L’Europe a-t-elle enterré les démons de son passé ?

Auteur Eric LEMAITRE

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Les deux bêtes de l’Apocalypse

Apocalypse de St Jean chapitre 13 verset 1 « Puis je vis monter de la Mer une bête qui avait sept têtes et dix cornes…..verset 11 ensuite je vis monter de la terre une autre bête, elle avait deux cornes semblables à celles d’un agneau mais elle parlait comme un dragon … » Le livre de l’apocalypse de St Jean est un livre saisissant, un message prophétique, un livre qui devrait nous remplir d’une immense espérance. Le livre de l’apocalypse écrit par l’apôtre Jean contient une révélation pour l’église d’hier mais pour celle d’aujourd’hui.

L’apocalypse de Jean relate la victoire de la lumière contre les ténèbres, la victoire de la vérité sur le relativisme, la victoire du sens sur la confusion, la victoire de la liberté ontologique sur l’esclavagisme des âmes que l’on veut atomiser puis déconstruire. Apocalypse 17 verset 14 « Ils combattront contre l’agneau et l’agneau les vaincra parce qu’il est le Seigneur des Seigneurs et le Roi des rois. Ceux qui ont été appelés, choisis et fidèles, et sont avec lui, vaincront aussi ».

L’apocalypse qui signifie comme beaucoup le savent révélation, annonce en somme le triomphe de la vérité sur le mensonge, l’apocalypse pour reprendre les mots de Fabrice Hadjaj, « C’est le triomphe de la charité dans les tribulations ». Le livre de St Jean écrit à Patmos, lieu d’exil pour l’apôtre, contient une révélation celle à la fin des temps, de la victoire de la lumière contre l’obscurantisme, la victoire du bien contre toutes les formes de déshumanisation mortifère de la société.

La lecture de ce livre et notamment le chapitre 13 de l’apocalypse de St Jean a inspiré cet article que j’avais à cœur de vous partager, un message destiné à nous encourager dans cette persévérance qui caractérise plusieurs mouvements dont celui des veilleurs initié sur la place des invalides à Paris, mouvement prophétique sans précédent né le 23 avril 2013 et qui ne s’avère pas être le feu de paille auquel on l’aurait réduit. En effet semaine après semaine, inlassablement, sur l’asphalte des espaces publiques, des agoras, des lieux de rassemblement, aux caractères symboliques, lieux de pouvoirs, (Mairies, Préfectures), ils témoignent avec des bougies et comme les prophètes de l’ancien testament déclament des textes pour sensibiliser la cité sur la période idéologique de déconstruction mortifère de l’homme tel que Dieu l’a créé.

Ils se sont engagés pour le bien, ils se sont engagés pour partager un message à la cité, lui montrer que tout ne se ramène pas à une simple horizontalité consumériste et matérialiste de la vie. La vie ne saurait être ainsi sans âme, ne saurait être ni codifiée, ni normée.

La vie est d’abord une relation à l’autre et au monde 

La vie est d’abord une relation à l’autre et au monde : une relation qui ne se réduit pas à une transaction monétaire, à des rapports qu’il faudrait enfermer dans des lois de plus en plus intrusives et autoritaires, car il est vrai que nous faisons face aux dérives d’un mal qui comme un cancer ronge l’intérieur, le cœur de l’homme, que l’on veut endiguer par la force de la loi sans avoir compris l’impérieuse nécessité de reconnecter l’homme à son créateur afin que ne se déchaîne pas les démons de la barbarie.

Rappelons-nous que la vie est d’abord un échange, née de la différence des êtres, la différence et la complémentarité des hommes et des femmes. Que rien ne saurait être construit sans la rencontre et le respect de nos différences, de toutes nos différences et que nous ne sommes pas là pour imposer notre idéologie à une autre idéologie. Mais nous sommes ici pour partager la vérité d’un héritage spirituel qui a fondé pour partie notre civilisation et a permis de réduire sa part de barbarie, d’obscurantisme, de haine de l’autre.

Mais aujourd’hui nous prenons conscience de l’effroyable mutation qui traverse l’ensemble de notre société en précipitant à nouveau notre histoire dans un récit qui sera à terme tragique si nous ne décidons pas de résister intérieurement et de nous ressaisir pour interpeller les consciences. Dans ce contexte et pour revenir au livre de l’apocalypse de St Jean, ce livre évoque une étrange image, une image énigmatique de deux figures spirituelles. Ces figures incarnent le paroxysme du mal absolu, l’une de ces figures vient de la Mer, l’autre de la Terre.

Redéfinir les normes du Bien et du Mal

Le message scandaleux de la croix qui annonce la réconciliation de l’homme avec son Créateur. Ces figures qui nous sont présentées dans le livre de l’apocalypse comme tyranniques incarnent les oligarchies des systèmes politiques qui entendent dominer les âmes des hommes et les enfermer sous leur emprise. Un système qui poursuit un seul but, l’éviction de toute transcendance, de toute référence aux lois divines et qui entend redéfinir les normes du Bien et du Mal. Le rejet du message Judéo-Chrétien dans la culture occidentale et bien au-delà relève d’un choix idéologique assumé, le projet de refonder l’homme et de déconstruire les représentations du message Biblique dont le socle est à partir de la chute de l’homme, le message scandaleux de la croix qui annonce la réconciliation de l’homme avec son Créateur.

Saint Jean n’a pas écrit l’Apocalypse seulement pour que nous comprenions les événements de son temps (l’Empire romain persécuteur des chrétiens). L’apôtre a été inspiré pour transmettre à nous tous, et à tous les siècles de l’histoire de l’humanité, une vision universelle de l’affrontement solennel et tragique entre la lumière et les ténèbres, entre la vérité et le relativisme, entre les lois divines et le légalisme des hommes.

Saint Jean nous introduit au cœur du mystère du combat spirituel dans lequel l’humanité entière est engagée

Saint Jean nous introduit au cœur du mystère du combat spirituel dans lequel l’humanité entière est engagée et dans lequel les chrétiens de toutes dénominations doivent résolument s’engager pour alerter les consciences, participer à l’éveil de leurs concitoyens, être des témoins dans la cité afin d’être les veilleurs du bien sur toutes les dérives mortifères d’un monde idéologique qui veut arracher la mémoire du christianisme, comme hier le Nazisme lui-même voulait arracher à la terre, le souvenir du Judaïsme, porteur des lois de la torah mais l’idéologie communiste n’avait pas été en reste en souhaitant l’élimination du Christianisme. Le Nazisme et ce n’est pas excessif de l’imaginer peut-être largement apparenté à l’image même de la bête, bien que des phénomènes totalitaires et cruels aient déjà, existé par le passé, jalonnés l’histoire de l’humanité, l’empire Romain a été ainsi et probablement cette figure d’une tyrannie à son paroxysme pour St Jean.

Reprenons le récit biblique du chapitre 13 de l’apocalypse de St Jean et par hypothèse, comparons la première bête à l’idéologie Nazie. Nous savons aujourd’hui, mis en lumière par les historiens et notamment Johann Chapoutot que l’idéologie Nazie voulait effacer la torah, les lois divines, faire à jamais disparaître le peuple choisi par Dieu, puis s’il était possible de se débarrasser à terme du christianisme (ce que la Russie de Staline s’était employée de faire). Par analogie la seconde bête; entend achever cette vision et mener sa mission de guerre spirituelle, elle entend ainsi faire la guerre aux saints, à l’église corps de Christ, les vaincre, eux qui portent le message de la grâce.

Les contextes idéologiques

des deux Bêtes

 L’idéologie Nazie portait une pensée terrifiante teintée de darwinisme social

La première bête affichait son visage terrifiant, un visage de fer, pourtant elle fut mortellement blessée, « mais sa blessure mortelle fut guérie », la seconde bête avance masquée, elle a le masque d’un agneau a deux cornes, avance de façon subtile à travers les habits, la parure, d’un humanisme angélique et progressiste mais elle a la marque et l’identité du dragon et ses intentions restent identiques à la première bête, mener sa guerre contre le Dieu de la création, le Dieu trinitaire.La première Bête que je rapporte à l’idéologie Nazie portait une pensée terrifiante teintée de darwinisme social, l’envers du message biblique, d’un Dieu compatissant. Cette bête terrifiante fascinée par la nature considérait dans sa conception de l’univers, qu’il fallait que le plus faible soit dominé ou anéanti au nom d’un principe qui tenait à la survie du plus fort.

Johann Chapoutot que nous citions précédemment, Jeune historien l’un des plus brillants de notre époque décrit les mécanismes de la pensée nazie dans son livre « La loi du Sang, Penser et Agir comme un Nazi ». Il décrit la montée en puissance d’une utopie manichéenne qui s’est mise en marche, écrasant les peuples sous son autorité «Ap 13 v 4 : Qui est semblable à la bête, qui peut combattre contre elle », accomplissant au nom d’un relativisme, le Mal au nom du bien. Leur nouvelle vision du monde a été mise en œuvre par une oligarchie de fer et une bureaucratie impitoyable. Mais ce que l’historien met en évidence ce n’est tant la haine du Juif pour des raisons qui seraient seulement identitaires, raciales, non la haine du Juif c’était d’abord la haine de la torah, de la conception de l’homme, de l’anthropologie biblique. La haine raciste s’est forgée sur le terreau d’une conception panthéiste et immanente de l’univers évacuant tout créateur (pour les panthéistes Dieu n’est pas séparable de sa création), il n’y avait donc pas de transcendance pour l’idéologie Nazie. Nous voyons donc là l’émergence explicite d’une contre religion, s’opposant au Dieu révélé, au Dieu créateur de l’univers. Ap 14 verset 7 … celui qui a fait le ciel, la terre, les sources d’eau ».

Pour l’idéologie Nazie, l’Univers était régi par ses lois et ses lois reposaient sur la force, la domination.

Johann Chapoutot cite l’allemand Alfred Rossner dont le propos explicite confirme cette lutte du Nazisme engagée contre le judéo-Christianisme « La substance du Christianisme est juive, la juiverie est la semence, le christianisme est le fruit…Ce n’est pas une religion conforme à l’homme Allemand», l’idéologie Nazie évoquera même l’aliénation du Peuple Allemand par le Christianisme et parle ainsi d’une violence faite au peuple germanique. Pour l’idéologie Nazie, l’Univers était régi par ses lois et ses lois reposaient sur la force, la domination. Dans ce contexte le faible n’a pas place dans cet univers et pas davantage dans la société, la théorie darwiniste avait dès lors ses prolongements au plan social, il fallait alors de facto éliminer les tenants d’une religion révélée aux hommes montrant la culpabilité de l’homme et qui était de nature à circoncire les cœurs et les corrompre.

Le nazisme est ainsi une contre religion, pas exactement une anti religion, une idéologie religieuse et sociale qui provoquent chez les sujets qui y rejoignent ses idéaux, une foi absolue dans les conceptions panthéistes portées par le Nazisme. Dans ses fondements, l’idéologie Nazie est le rejet dogmatique et fanatique de toute conception judéo-Chrétienne qui touche la société.La Pensée Nazie était à l’opposé de la révélation portée par les écritures. L‘idéologie Nazie se révélant à l’inverse comme un antagonisme de la pensée biblique, le national-socialisme avait dès lors pour projet :

  • · d’anéantir le judaïsme,
  • · d’arracher de la mémoire de l’humanité, la mémoire et la pensée juive
  • · d’effacer cette chronique de l’histoire du peuple hébreu,
  • · d’écarter le poids de la loi révélant la transgression de l’homme en regard des lois divines révélées par Moïse au Peuple Juif.

Cette première bête fut terrifiante et ensanglanta le monde.

L’idéologie Nazie était une nouvelle spiritualité démoniaque, non un athéisme, mais une conception éthique et panthéiste de l’univers, une religion de l’exclusion, une religion du rejet de la thora qui de fait, pour le Philosophe Georg Mehlis (1878-1942) que cite Johann Chapoutot (P59), le Nazisme est une éthique national socialiste née d’une révolution…contre l’Ethique Chrétienne de l’Occident qui tend à placer des notions comme l’amour, l’Humilité et la pitié avant toute norme éthique ». Cette première bête fut terrifiante et ensanglanta le monde. La seconde n’en sera pas moins plus abominable imposant la docilité, la servitude des peuples au plan universel. Nous voyons bien la dimension d’une forme de lutte, de combat, de guerre spirituelle livrée depuis les débuts de l’humanité contre le Dieu Créateur. Ap 13 : « Il lui fut permis de faire la guerre contre les saints et de les vaincre » Ap 17 : « Ils combattront contre l’Agneau et l’Agneau les vaincra ».

Or aujourd’hui nous voyons poindre la forme nouvelle de l’utopie angélique transhumaniste (La bête à l’apparence d’un agneau) qui vise à déconstruire l’anthropologie Biblique, une utopie qui s’apparente à cette race qui prétendait dominer le monde et qu’incarne d’une certaine façon le Transhumanisme. Le Transhumanisme porte les gênes d’un possible renversement de toutes les valeurs, en conférant à l’homme la possibilité d’augmenter et de performer ses capacités (ce n’est pas de la science-fiction, de nombreux laboratoires spécialisés sur le génome humain y travaillent), non seulement il s’agira de répondre aux besoins de l’homme de prévenir et d’anticiper d’éventuels maux physiques mais de répondre aux désirs des femmes et des hommes et au nom d’une idéologie de l’égalité d’avoir recours à des embryons artificiels issus d’une nouvelle technologie (ectogénèse).

Cette seconde bête qui a l’apparence d’un agneau docile, s’est en réalité adossé à la duperie, dans son imposture la seconde Bête veut tromper l’humanité en lui imposant par l’apparence angélique, ses lois d’une nouvelle religion pour réajuster l’homme, le façonner à la création d’un nouveau genre humain, un homme égalisé qui nie les différences, les souffrances, ne supportant pas les différences et les souffrances, au nom de l’angélisme et l’égalité, la bête finit par les supprimer.

La seconde bête aspire

à la toute-puissance, égale de Dieu

La seconde bête aspire à la toute-puissance, égale de Dieu, elle nie l’incarnation et la finitude d’un Dieu fait homme, elle tourne le fils de Dieu, en dérision, veut le railler, l’antéchrist se caractérise par son refus de l’incarnation, du « Dieu venu dans la chair », ainsi cette deuxième bête est l’incarnation du transhumanisme et de toutes les religions formant une forme de collusion antichrist, l’avatar de cette aspiration de toute puissance est susurrée, murmurée dans le jardin d’Eden « Vous serez comme des Dieux », la volonté de porter une idéologie, qui relève d’une conception antinaturaliste est à l’inverse de la conception nazie qui était, elle, profondément naturaliste. L’antinaturalisme de cette idéologie s’ancre dans la volonté d’arracher l’homme à l’ordre de la nature, en affirmant l’exception humaine. Pour les idéologues et les tenants de l’antinaturalisme, ce n’est pas ainsi la nature qui nous fait homme ou femme, ils prônent la plasticité des identités indépendamment des corps.

Or la bête qui à l’apparence d’un Agneau parle comme un dragon, Dans un ouvrage publié en 1997 « Le bien et le mal » le philosophe André Glucksmann ose la provocation pour alerter la conscience occidentale « Hitler, c’est moi », il fallait selon le Professeur émérite Jacques Battin faire comprendre que « l’Angleterre, les Etats‐Unis, la Scandinavie, la France et l’Allemagne ont été des fabriques d’idéologie et que le nazisme a intégré tout un courant d’idées mêlant à l’eugénisme, l’anthropologie sociale et le racisme, le darwinisme social et l’hygiénisme ».Or la bête qui à l’apparence d’un Agneau parle comme un dragon, la société occidentale contemporaine n’a en réalité rien renié de l’idéologie Nazie, cela peut sans doute faire sursauter notre lecteur, mais que dire alors des pratiques eugénistes et de la volonté de ne pas accueillir l’enfant atteint d’une maladie trisomique car il ne serait pas conforme à la norme. Que dire de cet acte abominable, décision prise par Adolf Hitler en Octobre 39, lorsque ce dernier décide de procéder à l’euthanasie des malades héréditaires, handicapés physique, et mentaux.

Rappelons qu’en 1920 et 1922 fut publié en Allemagne un opuscule par Karl Binding, professeur de droit pénal à Leipzig et Alfred Hoche, professeur de psychiatrie à Fribourg. Le titre est suffisamment explicite sur les tenants et les aboutissants d’une philosophie sociale de conception darwinienne : « La libéralisation de la destruction d’une vie qui ne vaut pas d’être vécue » Texte qui visait à donner une justification médicale et juridique à l’euthanasie des handicapés

Pour l’Allemagne Nazie, le commandement tu ne tueras point est ainsi « une pure invention juive au moyen de laquelle ces juifs, ces plus grands meurtriers que l’histoire ait connu, tentent toujours d’empêcher leurs ennemis, de se défendre efficacement…. » Citation reprise à la page 217 du livre La Loi du Sang de Eugen Stähle.L’une des têtes de la bête fut mortellement blessée mais elle semble hélas s’être remise de ses blessures « Ap 13 verset 3 Sa blessure mortelle fut guérie ». En d’autres termes l’inspiration des thèses prisées par une idéologie anti judéo-chrétienne restent profondément prégnantes au sein de la culture occidentale.

JeanFrançois Braunstein professeur de philosophie à l’Université de Paris I dénonce les dérives contemporaines et souligne lui même dans son dernier essai, la ‘Philosophie devenue folle » comme une forme de cri d’alarme en face de postures morbides qui pourraient jusqu’à proclamer l’impensable tel que :

S’il est des vies dignes d’être vécues et d’autres qui ne le sont pas, pourquoi ne pas liquider les «  infirmes  », y compris les enfants «  défectueux  »  ? Pourquoi ne pas nationaliser les organes des quasi-morts au profit d’humains plus prometteurs  ?

Ap 13 verset 11 « Ensuite, je vis monter de la terre, une autre bête elle avait deux cornes semblables à celles d’un agneau, mais elle parlait comme un dragon. Elle exerçait toujours l’autorité de la première bête en sa présence et elle obligeait la terre et ses habitants à adorer la première bête, celle dont la blessure avait été guérie …. »Pour conclure ce texte j’emprunte au Philosophe Charles-Eric de Saint Germain, l’extrait d’un texte qui illustrait l’ensemble de mon propos visant à décrire les contextes idéologiques des deux Bêtes dont la vision est de combattre la parole révélée puis incarnée :

Nous sommes ainsi dans ces temps qui préfigurent sans doute la venue prochaine de Christ, « Si le peuple nazi parodie le peuple d’Israël, si le communisme parodie le christianisme, cette « double caricature » a sans doute contribué à la « séduction » exercée par les deux grands régimes totalitaires du XXème siècle. C’est peut-être la « lueur de vérité », qui se reflétait encore en eux de manière biaisée et falsifiée, qui a fait toute la « force de séduction » de ces deux idéologies sur certaines consciences (la séduction, par définition, joue sur le paraître et l’imitation de ce qu’elle n’est pas, et qu’elle parodie de ce fait). Mais précisons aussitôt que, si caricature il y a, cette caricature ne peut être, ici, qu’une caricature diabolique : ne dit-on pas que le diable « singe » Dieu ? » Nous sommes ainsi dans ces temps qui préfigurent sans doute la venue prochaine de Christ, dans le devoir de l’espérance éveillée, sachons lire et discerner les signes des temps, de nature à annoncer et à avertir le prochain, à se tourner vers celui qui est le réel sauveur et seigneur, créateur des cieux et de la terre.

 

Au péril de l’humain ! Les promesses suicidaires des transhumanistes

Au péril de l’humain
Les promesses suicidaires des transhumanistes
Co-auteur :Jacques Testart
Co-auteur :Agnès Rousseaux

Recension la maison d’éditions le Seuil :
Extrait :
Fabriquer un être humain supérieur, artificiel, voire immortel, dont les imperfections seraient réparées et les capacités améliorées. Telle est l’ambition du mouvement transhumaniste, qui prévoit le dépassement de l’humanité grâce à la technique et l’avènement prochain d’un « homme augmenté » façonné par les biotechnologies, les nanosciences, la génétique. Avec le risque de voir se développer une sous-humanité de plus en plus dépendante de technologies qui modèleront son corps et son cerveau, ses perceptions et ses relations aux autres. Non pas l’« homme nouveau » des révolutionnaires, mais l’homme-machine du capitalisme.

Bien que le discours officiel, en France, résiste encore à cette idéologie, le projet technoscientifique avance discrètement. Qui impulse ces recherches ? Comment se développent-elles dans les champs médicaux, militaires et sportifs ? Comment les débats démocratiques sont-ils éludés ? Et comment faire face à des évolutions qui ne feront que renforcer les inégalités ? Surtout, quel être humain va naître de ces profondes mutations, de ces expérimentations brutales et hasardeuses sur notre espèce, dont l’Homo sapiens ne sortira pas indemne ?

Jacques Testart, biologiste, est le père scientifique du premier bébé-éprouvette français né en 1982. Il développe une réflexion critique sur les avancées incontrôlées de la science et de la technique dans ses nombreux écrits, dont Faire des enfants demain, Seuil, 2014 et L’Humanitude au pouvoir, Seuil, 2015.

Agnès Rousseaux, journaliste, coordonne le média indépendant Basta ! (www.bastamag.net) suivi par plus d’un million de lecteurs chaque mois. Elle a codirigé Le Livre noir des banques LLL, 2015.

https://www.youtube.com/watch?v=OK-U5cXNOfU

Le mythe du golem, ou les relations houleuses de l’homme à ses créations

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Le Golem caractérise le fantasme d’engendrer sa créature à son image qui résulte tout simplement du délitement d’une conscience humaine détournée de l’autre et du prochain, ce que nous appelons une dérive de la « socialisation » des êtres humains qui ne se construisent plus dans un rapport à l’autre.. L’achèvement de cette absence de lien dans un « système technicien », c’est au fil de l’eau une extinction de cette relation de face à face, de rencontres incarnées qui aboutit de facto à la création d’univers virtuels ou la compassion s’exprime seulement sur des claviers privés d’un vrai geste (aller au devant de l’autre). Dans ce système technicien l’autre folie est en effet de dériver vers la création d’un autre soi désincarné, l’animation d’une image faite à l’image de l’homme déchu qui rêve d’être lui même « homo Deus » …

Avec la résurgence des mythes qui ont jalonné l’histoire de notre humanité, nous touchons à la dimension de  l’homme qui aspire à parfaire sa quête de mettre fin à sa finitude, en transcendant ses limites, en gommant l’imperfection ou en la corrigeant. Ce post humanisme qui rêve l’homme aux pouvoirs décuplés s’accomplit dans le fantasme d’un créature qui sera faite à son image, une créature auto divinisée, une forme de Golem. Le Golem  figure très ancienne, n’a en réalité pas d’âge si j’osais l’écrire, c’est en réalité une autre figure du transhumanisme. L’homme « Deus » tel un un démiurge fabriquant une forme dématérialisée de sa propre image….

Je reprends ici le passage d’une thèse de doctorat qui aborde le mythe de cette entité, une forme de simulacre d’un être divinisé. Le texte de l’auteur est fascinant. En effet l’auteur de cette thèse décrit le golem comme « le serviteur idéal de son créateur… Le serviteur idéal de son créateur humain, voilà la forme que prend actuellement l’Intelligence Artificielle , une forme de serviteur demi dieu ou dieu pro créé qui est idéalisé par l’homme enfantant un être susceptible de lui échapper dont on se flatte de l’autonomie possible, de ses facultés d’apprentissage.

Le mythe du Golem  puise sa source dans la tradition talmudique, cet avatar d’argile correspond en effet à une entité artificielle dont la ressemblance humaine épouse ses caractéristique, les sages initiés concepteur de cette créature auraient eu le pouvoir d’animer son image (notons la correspondance avec le livre de l’apocalypse) à l’aide de rituels ésotériques et de combinaisons de lettres hébraïques…. en quelque sorte sont insufflés des symboles et des codes pour animer la machine…. Cette notion d’animation est le terme emprunté dans le livre de l’apocalypse de Jean qui évoque la figure de la bête….

Pour poursuivre cette réflexion sur cette Entité « Golem », je vous invité à aller sur le blog Phileo Sophia et à lire le texte très brillant de :

Etienne OMNES

L’un des articles les plus brillants écrit par l’un des mes amis Etienne OMNES qui aborde la particularité des mythes afin d’aborder les profondeurs de la réalité sous le voile des histoires. « Le mythe du Golem est l’un d’entre eux, et un des plus fertile »


Il y a souvent plus de vérité dans les mythes que dans n’importe quel étude scientifique. Ou plus exactement, la vérité qu’enseignent les mythes a plus de valeur que celle des sciences physique parce que, comme le disait Aristote: « un peu de connaissance sur les choses plus hautes a plus de valeur qu’une connaissance très certaines des choses moindres ». Et la particularité des mythes est de parler des profondeurs de la réalité sous le voile des histoires. Le mythe du Golem est l’un d’entre eux, et un des plus fertiles d’entre eux.

C’est de la tradition juive que nous vient cette histoire: le rabbi Loew de Prague, homme sage et versé dans la kabbale créa à partir de l’argile un golem afin de défendre sa communauté contre les progroms. Il façonna un humanoïde en argile, et écrit sur son front un des noms de Dieu, ce qui communiqua la vie à cette création d’humain. Au départ, le golem fut un bon et fidèle serviteur, mais il manifesta très vite une volonté contraire à celle de son maître ou en tout cas indépendante. Pris de frayeur, le rabbin lui demanda un jour de lacer les noeuds de ses chaussures, et d’un geste de manche effaça le nom divin sur le front de la créature d’argile. La créature s’écroula alors à terre, redevenue simple poussière.

Il existe beaucoup de variations de ce récit. Dans certains cas, la créature échappe au contrôle de son créateur et va massacrer avant d’être finalement contrée. La descendance de ce mythe est très fertile, que ce soit à travers des récits comme celui de Frankenstein, ou bien tous les films dont l’histoire raconte une créature humaine qui échappe à tout contrôle humain et contre laquelle il faut lutter pour anéantir ou regagner le contrôle… Et le golem omniprésent ces dernières années est toujours informatique. On pensera par exemple à Skynet dans Terminator, ou bien la Matrice de Matrix, ou bien encore Ultron dans les Avengers. Toujours ce motif de la création humaine qui échappe au contrôle de l’humain, et ce n’est pas sans raison que j’appelais la peur du robot tueur d’Elon Musk la « peur du golem » dans un épisode des Fils d’Issacar. 

La créature de la créature finit toujours par faire la même chose que la créature du Créateur.

Pour lire la suite, je vous invite à découvrir le texte écrit par l’une des personnes les plus brillantes que je connaissance….

https://phileosophiablog.wordpress.com/2017/10/09/le-mythe-du-golem-ou-les-relations-houleuses-de-lhomme-a-ses-creations/

« Le délire occidental et ses effets actuels dans la vie quotidienne : travail, loisir, amour » de Dany-Robert Dufour

La mondialisation qui se dessine se caractérise par l’adoption quasi universelle du projet consumériste et productiviste occidental. Le mode de vie insufflé par les idéologies progressistes et libérales qui ont pris leur source dans le capitalisme à l’occidental a  pollué sinon souillé une large part du monde : la totalité du continent asiatique, l’orient et maintenant l’Afrique… Nous avons de fait en Occident une responsabilité dont nous ne pouvons pas nous dédouaner relativement aux images d’opulence  artificielle et de conforts factices que nous avons véhiculés de par le monde et qui attisent les envies comme le miroir aux alouettes qui agit tel un piège morbide sur ses proies et les conduit dans l’abîme de la vacuité, du vide spirituel.

La finalité d’un monde gouverné par le capitalisme sauvage  et par goût sans doute de la provocation paradoxale  n’est-elle pas de fait l’aliénation du travail artisanal, la fin de la véritable richesse, l’authentique richesse, celle de l’identité des cultures, celles de nos altérités qui nous attirent du fait de nos différences . Le cœur de la question est donc de savoir quelle est la limite de ce système Babylonien qui a permis la diffusion des styles de vie quasi uniformes, il suffit parfois et par curiosité de consulter les médias de par le monde et d’être frappés par des constructions d’images à l’identique. Le monde progressiste sans vergogne s’est ainsi attaché à l’idée de l’infini, d’un continuum du progrès puis par idéologie de soumettre la nature sans faire d’elle l’allié nécessaire,  en n’imaginant pas ainsi, hélas que le réel n’est pas l’infini ! et ainsi pour reprendre les mots qui ne sont pas les nôtres, la raison (le système technicien) est devenu délirante …

Ainsi nous vous recommandons de vous procurer ce livre . Nous affichons  ici quelques lignes extraites d’un commentaire que nous approuvons….

Portrait

Et si la raison occidentale était devenue délirante ? Pourquoi sommes-nous à ce point désenchantés ? Dany-Robert Dufour, philosophe, part de ce que Descartes proposait dans Le discours de la méthode, fondement de la raison moderne : que les hommes « se rendent comme maîtres et possesseurs de la nature ». Un tournant dans l’aventure humaine qui a entraîné le développement progressif du machinisme et du productivisme, jusqu’à l’inflation technologique actuelle affirmée comme valeur suprême. Si ce délire occidental fait aujourd’hui problème, c’est qu’il a gagné le monde (la mondialisation néolibérale qui exploite tout, hommes et environnement, à outrance) et qu’il est appelé, comme tout délire, à se fracasser contre le réel. D’une part, parce que la toute-puissance et l’illimitation des prétentions humaines qu’il contient ne peuvent que rencontrer l’obstacle : notre terre réagit déjà vigoureusement aux différents saccages en cours. D’autre part, parce que ce délire altère considérablement les trois sphères fondamentales de la vie humaine que sont le travail, le loisir et l’amour en les vidant de tout sens…….

Le transhumanisme : une entreprise de déconstruction spirituelle

L’idéologie transhumaniste comporte plusieurs dimensions qui sont l’expression d’un déni spirituel et d’un déni du monde réel ou naturel.

 La première dimension de ce déni est le rêve de l’immortalité, il convient de casser l’ADN qui nous enferme dans la mortalité, il faut ainsi dépasser la mort et gommer toute aspiration à un au-delà. Ray Kurzweil (https://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Kurzweil), directeur de l’ingénierie à Google affirme, en toute bonne foi, que les progrès prodigieux de la technologie, nous feront atteindre bientôt l’immortalité !

Le deuxième déni spirituel s’inscrit dans l’affranchissement lié à l’encerclement du corps ; c’est la valorisation de l’individu, un individu libre de son corps qui se modifie lui-même, n’appartient à personne et pourtant absorbé par le monde collectif avec lequel il interagit.   

La troisième dimension de ce déni se traduit par l’addiction aux objets techniques qui conduisent l’homme à une servitude sociale. La vie numérique (les réseaux sociaux) qui devient finalement une forme de régulateur de la vie sociale, modalisant puis interagissant avec les habitudes et les attitudes des consommateurs de ces réseaux sociaux, voir demain pilotant les comportements consuméristes (la Babylone est marchande).

La quatrième dimension d’un déni spirituel et réel est celui d’une anti incarnation. Dieu s’incarne dans notre chair, nous invite à vivre des relations en face à face. Or l’humanité évolue dans des univers de dématérialisation, dématérialisation des produits et des services, dans des relations de plus en plus virtuelles ou nous échappons au réel, à une vie d’entraide faite de gestes et de rencontres, de vécus et de mains tendues.  Nous arrivons dans un univers ou l’atrophie des interactions sociales est devenue plus prégnante

Auteur Eric LEMAITRE

Le transhumanisme la manifestation d’un déni

L’idéologie transhumaniste comporte plusieurs dimensions qui sont l’expression d’un déni spirituel et d’un déni du monde réel ou naturel.

La première dimension de ce déni est le rêve de l’immortalité, il convient de casser l’ADN qui nous enferme dans la mortalité, il faut ainsi dépasser la mort et gommer toute aspiration à un au-delà. Ray Kurzweil (https://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Kurzweil), directeur de l’ingénierie à Google affirme, en toute bonne foi, que les progrès prodigieux de la technologie, nous feront atteindre bientôt l’immortalité !

Le deuxième déni spirituel s’inscrit dans l’affranchissement lié à l’encerclement du corps ; c’est la valorisation de l’individu, un individu libre de son corps qui se modifie lui-même, n’appartient à personne et pourtant absorbé par le monde collectif avec lequel il interagit.

La troisième dimension de ce déni se traduit par l‘illusion de l’autonomie mais une autonomie contrariée par l’addiction aux objets techniques qui conduisent l’homme à une servitude sociale. La vie numérique (les réseaux sociaux) qui devient finalement une forme de régulateur de la vie sociale, modélisant puis interagissant avec les habitudes et les attitudes des consommateurs de ces réseaux sociaux, voir demain pilotant les comportements consuméristes.

La quatrième dimension d’un déni est celui de l’incarnation. Dieu s’incarne dans notre chair, nous invite à vivre des relations en face à face. Or l’humanité évolue dans des univers de dématérialisation, dématérialisation des produits et des services, dans des relations de plus en plus virtuelles ou nous échappons au réel, à une vie d’entraide faite de gestes et de rencontres, de vécus et de mains tendues.  Nous arrivons dans un univers ou l’atrophie des interactions sociales est devenue plus prégnante

Faut-il avoir peur du courant transhumaniste ?

Je ne sais s’il faut en avoir peur du courant transhumaniste, il faut surtout s’en inquiéter et c’est notre rôle d’éveiller les consciences.

« Ce n’est pas l’homme qui doit « s’augmenter » artificiellement mais bien les sociétés humaines qui doivent décroître jusqu’à rejoindre la mesure de l’homme »

Dans notre propos nous reprenons une réflexion de Tugdual Derville Directeur Général d’Alliance Vita  qui a longuement réfléchi sur les questions d’écologie et de transhumanisme.

Tugdual évoque La « barrière de complexité » du réel qui vient contredire les fantasmes prométhéens simplistes. La « mécanique » humaine est infiniment plus complexe que celle d’un ordinateur. L’intelligence artificielle a certes accompli des prouesses… Mais l’homme n’est pas qu’un cerveau, il est aussi un corps, en relation avec son environnement, un souffle de vie et un mystère…

En témoigne la complexité de ce qui se joue entre la mère et celui qu’elle porte : transmissions épigénétiques, interactions biologiques et psychologiques…

Dans la même idée si certes le philosophe Hegel[1] parle de l’art et non de la prouesse technologique, le philosophe montre la présomption de l’homme de vouloir copier et imiter la nature. Pour le philosophe cette tentative de copier la nature « ressemble à un ver qui s’efforce en rampant d’imiter un éléphant » ainsi selon HEGEL l’art ne peut pas rivaliser avec la nature.

En effet, l’ambition d’imiter la nature est vouée à l’échec. Les moyens dont dispose l’artiste ne lui permettront jamais de reproduire fidèlement la nature, dont le principe essentiel est celui de la vie. L’art ne pourra jamais que proposer une caricature de la vie.

 « …ce travail superflu peut passer pour un jeu présomptueux, qui reste bien en-deçà de la nature. Car l’art est limité par ses moyens d’expression, et ne peut produire que des illusions partielles, qui ne trompent qu’un seul sens. En fait, quand l’art s’en tient au but formel de la stricte imitation, il ne nous donne, à la place du réel et du vivant que la caricature de la vie… »

Hegel donne d’autres exemples à des fins de montrer « la prétention futile de ceux qui font de l’imitation de la nature la fin suprême de l’art : dans les deux cas, la valeur de l’œuvre est proclamée parce que des animaux se sont laissés tromper par la ressemblance de l’œuvre à l’objet nature ».

« En fait, quand l’art s’en tient au but formel de la stricte imitation, il ne nous donne, à la place du réel et du vivant que la caricature de la vie. On sait que les Turcs, comme tous les mahométans, ne tolèrent qu’on peigne ou reproduise l’homme ou toute autre créature vivante. J.Bruce au cours de son voyage en Abyssinie, ayant montré à un Turc un poisson peint le plongea d’abord dans l’étonnement, mais bientôt après, en reçu la réponse suivante:  » Si ce poisson, au Jugement Dernier, se lève contre toi et te dit: tu m’as bien fait un corps, mais point d’âme vivante, comment te justifieras-tu de cette accusation? « . Le Prophète lui-aussi, comme il est dit dans la Sunna répondit à ses deux femmes, Ommi Habida et Ommi Selma, qui lui parlaient des peintures des temples éthiopiens :  » Ces peintures accuseront leurs auteurs au jour du Jugement. « .

 Ce texte d’Hegel, illustre notre propos concernant l’IA, l’intelligence artificielle ne sera qu’une pâle copie, une imitation artificielle et ne saura rivaliser avec l’esprit de l’homme et son âme vivante. Il manquera à l’intelligence artificielle justement l’âme vivante.

 Dans ce livre nous avons également sollicité la lecture de plusieurs philosophes, et notamment d’un ami Philosophe, Chrétien lui-même engagé dans ce combat contre les idéologies ambiantes, contre les formes de régression engagées, de déconstruction de l’homme tel qu’il est.

Nous avons posé cette question à cet Ami que nous appellerons Philippe Nicodème et nous l’avons sollicité sur cette dimension transhumaniste touchant l’intelligence artificielle, ce qu’il pensait de cette distinction entre « Intelligence artificielle Faible et intelligence Forte »

Nous reprenons ici les propos de Philippe qui nous partage sa lecture sur la distinction entre intelligence artificielle et forte « Une réserve de fond sur la distinction « intelligence artificielle faible » et « intelligence artificielle forte ». La première est un état de fait et elle existe depuis longtemps ; elle est infiniment plus puissance que la puissance de calcul d’un cerveau biologique humain ; la seconde (intelligence artificielle forte) est un postulat. Rien ne dit ni ne montre qu’une machine puisse accéder à la conscience.

Matière, Intelligence Amour

Philippe affine son propos et ajoute  : « Avec de la matière, on ne fait pas de l’intelligence, pas une once ; avec toute l’intelligence du monde, on ne peut pas faire un peu d’amour, pas une once non plus ». Tout comme Blaise Pascal, Henri Bergson dans un essai, l’énergie spirituelle, le philosophe montre la dissymétrie matière pensée en soulignant que, s’il y a un lien entre cérébral et mental, depuis la cartographie du premier, on ne peut redessiner les pensées mentales.

Autrement dit, l’hétérogénéité radicale matière-esprit ne permet pas d’espérer l’émergence de la pensée consciente, contrairement à ce que prétendent les sorciers transhumanistes. Certes les algorithmes dans les prochaines générations seront capables d’automatismes hallucinants et conforteront les rêves transhumanistes qui se persuadent que l’on aura un jour de l’intelligence artificielle forte. Je ne dis pas qu’on n’y arrivera jamais ; ce que je veux dire, c’est que, comme pour le vivant, il faut déjà de la vie pour répéter du vivant ; de même pour la pensée, il faudra déjà de la pensée consciente pour espérer l’augmenter. Mais de la matière seule, on ne pourra pas générer un souffle de pensée consciente : ça, c’est dans l’imagination des scientifiques qui devrait faire un peu plus de métaphysique plutôt que de rêver comme des gamins à une immortalité qui n’aurait aucun sens…. »

Malgré les réserves formulées par le Philosophe, il n’est pourtant pas contestable que nous sommes « en route pour la démesure » avec cette volonté de redresser, de corriger notre sortie du Jardin de l’Eden, comme s’il fallait retrouver le chemin de l’éternité mais dans cette course folle vers un progrès sans conscience, n’est-ce pas la figure de la Bête qui se dessine subrepticement …. ! L’homme prométhéen devenu son propre Dieu. « Saurons-nous entendre ces signaux qui nous alertent sur les formes extravagantes du « progrès » ? » Propos du sociologue Yves Darcourt Lézat.

J’aime également ce propos partagé par Jean Michel BESSOU artiste et pianiste, un ami « l’Informatique ne peut améliorer ni créer la Vie, parce que le Numérique relève du rationnel et du Discontinu, tandis que la Vie dépasse le rationnel et relève du Continu. La technique tend vers le Zéro parce qu’elle est vide comme l’espace entre les particules, entre les étoiles ou entre les décimales de Pi. La Vie au contraire tend vers l’Infini car l’Infini c’est l’Un : étant continue, elle est pleine et substantielle. La tentative de l’ingénieur qui veut s’égaler à Dieu, de la Technique qui veut égaler la Vie, est aussi vaine que celle d’un miroir qui voudrait rayonner plus fort que le soleil qu’il reflète : cette illusion ressemble à celle du Mouvement Perpétuel, et le Rendement Égal À Un est un objectif inatteignable car c’est la projection symbolique de la prétention de l’Homme à égaler le Créateur. » Les logiciels vont s’approcher asymptotiquement de l’intelligence ou de la création musicale, la Chimie va se rapprocher indéfiniment de la création de la Vie qu’on nous annonce tous les cinq ans, ces buts ne seront jamais atteints ! On savait déjà qu’on ne soumet la Nature qu’en lui obéissant »

[1] HEGEL: Esthétique Collection PUF page 13.

Critique du progressisme et du système technicien

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Auteur

Eric LEMAITRE

Etienne OMNES : Le propos décliné dans ce nouveau texte de Eric LEMAITRE vise nullement à dénoncer les acquis d’un progrès social voire même technique, mais il s’agit d’ouvrir une page lucide sur les vacuités entraînées par un monde qui offrirait comme seule perspective, la libération des mœurs et l’opulence d’une consommation pour divertir l’âme humaine. Il est dès lors urgent de poser un constat éveillé pour imaginer un monde qui ne fasse pas l’impasse, ni de la dimension relationnelle ni de la nécessité d’être solidaire. Ce texte écrit par Eric LEMAITRE  va bien au-delà des constats de sociétés qui se perdent dans l’oubli de ce que l’histoire leur a enseigné. Eric entend ici nous interpeller sur le message évangélique qui est celui de la proximité, proximité dans l’écoute de l’autre, mais proximité dans toutes les échelles de la vie humaine qui nous imposent de réfléchir à d’autres alternatives. Il y a urgence de nous réinterroger sur le sens du progrès et des idéologies qui l’accompagnent pour ne sombrer dans l’absence de sens.


« Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance / Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion » avait écrit le philosophe des Lumières Voltaire, en 1756. Une pensée pleine de sagacité qui résume bien la vanité de la pensée progressiste qui déjà au XVIIIème, prétendait changer le monde en l’arrachant de l’obscurantisme religieux. Dans ce propos, pourtant nous sommes loin d’être nostalgique d’une époque où la libre conscience fut bafouée et où nous serions à regretter une époque où les inégalités sociales étaient particulièrement criantes. Mais nous restons toutefois circonspects sur l’idée d’un progrès technique social et sociétal sans éthique et sans curseur.

Vers un processus de désolidarisation 

Nous adressons cette lettre aux progressistes ouverts à la critique du progrès car nous prenons conscience que la modernité idéologique vantant l’affranchissement des codes culturels d’un ancien monde, soumet quant à elle subrepticement tous les aspects de la vie humaine au règne d’un autre monde, un « nouveau monde » soi-disant libéré du carcan culturel et appartenant à un monde ancien jugé dépassé.  Cette idéologie de la modernité techniciste et progressiste installe peu à peu un processus de dévitalisation humaine, d’une forme d’anesthésie sociale, engendrées par la modernité hautement technique sous l’emprise d’un empire numérique qui encourage chaque innovation technologique comme étant l’expression du bien-être, la source d’une liberté humaine à conquérir, le jaillissement du progrès humain.

Nous pourrions nous interroger sur le sens de la recherche technique et des résultats concernant les orientations sociales auxquelles elle nous conduit. Je m’interroge en effet sur les services que rend l’univers technique. L’univers numérique n’est-il pas finalement, responsable de l’atomisation sociale au détriment du collectif ; ne renforce-t-il pas l’individualisation au détriment de la personne. Finalement la science n’est-elle pas au service d’une auto divinisation de l’homme s’affranchissant de toute transcendance.

D’ailleurs en reprenant cette citation de Jacques ELLUL reprise de son livre

« La Technique où l’enjeu du siècle », nous percevons l’acuité de son jugement porté sur la modernité

«  ce qui caractérise aujourd’hui notre société, ce n’est plus ni le capital ni le capitalisme mais le phénomène de la croissance technicienne  »

La technique est devenue en soi comme le prédisait Jacques ELLUL un phénomène autonome en passe de nous échapper, d’échapper à tout contrôle, vampirisant l’homme devenu son sujet, faisant de l’homme son propre produit puisque devenu totalement dépendant de la technique.

Changer le monde

« par d’autres mœurs et d’autres manières »,

Ainsi le progressisme est une idéologie déjà très ancienne qui entendait déjà deux siècles plus tôt s’affirmer comme le tenant d’une vision de l’avenir ; les progressistes du XVIIIème étaient déjà habités par une forme de spiritualité humaniste se donnant comme faculté de déconstruire le monde ancien pour réinventer le présent et créer pour l’avenir humain une vision de progrès éclairé, il fallait aussi pour des économistes comme Adam SMITH libérer les marchés mieux à même de connaitre les besoins et les envies. Aujourd’hui nous voyons une puissante révolution des marchés guidés cette fois-ci, par l’intelligence artificielle en prise avec la connaissance des usages et des besoins de ses consommateurs.

A l’aube de cette nouvelle ère contemporaine, nous voyons ainsi l’étrange ressemblance avec ce qui motive le courant progressiste du XVIIIème siècle et celui du XXIème siècle.

Avec l’idée de progrès porté par les idéologues contemporains ceux de la modernité, nous relevons bien sur le plan philosophique, cette proximité entre l’idéologie progressiste du XXIème et la philosophie dite des Lumières.

Rappelons que le siècle des lumières a émergé dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Ce mouvement à l’époque se voyait déjà alors comme une élite avancée œuvrant pour une transformation radicale du monde, dénonçant la vision chrétienne du monde enfermée dans le péché et l’idée d’une transcendance qui s’est incarnée dans le monde pour le sauver. L’élite du XXIème siècle est celle de la technocratie car pour elle c’est la loi et l’éducation étatique qui doivent changer les mœurs, même si la république ne veut pas apparaitre tyrannique, elle s’emploie dès le plus jeune âge à former les esprits pour changer « les manières » comme le préconisait Montesquieu «  il suit que, lorsque l’on veut changer les mœurs et les manières, il ne faut pas les changer par les lois, cela paraîtrait trop tyrannique : il vaut mieux les changer par d’autres mœurs et d’autres manières… » MONTESQIEU – L’Esprit des lois, Livre XX, extrait du chapitre XIV. Nous discernons de fait les subtilités politiques employées de nos jours pour ne pas apparaitre brutal aux yeux de l’opinion mais la préparer à cette lente soumission et cette transformation de nos mœurs pour accepter un monde syncrétique, multiculturel et babylonien.

Nous saisissons bien, que l’idéologie progressiste s’inscrit radicalement dans le pathos de la modernité. Habilement dans une forme d’humanisme postchrétien, elle entend aussi se débarrasser des oripeaux de la religion Chrétienne en donnant des coups de butoir à cette dimension de la filiation, de l’altérité, en soutenant un capitalisme de la consommation, l’ubérisation de la société. Cette idéologie du progrès appelle de ses vœux l’ère du tout numérique qui détruira finalement le lien social, les solidarités et l’héritage culturel issu de l’annonce de l’Évangile. Nous entrons avec le progressisme dans une logique numérique, une logique horizontale celle de la consommation et du divertissement.

Ce mouvement dit des lumières au XVIIIe siècle à l’instar au XXIe siècle d’une république progressiste, se persuadait déjà de changer le monde à partir de la diffusion d’une nouvelle conception sociale nécessaire à la mise en cause et à la transformation de la société de l’ancien monde.

Cette philosophie entendait ainsi briser les codes, les structures politiques et culturelles héritées de plusieurs siècles de Christianisme. Or aujourd’hui nous observons les mêmes motifs de volonté de transformation de la vie politique, de sortir des divisions sociales, des clivages d’opinions ou idéologiques et des conflits culturels pour s’engager sur une nouvelle idéologie marxiste du progrès humaniste, d’égalité sociétale. Cette nouvelle idéologie marxiste est fondée sur la puissance technologique, cette nouvelle ère des robots qui libèrent enfin l’homme de l’asservissement des tâches. Cette nouvelle idéologie marxiste au plan sociétal s’inscrit dans la dimension de l’égalité et l’interchangeabilité des sexes qui devront être demain les nouvelles normes, les nouveaux codes et stéréotypes culturels. Il faut ainsi apprendre à l’enfant et le plus tôt possible que le masculin et le féminin sont de pures conventions, et qu’il lui appartient de s’en délier, de s’en défaire, tout cela s’impose de manière sournoise et subrepticement. Si vous le dénoncez, vous êtes alors invectivé, vilipendé comme de vieux ringards réactionnaires hostiles à toute idée de progrès.

Le progressiste ne veut donc plus ainsi les règles héritées d’un christianisme qu’il faut absolument dépoussiérer. Il faut ainsi casser les prescriptions d’une époque révolue, se libérer de la transmission des stéréotypes, se désaffilier, ouvrir les frontières du genre, jeter des passerelles vers un monde nouveau ou la confusion peut demain devenir le règne social partagé par une multitude d’hommes et de femmes sans repères.

Un monde postchrétien qui veut redonner à l’homme d’autres aspirations spirituelles

En d’autres termes, notre monde contemporain incarné dans cette nouvelle vision du progrès exprimerait alors le besoin d’un progressisme qui redonne sa place à de nouvelles aspirations spirituelles, et à de véritables emblèmes symboliques compris de tous ; en un mot, d’un nouvel humanisme, un nouvel évangile raisonné à une nouvelle sauce humaniste et éclairé tel qu’a cherché à le construire le Siècle des lumières qui n’a pas su achever au cours de la Révolution française, cette vision de l’humanisme sans Dieu. N’est-ce pas cette vision qu’incarna Maximilien de Robespierre, député de l’Artois, qui prononça ce discours à la Convention dans lequel il réaffirma ses valeurs révolutionnaires et républicaines :

« L’homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est esclave et malheureux ! La société a pour but la conservation de ses droits et la perfection de son être, et partout la société le dégrade et l’opprime ! Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables destinées ; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande révolution ».

Les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande révolution, c’est ainsi la foi dans la raison humaine qui est au cœur de ce changement pour Robespierre et qui le conduira au progrès… Le progressisme n’est pas seulement un courant philosophique et social mais c’est aussi une idéologie qui a su s’appuyer sur le libéralisme prôné par le capitalisme mondialiste s’adossant à ce monde consumériste et universaliste.

Nous entrons ainsi inévitablement et avec ce courant progressiste dans une nouvelle ère, une nouvelle époque. Je crains qu’elle ne soit funeste et chargée d’illusions…

Qui sont les responsables

des grandes déstructurations sociales ?

N’apercevez-vous pas d’ores et déjà les résultats de cette idéologie progressiste, de cette vision mondialiste : des états affaiblis, des multinationales qui prennent le pouvoir sur tout, des migrations massives car les états riches dans leurs égoïsmes patentés n’ont jamais su développer, ni entrer dans des stratégies de coopération avec les nations africaines en crise, pire l’occident est largement responsable de la déstructuration des peuples d’Afrique et de l’entretien des illusions d’un monde d’opulence factice.

Les responsables de ces déstructurations ? Les multinationales, qui vont remplacer les lois des États à l’image des accords transatlantiques qui tôt ou tard reviendront sur le tapis, et remettront en cause les principes de subsidiarité, de souveraineté des nations. Cette démocratie des nations autour d’une dimension, locale et d’une relation institutionnelle de proximité vit sans doute ses derniers jours et sera dominée par le technicisme d’un monde fédéraliste et multipolaire, sans frontières plus ouvert mais sans humanité puisque sans cette relation de proximité et de contre-pouvoir au plan local.

Nous le voyons bien aujourd’hui des multinationales dominées par quelques hommes fortunés célébrant Mamon, qui exercent un monopole dévastateur et absolu sur les marchés. Comme c’est le cas dans le monde agricole dont les semences sont de plus en plus cadenassées de par le monde, comme c’est également le cas dans le monde des médias faiseurs d’opinions ; muselés par quelques empires financiers lobotomisant et manipulant allègrement la conscience. N’oublions jamais l’avertissement du prophète Ésaïe 5.8-9

« Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, Et qui joignent champ à champ, Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace, Et qu’ils habitent seuls au milieu du pays ! Voici ce que m’a révélé l’Éternel des armées : Certainement, ces maisons nombreuses seront dévastées, Ces grandes et belles maisons n’auront plus d’habitants… »

Finalement l’oublié de cette mondialisation, de ce « progressisme », c’est l’humanité, le grand perdant c’est la biodiversité. Les inégalités n’ont jamais été aussi importantes ; jamais la pollution n’a été aussi élevée, jamais les peuples des pays en voie de développement n’ont été autant dominés, dédaignés, niés, oubliés. Qui se soucie du Centre Afrique Chrétien qui subit les coupes d’assommoirs de la barbarie djihadiste, dont les maisons sont brûlées avec leurs habitants… Nous pleurons les victimes européennes et tout le monde déclame sa compassion sur les réseaux sociaux mais qui ose dire « je suis centre africain, nigérien, sénégalais ».

Nous entrons dans l’ère d’une république progressiste et multiculturelle, qui nous bercera d’illusions avec son monde humaniste mais qui laminera les plus fragiles en encourageant à la fois le développement d’un monde plus eugéniste que jamais et l’ubérisation de la société, en encourageant les investissements autour de l’économie numérique et en ouvrant la boîte de pandore de l’eldorado transhumaniste promettant l’homme nouveau, augmenté et performé.

Les nouveaux prêcheurs

Une nouvelle idéologie se façonne sous nos yeux portés par l’oraison des prêcheurs qui envahissent nos écrans cathodiques. Ce sont eux, ces prêcheurs télévangélistes de l’idéal progressiste, qui sont chargés de nous apporter la bonne nouvelle, ils ont ce pouvoir de conditionner les esprits pour l’avènement d’un monde ouvert, tournant la page à l’ancien monde baignant dans ses stéréotypes de souveraineté des peuples.

Ces prêcheurs qui occupent l’espace médiatique ont hélas le pouvoir, ils sont prêts à tout pour réussir l’entreprise, atomiser la personne libre, en la façonnant en individu corvéable. C’est bien là le projet de nouveau monde, passer, du monde de la personne à celle de l’individu puis passer de l’individu à celui d’un nombre numérisé.

Enfin pour conclure Je cite ici ce propos extrait d’un article d’agora vox du 21 mars 2016 dans lequel je me retrouve. Je cite ici l’extrait de cet article « Face à eux, des gens isolés, déstructurés, des personnes devenus travailleurs et consommateurs, à leurs ordres, soumis à leur pensée uniformisée, d’où ils croient que l’humanité en sera apaisée, grandie, quand elle en ressort laminée, détruite, et nullement pacifiée.

Leur œuvre, c’est une régression uniformisée, mondialisée de l’humanité, dont il sera difficile de se débarrasser.

Après les religions dont nous ne sommes toujours pas sortis, l’humanité, avec le nazisme, le communisme puis ce « progressisme » est-elle vouée à ne pas progresser intellectuellement ? A préférer la quantité à la qualité ? A prôner l’union uniforme et inculte ?

Depuis les premiers penseurs, l’humanité n’a pas évolué, ou si peu. Nos connaissances et nos technologies ont progressé de façon gigantesque, mais nous, nous n’avons pas évolué. Au fond, si ces idées, ces régimes, ces religions s’imposent, ne serait-ce pas parce que nous le désirons, n’est-ce pas parce que nous recherchons ce genre de facilités ? Une vie qu’on nous impose, aseptisée, uniformisée, ou l’on se croit supérieurs aux autres tout en étant identiques ?

Chers amis progressistes ouverts à la critique « Est-ce vraiment cela que vous voulez ? »

Notre espérance

à l’envers des promesses d’un monde ou le progrès est sans curseur

Pourtant la lettre qui vous est écrite, ne se veut nullement marquée par le désespoir concernant l’idéologie que vous portez, car l’histoire nous apprend toujours la temporalité des idées qui déconstruisent l’homme. Tandis que l’église non la religion mais le corps vivant de Christ traverse elle les temps, les générations et reste une la lumière dans un monde ou le lien se délite.

Si la civilisation qui se construit devient plus impersonnelle et à l’envers de la proximité, souvenons-nous que le message de l’évangile, doit être marqué par la relation en face à face, la solidarité, empreint par la dimension de l’autre, le prochain.

Face à l’offensive depuis des siècles, d’un monde des idées et des techniques qui étiolent et dégradent notre humanité, l’église authentiquement façonnée par Christ, doit devenir sans aucun doute, un lieu ressource, une communauté ouverte sur les autres, un lieu de réparation, de restauration, de socialisation.

L’église comme communauté permanente et vivante, régénérée par l’esprit saint doit être un lieu d’espérance essentiel, vital pour le monde qui a soif de vérité, de justice, elle doit assurer à la personne la reconnaissance d’autrui, il n’y a plus ni juif, ni grec, ni étranger, ni autochtone mais une personne aimée de Christ qui a besoin de retrouver du sens et la vraie vie qui vient d’en haut. Les plus défavorisés doivent trouver dans l’église les services et les ressources pour tisser et entretenir des liens capables d’assurer une aide pour ouvrir des perspectives d’avenir.

Il est urgent sans doute de retrouver l’espérance et le sens de l’autre mais également la persévérance dans l’aide et l’entraide auprès de ceux qui ont soif et faim de justice. Soyons alors débonnaires et plein d’enthousiasme à servir notre communauté

« Le despotisme éclairé » de la technique, le nouveau conseiller du Prince !

L’idéologie progressiste est habitée par la volonté de réformer structurellement l’organisation sociale, d’instaurer une transformation radicale dans les mentalités pour conduire le monde, puis le mener enfin à des réformes « libérales », promettant l’épanouissement et la valorisation des individus. Or, nous sommes pleinement convaincus que les avancées techniques seront au service de la complexité, et de cette idéologie prométhéenne pleinement inspirée par le Siècle des lumières, faisant de la dimension du progrès, la matrice des prochains fantasmes humains, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives d’asservissement des êtres humains alors qu’on leur promettait la liberté.

Auteur Eric LEMAITRE

 

« Le despotisme anonyme d’une oligarchie est quelquefois aussi effroyable et plus difficile à renverser que le pouvoir personnel aux mains d’un bandit. »

 

Joseph de Maistre

“Etude sur la souveraineté”

L’idéologie progressiste est habitée par la volonté de réformer structurellement l’organisation sociale, d’instaurer une transformation radicale dans les mentalités pour conduire le monde, puis le mener enfin à des réformes « libérales », promettant l’épanouissement et la valorisation des individus. Or, nous sommes pleinement convaincus que les avancées techniques seront au service de la complexité, et de cette idéologie prométhéenne pleinement inspirée par le Siècle des lumières, faisant de la dimension du progrès, la matrice des prochains fantasmes humains, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives d’asservissement des êtres humains alors qu’on leur promettait la liberté.

 Le despotisme éclairé par le Siècle des lumières dans le contexte d’une idéologie de progrès.

Le mot despotisme renvoie bien souvent à une figure humaine tyrannique (étymologiquement le despote signifie en grec le maître de la maison) un maître qui a assujetti sa maison, à son pouvoir, sa maison autrement dit son peuple ou des peuples.

Sous le régime du despotisme, bien souvent comme simple sujet, l’être humain se voit privé de raison, la faculté de penser par lui-même. Dans des contextes de despotisme, le peuple est sous l’emprise d’un pouvoir absolu dont le spectre ou l’auxiliaire s’appuie sur la dimension du rationnel et d’un contrôle absolu corollaire d’une surveillance maîtrisée, régulant la vie sociale afin de sauvegarder la maîtrise de la gouvernance. Pourtant le despotisme ne fut pas toujours tyrannique et certains philosophes ont joué un rôle même modérateur.

Ainsi les philosophes comme Diderot, Voltaire, mirent la raison au cœur de la réflexion du pouvoir et firent la promotion au travers de leurs écrits, d’une forme de dimension acceptable et éclairée du despotisme. Ces mêmes philosophes ont également promu une conception du progrès et une conception matérialiste de l’homme devenu individu et dont l’existence a été intentionnellement déracinée de tout socle spirituel.

La raison selon ces philosophes devait être selon eux, seule souveraine, absolue et être au cœur de l’organisation des états. Il est vrai que ces penseurs firent usage des mots « despotisme éclairé » pour évoquer en fin de compte un autoritarisme bienveillant se substituant à toute forme de relation d’origine transcendantale. Dans ces contextes culturels œuvrant pour un progrès dans le monde et combattant toute forme d’obscurantisme, Voltaire promoteur lui aussi de cet idéal philosophique, ne vantait-il pas son ami Frédéric II de Prusse. Frédéric II qui appréciait la compagnie de Voltaire, aimait à la fois l’art de la gouvernance bureaucratique en s’appuyant sur un appareil d’état très élaboré pour l’époque, et l’idéologie de progrès portée par le Siècle des lumières. Les “lumières” (philosophes) à l’instar de Voltaire, n’étaient-ils pas également guidés par ces mots qui ont à ce jour une coloration toujours très contemporaine forgée autour des concepts de l’individu, de la raison et du progrès.

Le Siècle des lumières s’est incarné dans la pensée progressiste s’opposant aux conceptions chrétiennes. Ce Siècle des lumières continue d’insuffler son esprit au sein même de notre époque hyper matérialiste et dont la vacuité en est symptomatiquement le symbole. Or la puissance idéologique portée par le progrès des idées, s’incarne aujourd’hui dans la fulgurance des innovations technologiques au service désormais des “princes de ce monde”, du progressisme et des pires fantasmes caressés par l’humanité se faisant l’égal de Dieu.

La technicité éclairée des algorithmes, devenue l’auxiliaire des pouvoirs

C’est bien dans ces contextes de “despotisme éclairé” que les souverains étaient appelés à guider leurs peuples vers la voie du progrès pour assurer leur bonheur.  Ce type de discours au temps du Siècle des lumières, anticipait le progressisme contemporain. Si certes le despotisme n’est pas ce qui caractérise notre époque ni même l’idéologie progressiste, la technicité des algorithmes est bel et bien aujourd’hui l’auxiliaire éclairé des pouvoirs. Une technicité qui n’est pas loin pourtant d’aliéner la démocratie en la supplantant via l’excès des normes contingentant notre liberté, en la dominant par son influence. C’est également le développement intrusif sans précédent des technologies numériques et des algorithmes serviciels, séries d’instructions et de codes en vue d’obtenir des informations et des données sur nos comportements, ou un résultat optimisant le confort de leurs usagers, également de tous les citoyens.

Mais les applications au fil de l’eau issues de ces algorithmes, priveront les citoyens d’initiatives, de pouvoir réflexif, de responsabilités, voire de libre arbitre à l’image de ces “GPS” qui forment puis dirigent l’itinéraire à suivre, sans que nous ayons recours à un quelconque support, une carte « routière ». Les navigateurs connectés aux satellites affichent les données de géolocalisation en lieu et place pour se substituer à notre mémoire et nos propres repères. Par son efficacité, l’assistant de navigation, est devenu l’objet indispensable, nous lui laissons volontiers le pilotage, et incontestablement nous relevons le gain de temps et une facilité d’emploi y compris pour planifier de nombreux itinéraires intervenant même pour les rythmer et les gérer.

Or notre monde contemporain est quasi aspiré par la dimension des moyens techniques qu’elle emploie, le pouvoir même dans les démocraties s’empare de ces nouvelles technologies, de ces algorithmes qui à terme seront utilisés comme des « assistants de navigation », des moyens de contrôle et des aides ultimes à la décision. Or nous sommes bien sous la menace d’une nouvelle aliénation de nos libertés de pensée et de conscience à travers, la dynamique, l’accroissement, l’hégémonie et la montée en puissance de la technique gérant toutes les données de la vie sociale. Nous pressentons la volonté de nos gouvernants à valoriser la technique et la raison comme les guides éclairés de leurs actions et des nôtres, avec la volonté en arrière-plan de maîtriser les choix qui orientent la vie sociale. Si pour Jacques Ellul, la technique fut l’enjeu du siècle, nous pourrions ajouter à l’instar du Philosophe que la maîtrise des données, leurs gestions comme le pilotage de la vie, sont aujourd’hui le nouvel enjeu, enjeu d’autant plus facilité avec le développement inouï des algorithmes et de la mathématisation de notre monde humain.

C’est le philosophe Heidegger avec Jacques ELLUL qui percevaient dans la technique, la volonté ultime de puissance, transformant radicalement notre environnement, modifiant structurellement les modalités mêmes de l’existence humaine. Si Nietzsche saisissait dans la technique le moyen final de dominer la nature, a contrario ni Heidegger, ni Ellul ne plaidaient pour l’élan technique qui selon eux, serait de nature à fragiliser l’être humain dans son essence et participerait ainsi aux déséquilibres entre le milieu naturel et l’homme.

S’il fut souvent reproché au philosophe Heidegger sa proximité avec l’idéologie Nazie ce que soulignait Jules Ferry pour persifler la critique du technicisme, force est de reconnaître qu’en revanche il ne partageait pas, contrairement aux présupposés de l’essayiste auteur de « La révolution transhumaniste », l’idée de puissance d’un régime caractérisé par l’apologie de la technologie. La technologie au cours du Troisième Reich, fut en effet poussée jusqu’à son paroxysme, puisque c’est à travers la technologie, le complexe militaro industriel que l’Allemagne Nazie a bâti sa volonté de dominer les peuples puis de les assujettir à la volonté de la toute-puissance de son idéologie. La technologie fut donc bel et bien au service de l’idéologie, elle le sera de nouveau dans le monde qui vient, notamment au nom de la gestion sociale dans le but à la fois de réguler les activités des populations et de les contrôler. Dans cette perspective c’est toute la vie qui devra être gérée à la lumière de la technique, rien ne devra échapper à son despotisme éclairé, à la domination de son pouvoir, tout devra lui être soumis et les hommes finiront par vanter la supériorité de la machine et finiront même par lui reconnaître la faculté d’être leur nouvelle idole.

Dans son livre la « Puissance du rationnel » publié en 1965 le philosophe Dominique Janicaud écrivait que « Nul ne peut contester qu’en un laps de temps relativement court (en comparaison de l’histoire et surtout de la préhistoire de l’humanité) les sciences et les techniques ont transformé notre planète au point d’ébranler des équilibres écologiques et ethnologiques immémoriaux, au point surtout de faire douter l’homme du sens de son existence et de ses travaux, jusqu’à faire vaciller sa propre identité ». Si à l’inverse, pour le Philosophe François Guéry « l’humanité de l’homme commence par l’industrie », son humanité s’achève selon nous avec l’ère d’un monde technique qui est bien en passe de le dominer outrageusement, et dont il est prêt à abandonner sa faculté de penser au profit d’une machine qui le fera pour lui.

« Le maître de la Maison »

Je partageais avec une personne proche, mes premières réflexions sur le despotisme technique et notre partage la conduisit à me relater le travail qu’elle effectue auprès des enfants de 8 à 12 ans. Cette personne, en effet anime des ateliers dont l’un des thèmes est centré sur la mélodie des couleurs. Dans le cadre de cet Atelier, Anne fait travailler l’imaginaire des enfants en leur faisant écouter de la musique classique Chopin, Vivaldi, Mozart…, je précise que les enfants sont issus de milieux très divers. Les enfants en écoutant la musique sont invités à produire des formes dessinées à partir de leur écoute musicale.

Pour animer le travail avec les enfants, Anne s’est inspirée de l’œuvre de Vassili Kandinsky, elle utilisa en effet la musique pour exprimer des sentiments intérieurs et l’aidant ainsi à projeter les sonorités au travers de figurations, de dessins, de peintures. Ce qui frappa Anne c’est de découvrir à la fois l’enthousiasme des enfants à se projeter mais aussi la difficulté pour certains enfants à produire des formes, à être dans cette dimension inventive et créative. Anne l’expliquait par le pouvoir des écrans qui annihile, aliène aujourd’hui ce pouvoir de l’imaginaire. Anne fit le constat que les enfants prisonniers de leurs tablettes, éprouvaient plus de difficultés à traduire une mélodie et à représenter une forme, à comprendre même les consignes qui leur étaient données.

Je songeais également dans cette pensée concernant le despotisme de la technique à cette autre réflexion échangée, récemment avec un ami qui fut invité à une réunion de famille, et dont il s’étonnait de voir les parents et non leurs enfants. Partageant son étonnement de ne pas croiser d’enfants dans le jardin, un proche lui indiqua qu’ils étaient tous dans une pièce au lieu d’être sur la pelouse à s’ébattre ou jouer au ballon, poussant leurs cris. Mon ami demanda à ce proche de le conduire à cette pièce afin de les saluer, il découvrit en effet des enfants sages, mais rivés à leurs tablettes, « grand et petit » assis devant leurs consoles de jeux. Il n’y avait pas d’échanges entre eux, ils étaient en effet silencieux, concentrés à manipuler leurs jeux vidéo. Ce qui est étonnant au travers de ces deux anecdotes, c’est le pouvoir de séduction, de captation qu’exerce sur les esprits de ces enfants, le monde fascinant de la technologie, mobilisant toute leur attention, leur privant d’une dimension ludique plus épanouissante les mettant en contact avec la nature, avec le monde réel ou celui de la culture qui produit des émotions, de l’enchantement, de la joie partagée.

Le maître de la maison qui définit étymologiquement le despote prend une forme nouvelle et subtile, ce n’est plus un tyran qui martyrise les enfants, mais une technologie qui fascine, asservit les esprits aliène leurs capacités d’imagination, d’abstraction, d’agilité intellectuelle dans le maniement des concepts. Les enfants exposés de plus en plus prématurément aux pouvoirs des écrans sont par capillarité, confrontés aux difficultés de représentation du monde, de rencontrer finalement le réel. Ils deviennent alors les sujets du nouveau Maître de la Maison qui s’emploie également à imposer ses nouvelles lois auprès des Parents qui délèguent à la technologie le pouvoir de divertir leurs progénitures mais sont eux-mêmes d’ores et déjà les sujets de la technologie phagocytant, cannibalisant une grande partie de leur existence.

L’intelligence artificielle au service du prince

“L’intelligence artificielle” ne sera-t-elle pas demain le nouveau conseiller du Prince, la raison du Prince. L’algorithme ne sera-t-il pas une forme d’agent des cabinets ministériels pour aider à la navigation des états. La gouvernance ne sera-t-elle pas tentée de faire usage de moyens techniques pour orienter les populations ou profiler ses citoyens. Profilage, reconnaissance faciale, traçabilité, ciblage mais aussi arbitrage, sont ainsi devenus les nouveaux termes de la modernité qui envahissent l’ensemble des sphères de la vie en société au travers de la fulgurance des moyens conférés par le développement hégémonique des algorithmes. Il est évident que la tentation des pouvoirs sera à terme de bénéficier de méthodes rationnelles et de cette technologie pour asseoir leurs dominations politiques. Dans les processus de décisions complexes, le recours à ces nouveaux conseillers du prince seront de facto incontournables. Ces outils dotés de puissance de calculs n’interviendront-ils pas dans les arbitrages sociaux ? Dans la vie sociale et cet univers complexe qui caractérise par exemple notre urbanisme, où les acteurs peuvent être multiples et contradictoires. Dans ces négociations plurielles, la raison humaine peu à peu s’appuiera sur la puissance rationnelle de la machine qui pourrait bien être demain le despote éclairé, nouvel arbitre, de toute vie sociale.

Le développement de ces techniques occupera demain si ce n’est déjà dans un court terme tous les espaces de la vie sociale et aucun usager n’échappera demain soit à leur emploi, ou même à leur pouvoir de séduction, d’influence, d’efficacité. C’est une tyrannie douce qui s’installe, au point comme l’écrit Amblonyx Cinereus dans l’excellent blog cahier libres « qu’une nouvelle laisse s’attache au cou » de chaque citoyen. Or pour Thierry, un ami, “ces technologies s’accompagnent en coulisse d’une idéologie qui vise à étendre son hégémonie à toutes les strates de la vie de la cité”, de notre smartphone à la smart city.

Nous entendons pourtant les arguments des promoteurs de ces machines artificielles qui revendiquent leurs capacités de plus en plus sophistiquées à pallier toutes les limites cognitives touchant à l’être humain. Si certes ces machines optimisent les performances et s’accompagnent finalement de rendements touchant notre existence, ne sommes-nous pas entrain tout simplement de leur vendre notre âme et d’assécher toute la dimension existentielle, ce qui fait en somme toute la dimension d’une vie.

Nous évoquions le profilage des données laissées sur les smartphone et les sites fréquentés par les internautes qui sont autant de manifestations de nos usages, de nos habitudes, de nos comportements en société. Les algorithmes dessinent ainsi un profil, des typologies d’attitude, des comportements qui soit, rentrent dans une norme ou sont jugés disruptifs.

Ainsi toute modification notable dans vos habitudes de navigation, d’achat ou bien dans la gestion de nos postures et relations virtuelles peut suffire à vous faire rentrer dans une catégorie d’individus, dans une typologie à cibler, profiler, voire contrôler, surveiller. Internet n’est pas réduit à la seule dimension des usages, c’est en réalité une partie de nous. Nous laissons quotidiennement des traces numériques qui configurent mécaniquement nos profils de consommations, classent nos habitudes et ceux-ci sont ensuite redistribuées à notre insu auprès d’autres acteurs et même l’état.

L’algorithme est ainsi « positionné » en quelque sorte pour définir des « normes » de comportements.  En se basant sur vos habitudes d’achat, de navigation sur les sites internet, voire même vos relations sociales, vos comportements, la machine étiquette, catégorise, ordonne, structure le type d’individu qu’il conviendra soit d’influencer, soit de suivre, soit de contrôler, soit même d’anticiper ce qui adviendra même de son comportement.

L’algorithme est donc bien au service d’un pouvoir. Ce pouvoir revêt évidemment différents habits, celui de la finance, celui du monde marchand, celui du politique.  Le progressisme contemporain réveille selon nous le Siècle des lumières, ce Siècle des lumières qui anticipait hier celui de la terreur animée par la Révolution française ; fut habitée par la volonté d’arracher le monde aux idées chrétiennes. Or la technologie est aujourd’hui au service des idées, elle en est apparemment la servante mais pourrait bien assujettir demain docilement les esprits entre les mains d’un “monstre doux”.

Les avancées prodigieuses et en quelques années des algorithmes d’apprentissage statistique, qui sont désignés par le concept d’Intelligence Artificielle, transforment bel et bien les organisations sociales comme les systèmes de gouvernance politique. Nous voyons ainsi à quel point la Chine Totalitaire et “communiste” en fait aujourd’hui un emploi qui pourrait bien inspirer le monde occidental tenté par la dimension de la surveillance et du contrôle sous prétexte de terrorisme et de crise climatique. Peu importe finalement la liberté de penser, il est nécessaire de vivre sous le joug des algorithmes pesant et soupesant les mouvements que nous entendons donner à notre vie. Point de salut, en dehors de la nouvelle religion de ce nouveau monde,

L’insatiété des peuples et de leurs gouvernements, les appétences frénétiques pour les nouveautés, finiront par conduire les populations à se soumettre à des régimes de plus en plus opprimants et ainsi comme dans la fable, “le monarque des dieux” finira bien par leur envoyer un despote “éclairé” non une grue mais une machine qui les asservira tous…

Jacques Ellul

Texte de Jérôme Sainton 

En tant que chrétien, médecin et bioéthicien, ma rencontre avec la pensée de Jacques Ellul a été déterminante.

Ellul est le premier à avoir analysé et montré que la technique n’est plus un art personnalisé et adapté à telle ou telle fin. Elle est devenue la recherche standardisée du meilleur moyen dans tous les domaines, meilleur devant être compris dorénavant au sens de plus efficace, et plus efficace dans le seul ordre de la maîtrise. La technique ne reçoit plus ses fins d’un ordre extérieur. Elle s’est systématisée et progresse d’après ses propres nécessités intrinsèques. Autrement dit, la technique a capté l’éthique. Son autonomie s’impose à la conscience des personnes. Elle est pour eux une loi morale qui leur impose ses règles du bien faire (alors que, traditionnellement, l’éthique visait à faire le bien). On le retrouve en médecine, de façon très remarquable, où les soignants sont soumis à ce double impératif : obligations de moyens d’un côté, exclusion de la conscience de l’autre. À ce niveau, les discours censés dire l’éthique de nos actes ne sont que des discours compensatoires, qui servent à justifier la technique. Ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui « l’illusion bioéthique » relaie ou prolonge ce qu’Ellul appelait « l’illusion politique ».

À l’intérieur de ses structures, ce « système technicien » réunit et fait travailler ensemble des individus de plus en plus séparés entre eux. La rupture des relations personnelles authentiques est probablement l’une des conséquences les plus graves de notre époque. La relation humaine simple est dévaluée et la parole proprement humiliée. S’y substitue la technicisation des relations, par la communication, la publicité et le droit. Le corollaire de cette « solitude en masses » est la nécessité pour l’individu d’une conformation toujours plus grande aux structures, afin de se sentir intégré. Ce qu’Ellul a montré dans son analyse de la « propagande », c’est-à-dire le remède secrété par le système lui-même pour répondre au besoin de partage, qu’il transforme en nécessité de se fondre dans un groupe et d’adopter une idéologie collective qui fasse cesser la solitude.

À cela, Ellul oppose la fidélité au Christ, et l’éthique qui en découle, ou plutôt, trois éthiques :

  1. une éthique de la Liberté (qui correspond à l’Espérance),
  2. une éthique de la Sainteté (qui correspond à la Foi),
  3. et une éthique de la Relation (qui correspond à l’Agapé).

Dans ce monde technicien soumis à l’histoire de Babel, ville construite pour enclore la totalité humaine et d’où le transcendant doit être éliminé, affirmer un transcendant par rapport au technique, voilà en effet ce qu’il convient de faire : « Ne vous conformez pas au siècle présent » (Romains 12,2). Cet appel à la liberté et à la fidélité, que seul le Dieu de Jésus Christ peut combler, fait écho à celui des membres éminents d’autres familles chrétiennes. Comme les catholiques (et papes) Jean-Paul II et Benoît XVI, comme l’anglican C.S. Lewis, le protestant Jacques Ellul fait partie de ces témoins qui nous invitent à déployer grandes les deux ailes de notre esprit : la foi et la raison.

Les remèdes aux dangers de la technique

Le « principe de précaution » est pour Jonas l’expression de cette responsabilité nouvelle de l’homme vis-à-vis de son environnement. Il s’agit de bien comprendre que cette responsabilité que l’on pourrait qualifier d’élargie ne se réduit pas uniquement aux risques imminents, ni à la réparation des dommages causés par la technique, mais ce principe doit fonder une véritable « éthique », gouvernée par une exigence de prudence préventive. Jonas fait ainsi appel à ce qu’il nomme l’heuristique de la peur pour remédier aux dangers de la technique, car ce qui est à craindre, c’est pas tant la technique en elle même, c’est plutôt l’absence de peur face à la technique, autrement dit la fausse sécurité que nous procure la technique, en tant qu’elle se veut rassurante, du fait des facilités qu’elle nous apporte. Or c’est précisément cette fausse sécurité qui risque de nous endormir, alors que  la peur devant le danger est nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée.

Deuxième partie

Les remèdes aux dangers de la technique

Charles Eric de Saint Germain

Philosophe et Essayiste 

 1) L’essence de la technique moderne selon Heidegger et la solution bergsonienne

Heidegger pensait que les avancées technologiques ne travaillent pas en réalité à l’avènement d’une vie humaine plus heureuse sur terre : elles ne visent pas à soulager les détresses et maux de l’humanité dans une nature hostile à l’homme, mais ces avancées obéissent à une logique interne, qui se développe de manière autonome ; Elles sont donc soumises à des impératifs qui échappent totalement au contrôle de l’homme. Heidegger discerne ainsi, dans « La question de la technique » (in Essais et conférences), 3 étapes dans l’histoire de la technique, et notamment dans la manière d’envisager son rapport à la nature :

  • Le rapport grec de l’Homme à la nature : c’est la technè qui, comme on l’a vu dans la première partie, n’est nullement contre-nature, elle ne fait pas violence à la nature mais elle collabore avec elle pour lui permettre d’atteindre les fins qu’elle vise mais qu’elle n’atteint pas toujours d’elle même. Ainsi, par exemple, la technique ophtalmologique permet de restaurer la finalité de l’oeil (la vision) grâce au port de lunettes ou de verres de contact ou grâce à des implants, lorsque cette finalité est entravée (par une myopie ou autres).
  • A partir du XVI e siècle et avec la naissance de la science Galileo-cartésienne se fait jour une nouvelle posture dans le rapport que l’homme entretient avec la nature. La nature, on l’a vu, est définalisée, elle obéit désormais à des lois purement mécaniques. La nature n’est plus un objet de respect, elle n’est plus une « déesse » qu’il faudrait suivre en se soumettant à ses injonctions, mais elle se prête à l’action transformatrice de l’Homme, un homme qui peut légitiment utiliser, grâce à ses connaissances, les énergies et les mécanismes naturels, afin de réaliser ses propres fins (en rusant avec la nature).

Si la nature n’a plus besoin d’être parachevée par la technique, c’est donc bien parce qu’ elle ne vise plus de fins. Comme le montrera Descartes, la nature étant parfaite en son genre, elle est à tout instant tout ce qu’elle peut être, et il n’y a pas à actualiser par la technique les fins qu’elle serait empêchée d’atteindre.

  • La troisième étape est pour Heidegger celle de technique moderne, qui se met en place avec la révolution industrielle et le développement de la technique au XX e. La nature va désormais être sommée par l’Homme, de se dévoiler sur une mode nouveau qu’Heidegger appelle la provocation (pro-vocare = « appeler  hors de » en latin). L’homme moderne ne répond plus, comme c’était le cas avec l’homme grec, à l’appel de la nature, mais c’est désormais la technique qui appelle quelque chose à elle, en l’éconduisant et en la sommant de produire toujours plus. La nature est désormais « arraisonnée », soumise à la domination du principe de raison qui la traque en l’obligeant à obéir à ses propres injonctions

On voit qu’il y a, dans cette 3ème étape, une entreprise généralisée d’asservissement de la nature, comme si le regard humain ne pouvait désormais plus voir les choses en tant qu’utilisables, manipulables et accumulables. La grande nouveauté de la technique moderne, selon Heidegger, ce n’est cependant pas d’utiliser de l’énergie naturelle en la détournant de son processus, mais c’est plutôt d’utiliser de l’énergie potentielle selon des modes que la nature ne serait pas elle même capable de produire. Heidegger prend l’exemple d’une rivière :  quand on se place dans la deuxième étape, la rivière va seulement être considérée comme une force hydraulique : on ne cherche certes plus à épouser le cours de la rivière (comme le ferait un grec) mais celle-ci est envisagée ici seulement en fonction de son utilisation possible (c’est-à-dire en fonction de la force qu’elle dégage). Ainsi, par exemple,  un simple moulin à eau se contente d’utiliser une force hydraulique, mais il ne dénature pas le cours de la rivière. et il n’est pas encore question de l’agression que pourrait constituer, par exemple, la construction d’un barrage hydro-électrique, comme c’est le cas dans la troisième étape, car le barrage est capable de capter la rivière dans ses flancs et de considérer la rivière comme un pur réservoir d’énergie disponible dans lequel l’homme va pouvoir venir puiser jusqu’à l’épuisement complet de la source, ce qui conduit du coup à véritable dénaturation de la rivière dans une exploitation qui abuse de la nature en lui faisant profondément violence.

Il importe néanmoins de bien comprendre que l’homme n’est pas le maître de ce processus d’exploitation car il est lui même requis par l’essence de la technique moderne pour être un instrument au service de cette entreprise généralisée de domination de la nature. L’essence de la technique moderne, c’est bien d’être un dispositif d’exploitation planétaire, qui obéit à sa propre logique, une logique sur laquelle l’homme n’a aucun contrôle. Ainsi l’homme est-il devenu le « fonctionnaire de la technique », car il est lui même requis par ce dispositif pour soumettre la nature à l’appel d’une domination totale, mais dont l’organisation lui échappe totalement, à tel point que c’est l’homme lui même qui devient à son tour arraisonné par la technique.

On voit mieux ce qui distingue la deuxième étape de la troisième étape : alors que, dans la deuxième étape, la technique reste en elle même moralement neutre,  du fait qu’elle n’est que de l’ordre des moyens  (ce qui sera bon ou mauvais, c’est seulement l’usage que l’homme décidera d’en faire), dans la troisième étape, en revanche, l’essence de la technique apparaît comme dangereusement immorale, car la technique a tendance à agresser la nature, à l’exploiter en vertu d’un processus qui n’a pas d’autre finalité que l’accroissement de la puissance et de la domination. L’homme moderne produit pour produire, il accumule pour accumuler, srocke pour stocker, mais sans que cela corresponde pour lui à des besoins réels, puisqu’il s’agit simplement d’accroître la puissance. Si la technique finit par dénaturer l’homme, c’est donc parce qu’elle fait de lui un être de plus en plus artificiel : la technique  suscite des besoins factices, qui rend l’homme de plus en plus dépendant des techniques, au point qu’il en devient progressivement esclave de la technique.

Mais on pourrait objecter que le danger qu’Heidegger semble dénoncer dans l’essence de la technique moderne n’est peut être pas une fatalité, car on peut espérer que le progrès technique puisse échapper à cette logique qui semble se développer de manière autonome. On peut penser aux politiques inspirées de l’écologie, comme les politiques de développement durable, car dans celles-ci, il y a une volonté chez l’homme de reprendre le contrôle et la direction du progrès technique.  Et si l’homme parvient à orienter lui même le progrès technique, alors on peut penser que ce progrès pourra contribuer de manière plus efficace, grâce à l’amélioration des conditions matérielles de la vie de l’homme, à la croissance morale et spirituelle de l’humanité.

Il faudrait notamment que l’homme puisse ne se focaliser non pas exclusivement sur la recherche du bien être et de son confort matériel, mais il faudrait aussi qu’il puisse prendre en compte les fins morales et spirituelles de l’âme humaine. Bergson montrait ainsi, dans Les deux sources de la morale et de la religion, que ce qu’il faut dénoncer dans le progrès technique, ce n’est pas tant les moyens matériels qu’il met à notre disposition que le risque d’un déséquilibre entre le corps (la puissance matérielle que la technique met à notre disposition) et d’autre part l’âme (la croissance morale et spirituelle de l’humanité) : ce dont le progrès technique a besoin, c’est d’un supplément d’âme, en sorte qui si la mécanique « doit être animée par une mystique », c’est pour permettre de respecter le développement harmonieux du corps et de l’âme.

Ce qui manque au progrès technique, c’est donc le fait que l’homme ne se préoccupe que de la satisfaction de ses besoins matériels, que de son corps, mais il tend à oublier ce que réclame son âme, car celle-ci a aussi des besoins spirituels dont la satisfaction est nécessaire à la croissance de l’humanité. Lorsqu’on étouffe les besoins de l’âme humaine, on tombe alors dans le déséquilibre que dénonçe Bergson, et avant Rabelais (cf « science sans conscience n’est-elle pas que ruine de l’âme » ?). Il revient ainsi à la politique d’instaurer un rééquilibrage entre les besoins du corps et de l’âme, car c’est seulement la prise en compte de ces besoins spirituels de l’âme et de la conscience qui peut remettre la technique au service de l’humanité dans son ensemble, au lieu de la mettre au service de la seule domination en vue de la domination.

2) L’éthique de la non-puissance de J. Ellul

comme remède à l’autonomie de la technique

Mais ce rééquilibrage suffit-il à réorienter le progrès technique ? Ne faut-il pas aller jusqu’à renoncer à une quête de la puissance pour la puissance ? C’est notamment ce que cherche à faire J. Ellul, quand il développe une « éthique de la non puissance » comme alternative à la volonté de puissance qui semble être au cœur de la technique moderne.

Pour Ellul, en effet, il ne suffit pas de définir certains principes moraux pour réguler l’usage que l’on fait de la technique, parce que l’essentiel ou la priorité, c’est de préserver pour l’homme la possibilité d’une responsabilité authentique. Cette « éthique de la non-puissance » ne pose pas la question de savoir comment utiliser telle ou telle technique si l’on veut éviter que cet usage ne « dérape », mais la question est d’abord de savoir si cette technique est souhaitable, car il peut s’avérer que, dans certains cas, le seul moyen de préserver une vie authentiquement humaine soit justement de renoncer au pouvoir que la technique nous donne

La règle de Gabor, qui énonce que « tout ce qui est techniquement faisable sera un jour réalisé », illustre bien ce qu’Ellul appelle l’autonomie de la technique, à savoir le fait que le progrès technique semble obéir à un auto accroissement qui se génère de lui même, sans être contrôlé par une quelconque direction humaine. Or ce que montre Ellul, c’est que le moyen de s’opposer à cette règle (qui conduit à un certain fatalisme) est d’enrayer cette croissance automatique des nos moyens techniques. C’est là ce que vise l’éthique de la non puissance, qui non seulement requiert que nous nous abstenions d’utiliser certains moyens, mais qui exige même de nous que nous renoncions à disposer de certains moyens. Notre responsabilité, c’est ici de maintenir les moyens que la technique met à notre disposition en deça d’un certain seuil de puissance, afin de ne pas perdre le contrôle de l’usage que nous en faisons, un peu à la manière d’un skieur débutant qui sait qu’on delà d’un certain seuil de vitesse, il risque de perdre le contrôle de sa trajectoire.  Cela implique donc bien un renoncement à la puissance que la technique pourrait nous donner

On voit ici qu’il ne s’agit donc pas seulement de réorienter le progrès vers une finalité bonne et morale, comme le voulait Bergson, mais il faut plutôt maintenir les avancées techniques en deça d’un seuil qui risquerait de nous faire perdre le contrôle du progrès technique. Cette perte menace toujours l’homme, ne serait-ce qu’à cause des caractères qui sont ceux du progrès technique, qui se résument en trois grands principes :

1) L’autonomie,

c’est-à-dire le fait que le progrès technique semble obéir à une logique interne, indépendant de toute volonté humaine

2) L’auto-accroissement,

comme si la puissance que donne la technique s’auto-accroissait d’elle même ; Par ex, internet va s’auto-accroître, entraînant par là des modifications et des bouleversements dans tous les domaines la vie humaine (la société, l’éducation la politique, etc…).

3) L’absence de finalité du progrès technique :

on peut pas prévoir par avance dans quelle direction se fera le progrès technique, car  on ne s’en rend compte qu’après coup.

Ainsi, le plus sûr moyen pour l’homme de garder le contrôle du progrès technique, c’est pour Ellul le renoncement à certaines techniques. Mais il ne s’agit pas de revenir à une état antérieur à l’usage de la technique : il faut dire à la fois oui et non à la technique. Oui, car on ne peut éviter l’usage inévitable de la technique, c’est notre quotidien, auquel on ne peut pas échapper. Mais il faut aussi dire non, car il faut renoncer à la fascination que la technique exerce sur nous, du fait de la puissance qu’elle nous donne – une puissance qui risque fort de nous aveugler.

     Ainsi y a-t-il, pour Ellul, 4 caractères de l’éthique de la non puissance :

 Ainsi y a-t-il, pour Ellul, 4 caractères de l’éthique de la non puissance :

  • C’est une éthique du renoncement, car il s’agit de renoncer à la quête de la puissance pour la puissance. Il faut que l’homme accepte de pas faire tout ce qui serait en son pouvoir de faire, de ne pas disposer de tous les moyens que la technique pourrait mettre à notre disposition et qu’il s’auto-limite dans son action. Tel est le moyen de neutraliser la règle de Gabor. C’est ainsi que certains pays ont renoncé à la bombe atomique, au nom de valeurs morales.
  • C’est une éthique de la liberté, parce que devant une possibilité technique qui s’ouvre à nous, il faut être réellement capable de dire oui ou non : le choix fondamental qui s’offre à nous n’est pas d’utiliser telle technique plutôt qu’une autre, mais c’est plutôt celui de savoir s’il faut continuer à accroître la puissance ou s’il faut diminuer les moyens qui sont à notre disposition. Il faut donc prendre en compte ce qui est moralement souhaitable et non pas seulement ce qui est réalisable, autrement dit, tout ce qui est techniquement faisable n’est pas forcément souhaitable d’un point de vue moral. Par exemple, concernant le clonage humain, mieux vaut éviter le danger d’une technique dont l’homme ne pourrait pas maîtriser toutes les compétences et qui, du coup, pourrait s’accompagner d’une déshumanisation.
  • C’est une éthique des conflits. La technique on l’a vu, a tendance à imposer ses propres valeurs et en imposant celles-ci, elle tend à faire disparaître toutes les tensions, tous les conflits, tous les débats moraux, au profit d’un comportement qui tend à être consensuel, qui tend à s’imposer à tous comme une sorte d’évidence, parce qu’il va dans le sens de notre confort, de ce qui pourrait nous faciliter la vie. On en a une illustration avec la loi créant un délit d’entrave numérique à l’IVG : cette loi visait avant tout à interdire tout débat éthique sur le sens de l’avortement, car seule importe désormais, dans l’accompagnement des personnes souhaitant avorter, les questions relevant de l’opération technique (vais-je avoir mal ? Comment cela va-t-il se faire techniquement parlant ?) mais cette loi vise à évacuer tout conflit engageant une réflexion sur la moralité de l’acte posé. Or le rôle de l’éthique de la non puissance est de produire justement des tensions pour mettre en question ce qui semble relever de la facilité, mais au risque d’évacuer toute la dimension morale des problèmes éthiques. Ellul nous invite ici à nous méfier des solutions techniques qui, certes, se veulent « rassurantes », mais qui risquent d’évacuer toutes les inquiétudes de la conscience alors que cette inquiétude peut être un avertissement de la conscience qui sert parfois d’alarme face à un problème moral. On en a une autre illustration avec le cas Eichmann : étouffant la voix de sa conscience, qui pourrait provoquer un conflit, il réduit le problème posé par la déportation des juifs dans les camps de concentration à un problème d’ordre technique, oubliant toute réflexion éthique sur le sens des actes qu’il pose en se soumettant servilement aux ordres de sa hiérarchie. Le danger qui nous menace quand la technique impose ses valeurs, donc bien de rechercher des solutions techniques en évacuant tout la dimension morale du problème.
  • C’est enfin une éthique de la transgression se fait vis à vis de la technique elle même, en ce qu’elle implique une démystification de la technique et notamment une désacralisation des impératifs d’action à base technique. D’où la destruction des croyances que l’homme met dans la technique et qui conduisent à faire de la technique une sorte d’idole, ce qu’elle devient inévitablement lorsque l’homme attend son bonheur des seuls progrès de la technique. Il faut donc cesser de croire que le progrès technique serait le critère suprême pour évaluer ou mesurer le progrès de la civilisation, parce qu’on peut très bien progresser dans les moyens matériels que la technique met à notre disposition tout en tombant par ailleurs tomber dans une profonde régression du point de vue moral et spirituel : il faut donc se garder d’évaluer la valeur d’une civilisation en se basant simplement sur le degré de développement technique de celle-ci.

Au final, on voit que l’objectif de l’éthique de la non puissance, c’est de permettre à l’homme de parvenir à un pouvoir du 3ème degré : si l’homme est parvenu à une certaine maîtrise de la nature (pouvoir du 1 er degré) et s’il a ensuite perdu la maîtrise de cette technique (pouvoir du 2 ème degré), alors le 3ème degré serait de permettre à l’homme de reprendre le contrôle de sa propre maîtrise, en enrayant le caractère automatique du progrès technique, qui semble se faire en l’absence de tout contrôle humain.

    Au final, on voit que l’objectif de l’éthique de la non puissance, c’est de permettre à l’homme de parvenir à un pouvoir du 3ème degré : si l’homme est parvenu à une certaine maîtrise de la nature (pouvoir du 1 er degré) et s’il a ensuite perdu la maîtrise de cette technique (pouvoir du 2 ème degré), alors le 3ème degré serait de permettre à l’homme de reprendre le contrôle de sa propre maîtrise, en enrayant le caractère automatique du progrès technique, qui semble se faire en l’absence de tout contrôle humain.

3) L’éthique de la responsabilité,

l’heuristique de la peur et le principe de précaution

On voit finalement que la technique, grâce aux moyens qu’elle donne à l’homme, lui donne la possibilité de détruire la nature ou même la vie humaine elle même. Mais ce ce pouvoir que la technique donne à l’homme devrait plutôt le responsabiliser davantage, c’est-à-dire qu’il devrait aussi lui donner aussi des devoirs, qui sont la contrepartie de ce pouvoir, et notamment l’obligation morale de protéger et de sauver ce qui risque toujours d’être menacé par les moyens techniques dont nous disposons.

Hans Jonas, un philosophe allemand d’origine juive, écrit Le principe de responsabilité au XXe. Il se place dans la perspective théologique où l’homme, sommet de l’évolution, est le seul être de la création qui a le pouvoir de détruire ce que la vie et l’évolution ont réussi à atteindre en lui, car il est ce vers quoi tendrait l’évolution. C’est donc parce que l’apparition de l’homme répond à un dessein finalisé de la nature que l’homme a le devoir moral de sauvegarder et protéger cette humanité,  et ce pouvoir que lui donne la technique est bien un pouvoir qui lui confère surtout et essentiellement des devoirs et des responsabilités nouvelles. Il s’agit non seulement de devoirs vis-à-vis de lui même et de son environnement, mais aussi et surtout de devoirs vis-à-vis des générations futures, devoir notamment de préserver un cadre de vie et un environnement qui soit humainement viable. Autrement dit, Jonas pense que nous sommes responsables de la possibilité de préserver une vie authentiquement humaine pour ces générations futures. De là cette inversion de la formule kantienne (qui dit : « Tu dois donc tu peux » : ce qu’on a le devoir de faire on peut forcément le faire) en un nouvel impératif : « Tu peux, donc tu dois » ; Autrement dit, ce que nous avons le pouvoir de faire nous donne des devoirs et des responsabilités nouvelles vis-à-vis des générations futures.

Le « principe de précaution » est pour Jonas l’expression de cette responsabilité nouvelle de l’homme vis-à-vis de son environnement. Il s’agit de bien comprendre que cette responsabilité que l’on pourrait qualifier d’élargie ne se réduit pas uniquement aux risques imminents, ni à la réparation des dommages causés par la technique, mais ce principe doit fonder une véritable « éthique », gouvernée par une exigence de prudence préventive. Jonas fait ainsi appel à ce qu’il nomme l’heuristique de la peur pour remédier aux dangers de la technique, car ce qui est à craindre, c’est pas tant la technique en elle même, c’est plutôt l’absence de peur face à la technique, autrement dit la fausse sécurité que nous procure la technique, en tant qu’elle se veut rassurante, du fait des facilités qu’elle nous apporte. Or c’est précisément cette fausse sécurité qui risque de nous endormir, alors que  la peur devant le danger est nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée.

Le plus grand danger, selon Jonas, serait donc de cesser d’éprouver de la peur : car c’est justement en éprouvant la peur que l’homme est amené à réfléchir sur les conséquences lointaines de ses actes en se souciant de la survie des générations futures.  La peur devant le danger est donc nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée : c’est parce que l’homme éprouve la peur qu’il est amené à réfléchir à des solutions, à s’inquiéter de la survie des générations futures, car ce sont elles qui exigent que nous réglions notre agir en vue de maintenir la possibilité d’une vie authentiquement humaine. D’où ce nouvel impératif catégorique,  adapté  à notre civilisation technologique actuelle : « agis de telle sorte que tu puisses garantir la possibilité de survie de l’espèce humaine sur terre » ; On le voit, le devoir de conserver ou de protéger est la contrepartie du pouvoir que nous donne la technique : nous serons responsables et coupables devant les générations futures si elles ne peuvent pas se développer normalement, du fait des retombées néfastes de nos innovations technologiques.

Une application concrète de cette heuristique de la peur est le principe de précaution, qui stipule que l’action préventive visant à réduite les conséquences néfastes de l’utilisation d’une technique ne doivent pas attendre le résultat des recherches scientifiques : l’humanité ne peut pas attendre que la catastrophe se produise pour intervenir par des mesures préventives. Le principe de précaution est donc l’application concrète que prend le principe de responsabilité. La précaution concerne autant l’environnement que le domaine alimentaire et le rapport à la santé. Appliqué à la technique, ce principe énonce qu’en l’absence de certitudes scientifiques concernant les conséquences de l’utilisation de la technique, il est nécessaire d’adopter des mesures qui permettront de réduire les risques.

Il est néanmoins possible de faire une double critique du principe de précaution :

  1. a) Tout d’abord, son application est complexe. Les sociétés modernes sont dépendantes des technologies, et la prospérité économique d’une nation dépend en grande partie de son adaptabilité aux innovations scientifiques et techniques. Dans le concert des grandes puissances, il semble impossible de refuser l’avancée scientifique et technologique, car le risque est alors d’être supplanté par des nations qui adoptent immédiatement les innovations technologiques et les développent dans une perspective économique de rentabilité. Dès lors, le principe de précaution s’oppose à la compétitivité des Etats, où se trouve dépassé par le besoin de se mettre au niveau des autres grandes nations. En outre, l’innovation va souvent plus vite que la loi, et elle se pose souvent comme un fait accompli qui, une fois adopté, rend tout retour en arrière impossible, d’où le caractère un peu stérile du principe de précaution.
  2. b) En outre, il tire sa signification de l’opposition radicale entre deux notions, celle de risque et celle de Penser ce qui nous menace en terme de risque, c’est inviter à prendre en compte la plus ou moins grande probabilité de ces menaces, et en conséquence, envisager la catastrophe seulement comme la réalisation concrète et dommageable d’un risque potentiel. Dans cette perspective, la catastrophe est un aveu d’impuissance face à la mauvaise anticipation d’un risque. Or J-P Dupuy montre que la prise en compte des catastrophes doit substituer au « principe de précaution » (qui selon lui manque d’efficacité) un catastrophisme éclairé. Le principe de précaution considère en effet que les risques sont d’autant mieux maîtrisés qu’ils dépendraient de notre responsabilité. Or nous ne faisons quasiment rien pour éviter les grandes catastrophes écologiques, alors que nous savons qu’elles arriveront. Le catastrophisme éclairé est une attitude qui, en invoquant la fatalité des catastrophes, est la meilleure des protections, car la simple prévention, fondée sur la précaution, ne suffit pas : c’est parce que la catastrophe est certaine qu’il faut en avoir peur, et pour anticiper ce qui peut nous arriver, il faut croire à la réalité de la catastrophe, et non la considérer simplement comme un risque potentiel, car c’est le seul moyen de contourner le risque et d’y échapper.

Cette attitude peut néanmoins avoir des effets pervers, car s’il faut envisager la catastrophe comme inévitable (en étant mis au pied du mur) le fatalisme du catastrophisme éclairé peut conduire à une forme de paralysie, et peut faire tomber dans une sorte de panique collective qui pourrait nous conduire à la passivité et à l’inaction.

 

Lire la première partie de ce Texte : « Les dangers de la technique »

Écrivains et philosophes face à la modernité technique

Notre civilisation sera-t-elle demain celle des machines dominée par la puissance financière lobotomisant les esprits pour asservir les âmes ?  Voici quelques réponses éclairantes nous obligeant à éveiller nos consciences…

Le mythe prométhéen

Extrait : Platon

Protagoras : Quand le moment d’amener à la lumière [les espèces mortelles] approcha, [les dieux] chargèrent Prométhée et Epiméthée de les pourvoir et d’attribuer à chacun des qualités appropriées. Mais Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser faire seul le partage. « Quand je l’aurai fini, dit-il, tu viendras l’examiner. » Sa demande accordée, il attribua aux uns la force sans la vitesse, aux autres la vitesse sans la force ; il donna des armes à ceux-ci, les refusa à ceux-là, mais il imagina pour eux d’autres moyens de conservation ; car à ceux d’entre eux qu’il logeait dans un corps de petite taille, il donna des ailes pour fuir ou un refuge souterrain ; pour ceux qui avaient l’avantage d’une grande taille, leur grandeur suffit à les conserver, et il appliqua ce procédé de compensation à tous les animaux. Ces mesures de précaution étaient destinées à prévenir la disparition des races. Mais quand il leur eut fourni les moyens d’échapper à une destruction mutuelle, il voulut les aider à supporter les saisons de Zeus ; il imagina pour cela de les revêtir de poils épais et de peaux serrées, suffisantes pour les garantir du froid, capables aussi de les protéger contre la chaleur et destinées enfin à servir, pour le temps du sommeil, de couvertures naturelles, propres à chacun d’eux ; il leur donna en outre comme chaussures, soit des sabots de corne, soit des peaux calleuses et dépourvues de sang ; ensuite il leur fournit des aliments variés suivant les espèces, aux uns l’herbe du sol, aux autres les fruits des arbres, aux autres des racines ; à quelques-uns même il donna d’autres animaux à manger ; mais il limita leur fécondité et multiplia celle de leurs victimes, pour assurer le salut de la race.

Cependant Epiméthée, qui n’était pas très réfléchi, avait, sans y prendre garde, dépensé pour les animaux toutes les facultés dont il disposait et il lui restait la race humaine à pourvoir, et il ne savait que faire. Dans cet embarras, Prométhée vient pour examiner le partage ; il voit les animaux bien pourvus, mais l’homme nu, sans chaussures, ni couverture, ni armes, et le jour fixé approchait où il fallait l’amener du sein de la terre à la lumière. Alors Prométhée, ne sachant qu’imaginer pour donner à l’homme le moyen de se conserver, vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts avec le feu ; car, sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile ; et il en fait présent à l’homme. L’homme eut ainsi la science propre à conserver sa vie ; mais il n’avait pas la science politique ; celle-ci se trouvait chez Zeus, et Prométhée n’avait plus le temps de pénétrer dans l’acropole que Zeus habite et où veillent d’ailleurs des gardes redoutables. Il se glisse donc furtivement dans l’atelier commun où Athéna et Héphaïstos cultivaient leur amour des arts, il y dérobe au dieu son art de manier le feu et à la déesse l’art qui lui est propre, et il en fait présent à l’homme, et c’est ainsi que l’homme peut se procurer des ressources pour vivre. Dans la suite, Prométhée fut, dit-on, puni du larcin[1] qu’il avait commis par la faute d’Epiméthée.

Quand l’homme fut en possession de son lot divin, d’abord à cause de son affinité avec les dieux, il crut à leur existence, privilège qu’il a seul de tous les animaux, et il se mit à leur dresser des autels et des statues ; ensuite il eut bientôt fait, grâce à la science qu’il avait, d’articuler sa voix et de former les noms des choses, d’inventer les maisons, les habits, les chaussures, les lits, et de tirer les aliments du sol. Avec ces ressources, les hommes, à l’origine, vivaient isolés, et les villes n’existaient pas ; aussi périssaient-ils sous les coups des bêtes fauves, toujours plus fortes qu’eux ; les arts mécaniques suffisaient à les faire vivre ; mais ils étaient d’un secours insuffisant dans la guerre contre les bêtes ; car ils ne possédaient pas encore la science politique dont l’art militaire fait partie. En conséquence ils cherchaient à se rassembler et à se mettre en sûreté en fondant des villes ; mais quand ils s’étaient rassemblés, ils se faisaient du mal les uns aux autres, parce que la science politique leur manquait, en sorte qu’ils se séparaient de nouveau et périssaient.

Alors Zeus, craignant que notre race ne fût anéantie, envoya Hermès porter aux hommes la pudeur[2] et la justice, pour servir de règles aux cités et unir les hommes par les liens de l’amitié. Hermès alors demanda à Zeus de quelle manière il devait donner aux hommes la justice et la pudeur. « Dois-je les partager, comme on a partagé les arts ? Or les arts ont été partagés de manière qu’un seul homme, expert en l’art médical, suffît pour un grand nombre de profanes, et les autres artisans de même. Dois-je répartir ainsi la justice et la pudeur parmi les hommes, ou les partager entre tous ? – Entre tous, répondit Zeus ; que tous y aient part, car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage exclusif de quelques-uns ; établis en outre en mon nom cette loi, que tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société. Platon, Protagoras, 320d-322d

La France contre les robots, le déchaînement techno-capitaliste

Extrait : Georges Bernanos

« On a dit parfois de l’homme qu’il était un animal religieux. Le système l’a défini une fois pour toutes un animal économique, non seulement l’esclave mais l’objet, la matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s’en affranchir, puisqu’il ne connaît d’autre mobile certain que l’intérêt, le profit. Rivé à lui-même par l’égoïsme, l’individu n’apparaît plus que comme une quantité négligeable, soumise à la loi des grands nombres ; on ne saurait prétendre l’employer que par masses, grâce à la connaissance des lois qui le régissent. Ainsi, le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. » Georges Bernanos,

« L’Histoire dira un jour que la France a été conquise par la civilisation des machines, cette civilisation capitaliste prédestinée dès sa naissance à devenir la civilisation totalitaire exactement comme un peuple est conquis par un autre peuple, et le monde, ou du moins une partie du monde, a été aussi conquis par elle, pris de force. La conquête du monde par la monstrueuse alliance de la spéculation et de la machine apparaîtra un jour comme un événement comparable non pas seulement aux invasions de Gengis Khan ou de Tamerlan, mais aux grandes invasions si mal connues de la préhistoire. »  Georges Bernanos, La liberté pourquoi faire ?

La menace de l’automatisation

Extrait : Hannah Arendt

Plus proche, plus décisif peut-être, voici un autre événement non moins menaçant. C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. Là, encore, c’est un aspect fondamental de la condition humaine qui est en jeu, mais la révolte, le désir d’être délivré des peines du labeur, ne sont pas modernes, ils sont aussi vieux que l’histoire. Le fait même d’être affranchi du travail n’est pas nouveau non plus ; il comptait jadis parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité […]. L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. […] C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels, il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.  Hannah Arendt

La culture technique

a-t-elle une origine et une fonction strictement matérielles ?

Extrait : Henri Bergson

Que le mysticisme appelle l’ascétisme, cela n’est pas douteux. L’un et l’autre seront toujours l’apanage d’un petit nombre. Mais que le mysticisme vrai, complet, agissant, aspire à se répandre, en vertu de la charité qui en est l’essence, cela est non moins certain. Comment se propagerait-il, même dilué et atténué comme il le sera nécessairement, dans une humanité absorbée par la crainte de ne pas manger à sa faim ? L’homme ne se soulèvera au-dessus de la terre que si un outillage puissant lui fournit le point d’appui. Il devra peser sur la matière s’il veut se détacher d’elle. En d’autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l’a pas assez remarqué, parce que la mécanique, par un accident d’aiguillage, a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu’il devait être, dans ce qui en fait l’essence. Allons plus loin. Si nos organes sont des instrument naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L’outil de l’ouvrier continue son bras ; l’outillage de l’humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant dune intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, […] sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n’en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce : ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l’homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début : l’extension s’était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux (1). Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel.

BERGSON
Les deux sources de la Morale et de la Religion

La faillite du monde moderne ?

Extrait : Charles Péguy

« Je l’ai dit depuis longtemps. Il y a le monde moderne. Le monde moderne a fait à l’humanité des conditions telles, si entièrement et si absolument nouvelles, que tout ce que nous savons par l’histoire, tout ce que nous avons appris des humanités précédentes ne peut aucunement nous servir, ne peut pas nous faire avancer dans la connaissance du monde où nous vivons. Il n’y a pas de précédents. Pour la première fois dans l’histoire du monde les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. [……] Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l’échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu’elle a été anéantie, puisque l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde.

C’est un cataclysme aussi nouveau, c’est un événement aussi monstrueux, c’est un phénomène aussi frauduleux que si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle, (et c’est bien un peu ce qui arrive dans l’histoire); et si l’horloge se mettait à être le temps; et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré; et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté.

De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité.

Et notamment de cette avarice et de cette vénalité que nous avons vu qui étaient deux cas particuliers, (et peut-être et souvent le même), de cette universelle interchangeabilité.

Le monde moderne n’est pas universellement prostitutionnel par luxure. Il en est bien incapable. Il est universellement prostitutionnel parce qu’il est universellement interchangeable.

Il ne s’est pas procuré de la bassesse et de la turpitude avec son argent. Mais parce qu’il avait tout réduit en argent, il s’est trouvé que tout était bassesse et turpitude.

Je parlerai un langage grossier. Je dirai : Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est le maître du curé comme il est le maître du philosophe. Il est le maître du pasteur comme il est le maître du rabbin. Et il est le maître du poète comme il est le maître du statuaire et du peintre.

Le monde moderne a créé une situation nouvelle, nova ab integro. L’argent est le maître de l’homme d’Etat comme il est le maître de l’homme d’affaires. Et il est le maître du magistrat comme il est le maître du simple citoyen. Et il est le maître de l’Etat comme il est le maître de l’école. Et il est le maître du public comme il est le maître du privé.

Et il est le maître de la justice plus profondément qu’il n’était le maître de l’iniquité. Et il est le maître de la vertu plus profondément qu’il n’était le maître du vice.

Il est le maître de la morale plus profondément qu’il n’était le maître des immoralités. » Charles Péguy

(Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres en prose complètes, tome III, pp. 1455-1457).

Le politique et la technique 

Extrait : Jacques Ellul

Il va de soi qu’opposer des jugements de bien ou de mal à une opération jugée techniquement nécessaire est simplement absurde. Le technicien ne tient tout bonnement aucun compte de ce qui lui paraît relever de la plus haute fantaisie, et d’ailleurs nous savons à quel point la morale est relative. La découverte de la « morale de situation » est bien commode pour s’arranger de tout : comment au nom d’un bien variable, fugace, toujours à définir, viendrait-on interdire quelque chose au technicien, arrêter un progrès technique ? Ceci au moins est stable, assuré, évident. La technique se jugeant elle-même se trouve dorénavant libérée de ce qui a fait l’entrave principale à l’action de l’homme : les croyances (sacrées, spirituelles, religieuses) et la morale. La technique assure ainsi de façon théorique et systématique la liberté qu’elle avait acquise en fait. Elle n’a plus à craindre quelque limitation que ce soit puisqu’elle se situe en dehors du bien et du mal. On a prétendu longtemps qu’elle faisait partie des objets neutres, et par conséquent non soumis à la morale : c’est la situation que nous venons de décrire et le théoricien qui la situait ainsi ne faisait qu’entériner l’indépendance de fait de la technique et du technicien. Mais ce stade est déjà dépassé : la puissance et l’autonomie de la technique sont si bien assurées que maintenant, elle se transforme à son tour en juge de la morale : une proposition morale ne sera considérée comme valable pour ce temps que si elle peut entrer dans le système technique, si elle s’accorde avec lui. Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977