonce de l’Évangile. Nous entrons avec le progressisme dans une logique numérique, une logique horizontale celle de la consommation et du divertissement.

Ce mouvement dit des lumières au XVIIIe siècle à l’instar au XXIe siècle d’une république progressiste, se persuadait déjà de changer le monde à partir de la diffusion d’une nouvelle conception sociale nécessaire à la mise en cause et à la transformation de la société de l’ancien monde.

Cette philosophie entendait ainsi briser les codes, les structures politiques et culturelles héritées de plusieurs siècles de Christianisme. Or aujourd’hui nous observons les mêmes motifs de volonté de transformation de la vie politique, de sortir des divisions sociales, des clivages d’opinions ou idéologiques et des conflits culturels pour s’engager sur une nouvelle idéologie marxiste du progrès humaniste, d’égalité sociétale. Cette nouvelle idéologie marxiste est fondée sur la puissance technologique, cette nouvelle ère des robots qui libèrent enfin l’homme de l’asservissement des tâches. Cette nouvelle idéologie marxiste au plan sociétal s’inscrit dans la dimension de l’égalité et l’interchangeabilité des sexes qui devront être demain les nouvelles normes, les nouveaux codes et stéréotypes culturels. Il faut ainsi apprendre à l’enfant et le plus tôt possible que le masculin et le féminin sont de pures conventions, et qu’il lui appartient de s’en délier, de s’en défaire, tout cela s’impose de manière sournoise et subrepticement. Si vous le dénoncez, vous êtes alors invectivé, vilipendé comme de vieux ringards réactionnaires hostiles à toute idée de progrès.

Le progressiste ne veut donc plus ainsi les règles héritées d’un christianisme qu’il faut absolument dépoussiérer. Il faut ainsi casser les prescriptions d’une époque révolue, se libérer de la transmission des stéréotypes, se désaffilier, ouvrir les frontières du genre, jeter des passerelles vers un monde nouveau ou la confusion peut demain devenir le règne social partagé par une multitude d’hommes et de femmes sans repères.

Un monde postchrétien qui veut redonner à l’homme d’autres aspirations spirituelles

En d’autres termes, notre monde contemporain incarné dans cette nouvelle vision du progrès exprimerait alors le besoin d’un progressisme qui redonne sa place à de nouvelles aspirations spirituelles, et à de véritables emblèmes symboliques compris de tous ; en un mot, d’un nouvel humanisme, un nouvel évangile raisonné à une nouvelle sauce humaniste et éclairé tel qu’a cherché à le construire le Siècle des lumières qui n’a pas su achever au cours de la Révolution française, cette vision de l’humanisme sans Dieu. N’est-ce pas cette vision qu’incarna Maximilien de Robespierre, député de l’Artois, qui prononça ce discours à la Convention dans lequel il réaffirma ses valeurs révolutionnaires et républicaines :

« L’homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est esclave et malheureux ! La société a pour but la conservation de ses droits et la perfection de son être, et partout la société le dégrade et l’opprime ! Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables destinées ; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande révolution ».

Les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande révolution, c’est ainsi la foi dans la raison humaine qui est au cœur de ce changement pour Robespierre et qui le conduira au progrès… Le progressisme n’est pas seulement un courant philosophique et social mais c’est aussi une idéologie qui a su s’appuyer sur le libéralisme prôné par le capitalisme mondialiste s’adossant à ce monde consumériste et universaliste.

Nous entrons ainsi inévitablement et avec ce courant progressiste dans une nouvelle ère, une nouvelle époque. Je crains qu’elle ne soit funeste et chargée d’illusions…

Qui sont les responsables

des grandes déstructurations sociales ?

N’apercevez-vous pas d’ores et déjà les résultats de cette idéologie progressiste, de cette vision mondialiste : des états affaiblis, des multinationales qui prennent le pouvoir sur tout, des migrations massives car les états riches dans leurs égoïsmes patentés n’ont jamais su développer, ni entrer dans des stratégies de coopération avec les nations africaines en crise, pire l’occident est largement responsable de la déstructuration des peuples d’Afrique et de l’entretien des illusions d’un monde d’opulence factice.

Les responsables de ces déstructurations ? Les multinationales, qui vont remplacer les lois des États à l’image des accords transatlantiques qui tôt ou tard reviendront sur le tapis, et remettront en cause les principes de subsidiarité, de souveraineté des nations. Cette démocratie des nations autour d’une dimension, locale et d’une relation institutionnelle de proximité vit sans doute ses derniers jours et sera dominée par le technicisme d’un monde fédéraliste et multipolaire, sans frontières plus ouvert mais sans humanité puisque sans cette relation de proximité et de contre-pouvoir au plan local.

Nous le voyons bien aujourd’hui des multinationales dominées par quelques hommes fortunés célébrant Mamon, qui exercent un monopole dévastateur et absolu sur les marchés. Comme c’est le cas dans le monde agricole dont les semences sont de plus en plus cadenassées de par le monde, comme c’est également le cas dans le monde des médias faiseurs d’opinions ; muselés par quelques empires financiers lobotomisant et manipulant allègrement la conscience. N’oublions jamais l’avertissement du prophète Ésaïe 5.8-9

« Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, Et qui joignent champ à champ, Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace, Et qu’ils habitent seuls au milieu du pays ! Voici ce que m’a révélé l’Éternel des armées : Certainement, ces maisons nombreuses seront dévastées, Ces grandes et belles maisons n’auront plus d’habitants… »

Finalement l’oublié de cette mondialisation, de ce « progressisme », c’est l’humanité, le grand perdant c’est la biodiversité. Les inégalités n’ont jamais été aussi importantes ; jamais la pollution n’a été aussi élevée, jamais les peuples des pays en voie de développement n’ont été autant dominés, dédaignés, niés, oubliés. Qui se soucie du Centre Afrique Chrétien qui subit les coupes d’assommoirs de la barbarie djihadiste, dont les maisons sont brûlées avec leurs habitants… Nous pleurons les victimes européennes et tout le monde déclame sa compassion sur les réseaux sociaux mais qui ose dire « je suis centre africain, nigérien, sénégalais ».

Nous entrons dans l’ère d’une république progressiste et multiculturelle, qui nous bercera d’illusions avec son monde humaniste mais qui laminera les plus fragiles en encourageant à la fois le développement d’un monde plus eugéniste que jamais et l’ubérisation de la société, en encourageant les investissements autour de l’économie numérique et en ouvrant la boîte de pandore de l’eldorado transhumaniste promettant l’homme nouveau, augmenté et performé.

Les nouveaux prêcheurs

Une nouvelle idéologie se façonne sous nos yeux portés par l’oraison des prêcheurs qui envahissent nos écrans cathodiques. Ce sont eux, ces prêcheurs télévangélistes de l’idéal progressiste, qui sont chargés de nous apporter la bonne nouvelle, ils ont ce pouvoir de conditionner les esprits pour l’avènement d’un monde ouvert, tournant la page à l’ancien monde baignant dans ses stéréotypes de souveraineté des peuples.

Ces prêcheurs qui occupent l’espace médiatique ont hélas le pouvoir, ils sont prêts à tout pour réussir l’entreprise, atomiser la personne libre, en la façonnant en individu corvéable. C’est bien là le projet de nouveau monde, passer, du monde de la personne à celle de l’individu puis passer de l’individu à celui d’un nombre numérisé.

Enfin pour conclure Je cite ici ce propos extrait d’un article d’agora vox du 21 mars 2016 dans lequel je me retrouve. Je cite ici l’extrait de cet article « Face à eux, des gens isolés, déstructurés, des personnes devenus travailleurs et consommateurs, à leurs ordres, soumis à leur pensée uniformisée, d’où ils croient que l’humanité en sera apaisée, grandie, quand elle en ressort laminée, détruite, et nullement pacifiée.

Leur œuvre, c’est une régression uniformisée, mondialisée de l’humanité, dont il sera difficile de se débarrasser.

Après les religions dont nous ne sommes toujours pas sortis, l’humanité, avec le nazisme, le communisme puis ce « progressisme » est-elle vouée à ne pas progresser intellectuellement ? A préférer la quantité à la qualité ? A prôner l’union uniforme et inculte ?

Depuis les premiers penseurs, l’humanité n’a pas évolué, ou si peu. Nos connaissances et nos technologies ont progressé de façon gigantesque, mais nous, nous n’avons pas évolué. Au fond, si ces idées, ces régimes, ces religions s’imposent, ne serait-ce pas parce que nous le désirons, n’est-ce pas parce que nous recherchons ce genre de facilités ? Une vie qu’on nous impose, aseptisée, uniformisée, ou l’on se croit supérieurs aux autres tout en étant identiques ?

Chers amis progressistes ouverts à la critique « Est-ce vraiment cela que vous voulez ? »

Notre espérance

à l’envers des promesses d’un monde ou le progrès est sans curseur

Pourtant la lettre qui vous est écrite, ne se veut nullement marquée par le désespoir concernant l’idéologie que vous portez, car l’histoire nous apprend toujours la temporalité des idées qui déconstruisent l’homme. Tandis que l’église non la religion mais le corps vivant de Christ traverse elle les temps, les générations et reste une la lumière dans un monde ou le lien se délite.

Si la civilisation qui se construit devient plus impersonnelle et à l’envers de la proximité, souvenons-nous que le message de l’évangile, doit être marqué par la relation en face à face, la solidarité, empreint par la dimension de l’autre, le prochain.

Face à l’offensive depuis des siècles, d’un monde des idées et des techniques qui étiolent et dégradent notre humanité, l’église authentiquement façonnée par Christ, doit devenir sans aucun doute, un lieu ressource, une communauté ouverte sur les autres, un lieu de réparation, de restauration, de socialisation.

L’église comme communauté permanente et vivante, régénérée par l’esprit saint doit être un lieu d’espérance essentiel, vital pour le monde qui a soif de vérité, de justice, elle doit assurer à la personne la reconnaissance d’autrui, il n’y a plus ni juif, ni grec, ni étranger, ni autochtone mais une personne aimée de Christ qui a besoin de retrouver du sens et la vraie vie qui vient d’en haut. Les plus défavorisés doivent trouver dans l’église les services et les ressources pour tisser et entretenir des liens capables d’assurer une aide pour ouvrir des perspectives d’avenir.

Il est urgent sans doute de retrouver l’espérance et le sens de l’autre mais également la persévérance dans l’aide et l’entraide auprès de ceux qui ont soif et faim de justice. Soyons alors débonnaires et plein d’enthousiasme à servir notre communauté