Du rôle de la technique dans l’absurdité actuelle

évolution (cette involution) de notre société se fait subrepticement. Elle se fait, en effet, plus qu’on ne la fait. Car imposer aujourd’hui une pensée déconnectée du réel ne requiert aucun effort particulier pour un pouvoir idéologique quel qu’il soit (c’est l’opposé qui exigerait aujourd’hui une intelligence et une volonté hors du commun). Le sociologue et théologien Jacques Ellul, que je me propose de convoquer, expliquerait comment un tel mouvement, impossible dans une autre civilisation que la nôtre, exprime au contraire ici un conformisme absolu. Conformisme à la fois à l’absence de sens et aux structures de notre époque, lesquels nous sont l’un et l’autre donnés par le centre de gravité de notre société : la Technique.

Un texte de Jérôme Sainton

Docteur en Médecine, Ex Ingénieur Informaticien

Ancien élève de bioéthique de l’IPLH

Introduction

Le sophisme sur lequel repose l’oxymore du « mariage asexué » a l’intérêt de révéler un point essentiel de notre civilisation. Le sophisme est le suivant : on énonce que le mariage ne reposerait que sur une *construction* (« culturelle ») au motif qu’il a été institutionnalisé différemment selon les civilisations. Sous prétexte donc qu’un *donné* (de « nature ») aurait été assumé différemment selon les cultures, ce donné serait non signifiant en lui-même. Et ça prend. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui on peut nous proposer (nous imposer), non pas d’intégrer ce donné (la sexuation, la génération) de façon différente et nouvelle, mais, et c’est très différent, de ne pas l’intégrer — et d’être dans le fantasme. Ne pas intégrer le réel, voilà ce que nous observons à travers cette évolution, c’est-à-dire à quel point notre civilisation se caractérise par sa déconnexion du réel. [0A]

Cette évolution (cette involution) de notre société se fait subrepticement. Elle se fait, en effet, plus qu’on ne la fait. Car imposer aujourd’hui une pensée déconnectée du réel ne requiert aucun effort particulier pour un pouvoir idéologique quel qu’il soit (c’est l’opposé qui exigerait aujourd’hui une intelligence et une volonté hors du commun). Le sociologue et théologien Jacques Ellul, que je me propose de convoquer, expliquerait comment un tel mouvement, impossible dans une autre civilisation que la nôtre, exprime au contraire ici un conformisme absolu. Conformisme à la fois à l’absence de sens et aux structures de notre époque, lesquels nous sont l’un et l’autre donnés par le centre de gravité de notre société : la Technique. [1] En effet, avant de former (pour former) une société athée, ultralibérale, consumériste, artificielle, virtuelle, etc., nous formons une société technicienne. Or, le propre de la Technique moderne [2] est justement d’opérer sur le réel indépendamment de ses finalités, de le plier à un calcul, de le déconstruire … et de le reconstruire.

Approche sociologique : une médiation exclusive

« Tant que les techniques des sociétés traditionnelles étaient sporadiques et fragmentaires, elles représentaient des médiations singulières. La situation a changé avec la multiplication des techniques et le développement du phénomène technique [;] cette médiation devient exclusive de toute autre : il n’y a plus d’autres rapports de l’homme à la nature, tout cet ensemble de liens complexe et fragile que l’homme avait patiemment tissé, poétique, magique, mythique, symbolique disparaît : il n’y a plus que la médiation technique qui s’impose et devient totale. […] [En] conséquence, la relation entre la Technique et l’homme est une relation [elle-même] non médiatisée. La conscience, sociale ou individuelle, aujourd’hui est formée directement par la présence de la Technique, par l’immersion de l’homme dans ce milieu, sans la médiation d’une pensée pour qui la Technique ne serait qu’un objet, sans la médiation d’une culture. La relation à la Technique est immédiate, ce qui veut dire que maintenant la conscience est devenue le simple reflet du milieu technicien. » [3]

Ellul explique que la technique moderne est devenue une médiation exclusive, par opposition aux techniques des sociétés traditionnelles. Toute notre société récente a été bâtie à partir de cette médiation. C’est très important pour comprendre comment cette société « évolue » maintenant. Il ne faut pas comprendre celle-ci comme une société traditionnelle à laquelle s’ajouteraient un ensemble de procédés, de machines, de modes de travail et de communication … La société, la civilisation de la technique, est d’abord marquée par la cohérence de l’ensemble technique qui la constitue et qui constitue aujourd’hui le milieu de l’homme. Ce milieu informe ensuite son intelligence, et conditionne son rapport au réel, et il adapte l’homme aux nécessités de la Technique. La société moderne n’évolue donc pas comme si la technique n’était qu’un ensemble de moyens surajoutés à une réalité demeurée autonome et libre à son égard. C’est le contraire. Mais, par compensation d’un phénomène qui lui échappe, pour lors à peu près complètement, l’homme moderne prétend faire l’évolution (voire la révolution). [4]

En fait, il ne fait qu’exprimer la réduction de son intelligence à une compréhension purement technique de la réalité : comment ça fonctionne et à quoi ça sert. [5] Dès lors, la totalité du réel se ramène à une série de problèmes à résoudre en terme de rationalisation et d’organisation, les interrogations existentielles qui porteraient sur l’homme en tant que sujet et sur le sens à donner à sa vie étant supprimées [6] au profit de questions bien plus fondamentales dans un milieu technicien, à savoir celle de la puissance et celle de l’efficacité pratique qui sont promises par la rationalisation de la pensée et l’organisation du monde. Ainsi pour les réalités du mariage, de la filiation, de la sexualité, de la procréation : voilà autant d’éléments à rationaliser et à organiser du « mieux possible », comme n’importe quoi d’autre[7] D’où l’évidence des techniques mécaniques dissociatives de ces réalités : contraception, PMA, GPA … D’où celle des techniques psychologiques constructivistes de ces réalités : parentalité, « Genre » … L’« homoparentalité » en particulier est un concept purement technique, l’aboutissement logique et nécessaire de la dissociation de la sexualité et de la procréation par la technique, en même temps que de l’effacement de la complémentarité des sexes par l’uniformisation des tâches dans la société de la technique.

Les « agents de transformation sociale », comme ils se plaisent à se désigner eux-mêmes, [8] n’ont donc rien imposé qui ne se fait déjà sans eux : dans une civilisation non technique, ces agents auraient été inaudibles ou ridicules. Pour réussir à ne plus (faire) comprendre la famille que comme un ensemble d’interactions asexuées, il fallait que la famille ait déjà symboliquement disparu pour n’être plus qu’un sous-système du système technicien — à l’intérieur duquel « parent 1 » et « parent 2 » font aussi bien l’affaire que « père » et « mère », les notions de « projet parental » et de « désir d’enfant » ayant accompagné la réduction de la notion de « parents » à une simple quantité (le chiffre deux), après avoir évacué celles, accessoires dans une société technicienne, de la différence sexuelle (un homme et une femme), de la complémentarité (un père et une mère) ou de la fécondité (un géniteur et une génitrice). C’est bien pourquoi au demeurant, la seule « révolution » à faire consiste, pour ces courageux agents, à à adapter le Droit à la réalité … de la société technicienne. [9]

Approche philosophique & morale : l’intolérance absolue des limites

« La technique [moderne] est en soi suppression des limites. Il n’y a, pour elle, aucune opération ni impossible ni interdite : ce n’est pas là un caractère accessoire ou accidentel, c’est l’essence même de la technique : une limite n’est jamais rien d’autre que ce que l’on ne peut pas actuellement réaliser du point de vue technique – simplement parce qu’il y a au-delà de cette limite un possible à effectuer. Il n’y a jamais aucune raison de s’arrêter à tel endroit. Il n’y a jamais aucune borne délimitant un domaine autorisé : la Technique joue dans l’univers qualitatif exactement comme les fusées dans le Cosmos […] La Technique est […] un phénomène qui se situe dans un univers potentiellement illimité parce qu’elle-même est potentiellement illimitée : elle présuppose un univers à sa propre dimension, et par conséquent ne peut accepter aucune limite préalable. » [10]

« [D’où cette] certitude dans l’espoir, qui étonn[e] en ces temps troublés [:] c’est la vertu du “Tout est possible” [:] non seulement il n’y a pas de limite préfixée, de limite morale ou spirituelle à l’action, mais encore la seule barrière reconnue est celle de ce qui n’est pas aujourd’hui possible mais le sera demain. Rien ne surprend plus : la désintégration de l’atome, le Spoutnik, tout cela c’est dans l’ordre normal. Demain on fera mieux. Mais en réalité cette vertu exprime surtout une morale de la démesure, une morale de l’illimité à laquelle l’homme moderne s’est parfaitement adapté. La démesure des moyens et des réussites techniques conditionne une morale du gigantesque et de l’illimité. […] Le Bien apparaît alors dans le franchissement de la limite : ce que l’on ne peut pas faire aujourd’hui, on le pourra demain : et cela est bien. » [11]

La Technique moderne est en soi refus des limites. Elle ne connaît pas de limite préfixée à son action — au contraire de l’antiquité grecque par exemple où l’action s’inscrivait dans un ordre (cosmique). La conséquence est automatique : la limite à l’action ne signifie plus aujourd’hui ce que l’on ne doit pas faire, mais ce que l’on ne peut pas (encore) faire. Le Bien lui-même est devenu refus et franchissement des limites. On ne saurait donc par hypothèse accepter aucune limite spirituelle ou morale.

La « liberté de la recherche » exprime exactement cette intolérance parfaite des limites. [12] La seule limite reconnue est l’impossibilité actuelle, donc précisément ce qu’il faut dépasser. La récente révision de « loi » portant sur la recherche sur l’embryon exprime à fond cette intolérance absolue des limites. Cette révision pulvérise le maigre interdit symbolique de la version précédente qui, tout en organisant la vivisection de l’homme embryonnaire, posait qu’il s’agissait néanmoins là d’une exception au principe fondateur de la dignité humaine. Mais aucune limite ne saurait être concédée, même purement symbolique. [13] Et c’est toute la société qui a ratifié cette intolérance, notamment par le détour de la santé, qui ne fonctionne plus qu’en terme de réussites et d’échecs à l’encontre des limites. D’où la réification de l’homme embryonnaire pour la recherche, mais encore les PMA à 4 ou 5 « parents », et bien entendu, on ne peut plus logiquement, le « traitement » de « l’infertilité sociale » des couples asexués par la PMA-GPA : étant donné que ce qui est moral, c’est de se battre contre l’impossible, « au nom de quoi » interdirait-on le recours à toutes les techniques possibles ? [14]

Cette volonté de franchir les limites, de les supprimer, c’est la vertu du « tout est possible », qui aboutit à trois choses : une intolérance infantile à la frustration, l’effacement de l’altérité (ce qui place l’homosexualité comme un modèle de choix), et (c’est le corollaire de l’intolérance à la frustration) l’obligation de moyens — l’impératif moral catégorique de notre époque, la seule obligation qui vaille aujourd’hui : obligation de moyens et non de sens (surtout pas!) : l’État est sommé de mettre à disposition pour tous les même moyens : telle est l’implacable logique actuelle. [15]

La synthèse postmoderne : un « libre-choix » bien conforme

« L’homme ne peut se situer nulle part d’où il pourrait porter une appréciation sur ce processus. Il n’a aucun “point de vue” possible. S’il pense dialectiquement, la technique n’est pas un des termes de cette dialectique : elle est l’univers dans lequel joue la dialectique. […] Tous les choix se font à l’intérieur du système, et rien ne l’excède. » [16] « [Ainsi de la “libération sexuelle” :] les malheureux jeunes qui croient affirmer par là leur liberté ne réalisent pas qu’ils se bornent à exprimer strictement leur appartenance au système : ils réduisent le partenaire à l’objet donnant une satisfaction, comme n’importe quel produit technique, et l’inconstance du choix ne fait que rejoindre le kaléidoscope de la consommation. Ils ne font aucun choix autre que celui que propose le système technicien. » [17] « Si bien que nos modernes zélateurs pour l’abolition de la morale sexuelle, de la structure familiale, du contrôle social, de la hiérarchie des valeurs, etc., ne sont rien d’autre que les porte-paroles de l’autonomie technicienne dans son intolérance absolue des limites quelles qu’elles soient : ce sont de parfaits conformistes de l’orthodoxie technicienne implicite. Ils croient combattre pour leur liberté mais en réalité, c’est la liberté de la technique, dont ils ignorent tout, qu’ils servent en aveugles esclaves du pire des destins. » [18]

« La soi-disant libre pensée n’est [ainsi] qu’un tissu de conditionnements d’autant plus rigoureux qu’ils ne sont pas entrevus [:] elle consiste à récuser un système (religieux) non pour entrer en conflit contre les déterminations profondes, mais pour se livrer à [celles de la technique] en toute ignorance. » [19]

Depuis un moment déjà, mais surtout depuis une cinquantaine d’années, on nous dit : mais tout cela, voyons c’est le progrès, c’est la liberté, c’est donner un « libre-choix » à chacun. Sauf que dans ce « libre-choix », comme l’ont montré Ellul et bien d’autres, la liberté est confondue avec la puissance, [20] le fantasme ou le passage à l’acte, tandis que le choix est réduit à n’être plus qu’un choix de consommation[21] C’est-à-dire que ces libertés et ces choix se bornent à exprimer les déterminations les plus étroites du système technicien. Le système assume et résout ainsi le paradoxe de la liberté par le conditionnement. Et dans le même temps, ce non-conformisme fonctionnalisé permet à l’homme de compenser la fatalité de l’ordre technicien. Telle est la synthèse de la liberté postmoderne — dont la « libération sexuelle » offre le parangon.

On comprend ainsi de quelle façon, par quels moyens, s’instaure l’actuelle « dictature du relativisme ». [22] La contradiction n’est qu’apparente. D’un côté, l’autonomie technicienne exige un état d’esprit conforme à la suppression des limites. De l’autre on prétend pouvoir voler dans le vide moral, et l’on se retrouve ainsi gouverné entièrement par la seule gravitation technicienne. Le « libre-choix » moderne a finalement tout de l’hétéronomie kantienne. Elle est le faux-semblant de la liberté. Redéfinie en liberté de consommation, c’est une liberté qui n’a ni forme ni contenu, et qui se confond de la sorte parfaitement avec la technique. Telle est l’essence du « libre-choix » de la Modernité : penser de plus en plus techniquement son rapport au monde et à soi, pouvoir de plus en plus exercer des choix techniques, user de plus en plus techniquement des choses, organiser de plus en plus techniquement sa vie, etc. … et ne plus pouvoir faire autrement [23] : le « libre-choix » est un « serf-choix ». [24]

Conclusion, l’homme de l’attente est l’homme de l’espérance

Pour conclure, il ne me reste plus qu’à relier toute cette réflexion d’un homme libre au combat pour la (vraie) liberté. Les Veilleurs se réjouiront de savoir que, pour Jacques Ellul, l’homme de ce combat, c’est l’homme de l’espérance, celui qui sert le monde par son attente : une attente confiante et inébranlable, résolue et patiente.

« L’homme de l’espérance est l’homme de l’attente. […] Cette attente n’est pas une affaire intérieure et cachée. Elle n’est pas simple oraison dans le fond du cœur. Job avait ses témoins qui étaient ses accusateurs, en étant ses amis. L’homme de l’attente doit rendre cette attente “é-vidente”, il doit prendre à témoin, et risquer sa réputation, risquer de passer pour un imbécile littéraliste, un faible d’esprit influencé par l’Apocalypse, un névropathe, ou un obsédé. Il doit savoir que le jugement contre lui sera aussi radical que son attente : car s’il y a une chose que notre société ne peut pas accepter, parce qu’elle est efficace, productiviste, activiste, politique et triomphale, c’est exactement cette attitude-là : elle peut tout accepter […], elle peut tout absorber, sauf exactement celui qui s’est fermé dans son attitude du radicalement autre, et qui a jeté son ancre dans des eaux extérieures, qui espère ce qu’aucune évolution de l’histoire ne pourra jamais lui apporter, qui récuse en même temps le matérialisme historique, l’idéalisme politique, et le structuralisme [— aujourd’hui : le Genre —] fatal … Et qui, de ce fait, n’a plus aucune commune mesure avec la construction de ce temps, mais qui sert le monde par l’attente — et par la seule attitude, seule décision parfaitement inassimilable, située en dehors […] [dans] la récusation de tout ce qui n’est pas l’attente […] du royaume qui vient [et du Tout-Autre]. » [25]

Notes de bas de pages

[0] Mon sous-titre s’est imposé de lui-même, avant de réaliser qu’il venait en écho à Olivier Rey et son maître ouvrage : Itinéraire de l’égarement : du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine, 2003. Sur la relation réciproque et nécessaire actuelle entre science et technique, cf. le même ouvrage (ou encore Jérôme Sainton, La morale technicienne : l’illusion bioéthique et le refus de la transcendance, sous la direction d’Olivier Rey, mémoire de bioéthique, IPLH, 2013).

[0A] « La caractéristique essentielle de notre temps ? — Une désincarnation. Alors que l’inverse constitue l’homme. » (Bernard Charbonneau, Prométhée réenchaîné, 2001 (1972), p. 53)

[1] Pour résumer ceci de façon sociologique, à la manière d’Ellul : dans la société moderne, il faut distinguer plusieurs niveaux. Au niveau des apparences, certes il y a beaucoup de changements. Mais si l’on se place au niveau des structures, ce fond reste extrêmement stable. Car au niveau des événements et du circonstanciel (le niveau politique), on en reste à la surface des choses, avec beaucoup d’agitation — ce que certains appellent « le changement ». Il y a ensuite le niveau des variations de grande amplitude (les phénomènes économiques par exemple). Mais les structures stables (la profondeur de l’océan) sont données par la technique : « c’est elle qui structure fondamentalement la société moderne. Non pas que la technique ne change pas, mais elle obéit à sa propre loi d’évolution et elle est très peu influencée par les événements. » (Jacques Ellul, Ellul par lui-même, 2008, p. 112). Et, aujourd’hui, « c’est le conformisme à la technique qui est le vrai conformisme social » (Jacques Ellul, Le Système Technicien, Calmann-Lévy, 1977, p. 122). Il est encore courant de s’entendre dire que notre univers technique n’est qu’un ensemble de moyens dont on dispose. En réalité, c’est cet univers, ce sont ces moyens, qui nous disposent. D’où l’absurdité de ce monde ; car l’agir technique pur déconstruit rien moins que ce qui préside à son harmonie.

[2] Avec Ellul, nous n’entendons pas par « la Technique » l’outil ou même la machine, aussi perfectionnés soient-ils, mais l’ensemble, la systématisation de ces moyens, et le principe d’après lequel, en conséquence, la société de la technique règle son action et sa pensée.

[3] Le système technicien, p. 43-47.

[4] Cf. l’exemple type de la « refondation de l’école » par M. Peillon (note n°24) qui a publié comment la révolution française n’est pas terminée (2008). La révolution dont il s’agit relève d’un conformisme absolu au mouvement de la société technicienne, que l’on appelle ensuite « le sens de l’histoire », mais l’on subvertit et l’on renverse ainsi le sens même de la « révolution », depuis le Communisme en fait, où « ce mot prend un sens exactement contraire à son sens originel : faire la révolution, c’est s’adapter au donné. Elle n’est plus la liberté mais la nécessité. » (Bernard Charbonneau, Prométhée réenchaîné, 2001 (1972), p. 277-278) Combien plus encore, depuis, la « révolution » sexuelle ! Cf. le triptyque de Jacques Ellul : Autopsie de la révolution ;De la révolution aux révoltes ; Changer de révolution.

[5] À la différence d’une intelligence philosophique (ce que c’est), symbolique (ce que ça signifie) ou encore poétique (ce que ça donne à imaginer). « La formule [“civilisation technique”] est exacte, il faut en mesurer l’importance : civilisation technique, cela signifie que notre civilisation est construite par la technique (fait partie de la civilisation uniquement ce qui est l’objet de la technique), qu’elle est construite pour la technique (tout ce qui est dans cette civilisation doit servir à une fin technique), qu’elle est exclusivement technique (elle exclut tout ce qui ne l’est pas ou le réduit à sa forme technique). » (Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, 1954, p. 116)

[6] « Au total, la suppression du sujet et la suppression du sens sont deux conséquences importantes de la technique et contribuent au malaise et au malheur de l’humanité. » (Ellul par lui-même, p. 82)

[7] « Pour utiliser le mieux possible les techniques et leur rendement, il faut être capable d’organiser la société d’une certaine façon, être capable de mettre les gens au travail d’une certaine façon, de les amener à consommer d’une certaine façon. » (Ellul par lui-même, p. 120) Et il en va de toute chose dans la société que sous-tend la Technique. Exemple de l’art, avec cette critique de Jacques Ellul à l’encontre de l’art moderne, dénoncé à partir des choix des organisateurs d’une « exposition pop » en 1969 : « selon la pente du système technicien, d’un côté, le fond n’a aucune d’importance, le sujet est sans intérêt, de l’autre ce n’est pas l’artiste en tant que sujet qui compte : la conformité au système technicien est flagrante, on n’a pas à se demander ce que l’on fait, il faut le faire le mieux possible. » (L’empire du non-sens, PUF, 1980, p. 156-157). Exemple de l’activité « des journalistes de bonne foi [qui] veulent faire passer le mieux possible l’information dont ils sont chargés », mais qui ne parviennent qu’à amplifier « l’insidieuse marée engluant notre pensée et notre existence […] parce que des techniciens de bonne foi, engagés dans l’utilisation d’instruments à images, font le mieux possible leur métier sans se poser d’autres questions. » (La Parole humiliée, Seuil, 1981, p. 143-144). Le 12 février 2013, interrogé au journal de France 2 sur la demande d’une PMA par un couple lesbien, Christiane Taubira a répondu : « Cette demande étant légitime, nous devons y répondre le mieux possiblepour la société [aussi] le gouvernement aura le souci de traiter le sujet de la façon la plus complète, la plus juste et la plus efficace possible. » (je souligne)

[8] Cf. Marguerite Peeters, La mondialisation de la révolution culturelle occidentale, 2007.

[9] Toutes les déclarations des ministres en charge de la redéfinition du mariage pour tous, ne disent en fait qu’une seule chose : « Nous faisons une loi qui s’adapte à ce qu’est la réalité de la société » (Dominique Bertinotti, France Inter, 07/11/2012) « La loi ne va pas créer quelque chose de nouveau. Elle ne fait que s’adapter à des évolutions de société profondes […]. Des couples ont recours à la procréation médicalement assistée […]. La révolution silencieuse des familles a déjà eu lieu. Ce qui nous est demandé aujourd’hui, c’est d’adapter le droit. » (JDD, 15/12/2012) On ne saurait mieux reconnaître la défaite de la pensée et l’autonomie de la Technique, dont les évolutions induites se justifient ensuite les unes les autres mécaniquement : en substance, puisque on fait déjà des PMA (en bricolant éventuellement avec des gamètes issus de couples différents), puisqu’on a déjà inventé le « projet parental », l’« homoparentalité » est déjà justifiée. Et c’est tout-à-fait vrai. Aujourd’hui le dispositif Taubira ne fait « que » se mettre en cohérence avec une intelligence purement fonctionnelle de la famille. Tout n’est qu’affaire d’adaptation à cette société-là, on ne cesse de nous le répéter. Et maintenant que la loi et le droit sont davantage adaptés à réalité de la société technicienne, il reste à faire de même avec l’homme à venir. Et Ellul de décrire le travail actuel de Vincent Peillon (comme des ministres qui l’ont précédé) à l’éducation : « Le but principal aujourd’hui de l’enseignement et de l’éducation, est de préparer des jeunes adaptés à cette société. » (Le Vouloir et le faire, p. 156). Cf. note n°24.

[10] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 167 (= 2012, p. 160).

[11] Jacques Ellul, Le vouloir et le faire, 1964, p. 159-160. Et, du fait que cette règle de conduite se trouvât « parfaitement adaptée aux exigences de la société moderne », Ellul concluait déjà à « une morale totale et globale de la société toute entière. Il s’agit d’une Morale collective essentiellement totale et même totalitaire. Il s’agit d’une morale qui atrophie progressivement les vertus privées, la morale personnelle, et qui aboutit à la disparition du sens moral individuel dans la mesure même où elle fait disparaître la problématique. » (ibid.) cf. la « morale laïque » de Vincent Peillon (note n°24), soutenue par François Hollande le 9 octobre 2012 à la Sorbonne et dont la « présidence normale » donne une saveur supplémentaire au propos d’Ellul : « Dans la société technicienne, le Normal tend à remplacer le Moral » ; une Norme qui « n’est plus un Impératif de la conscience [mais qui] est obtenue par le comportement moyen ». Or, « du moment qu’un comportement est Normal, il n’y a pas lieu de le réprouver au nom de la Morale » puisque « la vertu la plus haute demandée à l’homme d’aujourd’hui est l’adaptation » (Le Vouloir et le faire, p. 156). Cf. note n°11.

[12] Avec au mieux de la naïveté, sinon beaucoup d’hypocrisie. Car si « tout le monde est d’accord pour déclarer que la recherche scientifique doit être libre et indépendante » (Le système technicien, p. 168 (= 2012, p. 160)), il est un fait que « la Science cesse d’être libre. Elle est fortement polarisée dorénavant : elle a un devoir absolu, servir l’Économie nationale. […] C’est une question de vie ou de mort dans la concurrence des nations, mais aussi pour la Science elle-même. Il n’y a plus de “Science pour la Science”, Il y a une Science pour le développement. » (Le Bluff technologique, 1988, p. 336)

[13] La société technicienne a bien sûr déjà vidé le symbolique de sa substance et de sa force, comme en témoigne, dans le langage actuel, toute la valeur de l’expression « purement symbolique ».

[14] « Au nom de quoi » : telle est l’expression récurrente des techniciens exprimant l’intolérance absolue des limites par la TechniqueCf. Bernard Debré, le 09/02/11 (synthèse de presse de Genethique.org) : alors qu’un amendement au projet de loi en cours sur la bioéthique prévoyait de limiter à trois le nombre de fécondations des FIV afin d’« éviter un trop grand nombre d’embryons surnuméraires », il déclarait aussitôt : « Je ne vois pas au nom de quoi on limiterait le nombre d’embryons à féconder. » Cf. Ellul : « Et, je vous le demande, au nom de quoi s’arrêterait-on ? » (Sans feu ni lieu, 1974, p. 227) « au nom de quoi — puisque précisément Dieu est mort ! » Or, « la proclamation de la mort de Dieu permet à la dure concrète implacable réalité de ce monde de se présenter comme Dieu, de se faire adorer, servir », puisque « Dieu […] est redevenu Moloch. Car le Dieu réel de notre temps c’est la sainte Trinité État-Travail-Technique, qui exige tout de vous, en vous dispensant à la rigueur quelques grâces. » (Métamorphoses du bourgeois, Calmann-Lévy, 1967, p. 245-246 = Table ronde, 1998, p. 283). Et c’est pourquoi, si la technique est devenue sacrée, alors la seule attitude libre à son égard sera jugée « transgressive » à son égard ; cette « transgression à l’égard de la technique prendra la forme de la destruction des croyances que l’homme met dans la technique […]. Elle implique donc la recherche d’une signification externe au nom de quoi s’opère [cette] transgression et qui par là même dé-signifie la technique. » (« Recherches pour une éthique dans une société technicienne », 1983, repris dans Cahiers Jacques Ellul, 2004, p. 148)

[15] Comme je pense l’avoir montré ailleurs, cette obligation de moyens constitue la synthèse de la (démoralisante) morale technicienne actuelle, exclusive de la dimension personnelle et de la conscience. Morale technicienne en effet, pour un monde qui, par la science et la technique, a été objectivement réduit à un Univers de moyensCf. Jérôme Sainton, La morale technicienneop. cit.

[16] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 353 (= 2012, p. 328). « Le système technicien semble donner à l’homme un plus large champ de possibles, mais exclusivement inscrits dans ce champ technique, à condition que les choix portent sur des objets techniques et que cette indépendance utilise les instruments techniques : c’est-à-dire qu’elle exprime l’adhésion [à la technique]. » (p. 122 (= 2012, p. 119))

[17] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 355 (= 2012, p. 329).

[18] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 168 (= 2012, p. 161).

[19] Jacques Ellul, Éthique de la liberté (tome 1), 1973, p. 46. « C’est la technique [en effet] qui exige que les valeurs anciennes, les mœurs, la morale traditionnelle soient attaquées [, et] il y a erreur quand on croit qu’il y a [là] vrai non-conformisme (il exprime seulement le conformisme à la réalité la plus profonde et la plus forte). » (Le système technicien, p. 126 (= 2012, p. 122))

[20] « Il y a ceux qui vont au nom de la liberté délivrer les peuples d’on ne sait quelle dictature, quand ces peuples ne demandent rien. Et il y a ceux qui au nom de la liberté vous organisent une merveilleuse démocratie fondée sur la dynamique de groupe la plus conditionnante possible … […] Or, ces deux courants également bourgeois convergent de nos jours, cernent la totalité de l’homme, l’enserrent de partout, par le ventre et par les idées, par le rêve et par le pain, par la science et par l’action, pour lui faire mépriser, oublier, rejeter la liberté. […] Et ceci nous amène […] à considérer le sens et la valeur de l’entreprise bourgeoise en tant que développement de la puissance à l’état pur […] La puissance pour la puissance […] sans signification ni destination, [et qui] crée autour d’elle une abstraction rigoureuse. L’univers qu’elle habite et qu’elle crée n’est plus fait que de signes algébriques, de schémas, d’épures. Il n’y a plus d’êtres de chair et de sang pour elle, mais des hommes, des citoyens, des ouvriers, des instruments qualifiés par leur fonction et par leur rapport à la puissance. Il n’y a plus de rapports humains naturels : nous savons […] qu’ils sont tous “culturels”, et que l’homme par conséquent infiniment malléables peut être modifié, manipulé, transformé, ainsi que ses affections, ses haines, ses amours afin de le rendre conforme aux nécessités de la puissance. » (Métamorphose du bourgeois, Table ronde, 1998, p. 321-325)

[21] « Parce qu’au-dessus de nos têtes, à nous qui opérons ce libre choix, avant même notre libre choix, on a déjà tranché. On a déjà décidé que c’est en tant que consommateurs […] que nous devons opérer ce choix […] » (Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, 1956, p. 15).

[22] Le terme est de Benoît XVI. Et il n’est aucunement exagéré. Le fait par exemple que la prétention totalitaire du « Genre » ne soit pas liée à l’origine à un projet politique mais à la Technique ne change pas la nature de cette prétention — prétention en tout état de cause bien assumée par le gouvernement actuel, qui a refusé d’entendre jusqu’à l’objection de conscience, et qui a au contraire en vue de « préparer les consciences » c’est-à-dire les préparer à se confondre avec la doctrine du « libre-choix » : « le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper », de « donner la liberté de choix », ce pour quoi il faudra « arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » (Vincent Peillon, L’express, 02/09/2012). On ne saurait mieux résumer la loi morale de la société technicienne (nul doute que l’éducation à la technique — notamment à la contraception et aux PMA — ne souffrira, elle, d’aucun arrachement …). Là encore, Ellul l’avait annoncé : la formation à la technique (et à sa morale) « c’est tout le programme des réformes de l’éducation ! Mais qui dit cela, dit par-là même négation de toute autonomie spirituelle. Et nous pressentons le nouveau pas que, de partout, on attend : une éducation civique qui enfin en soit une, […] car le bon citoyen n’a pas à objecter en fonction de sa conscience individuelle […] mais à appliquer la morale sociale collective qui dans l’état actuel des choses est un produit de l’autonomie politique [de l’État technicien]. » (Jacques Ellul, L’illusion politique, 1977, p. 121-122).

[23] Ainsi dans le cas douloureux et grave de l’institutionnalisation de l’avortement comme dans celui de l’euthanasie : on ne cesse de défendre à leur endroit tantôt la liberté tantôt la nécessité : il faudrait savoir ! Mais c’était déjà le cas emblématique de la contraception, présentée comme le sommet évident à la fois de la liberté et de la nécessité modernes.

[24] « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui commet le péché est esclave du péché. » (Jn 8, 34)

[25] Jacques Ellul, L’espérance oubliée, La table ronde, 2004 (1972), p. 250, 255-256. Mais cf. aussi bien Benoît XVI, Sauvés dans l’Espérance, 2007, n.35, qui ne dit pas autre chose. Tout comme, sans surprise, l’élaboration d’une véritable « écologie humaine » (cfwww.ecologiehumaine.eu), dont l’expression et l’idée doivent beaucoup à l’Église catholique et particulièrement à Benoît XVI, rejoint toutes les perspectives dessinées par Ellul (et son grand ami Charbonneau) — dont l’écologie politique et environnementale, tout en prétendant s’y référer, a évacué  tout ce qui faisait sens pour l’homme pour se voir admirablement récupéré par le système technicien (dans le « développement durable » notamment — « c’est ainsi que certains écologistes à tendance libertaire étaient très en marge, mais l’institutionnalisation de “l’environnement” a progressivement fait entrer dans l’organisation dominante un bon nombre de leurs tendances sans modifier en quoi que ce soit le système. Mais [ils] étaient trop heureux de se voir reconnus (par exemple la politisation de l’écologie par participation aux élections) » : Jacques Ellul, Déviances et déviants, érès, 2013 (1992), p. 144). Ainsi tirons-nous de notre trésor du neuf et de l’ancien (cf. Mt 13, 52), ainsi voyons-nous se rejoindre et sans couture sagesse catholique et sagesse protestante : ici l’analyse sociologique percutante d’Ellul rejoint toute la profondeur de la méditation philosophique personnaliste du catholicisme, et toutes les deux éclairent, par une raison ouverte à la transcendance, une seule et même théologie : Dieu seul libère et relie, face à l’Adversaire qui piège et divise.

« la situation est grave et désespérée, mais rassurez-vous, on gère ! »

Face à une crise écologique sans précédent comment ne pas songer à ce texte du Pentateuque  qui évoque les conséquences de la désobéissance et de l’infidélité du peuple de Dieu, décrite dans ces versets de Deutéronome 28 v 23-24 : « Le ciel sur ta tête sera d’airain, et la terre sous toi sera de fer. L’Éternel enverra pour pluie à ton pays de la poussière et de la poudre ; il en descendra du ciel sur toi jusqu’à ce que tu sois détruit ». Nous vous renvoyons à ce blog partenaire Pep’s café pour découvrir une réflexion étayée s’appuyant sur un film sorti en 2014, cela date un peu, mais le contenu décliné n’a jamais été aussi proche de notre réalité.. Un texte à lire et à méditer que vous lirez dans sa complétude sur le blog de Pep’s café….

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/12/17/interstellar-la-situation-est-grave-et-desesperee-mais-rassurez-vous-on-gere/

Face à une crise écologique sans précédent comment ne pas songer à ce texte du Pentateuque  qui évoque les conséquences de la désobéissance et de l’infidélité du peuple de Dieu, décrite dans ces versets de Deutéronome 28 v 23-24 : « Le ciel sur ta tête sera d’airain, et la terre sous toi sera de fer. L’Éternel enverra pour pluie à ton pays de la poussière et de la poudre ; il en descendra du ciel sur toi jusqu’à ce que tu sois détruit ». Nous vous renvoyons à ce blog partenaire Pep’s café pour découvrir une réflexion étayée s’appuyant sur un film sorti en 2014, cela date un peu, mais le contenu décliné n’a jamais été aussi proche de notre réalité.. Un texte à lire et à méditer que vous lirez dans sa complétude sur le blog de Pep’s café….

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Peut-on réduire la pensée au calcul ?

Un texte du Philosophe Charles Eric de Saint Germain auteur du livre la défaite de la raison …          
On considère habituellement qu’une calculatrice, voire un ordinateur, est capable de calculer, mais non de penser. Si ces outils ont des performances dont les esprits les plus pénétrants semblent incapables, il n’en reste pas moins vrai que réfléchir n’apparaît pas comme une de leur possibilité. Toutefois, si on essaye de préciser quelles différences il y aurait entre calculer et penser, l’embarras est grand. En effet, si penser, c’est raisonner, la différence avec calculer n’apparaît pas immédiatement. Ne dit-on pas de quelqu’un qu’il n’a pas assez réfléchi ou qu’il n’a pas bien calculé ? Dès lors, la réflexion n’est-elle pas un caractère tout à fait secondaire de la pensée, qui serait fondamentalement un calcul ? Aussi peut-on se demander si penser et calculer ne sont pas une seule et même chose. On sait que le latin ratio, d’où vient raison, veut aussi dire calcul. Aussi semble-t-il y avoir une affinité entre penser et calculer, voire une identité que masque le fait que le calcul s’entend surtout du domaine des quantités, alors que la pensée semble relative à la qualité.

https://www.librinova.com/librairie/lemaitre-eric-1/transhumanisme-la-conscience-mecanisee

Une critique philosophique de l’intelligence artificielle

Charles-Eric de Saint Germain

Ancien élève de l’école normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud-Lyon 

Agrégé et docteur en philosophie

Charles Eric est l’auteur de plusieurs livres et ouvrages, nous citons ici les principaux : « Cours particuliers de philosophie » (2 volumes) Collection Ellipses. « La défaite de la raison » ‘(Salvator)…

            On considère habituellement qu’une calculatrice, voire un ordinateur, est capable de calculer, mais non de penser. Si ces outils ont des performances dont les esprits les plus pénétrants semblent incapables, il n’en reste pas moins vrai que réfléchir n’apparaît pas comme une de leur possibilité. Toutefois, si on essaye de préciser quelles différences il y aurait entre calculer et penser, l’embarras est grand. En effet, si penser, c’est raisonner, la différence avec calculer n’apparaît pas immédiatement. Ne dit-on pas de quelqu’un qu’il n’a pas assez réfléchi ou qu’il n’a pas bien calculé ? Dès lors, la réflexion n’est-elle pas un caractère tout à fait secondaire de la pensée, qui serait fondamentalement un calcul ? Aussi peut-on se demander si penser et calculer ne sont pas une seule et même chose. On sait que le latin ratio, d’où vient raison, veut aussi dire calcul. Aussi semble-t-il y avoir une affinité entre penser et calculer, voire une identité que masque le fait que le calcul s’entend surtout du domaine des quantités, alors que la pensée semble relative à la qualité. En effet, calculer, comme le montrent les opérations élémentaires que sont l’addition et la soustraction, implique de manipuler des nombres en fonction de certaines règles. Celles-ci peuvent faire l’objet de démonstrations, qui ne sont rien d’autre que des manipulations de notions plus fondamentales et de règles plus fondamentales. Par exemple, 3 + 1 = 1 + 3. Il est possible de démontrer que l’addition est commutative, c’est-à-dire que quels que soient les nombres a et b, a + b = b + a. Lorsque on raisonne sur autre chose que des nombres, on utilise bien également des règles, à savoir celles de la logique, qui peuvent également faire preuve de démonstrations comme les théorèmes des mathématiques. Mieux, la logique elle-même, qui est régie par la logique de l’art de penser, peut être mathématisée, comme Leibniz en avait caressé le projet, et comme les mathématiciens l’ont fait à partir du xix° siècle. C’est pourquoi, la pensée la plus ordinaire peut être considérée comme un calcul appliqué aux cas particuliers. L’amoureux ou l’amoureuse qui escompte obtenir les faveurs de son aimé(e) ne va-t-il pas calculer ses chances de succès, en tenant compte de certains indices ? Il n’est pas jusqu’aux probabilités qui permettent de calculer des possibilités aléatoires et dont les hommes ont usé indistinctement jusqu’à ce que Pascal en commence l’étude. Dès lors, faut-il aller jusqu’à considérer que penser ou raisonner n’est rien d’autre que cal-culer, comme Hobbes l’a soutenu au chapitre V de son Léviathan ? C’est à cette question que nous nous efforcerons de répondre, en montrant d’abord, dans un premier temps, comment la tentative de réduire la « pensée » à un « cal-cul » trouve ses origines dans la ratio latine dont héritent Hobbes et Leibniz. Puis nous montrerons, dans un deuxième temps, que cette réduction de la « ratio » à ce que Heidegger appelle la « pensée calculante » est inséparable de l’avènement de la technique moderne, et tend à occulter une dimension plus fondamentale de la pensée, en tant que pensée méditante ouverte sur l’être et son mystère. Enfin nous montrerons, dans un dernier temps, ce qui, dans le fonctionnement de l’intelligence humaine, nous semble totalement irréductible au calcul.

La réduction de la « pensée » au « calcul »  :

         de Hobbes à Leibniz

L’identification de la raison au calcul chez Hobbes

Le premier auteur à réduire explicitement la pensée ou plutôt le raisonnement à un calcul, c’est Thomas Hobbes. Deux formules célèbres et souvent citées, semblables dans Léviathan (1651) et De Corpore (1655). Hobbes écrit : « la raison n’est rien que le calcul… » Si on relit le passage du Léviathan (livre I, Chap. V), qu’est-ce que Hobbes appelle « calcul » ? Dire que la raison est un calcul, cela signifie que la raison opère des additions et des soustractions. Elle peut éventuellement multiplier et diviser, mais ce ne sont que des variations sur l’addition et la soustraction. Cette définition est à la fois restrictive et extensive : 1) Restrictive : il n’y a plus qu’une seule modalité des opérations rationnelles. Soit c’est du calcul et c’est de la raison, soit c’est autre chose que de la raison. Toutes les opérations de la rationalité tombent sous le calcul. 2) Extensive : la notion de calcul est étendue, comme calcul logique portant sur les noms. Le calcul numérique, pour lequel nous disposons des deux opérations supplémentaires de la multiplication et de la division, n’est qu’une espèce de ce calcul au sens plus large qu’est la raison.

Hobbes précise en effet que « [l’être humain] peut raisonner ou calculer, non seulement sur les nombres, mais dans tous les autres domaines où l’on peut additionner ou soustraire une chose d’une autre. »  Ainsi, « de même que les arithméticiens enseignent l’addition et la soustraction des nombres, de même les géomètres enseignent la même chose avec lignes, figures (solides ou planes), angles, proportions, temps, degrés de vitesse, force, puissance, et ainsi de suite. » Qu’est-ce qui rend fondamentalement possible cette extension du calcul ? C’est ce qui apparaît dans l’exemple suivant de Hobbes, qui affirme que « les logiciens enseignent la même chose avec des suites de mots, additionnant ensemble deux noms pour faire une affirmation, et deux affirmations pour faire un syllogisme, et plusieurs syllogismes pour faire une démonstration ; et de la somme ou conclusion d’un syllo-gisme, ils soustraient une proposition pour trouver l’autre ».

On voit ici que la condition pour la généralisation du calcul c’est de le considérer fondamentalement comme une opération d’addition et de sous-traction sur des mots. Le terme de « mot » n’apparaît que lorsque Hobbes présente le calcul logique. Mais en réalité, le calcul numérique et le calcul géométrique ne sont eux-mêmes des calculs que parce qu’ils portent sur des mots ou des noms. Ils sont des espèces particulières du raisonnement, raison-nement qui se définit donc comme un calcul portant sur les noms des choses. Nous avons une confirmation de cette hypothèse dans le passage suivant, qui est extrait du chapitre précédent concernant « la parole » : « le recours aux mots pour fixer la pensée est nulle part ailleurs plus apparent que dans la numération. Un simple d’esprit de naissance, qui n’aurait jamais pu apprendre l’ordre des noms numériques comme un, deux, trois, peut observer chaque battement d’une horloge, et faire un signe ou dire un, un, un ; mais il ne peut jamais savoir quelle heure sonne. […] De sorte que, sans les mots, il n’existe aucune possibilité d’effectuer un calcul des nombres, encore moins des grandeurs, de la vitesse, de la force et de ces autres choses dont le calcul est nécessaire à l’existence et au bien-être du genre humain. »

Il n’y a donc pour Hobbes aucune différence fondamentale entre l’arithmétique, la géométrie ou la logique,car ce que l’on appelait jusqu’ici « calcul » dans le sens restreint du calcul mathématique est maintenant résorbé dans un calcul plus vaste, qui est le calcul logique portant sur des noms. Partout où je raisonne, j’effectue un calcul, c’est-à-dire une addition ou une soustraction portant sur des noms. Si je ne le fais pas, c’est que je fais autre chose que raisonner. Cela a pour conséquence immédiate que même des secteurs du raisonnement qui semble extrêmement éloignés de la logique et du calcul passent sous la logique et le calcul. Ainsi, écrit Hobbes, « les écrivains poli-tiques additionnent ensemble les contrats pour trouver les devoirs des hommes, et les juristes les lois et les faits pour trouver ce qui est bon ou mauvais dans les actions des personnes privées. En résumé, en quelque domaine que ce soit, là où il y a de quoi additionner ou soustraire, il y a aussi une place pour la raison, et, là où ces opérations n’ont pas leur place, la raison n’a rien à faire du tout. » On trouve une illustration exemplaire de cette idée dans le fait que le contrat d’association qui instaure l’état civil ou la République est le résultat d’un calcul entre les hommes à l’état de nature. Cette idée que la politique est intégralement réductible à un calcul logique justifie le mode d’écriture même des oeuvres politiques, à la manière des géomètres comme dit Hobbes.

Mais cette thèse très forte sur l’unicité du raisonnement, qui se réduit partout à un calcul logique, est-elle légitime s’il est vrai que la rationalité calculatoire n’est qu’un type parmi d’autres de rationalité ? On peut se de-mander dans quelle mesure la thèse de Hobbes ne constitue pas une sorte de coup de force, d’annexion impérialiste par la raison calculatoire de l’ensemble du domaine de la rationalité.

La caractéristique universelle et le triomphe de la pensée opératoire et de l’analyse logique de la pensée chez Leibniz

           Reste que c’est à Leibniz que va revenir la tâche de parvenir à une complète identification de la pensée au calcul, de la ratiocinatio à la compu-tatio. Leibniz a nourri le projet d’élaborer une caractéristique universelle qui permettrait « que, quand il y a des disputes entre les gens, on puisse dire seu-lement : comptons, sans autre cérémonie, pour savoir lequel a raison ». En 1666, Leibniz publie son De Arte combinatoria (« De l’art combinatoire ») dans lequel il défend l’idée que la logique doit reposer sur une méthode infaillible de déduction d’idées vraies. Le projet n’est pas nouveau, mais là où Leibniz innove, c’est en proposant de s’intéresser à la composition des idées, car il s’agit ici de décomposer toute idée complexe en un ensemble d’idées plus simples, puis de recommencer jusqu’à atteindre les idées les plus simples, primitives et indémontrables. Leibniz est ainsi à la recherche de ce qu’il appelle une Caractéristique universelle, sorte d’Alphabet général de la pensée humaine qui recenserait toutes les idées simples en servant de base à la recomposition des idées complexes. L’idée de Leibniz est que la langue naturelle comporte trop d’équivocité ; La caractéristique universelle est donc un langage purement logique, dans lesquels les noms possèdent une signification univoque et explicite. Les « signes » ou les symboles de cet Alphabet universel dont la langue est empruntée à l’algèbre, devaient permettre ensuite de composer les idées, comme les lettres permettent de composer des mots et les mots des phrases. Mettre fin aux disputes, cela se pourrait donc grâce à un « art de l’invention » que Leibniz souhaite perfectionner, afin de réduire tous les raisonnements humains à une espèce de calcul qui servirait à découvrir la vérité. Leibniz emploie volontiers la tournure « mettre en ligne de compte ». Ce calcul donnerait en même temps une espèce d’écriture universelle, voire une espèce d’algèbre générale qui donnerait moyen de raisonner en cal-culant, de sorte qu’au lieu de disputer, on pourrait dire : « comptons ». Ainsi, confirme Leibniz, « lorsqu’il s’élèvera des controverses, une dispute ne sera pas plus de mise entre deux philosophes qu’entre deux comptables ; Il suffira en effet de prendre les roseaux en main, de s’asseoir devant des abaques et de se dire mutuel-lement (notre ami y consentant) : calculons ».

         Leibniz fait ainsi l’éloge de Hobbes qui «  a établi que toute opération de notre esprit est une computation, celle-ci visant à recueillir une somme soit en ajoutant, soit en soustrayant une différence ». Lorsque je dis « homme », je dis synthétiquement ou additivement : « corps + animé + rationnel » soit corps animé doué de raison. De ce point de vue, qu’il soit possible de fabriquer des machines à calculer (c’est Pascal qui a conçu la première) fournit un modèle pour comprendre le fonctionnement de l’esprit humain. Il est vrai que les machines à calculer que l’homme construit ne sont pas capables de toutes les performances de la « pensée », et qu’elles sont capables de performances qui lui sont inaccessibles, par exemple de conservation de documents. Cependant, cela ne veut pas dire qu’elles  sont fondamentalement différentes. En effet, qu’est-ce que le programme d’un ordinateur, sinon un ensemble de règles coordonnées entre elles, un algorithme ? Il est vrai que c’est l’homme qui fait le programme, mais celui-ci n’est rien d’autre qu’une suite de calculs logiques. Or, les analyses précédentes de Hobbes et Leibniz ont montré que la pensée semblait n’être rien d’autre qu’une suite également de calculs logiques. L’histoire de la logique montre que les hommes ont d’abord pensé avant de repérer les règles qui leur permettent de penser. Si donc toutes les règles que nous utilisons ne sont pas explicitées, cela ne signifie pas que nous pensons indépendamment de toute règle, mais seulement que ces règles logiques peuvent gouverner la pensée à son insu. Or comme utiliser une règle, c’est cela la ratio ou calcul, penser revient bien à calculer, et l’esprit ne diffère pas essentiellement de la machine. D’où tous les passages où Leibniz compare le raisonnement à un mécanisme ou la Caractéristique à une machine, Leibniz ayant même inventé dès sa jeunesse une Machine arithmétique pour effectuer les quatre opérations, et une Machine algébrique pour résoudre les équations. Il était naturel qu’après avoir réduit le raisonnement à un calcul, Leibniz voulût le réduire, comme les calculs numériques, à un mécanisme matériel. En proposant une analogie entre l’esprit humain et la machine à calculer, il est sans doute le premier à avoir saisi l’ampleur d’un projet philosophique qui consiste à remplacer l’esprit humain par une machine à calculer. Ainsi, on voit que l’art combinatoire, ou caractéristique universelle, est censé nous fournir une machine à raisonner dont le principal ressort est la force de la forme logique, nous dispensant fort commodément d’avoir à penser. Comme l’avait pressenti et redouté Descartes, l’accomplissement de la pensée comme mise en forme logique et calcul ne revient-il pas à un renoncement de la pensée à elle-même ?

         Mais ce n’est pas seulement la pensée humaine que Leibniz réduit au calcul, c’est aussi la pensée de Dieu qu’il identifie à un ordinateur géant. Rappelons que pour Leibniz, c’est  par un calcul divin que notre monde a été crée comme étant, entre tous les mondes possibles, le meilleur. Cum Deus calculat fit mundus. Dieu conçoit dans son entendement tous les mondes possibles, c’est-à-dire tous les ensembles de choses qui n’impliquent pas contradiction (ce qui définit la possibilité logique), et qui sont compatibles entre elles, c’est-à-dire compossibles. Ainsi, un Adam non pécheur était possible, mais seul un Adam pécheur est compatible avec un Christ rédempteur. Or Leibniz estime qu’un monde contenant un Adam pécheur et un Christ rédempteur est finalement plus parfait qu’un monde où Adam n’aurait point péché, ce qui est une manière d’illustrer l’idée que là où le péché abonde, la grâce surabonde. De cette infinité de mondes possibles, Dieu crée le meilleur en vertu d’une nécessité morale (la nécessité morale est ce dont le contraire implique imperfection là où la nécessité logique est ce dont le contraire implique contradiction) qui incline le choix divin du fait de la plus grande perfection de ce monde. On peut donc concevoir le Dieu de Leibniz comme un ordinateur géant ou une immense machine à calculer, car le meilleur des mondes possibles n’est rien d’autre que celui où le mal est le moins grand, c’est-à-dire celui qui contient le maximum de perfection. C’est donc un maximum que Dieu ferait passer à l’existence. Plutôt qu’élection du meilleur des mondes possibles, on pourrait tout aussi bien dire que le calcul divin planifie ce monde, car  le principe de raison qui anime cette entreprise de justification de tout ce qui est, vise à l’organisation, au contrôle de l’action sur l’ensemble des choses dans le cadre d’une programmation ou d’une planification qui cherche à exclure aussi bien surproduction que pénurie et gaspillage. C’est déjà par avance l’optimisation de l’entreprise, avec l’aide des ordinateurs. Mais il faudrait se demander si telle avancée de la pensée calculante, qui trouve ici son émergence n’irait pas de pair avec une fuite éperdue de la pensée comme pensée méditante, de la pensée entendue non comme maîtrise et procédure opératoire, mais comme quête de sens. En apprenant à la raison à « raisonner en calculant », à « tout mettre en ligne de compte » sur le modèle des opérations de l’entendement divin, la pensée de Leibniz représente une extraordinaire préfiguration du monde moderne, où chaque vie humaine se déplie en fonction de son équation personnelle, où en fonction du fondement de la connexion de tous ses états différents. Mais à mesure que la pensée calculante étend son règne et son emprise sur le monde, à mesure que l’étant se réduit à ce qui s’offre aux prises du calcul et que le nombre vient prendre la place du nom, c’est la dimension de l’incalculable, au sens de ce qui n’est pas susceptible d’être calculé, qui échappe toujours davantage à la pensée. C’est ce que nous allons nous efforcer de démontrer à travers la critique heideggerienne de la pensée calculante et la nécessité de déployer une autre forme de pensée, une pensée méditante, qui soit irréductible au calcul.

 II) De la pensée calculante à la pensée méditante : 

la critique heideggerienne de l’interprétation

techniciste de la pensée

Du « logos » grec à la « ratio » latine : l’éclipse du logos comme recueillement et les caractéristiques de la pensée calculante

On a vu que Ratio, qui finira par vouloir dire raison et par servir de traduction au grec Logos, a pour sens premier le compte, le calcul. C’est d’abord un terme de comptabilité. La pensée qui compte et calcule, la pensée calculante n’opère pas nécessairement pour autant sur des nombres : lorsque nous dressons un plan, participons à une recherche, organisons une entre-prise, nous comptons toujours avec des circonstances données. Nous les faisons entrer en ligne de compte dans un calcul qui vise des buts déterminés. Nous escomptons d’avance des résultats définis. Ce calcul caractérise toute pensée planificatrice et toute recherche. Pareille pensée ou recherche demeure un calcul, là même où elle n’opère pas sur des nombres et n’utilise ni simples machines à cal-culer, ni calculettes électroniques.

         Mais la pensée calculante n’épuise pas toutefois le domaine de la pen-sée, si omniprésente et hégémonique soit-elle. La pensée calculante se pré-sente même comme « une fuite devant la pensée » dans la mesure où elle ne songe pas même à faire droit à une « pensée méditante », c’est-à-dire à « une pensée en quête du sens qui règne en tout ce qui est ». Aussi Heidegger peut-il distinguer « deux sortes de pensées, dont chacune est à la fois légitime et nécessaire : la pensée qui calcule et la pensée qui médite ». La fuite devant la pensée, telle qu’elle caractérise l’homme contemporain, est la fuite devant la pensée qui médite, devant une pensée en quête de sens, car de la pensée qui calcule se distingue ici la pensée qui ne se contente pas de thématiser, de « cibler », ou de « gérer » tel ou tel secteur de l’étant, mais qui se met en quête d’un sens. Quant la pensée se fait raison calculante, fuyant devant cette autre possibilité de la pensée qu’est la pensée méditante, alors, écrit Heidegger, «  la Raison, tant magnifiée depuis des siècles, devient l’adversaire la plus opiniâtre de la pensée ». La raison (re)devenue calculante garde la nuque raide devant l’affaire de la pensée. C’est ce qui amène Heidegger à montrer que la ratio romaine est à la fois héritière et orpheline du logos grec, au cours d’une histoire qui, du monde romain jusqu’à l’âge présent, va s’éloigner toujours davantage de son ancrage dans la parole. Ce que dit le latin ratio comme compte, calcul, n’est pas entièrement étranger au grec logos, mais c’est incidemment ou par extension, par dérivation, que le terme grec a pu prendre le sens de « com-pte », « rapport », « proportion », voire « raison à rendre » car le sens originel du verbe legô (d’où vient le logos) est « ras-sembler, cueillir, choisir ». L’idée première et en quelque sorte matricielle exprimée par le verbe legô n’est donc pas compter, calculer, dénombrer, énumérer, ni même parler, mais : recueillir. Le « miracle grec » n’est pas l’avènement de la Raison, mais celui du logos, et son originalité n’est pas d’avoir appelé la parole logos, mais de l’avoir appelée ainsi à partir de l’idée de recueillement. L’avènement de la raison comptable et calculante n’est donc pas lié au logos mais à sa traduction romaine par ratio. Traduction que l’on peut tenir pour inoffensive et anodine, et avec laquelle s’est joué pourtant le destin de la pensée occidentale jusque dans la constitution de la rationalité moderne. Pourquoi ? « La pensée romaine, précise Heidegger, dans Le Principe de raison, reprend les mots grecs sans l’expérience originale correspondant à ce qu’ils disent, sans la parole grecque. C’est avec cette traduction que s’ouvre, sous la pensée occidentale, le vide qui la prive désormais de tout fondement. » La pensée occidentale n’a plus d’ancrage dans la parole grecque en étant l’héritière d’une défiguration de cette parole dans les mots mêmes qu’elle n’entend plus mais se contente d’utiliser. La pensée occidentale est éprise d’un fondement, mais sous ses pieds s’ouvre un  abîme.

         La pensée calculante est donc celle qui s’est écartée de son élément originel. Telle est ce que Heidegger appelle l’interprétation « technique » de la pensée, qui trouve sont accomplissement dans la science moderne. D’où le rapprochement que fait Heidegger entre ces trois, formes de pensée que la tradition philosophique s’était efforcée de distinguer avec la dernière vigueur : la pensée scientifique, philosophique et commune . La pensée commune, exclusivement braquée sur l’activité journalière, ne constitue que l’ultime avatar de la démarche philosophique, car ce sont les traits fonda-mentaux de cette dernière que l’on retrouve dans ce qu’il est convenu d’appeler le sens commun. Mais la pensée philosophique n’est à son tour, de manière plus subtile et secrète, qu’un avatar du mode de représentation qui se trouve être à l’oeuvre dans la science. Quelles sont les caractéristiques qui dominent la démarche scientifique ? Délimitation de domaines distincts, méthode, calcul, compartimentation, spécialisation. Or la pensée, dans son acceptation habituelle, trouve son modèle dans le mode de pensée scientifique, qui fonctionne comme la norme de toute pensée. D’où les caractères de la pensée habituelle (commune ou philosophique) dans ses traits principaux : prévalence de la logique, domination de la représentation, catégories de la causalité et du fondement, règne du concept, usage de l’explication, volonté de rigueur conçue comme exactitude. Ces traits ne sont pas d’une autre nature que ceux que l’on retrouve de la science comme « théorie ».

Vers une autre « expérience de la pensée » :  la pensée authentique comme méditation sur le sens de l’être

         Tous ces traits, qui définissent l’interprétation technique de la pensée, peuvent être rassemblés autour d’un pôle unique, celui du calcul. Le calcul n’a donc pas besoin d’opérer sur des nombres, car toute pensée qui compte est un calcul. Même la pensée des valeurs, en tant qu’elle évalue, relève de cette pensée calculante. Or la pensée traditionnelle, dans la mesure où elle est dominée par la représentation, est condamnée à compter. Car représenter, c’est objectiver le réel dans une représentation, c’est par essence pourchasser,  traquer le réel, c’est le suivre à la trace et s’en assurer, c’est-à-dire le provoquer à rendre des comptes. Et c’est pour cette raison que la pensée représentative se caractérise par le calcul. Pour s’assurer du réel et le maîtriser, elle doit compter avec des circonstances, les faire entrer en ligne de compte, provoquer toute chose à rendre des comptes, en un mot soumettre la nature entière au régime de la raison. Le monde n’est alors plus que ce sur quoi la raison calculante dirige ses attaques. Mais le calcul lui-même, comme trait fondamental de cette modalité de pensée, renvoie, comme à son origine, à une donnée fort simple, et qui pourtant soutient tout : c’est que la pensée est ici exclusivement centrée sur l’étant, elle est pensée de l’étant, issue de lui et tendue sur lui. De ce fait, elle ne peut que se présenter autrement que comme un perpétuel « compte rendu » de ce qui est, compte rendu inséparable d’une empoignade et d’une volonté de domination où tout réel, puisqu’il est calculable et prévisible, se doit d’être maîtrisé, sinon comptabilisé : comme le dit Heidegger, « déjà dans son intention, et non seulement dans ses résultats ultérieurs, l’essence dévorante du calcul ne fait valoir tout étant que sous la forme de l’addition et du comestible. La pensée calculante s’astreint elle-même à la contrainte de tout maîtriser à partir de la logique et de sa manière de procéder ». On le voit, la pensée calculante est en réalité une pensée formatée pour les besoins de la technique, car elle force le réel à se dévoiler dans la forme d’une représentation qui rend possible l’exploitation et la domination de ce réel. A ce titre, la technique, loin d’être une simple application de la connaissance scientifique, est plutôt ce qui gouverne de l’intérieur la connaissance scientifique, une connaissance qui n’a rien de neutre puisque la manière dont elle connaît le réel est déjà subordonnée à une injonction visant à s’assurer la maîtrise du réel.  Mais une telle pensée, assujettie à la technique, se condamne à n’être qu’une pensée oublieuse du mystère. Car qu’est-ce que le mystère, sinon ce qui ne se laisse entrevoir qu’en se dérobant ? De même que la lumière rend toute chose visible, mais reste invisible, de même l’être, sans lequel les étants seraient indéfinissables, demeure en retrait et occulté, son voilement est la condition permettant de braquer le projecteur sur l’étant. C’est pourquoi la fixation sur l’étant interdit l’ouverture au mystère. La pensée calculante se trouve ainsi irréductiblement détournée de cela seul d’où procède tout mys-tère d’où s’instituent le langage et la poésie et dans l’élément duquel seule-ment la pensée peut être essentielle : l’être.

L’accès à cette pensée méditante, irréductible au calcul, suppose donc de ramener la pensée dans son élément, en rappelant sa co-appartenance à l’être. Cette appartenance, toutefois, doit être arrachée par la lutte à l’activité habituelle et contre elle, car dans quelque ordre que ce soit, ce qui est le plus simple et le plus essentiel est toujours, en raison de cette simplicité même, ce qui ne peut être véritablement habité qu’au terme d’un long chemin. Remettre la pensée dans son élément, c’est donc paradoxalement la renvoyer à son lieu le plus propre, et pourtant le plus inexploré ; c’est lui permettre de retourner là où, d’une certaine façon elle a toujours déjà été, et où malgré cela elle n’a encore jamais bâti. C’est donc bien l’appartenance à l’être qui désigne cette pensée méditante que Heidegger oppose irréductiblement au calcul. Cette pensée est pensée de l’être, au double sens, subjectif et objectif, du génitif : d’une part la pensée est un événement de l’être, elle appartient à l’être, provient de lui et reste retenue en lui. D’autre part, lui appartenant, elle a cette appartenance même pour objet et souci, c’est-à-dire qu’elle est à l’écoute de l’être, se dirige vers lui, et lui est assignée. Ce que Heidegger assigne pour tâche à la pensée, en lui demandant de penser l’être, ce n’est pas tant de privilégier tel ou tel objet que de garder mémoire d’elle-même, et c’est juste-ment parce que sa tâche est de demeurer à l’écoute de son propre lieu que la nature même de la pensée est définie par Heidegger comme mémoire, sou-venir, ou pensée fidèle. Si la pensée se doit d’être fidèle à l’être, c’est d’abord et avant tout parce que, se situant dans l’être, elle se doit de garder mémoire d’elle-même, de rester ordonnée à la dignité de sa propre essence. Mais si la pensée ne peut en aucun cas produire l’être, ni même le rejoindre de et par sa propre décision, et si elle n’est pas non plus recherche, au sens d’une exploration et d’un recensement de l’étant, à quoi sert-elle donc, et que produit-elle donc ? Une telle pensée, répond Heidegger, n’a pas de résultat. Elle ne produit aucun effet, car tous ces termes appartiennent au calcul, régis par la hantise des buts, et qui ne mesure son efficience qu’à l’escompte des profits et des pertes. Or c’est cette conception même de la fécondité d’une pensée qui se trouve ici récusée. Mesurer la pensée de l’être à son efficacité ou à son utilité pour la vie quotidienne et pratique, c’est encore la mesurer à l’aune de l’étant, et c’est ainsi lui demander de se conformer à des critères qui lui sont dès l’abord inadéquats et étrangers. Dire au contraire que la pensée de l’être ne sert à rien, c’est rappeler que, mesurées à l’aune de l’être, la passion de l’utilité et l’obsession de l’efficacité ne sont qu’une fuite en avant éperdue dans un étant conçu comme indéfiniment maîtrisable et donc consommable, fuite qui nous éloigne toujours davantage de l’unique nécessité réclamant d’être pensée. Ainsi non seulement la pensée de l’être ne saurait être mesurée selon le critère habituel de l’utilité, mais elle éclaire ce critère lui-même, et c’est dans cet éclairage que réside son efficience, car rappelant que tout étant n’est ce qu’il est que dans la lumière inaperçue de l’être, elle travaille à construire la « maison de l’être », un être qu’il s’agit en réalité seulement de « laisser être ». De ce laisser-être témoigne, pour Heidegger, la Parole poétique, qui se met à l’écoute de l’être. Le poète ne parle, en effet, que parce qu’il écoute, et sa parole incantatoire se fait l’écho du murmure indicible des choses, qui aspirent à se dire dans les mots du poète. La langue poétique, certes, est équivoque (à la différence de la langue des ordinateurs, qui est parfaitement univoque et transparente pour la pensée), et c’est pourquoi elle requiert une herméneutique. Mais il appartient justement à la pensée méditante de dévoiler ce sens de l’être, que la parole du poète nous donne à pressentir de manière toujours énigmatique.

On voit dès lors ce qui distingue fondamentalement l’une et l’autre pensées que nous avons ici décrites, outre leur caractéristiques réciproques, ce sont leur origine. C’est celle-ci qui, en dernière instance, décide de tout. Il est bien vrai que ce qui sépare, dans l’ordre descriptif, ces deux modalités de pensée, c’est que l’une n’a souci que de prendre, tandis que l’autre se contente plus humblement de recevoir l’offrande de l’être, et se définit principalement pas sa gratitude (d’où la parenté qu’établit l’allemand entre la pensée (denken) et le remerciement (denke). Mais c’est parce que l’une trouve sa source dans l’épreuve de la vérité de l’être, tandis que l’autre la trouve dans la considération de l’objectivité de l’étant. L’une ne vise qu’à calculer ce qui est dévoilé, l’autre s’efforce de garder ou de retrouver mémoire du dévoilement lui-même. L’une s’épuise à dresser le « compte rendu » de tout présent, l’autre accepte de s’ouvrir au mystère de la présence, à la merveille des merveilles, au « il y a » qui suscite l’étonnement du philosophe s’il est vrai que la pensée philosophique authentique s’enracine dans un étonnement primordial devant le « il y a », là où le sens commun, empêtré dans l’étant, ne songe plus guère à s’étonner. Ainsi la pensée peut elle accomplir son essence, devenir essentielle, c’est-à-dire plus pensante, non pas quand elle s’élève à un plus haut degré de précision et d’exactitude, comme le voudrait la philosophie analytique qui est l’héritière de cette pensée calculante, mais lorsqu’elle est renvoyée, de manière beaucoup plus radicale, à une autre provenance.

         III) L’irréductibilité de la pensée au calcul :  

raisonner ou délibérer, est-ce seulement calculer ?

Le modèle mathématique chez Descartes et les limites de la rationalité opératoire : déduction et intuition

 

      La pensée semble donc bien irréductible au calcul. Et peut-être faudrait-il du coup remettre en cause l’idée selon laquelle raisonner se réduirait à cal-culer. Car si c’était le cas, la pensée se ramènerait à sa dimension purement mécanique, se contentant d’enchaîner les propositions en les déduisant les unes des autres sur le modèle du syllogisme. De ce point de vue, on peut penser que la lecture heideggerienne de la raison moderne, réduite à sa dimension calculatrice en vertu d’une technicisation mathématique de la pensée, ne rend pas totalement justice au moment cartésien de l’avènement de la rationalité moderne, car si Descartes promeut effectivement le modèle des mathématiques en l’appliquant au raisonnement, il refuse, à la différence de Hobbes, de faire de la pensée une simple opération sur les mots puisque les mots ne sont pour lui que les « signes » de nos pensées, et non ce qui les constitue par leur assemblage, comme c’est le cas pour Hobbes, chez qui la pensée n’existe pas en dehors des signes qui la représente. Dans ses Réponses aux Troisièmes Objections, Descartes s’étonne que Hobbes conçoive cet « assemblage et enchaînement de noms » qu’est le raisonnement « comme ne concernant en rien la nature des choses mais seulement leurs noms ou appellations », à savoir « les noms des choses, selon les conventions que nous avons faites à notre fantaisie touchant leurs signification ». Que la pensée réside dans un enchaînement (concatenatio), et qu’elle puisse s’inspirer du modèle déductif des mathématiques, Descartes n’en disconvient certes pas, lui qui évoque dans la deuxième partie du Discours de la méthode « ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations », suscitant la possibilité que les « choses, qui peu-vent tomber sous la connaissance des hommes, s’entre-suivent de la même façon ». Mais à la différence de Hobbes, qui réduisait comme on l’a vu le raisonnement à une opération sur les noms, Descartes précise « que l’assemblage qui se fait dans le raisonnement n’est pas celui des noms, mais bien celui des choses signifiées par les noms. » « Car qui doute, poursuit-il, qu’un Français et un Allemand ne puissent avoir les mêmes pensées ou raisonnements touchant les mêmes choses, quoique néanmoins ils conçoivent des mots entièrement différents ? ». Les « pensées ou raisonnements » de Descartes sont les mêmes, qu’il s’exprime en latin, en français ou en néerlandais, puisque penser n’est rien d’autre que raisonner, en sorte que le langage est une traduction de la pensée beaucoup plus qu’il ne la constituerait à travers la disposition des mots. La pensée est donc entièrement détachée de la langue dans laquelle elle s’exprime car ce qui importe à Descartes, c’est de savoir conduire par ordre ses pensées et non pas d’établir, comme Leibniz, une langue rigoureuse et univoque qui risquerait de dénaturer la pensée. A ce titre, le langage humain n’est aucunement réductible à la langue formaliste et symbolique des mathématiques, mais il est un instrument universel qui manifeste la présence de la pensée, et ce langage est présent en tout homme. Descartes, dans la cinquième partie du Discours de la méthode, souligne d’ailleurs que « c’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées. » Ce qui caractérise la parole humaine, en tant que signe de la pensée, et ce qui la distingue radicalement de la machine, c’est l’impossibilité d’expliquer les divers arrangements de signes que l’homme produit dans un discours par la seule existence des organes physiques de la machine corporelle. Autrement dit Des-cartes oppose radicalement d’un côté le mécanisme, et d’un autre côté la raison, qui doit être radicalement distinguée de toute forme de mécanisme quel qu’il soit. Car le contraire du mécanisme pour Descartes, ce n’est ni la finalité, ni un mécanisme déréglé, mais c’est la raison en tant qu’elle est un instrument universel qui peut permettre à l’homme de s’adapter à toutes sortes de situations possibles là où le calcul des machines n’a nullement cette faculté d’adaptation puisqu’il est ajusté à une fin unique, celle pour laquelle il a été initialement programmé. On peut certes complexifier tant qu’on veut la programmation, comme le fait la prétendue intelligence artificielle, cela restera toujours de la programmation ! Si le langage humain est effectivement le signe de cette universalité de la raison, c’est, par exemple, parce qu’il permet de combiner arbitrairement certains signes pour répondre à une question dans n’importe quel type de situation donnée, indépendamment de toute programmation préalable, ce qui est la marque le plus évidente de la pensée. La parole humaine, en tant que signe de la pensée, est une action qui s’oppose radicalement à toute forme de mécanisme, et c’est pourquoi Des-cartes précise qu’une pie ou un perroquet peuvent bien proférer comme nous des sons articulés, ils ne parlent pas véritablement, puisque ces signes combinés ne témoignent pas de la présence d’une pensée, mais seulement d’une répétition mécanique. Ainsi, pour Descartes, il n’y a pas de machine à parler, ni de machine à penser ou à inventer, et pourtant il y a des machines à cal-culer.

         Penser, ce n’est donc pas additionner ou soustraire, comme le voulait Hobbes, c’est raisonner. La promotion des mathématiques, que Descartes appelle de ses vœux, n’a donc pas pour ambition de réduire toutes les pensées humaines à un calcul opérant avec des nombres, car le raisonnement n’est pas, pour Descartes, computatio, mais consideratio et meditatio, ce qui reconduit réflexivement à l’incalculable « ego » de l’ego cogito, qui ne peut être saisi que dans une expérience de pensée qui relève de l’intuition, beaucoup plus que de la déduction mathématique : il s’agit bien ici d’une expérience de pensée qui fait appel à un constat irréductible à toute déduction (raison pour laquelle Descartes nous met en garde contre la tentative qui ferait de son cogito la conclusion d’un syllogisme à partir de prémisses qui seraient : « Tout ce qui, pense est. Or je pense. Donc Je suis » puisque c’est ici l’expérience particulière et personnelle que pour penser, il faut être, qui conduit à la proposition universelle : « tout ce qui pense est ». A cet égard, la pensée de Descartes apparaît bien comme une pensée méditante (les pensées de Descartes, si elles se soumettent à l’ordre mathématique des raisons, s’ex-priment néanmoins sous la forme de « méditations métaphysiques »), une pensée méditante qui demeure réfractaire à toute pensée calculante, car le secret lui-même non mathématique de la mathématique, c’est qu’elle est moins affaire de quantité calculable et comptable que d’ordre et de mesure : le dénombrement de tous les pensées humaines, afin de les mettre par ordre, tel est le plus grand secret qu’on puisse avoir pour acquérir la « bonne science ». Mais dénombrer toutes les pensées humaines n’est pas pour autant les numériser. S’il est vrai qu’il faut calculer pour résoudre des problèmes théoriques ou pratiques, il n’en reste pas moins vrai que le calcul présuppose que l’on aperçoive non seulement les règles que l’on utilise, mais également leur agencement.

C’est en ce sens que l’intuition, même si on la considère comme faillible à la suite de Leibniz, qui jugeait le critérium cartésien de l’évidence, qui se donne à saisir intuitivement, trop psychologique et subjectif pour garantir efficacement la vérité d’une idée, est absolument nécessaire à la pensée, car si penser, pour Descartes, c’est raisonner (c’est la déduction) penser, c’est aussi d’abord et avant tout voir. Or le calcul ne présuppose pas seulement l’application correcte de règles, mais également la saisie intuitive de la pertinence des règles. Tel est le sens de la distinction que fait Descartes entre l’intuition et la déduction, dans les Règles pour la direction de l’esprit. En effet, si de l’égalité entre 3 + 1 = 4 et de l’égalité entre 2 + 2 = 4, je déduis que 3 + 1 = 2 + 2, il faut  que mon esprit saisisse, par intuition, la conséquence. Aussi, Descartes définit-il l’intuition comme cette conception claire et distincte que forme l’esprit attentif dans une sorte de vision de l’intellect qu’aucun calcul ne peut produire. Mais c’est précisément cette intuition qui fait défaut aux machines, aussi sophistiquées soient-elles, et qui permet d’affirmer qu’elles ne pensent pas. Pour que l’ordinateur pense, il faudrait qu’il puisse intuitivement appréhender un sens. Mais la machine ne connaît que la pensée déductive ou discursive, pas la pensée intuitive et le seul langage que la machine puisse comprendre est le langage binaire, comme l’a bien montré l’algèbre de Boole.

Calcul machinal et calcul humain : les limites de la modélisation mécanique de la pensée humaine

      Mais on peut même aller plus loin en montrant que non seulement les machines ne pensent pas, mais elles ne calculent pas vraiment non plus puisque le programme qui est le leur les conduit simplement à remplir des fonctions certes analogues au calcul, mais qui en diffèrent essentiellement au sens où c’est l’utilisateur de la machine qui effectue les calculs, c’est-à-dire qui en donne les prémisses et qui en interprète le résultat. Les machines peuvent effectuer un très grand nombre d’opérations en un temps extrêmement court,  mais elles ne calculent pas stricto sensu, parce que le sens des opérations et du résultat leur échappe. Un enfant qui compte son argent pour acheter des bonbons est essentiellement différent des plus performants ordinateurs du Pentagone, parce que l’interprétation du résultat est ce qui donne sens à son calcul, et il ne calculerait pas si ce calcul n’était pas subordonnée à une finalité qui le motive. L’enfant donne sens au résultat parce qu’il sait que ce qu’il compte lui permettra d’acheter ou non les bonbons qu’il convoite. Mais même en admettant que les machines calculent (si l’on entend par calculer faire une opération), il y a des opérations humaines que le calcul est incapable d’effectuer, parce qu’il n’en saisit pas le sens. Une blague qui circule en informatique permet de bien illustrer cela : on pose la question à un ordinateur : que faut-il choisir entre une montre qui est cassée et bloquée à trois heures et une montre qui prend cinq minutes de retard chaque jour ? Réponse de l’ordinateur : la montre cassée, parce qu’elle donne l’heure exacte deux fois par jours, tandis que la montre qui retarde ne donnera l’heure juste que tous les X jours (par exemple 685, 785 jours compte tenu du décalage et de son rattrapage). En revanche, le bon sens humain n’hésite pas : il prend la montre qui retarde, car elle est plus utile, et au moins, elle marche ! Ainsi, la logique du calcul et celle du bon sens ne se rencontrent pas toujours, et le calcul ne suffit pas pour saisir les raisons de préférer une montre qui fonctionne de manière approximative plutôt qu’une montre cassée. Le « bon sens », dont Descartes disait qu’il est la chose du monde la mieux partagée, paraît plus intelligent que le calcul strict et exact, mais très limité dans ses vues, c’est-à-dire borné. L’ordinateur ne pense pas, il exécute une opération qui est déclenchée par les entrées qu’il reçoit. Strictement parlant, c’est un peu comme si l’entrée était un stimulus déclenchant une réponse. La relation entre le stimulus et la réponse n’est pas pensée par la machine, mais établie par le programmeur qui a spécifié ce que la machine devait faire quand tel type d’entrée lui était proposée. Si le programme est fait pour renvoyer des sottises, la machine lui renverra des sottises, ce qui montre bien que c’est le programmeur qui est intelligent (et non pas la machine).

      Enfin, il peut paraître également absurde, comme le suggérait Leibniz, de réduire le « choix » à un calcul de la raison qui soupèserait les différentes possibilités en élisant la meilleure d’entre toutes. On a vu que c’est ce qui justifiait la réduction de la délibération rationnelle à un simple calcul machinal que Leibniz appliquait prioritairement au choix divin touchant les mondes possibles. Mais on peut observer que le choix le plus rationnel, du point de vue du calcul machinal, n’est justement pas forcément le choix optimal, et que l’homme, précisément parce qu’il n’est pas une machine, pour-ra très bien prendre le risque calculé de perdre plus pour gagner plus, ce qui semble montrer que la prudence calculatrice et réfléchie de l’homme ne se confond pas avec le calcul aveugle et sans réflexion de la machine. En ce sens, même lorsqu’il calcule, l’homme ne calcule pas comme une machine ! C’est bien ce qu’illustre, en un sens, le fameux « dilemme du prisonnier », qui sert de fondement aux théories des jeux ou à celles de choix sociaux, qu’Albert W. Tucker présente sous la forme d’une histoire. Deux suspects sont arrêtés par la police. Mais les agents n’ont pas assez de preuves pour les inculper, donc ils les interrogent séparément en leur faisant la même offre :

 « Si tu dénonces ton complice et qu’il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l’autre écopera de dix ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de cinq ans de prisons. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous les deux six mois de prison ». Chacun des prisonniers réfléchit donc de son côté, en passant en revue les deux cas possibles de réaction de son complice :

« Dans le cas où il me dénoncerait :

                   – Si je me tais, je ferai 10 ans de prison.

                   – Mais si je le dénonce, je ne ferai que 5 ans ».

« Dans le cas où il ne me dénoncerait pas :

                   – Si je me tais, je ferai six mois de prison

                   – Mais si je le dénonce, je serai libre ».

         Si chacun des complices mène ce raisonnement, les deux vont proba-blement choisir de se dénoncer mutuellement, car ce choix est le plus avan-tageux. Conformément à l’énoncé, ils écoperont alors de 5 ans de prison chacun. Mais ce choix, dicté par le calcul et empreint de rationalité, n’est cependant pas le meilleur choix (le choix optimal pour tous les deux), car s’ils étaient restés tous les deux silencieux, ils n’auraient écopé que de six mois de prison chacun. En d’autres termes, le meilleur choix dans l’absolu (le choix optimal pour les deux) n’est pas forcément, comme le pensait Leibniz, le choix que le calcul machinal me commanderait de faire, car faire le choix optimal présuppose une situation d’incertitude, à savoir le postulat d’un altruisme chez mon complice que rien ne garantit, mais qui engage, dans la réflexion et la délibération rationnelle, l’acceptation d’un risque (celui de perdre plus pour gagner plus) que le calcul machinal tendra au contraire nécessairement à évacuer pour minimiser les risques.

Pour conclure, je rappellerai qu’en 1997, Deep Blue, un ordinateur d’IBM, parvint à battre le champion du monde des échecs Garry Kasparov en calculant 300 millions de coups par secondes. Est-ce à dire que Kasparov en faisait autant, ou plutôt, qu’il en fit moins, puisqu’il perdit ? Que Deep Blue use du calcul pour jouer aux échecs signifie-t-il que Kasparov en faisait de même ? Paradoxalement, des études récentes montrent qu’un grand maître des échecs ne calcule pas. Le joueur d’échec qui calcule est un débutant. L’expérimenté ne calcule pas, il reconnaît des formes. La neuropsychologie montre que les zones du cerveau activées chez le grand joueur d’échec sont les mêmes que celles de la reconnaissance des formes, des visages. Le grand maître, à force de jouer et rejouer, d’étudier des parties déjà jouées, développe une aptitude cognitive qui lui fait reconnaître la forme d’une combinaison et lui donne l’intuition du coup suivant, sans avoir à le calculer. Ce qui est à l’œuvre chez le grand maître est moins une puissance de calcul qu’une capacité à mémoriser les anciennes parties et à voir, à reconnaître des formes là où le joueur lambda n’y parvient pas. Ainsi, l’intelligence humaine n’est pas le calcul, car le calcul renvoie à ce qu’il y a de mécanique dans l’intelligence humaine, mais l’intelligence humaine ne se réduit pas à cette dimension mécanique qui peut être prise en charge par la machine, et ceux qui redoutent que l’intelligence artificielle ne puisse un jour supplanter l’intelligence humaine tendent à oublier que cette crainte n’a lieu d’être qui si l’on a d’abord, en vertu de présupposés matérialistes très contestables dont on a vu qu’ils prennent leur source chez Hobbes, réduit le fonctionnement de l’intelligence humaine au seul calcul. Au plus haut degré de l’intelligence humaine, il y a quelque chose que l’on nommera l’intuition, une intuition dont la ma-chine qui calcule est totalement dépourvue. Réduite au seul calcul, l’intelligence se borne à emprunter toujours les mêmes sentiers, sans jamais rien découvrir d’autre, et la liberté y est totalement absente. Prenez deux hommes, et il n’y aura jamais deux parties d’échecs identiques qu’ils disputeront. Rien n’est moins sûr avec deux ordinateurs s’ils se contentent à chaque fois de calculer. Ainsi, tant que l’intelligence artificielle se bornera au calcul (mais peut-elle faire autre chose que calculer ?), elle se contentera d’imiter, certes plus efficacement, le plus bas degré de l’intelligence humaine, mais celle-ci n’est pas seulement calcul et analyse, elle est aussi, et surtout intuition, invention, apprentissage, elle fait intervenir l’imagination et l’affectivité (Pascal ne parlait-il pas à ce sujet d’une « intelligence du cœur » qui renvoie davantage à « l’esprit de finesse » plus qu’à « l’esprit de géométrie » propre au raisonnement purement mathématique ?) et tant d’autres choses qu’il reste encore à découvrir. Le drame de l’intelligence artificielle, c’est d’être la matérialisation de théories développées par les hommes pour modéliser leur propre acte de penser, mais les scientifiques ne voient pas toujours que cette modélisation, qui use des mathématiques comme langage, ne donne qu’une épure abstraite de la réalité qu’ils cherchent à comprendre et dont le fonctionnement leur échappera toujours en partie. Ainsi, tant que les hommes ne parviendront pas à rendre compte de leur intelligence (et de toute chose en général) autrement qu’avec les mathématiques, tant que les ordinateurs ne comprendront pas un autre langage que les mathématiques, il ne faut pas s’attendre à les voir réfléchir, car un tel acte suppose un détour nécessaire par la conscience, dont il ne peut exister aucun artifice. La peur entretenue au sujet de l’intelligence artificielle n’est-elle pas un « artifice » destinée à nous masquer des menaces autrement plus dangereuses pour l’humanité ?

Vision urbaine, sociale et économique dans une perspective biblique

« Le système technicien » s’est constitué selon Jacques Ellul comme véritable milieu, comme déterminant en regard d’un environnement de plus en plus déshumanisant. L’homme s’est affranchi au fil de son histoire, de son jardin, de ce modèle social dans lequel il est né pour aller conquérir tour à tour la matière et fonder la ville. Peu à peu l’homme s’est asservi à la technique en perdant de vue le sens de l’autre, de sa proximité avec la nature, en embrassant le monde technique.

C’est tout une dimension de l’être qui s’est alors trouvée aliénée. Les préjudices de la techno science et du système technicien n’affectent pas seulement la nature mais les préjudices sont également et avant tout d’ordre relationnel.

Ainsi La ville , est le lieu même où la technique devient au fil de ses progrès un méga système entremêlant capteurs, intelligence artificielle, robots, bornes reliant usagers et urbanisme, détournant l’homme de sa vraie vocation d’homme fait à l’image de son créateur en lien avec les autres.

 

« Le système technicien » s’est constitué selon Jacques Ellul comme véritable milieu, comme déterminant en regard d’un environnement de plus en plus déshumanisant. L’homme s’est affranchi au fil de son histoire, de son jardin, de ce modèle social dans lequel il est né pour aller conquérir tour à tour la matière et fonder la ville. Peu à peu l’homme s’est asservi à la technique en perdant de vue le sens de l’autre, de sa proximité avec la nature, en embrassant le monde technique.

C’est tout une dimension de l’être qui s’est alors trouvée aliénée. Les préjudices de la techno science et du système technicien n’affectent pas seulement la nature mais les préjudices sont également et avant tout d’ordre relationnel.

Ainsi La ville est le lieu même où la technique au fil de ses progrès, devient un méga système entremêlant capteurs, intelligence artificielle, robots, bornes reliant usagers et urbanisme, détournant l’homme de sa vraie vocation d’homme fait à l’image de son créateur en lien avec les autres.

Au lieu de cela tout est fait pour l’atomiser et l’isoler comme pour le rendre dépendant à cette machinerie de la « Smart City », de la ville intelligente.  Or dans un futur proche comme je l’écrivais sur mon blog à propos de la ville intelligente, ce sont les connexions citoyens et ville qui vont s’intriquer, s’accentuer, s’amplifier. C’est bel et bien toute une architecture quasi organique qui se dessine intriquant demain les usagers et le système numérisé de la ville, unifiant connectant, reliant toutes les composantes de la ville, associant habitants et habitat au risque de piétiner l’écologie, en prétendant artificiellement la défendre via ses artefacts promouvant de prétendues énergies durables. Outre cet aspect que je souligne dans ce préambule, il convient aussi de relever les dimensions toujours croissantes de la ville dont l’ambition demeure l’expansion impliquant a fortiori l’étalement urbain et l’éloignement de tout cet espace vital que constitue la nature.

Dieu avait pourtant dans sa sagesse donner des bornes à la ville

La ville est ainsi devenue une création de l’homme à l’envers du jardin où l’homme avait été pourtant placé, or ce projet d’urbanisme préfigure l’éloignement de l’homme de tout projet en contact avec la création, de tout projet en relation avec son créateur, pourtant dans les écritures, il convient de relever ce passage étonnant et méconnu par beaucoup indiquant que Dieu préconisa de fixer, de borner la ville d’une « ceinture verte ».

Il est ainsi explicitement recommandé aux Hébreux de créer des lieux ouverts à la périphérie de la ville, un espace pour tout ce qui est vital en dehors de l’habitat humain « Ordonne aux fils d’Israël de donner aux Lévites, sur leur part de leurs possessions, des villes pour y habiter outre un espace ouvert autour de ces villes, vous en donnerez aux Lévites. Les villes leur serviront pour l’habitation et leur espace ouvert sera pour leurs animaux et pour leurs biens et pour tout ce qui est vital. » (Nombres 35 :2-3)

Il faut également souligner ce passage comme une autre recommandation à l’endroit des habitants prescrivant l’inaliénabilité de cet espace ouvert « Et l’espace ouvert aux abords de leurs villes ne peut être vendu ; elle est leur propriété inaliénable’ (Lévitique 25 :34). Ceci devait constituer un modèle fondamental pour préserver les qualités d’une échelle urbaine à hauteur d’homme. Toute augmentation d’habitants supposait de fait la nécessité d’une migration vers d’autres espaces pour créer de nouvelles villes toujours à hauteur d’hommes.

Ainsi toujours selon l’enseignement de la Torah, les cités doivent permettre à leurs habitants d’être en proximité avec la nature et leur donner l’occasion de cultiver la terre, de disposer d’un espace vital. Les habitants de la cité se devaient de mettre en pratique la bénédiction messianique suivante : « Et chacun demeurera sous sa vigne et sous son figuier. » (Michée 4 :4)

Or de nos jours les villes sont confrontées à l’artificialisation des sols à l’étalement. Les nombreux problèmes que ce phénomène cause (insécurisation des villes du fait de l’accroissement des populations, de l’allongement des distances entre habitat et travail ou toute autre vie sociale, pertes de terres agricoles, destructions des milieux naturels et de la biodiversité…).

Tout progrès est vain, sans vision solidaire et collective

Or les mutations profondes associées à ce système technicien, amènent de nombreux dysfonctionnements économiques et sociaux, obligent ainsi à repenser le monde, la cité, selon d’autres perspectives et dans une vision de proximité, la vision du prochain.

Ces dysfonctionnements ne s’arrangent pas avec la montée en puissance de la codification au sein de la cité, la vie économique et de la vie sociale (la législation de plus en plus pesante, les normes), la fragmentation ou l’hyperspécialisation des tâches qui rend possible l’avènement des robots et des IA, l’effacement des responsabilités individuelles se reportant sur d’autres et sur des dimensions toujours plus collectives, la multiplication d’outils formatés et artificiels du dialogue social, substitut de la rencontre, de l’échange, de l’ouverture aux autres.

Comment de fait créer les conditions de l’épanouissement dans sa cité et sa vie sociale ? Quelles alternatives économiques sont possibles ? Existe-t-il des modèles qui prennent leur source dans une réelle dimension spirituelle et revalorise l’homme au sein de la cité, de son quartier et d’une plus grande proximité se rapprochant de l’échelle du jardin ?

Ainsi le progrès est vain, sans vision solidaire et collective, sans la vision de la proximité…Il n’y a d’enchantement que dans la dimension spirituelle, l’enrichissement croisé, partagé, fertilisé dans une communion de services que donne la capacité à un corps pleinement proche et solidaire de s’épanouir et d’inventer pour le bien-être de tous au-dedans et à l’extérieur…

L’essence de cette dimension sociale est à trouver dans les Évangiles, les écritures dans leur totalité, les promesses d’une incarnation de Dieu dans la réalité quotidienne…

La crise qui ne limite pas à l’économie est endémique, elle s’étend aujourd’hui à toute la planète, à toutes les nations riches ou pauvres. La crise sociale vécue par le monde urbain n’est-elle pas la résultante finalement de multiples transgressions, violations de lois fondées sur la compassion, la justice, sur la miséricorde fondement d’une économie de partages. Or j’entends trop souvent des prédications qui dénoncent le monde, or nous sommes le monde et nous l’alimentons si nous ne changeons pas nos habitudes, si nous ne le modifions pas en les construisant à partir d’un nouveau souffle qui nous transforme de l’intérieur et de facto changera notre environnement. N’oublions jamais que nos gestes ont une part de responsabilité dans la déconstruction de notre humanité, je le rappelle chaque fois qu’une personne à table qui plutôt de parler à son proche, se connecte à son portable.

La Bible est une source d’inspiration pour la vie sociale et économique

Sans vouloir se livrer à une exégèse fouillée et à des développements théologiques, la profondeur de quelques textes bibliques, mettent en évidence des réponses concernant l’éthique de la vie économique et sociale qui touche à de multiples dimensions comme l’urbanisme, production, les dettes, les emprunts, la propriété foncière, les échanges, de distribution équilibrée, de la répartition des richesses, d’exploitation même de la terre, dans une perspective d’équité, de justice sociale pour répondre aux besoins de tous et notamment des plus pauvres, des plus démunis.

Même le développement durable y est abordé, ce qui signifie que « rien n’est nouveau sous le soleil » et que bon nombre d’enseignements bibliques feraient bien d’inspirer les nations de ce monde. Ainsi toute culture intensive est proscrite dans le premier testament (Lévitique 25), les israélites sont encouragés à vivre exactement comme des intendants économes, des gérants habités par l’éthique, l’amour du prochain.

Lorsque les textes des écritures, notamment du premier testament sont analysés, mis en perspective, apposés et comparés entre eux, nous voyons se dessiner ou poindre l’existence bien réelle, d’une économie normative (la règle biblique), un ensemble de recommandations relativement à la bonne conduite économique et de facto à la bonne gestion qui devrait découler d’une gouvernance juste de la nation.

La lecture du Livre de Genèse évoque un épisode de crise qui plonge toute l’Égypte dans la famine et de l’intelligence dont a fait preuve Joseph dans sa gouvernance pour organiser une réponse anticipée et préventive afin d’affronter la famine. Ce texte en référence se trouve dans Genèse 41.56.

À la suite de l’interprétation d’un rêve, Joseph va déduire que sept années de surproduction vont précéder sept années de crise.

Il conseille alors au Pharaon de prélever une certaine proportion sur les surproductions des récoltes emmagasinées et accumulées en Égypte (La vision des sept vaches grasses).

« La famine régnait dans tout le pays. Joseph ouvrit tous les lieux d’approvisionnements, et vendit du blé aux Egyptiens… »

Joseph avait su à l’époque anticiper et avait organisé des lieux de stockage pour faire face, avait organisé la logistique de stockage, créé des lieux d’approvisionnement… Or nous voyons bien les caractéristiques d’une économie qui n’épargne plus et qui est prise en défaut par la dévastation sans précédent qu’impacte l’endettement abyssal des nations…

Il y a une attention toute particulière que portent les écritures à la situation des plus précaires… Ainsi les écritures révèlent un véritable code de bonne gestion, de gouvernance économique… Si nous lisons les textes d’Exode 23 (v. 10 à 11) et le Lévitique 25.22. Nous avons là un enseignement sur la prévention de la pauvreté. Un théologien évoque à propos de ce livre « Une solution rationnelle que propose le livre du lévitique pour sauver la prospérité d’Israël de l’âpreté au gain, de l’avarice et de la cupidité de ceux qui savent mieux que les autres tirer profit des produits de la grâce auxquels chacun, même le plus endetté, contribue et peut encore contribuer par son activité. Faute de cela, l’or s’accumule dans les coffres, le blé pourrit dans les greniers et il n’y a plus personne pour renforcer les digues le jour où la tempête menace de les emporter. ».

Lévitique 25.22 « …Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner. Tu abandonneras cela au pauvre et à l’étranger. Je suis l’Éternel, votre Dieu »… Ce texte de Lévitique révèle l’économie normative et codifiée, l’économie juste et en quelque sorte compatissante.

Outre la mise en Jachère des terres et la mise à disposition de ce reste aux plus démunis « tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner », le texte de Deutéronome 15 (1-2) aborde toute la dimension de la dette « 1 …Au bout de sept ans tu feras remise. Voici en quoi consiste la remise. Tout détenteur d’un gage personnel qu’il aura obtenu de son prochain, lui en fera remise ; il n’exploitera pas son prochain ni son frère, quand celui-ci en aura appelé à l’Éternel pour remise. 2 Tu pourras exploiter l’étranger, mais tu libéreras ton frère de ton droit sur lui. Qu’il n’y ait donc pas de pauvre chez toi. Car l’Éternel ne t’accordera sa bénédiction dans le pays que ton Dieu te donne en héritage pour le posséder. »

Les écritures encouragent la vie sociale et la solidarité envers tous

Concernant la vie sociale, Il y a dans le discours biblique une manière pressante de ne pas fermer notre cœur à notre prochain, les écritures notamment les Évangiles donnent la même exhortation et invite à pratiquer la miséricorde.

Ainsi dans les proverbes il est fait mention dans les domaines qui touchent la précarité, du traitement fait aux plus démunis « Celui qui opprime le pauvre pour réaliser un gain, ou qui fait des cadeaux aux riches, finira dans la pauvreté » (22.16). Deux dimensions dans ce verset qui nous sont ainsi révélées, d’une part celui qui opprime le pauvre le fait dans le but de s’enrichir encore, comme Il semble insensé de donner davantage au riche à rebours de la miséricorde. La sanction est immédiate pour ces postures qualifiées d’absurdes, elles aboutissent à la déchéance matérielle de celui qui pratique de manière insensée de tels actes.

Dans la tradition de l’église, Basile un des pères et docteurs de l’Église proscrit la pratique du prêt à intérêt, il condamne franchement une forme de cupidité, en dénonçant comme comble d’inhumanité le fait de ne point se « contenter du capital » et « de profiter de la détresse de ce qui est dépourvu du nécessaire pour recueillir, revenus et ressources… » Basile évêque de Césarée était entre autre très engagé contre la famine qui sévissait à son époque, il s’était inscrit littéralement dans les recommandations du lévitique 25 ; « Quand un de vos compatriotes, tombé dans la misère, ne pourra plus tenir ses engagements à votre égard, vous devrez lui venir en aide, afin qu’il puisse continuer à vivre à vos côtés….Vous agirez de cette manière même envers un étranger, un hôte résidant votre pays. Vous ne lui demanderez pas d’intérêt sous quelques formes que ce soit… Montrez par votre comportement que vous me respectez et permettez-lui ainsi de vivre à vos côtés… »

Je suis également frappé par cette autre dimension de justice sociale, d’équité et de non-gaspillage, très présent dans l’ancien Testament, ces règles d’équité, d’égalité, de juste traitement, de non-gaspillage, d’éthique sociale. Examinons ce texte étonnant d’Exodes 16 versets 14-15.  » Le soir, il survint des cailles qui couvrirent le camp ; et, au matin, il y eut une couche de rosée autour du camp. Quand cette rosée fut dissipée, il y avait à la surface du désert quelque chose de menu comme des grains, quelque chose de menu comme la gelée blanche sur la terre. Les enfants d’Israël regardèrent et ils se dirent l’un à l’autre : Qu’est-ce que cela ? Car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : C’est le pain que L’Éternel vous donne pour nourriture. Voici ce que l’Éternel a ordonné : Que chacun de vous en ramasse ce qu’il faut pour sa nourriture, un omer par tête, suivant le nombre de vos personnes ; chacun en prendra pour ceux qui sont dans sa tente. Les Israélites firent ainsi ; et ils en ramassèrent les uns plus, les autres moins. On mesurait ensuite avec l’omer; celui qui avait ramassé plus n’avait rien de trop, et celui qui avait ramassé moins n’en manquait pas. Chacun ramassait ce qu’il fallait pour sa nourriture. Moïse leur dit : Que personne n’en laisse jusqu’au matin. »

Ainsi l’économie normative inspirée des écritures prenant sa source dans une loi de justice, manifeste une forme de prévention contre les effets liés à l’accumulation des richesses, des phénomènes de thésaurisation contre-productive, d’inégalité et d’exploitation qui en résultent – « Malheur, s’écrie Isaïe, à ceux qui ajoutent maison à maison et joignent champ à champ, au point de prendre toute la place et de rester les seuls habitants du pays » (Isaïe 5, 8).  L’expropriation spéculative dont la cupidité est ici l’enjeu est clairement dénoncée, condamnée dans les écritures.

Cette règle d’égalité prévaut également dans le nouveau Testament, ainsi nous lisons dans Romains 8.13-15 : « … Car il s’agit, non de vous exposer à la détresse pour soulager les autres, mais de suivre une règle d’égalité : dans la circonstance présente votre superflu pourvoira à leurs besoins, afin que leur superflu pourvoie pareillement aux vôtres, en sorte qu’il y ait égalité, selon qu’il est écrit : Celui qui avait ramassé beaucoup n’avait rien de trop, et celui qui avait ramassé peu n’en manquait pas. »

En conséquence l’économie normative telle qu’elle est affichée et décrite dans le premier testament a également ses prolongements dans les débuts de l’église comme le confirme par ailleurs Actes 2.48… « La mise en commun des ressources, en termes de travail comme de rétribution directe ».

La mise en commun n’est-elle pas aussi la mise en commun des talents, des intelligences. Comme nous le rappelions plus haut, le progrès est vain, sans l’aventure humaine et collective…Il n’y a d’enchantement que dans la dimension spirituelle, l’enrichissement croisé, partagé, fertilisé dans une communion de services que donne la capacité à un corps pleinement solidaire de se performer et d’inventer pour le bien-être de tous au-dedans et à l’extérieur… Ainsi cette conclusion est également à mettre en perspective avec ce texte de Corinthiens, pour faire de nos entreprises ces communautés de talent inspirées par le souffle des écritures…

1 Corinthiens v12-27 : « Car, comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il de Christ. Nous avons tous, en effet, été baptisés dans un seul Esprit, pour former un seul corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. Ainsi le corps n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres. Si le pied disait : Parce que je ne suis pas une main, je ne suis pas du corps, ne serait-il pas du corps pour cela ? Et si l’oreille disait : Parce que je ne suis pas un œil, je ne suis pas du corps, ne serait-elle pas du corps pour cela ? Si tout le corps était œil, où serait l’ouïe ? S’il était tout ouïe, où serait l’odorat ? Maintenant Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il a voulu. Si tous étaient un seul membre, où serait le corps ? Maintenant donc il y a plusieurs membres, et un seul corps.

L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de toi ; ni la tête dire aux pieds : Je n’ai pas besoin de vous. Mais bien plutôt, les membres du corps qui paraissent être les plus faibles sont nécessaires ; et ceux que nous estimons être les moins honorables du corps, nous les entourons d’un plus grand honneur. Ainsi nos membres les moins honnêtes reçoivent le plus d’honneur, tandis que ceux qui sont honnêtes n’en ont pas besoin. Dieu a disposé le corps de manière à donner plus d’honneur à ce qui en manquait, afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient également soin les uns des autres. Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui. Vous êtes le corps de Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. »

 

Smart phone et Smart City le couple infernal  

Le terme de Smart City est étrange, à première vue, nous aurions pu penser qu’il s’agissait tout simplement d’un nouveau concept d’automobile, d’une nouvelle technologie embarquée dans un véhicule. En fait nous n’en sommes pas très loin, il s’agit bien en effet de technologies, de dispositifs, de capteurs numériques qui envahissent non pas les innovations dont font l’objet les véhicules contemporains, mais de procédés qui s’intègrent dans la conception des villes aujourd’hui, d’applicatifs qui s’intègrent à toute la vie urbaine. Technologies qui font partie de notre quotidien sans que nous l’ayons nécessairement réalisé !

Pour immédiatement comprendre ce terme de Smart City que nous habitions une petite ville ou une grande ville comme Zurich, Bruxelles ou Paris, chaque jour nous sommes amenés à emprunter les voies urbaines, or c’est toute une organisation quasi automatisée qui vient réguler les flux, les trafics, la circulation automobile. La ville devient donc intelligente pour assurer de façon harmonieuse la circulation automobile via notamment les feux tricolores. Or ce concept de ville intelligente va encore beaucoup plus loin et sera amené à réguler encore davantage notre vie sociale…

En effet le monde de l’intelligence artificielle et ses applicatifs numériques font leur entrée dans la ville, celle-ci est de plus en plus confrontée à l’urbanisation galopante, à des problèmes croissants de pollution, de criminalité, de cohésion sociale. La ville de demain va dès lors devoir repenser en profondeur et administrer les périls du futur en raison des enjeux environnementaux, des contraintes énergétiques, des problèmes de sécurité, de vie culturelle et d’écologie urbaine.  Nous évoquions précédemment les technologies qui caractérisent aujourd’hui les téléphones portables, la technologie embarquée dans ces  « smart phone » autorise de plus en plus la géolocalisation de nos déplacements, or dès demain ce sont les connexions citoyens et ville qui vont s’intriquer, s’accentuer, s’amplifier. C’est bel et bien toute une architecture quasi organique qui se dessine intriquant demain les usagers et le système numérisé de la ville, unifiant connectant, reliant toutes les composantes de la ville, associant habitants et habitat au risque de piétiner l’écologie, en prétendant artificiellement la défendre via ses artefacts promouvant de soit disant énergies durables.

Ainsi si d’ores et déjà nous pouvons organiser nos sorties selon le taux de pollution dans la ville, programmer nos sorties selon les manifestations organisées, ou rester calfeutré dans nos quatre murs face à un grave dysfonctionnement qui perturberait la vie sociale, inévitablement nous entrons dans cette ère du tout numérique vers une société de type big brother.

En effet cette belle machine urbaine, qui est de nature à résoudra tous les problèmes grâce à la diffusion de bornes publiques, d’applicatifs innovants assurant les services toujours plus performants, la vie harmonieuse au sein de la ville,  s’achemine cependant vers une ville sous contrôle, une ville sous l’emprise des capteurs numériques qui demain nous placeront tous sous surveillance, pilotés tels des automates pour réguler nos allées et venues, nos sorties, nos déplacements, accordant les autorisations nécessaires pour emprunter tel ou tel circuit dans la ville, pour y effectuer ou non nos achats. Or vous le savez ces connexions numériques ville et citoyens doivent être bien regardées demain comme une menace potentielle pour nos libertés si les curseurs jalonnant leurs usages n’ont pas été mis en place.

La mixité des données, des smart phone et smart city représentent bien et inévitablement un vrai risque en termes de liberté. Même si l’utilisation des données personnelles est devenue très réglementée, il sera de plus en plus difficile, au vu de l’explosion du volume de données et des applications dans le Cloud, de garantir l’intégrité des données personnelles dans ces entrepôts virtuels qui gèrent l’ensemble des data issues de notre vie sociale, de nos usages et pratiques liées aux réseaux sociaux et à toutes les empreintes bancaires, marchandes que nous laissons tels des petits poucets dans ce quotidien socialement contrôlé.

Pour aller plus loin, lire l’article qui a inspiré cette courte chronique…
http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/laurence-neuer/la-ville-intelligente-est-devenue-une-sorte-de-mythe-salvateur-27-05-2018-2221700_56.php
Lire également cet  autre article
https://usbeketrica.com/article/les-smart-cities-au-service-de-l-usager

Les idéologues du genre et leurs lectures déconstructives du monde social

Il convient de prendre conscience que la notion idéologique de genre est aujourd’hui appréhendée au-delà de la réalité biologique, ce qui fait débat aujourd’hui !  Cette déconnexion du genre masculin, féminin est la résultante d’une réflexion qui puise sa source  dans toute une littérature française, Jacques Dérida, Foucault puis Judith Butler. Judith Butller ira encore plus loin dans la réflexion notamment dans son essai qui l’a fit connaitre Trouble dans le genre paru en 1990…

C’est cette idéologie autour des études du genre, et donc la construction sociale qui en découle selon ses partisans , qui assigne de façon quasi exclusive un sens aux différences sexuelles …

Donc effectivement déconnecter totalement l’identité de la part biologique nous conduit à une forme de conception extrême, voire à une confusion des genres, en fait c’est nous conduire à refuser l’altérité y compris dans nos regards. C’est un déni de différences ou de la différence … 

Quand nous faisons usage du terme idéologie ce n’est pas dans un sens péjoratif, le mot idéologie est ici utilisé pour indiquer comment une conception du monde se construit. L’idéologie est adossée à une série d’idées à des fins de structurer une représentation du monde. Il est vrai que la notion d’idéologie a dérivé en connotation péjorative, mais ce n’est pas le sens de mon propos, lorsque j’emploie le terme. Le terme idéologie (littéralement science des idées, un terme qui avait été utilisé lors de la révolution française par le philosophe et général Antoine Destutt de Tracy) était ainsi employé par Condorcet pour désigner l’apport des sciences au progrès de l’esprit humain. Donc pour revenir aux études du genre, nous pouvons ici indiquer qu’un certain nombre d’auteurs ont conceptualisé, structurer, construit une représentation argumentée et étayée du monde, parmi ces auteurs, j’en citerai au moins deux … Joan Wallach.Scott et Judith BUTLER.

Dans un contexte d’emploi du concept genre, plusieurs universitaires américains se nourrissent alors, à partir de années 1980 en particulier, de ce qu’on appelle alors aux États-Unis la « French Theory », c’est-à-dire notamment les travaux de Jacques Derrida, Michel Foucault, Jacques Lacan, Roland Barthes.

La lute des sexes la vision marxiste des idéologues du genre

L’historienne Joan Wallach. Scott qui travaillait depuis les années 1970 sur l’histoire des femmes, a contextualisé sa lecture du monde social et l’histoire de la femme dans une perspective marxiste. L’historienne rapporte la vie de la femme dans le récit humain et ses successions générationnelles comme une lutte de classe.

Pour rappel la perspective marxiste est l’évocation d’une dialectique se focalisant sur la lutte sociale des classes du maitre à l’esclave, de la plèbe et des propriétaires, des gueux et de la noblesse, en un mot des oppresseurs et des opprimés.

Pour revenir à Joan Wallach.Scott, l’historienne questionne en 1988 dans son essai Gender and the Politics of History l’approche patriarcale et masculiniste de l’histoire et reproche notamment à certains auteurs marxistes de considérer la culture de classe comme universelle sans prendre en compte la dimension de la domination masculine.

Ainsi Joan Wallach.Scott souligne la division sexuée du travail qui maintient les femmes dans une position subalterne, de dominée dans la société, et ce, en dépit de leur accès au salariat. Cette division sexuée se trouve éclairée par l’articulation entre sphère économique et sphère familiale. Les auteures portent ainsi une attention soutenue aux facettes multiples de la travailleuse qui est aussi épouse, mère ou encore soutien de la vie familiale. Ces identités imbriquées, convergeant dans la soumission des femmes à la cellule familiale, expliquent que leurs pratiques économiques soient également subordonnées aux besoins de cette dernière.

Pour Joan W.Scott , il ne s’agit plus en effet de simplement décrire l’histoire des femmes mais de mettre en lumière les rapports de genre jusque-là cachés qui définissent l’organisation des sociétés, en fait au-delà d’une lecture réductrice de lutte des classes. Une idéologie funeste, une forme de lutte marxiste des sexes se dessine dont l’aboutissement ou la fin de cette lutte pourrait bien être de sortir de l’animalité sexuée ou autrement dit de l’hétérosexualité mettant ainsi fin finalement à des rapports de hiérarchisation et de domination.

Le rapport au sexe vu comme une construction seulement sociale

Il convient de prendre conscience que la notion idéologique de genre aujourd’hui est appréhendée au-delà de la réalité biologique, ce qui fait débat aujourd’hui !  Cette déconnexion du genre masculin, féminin est la résultante d’une réflexion qui puise sa source  dans toute une littérature française, Jacques Dérida, Foucault puis Judith Butler. Judith Butler ira notamment encore plus loin dans la réflexion notamment dans son essai qui l’a fit connaitre Trouble dans le genre paru en 1990…

pour Judith Butler, c’est le genre qui construit le sexe : je résume en deux mots sa pensée autrement plus étayée, s’il existe selon elles des différences biologiques, elles ne sont pas en elles-mêmes significatives.

C’est cette idéologie autour du genre, et donc la construction sociale qui en découle selon ses partisans , qui assigne de façon quasi exclusive un sens aux différences sexuelles …

Donc effectivement déconnecter totalement l’identité de la part biologique nous conduit à une forme de conception extrême, voire à une confusion des genres, en fait c’est nous conduire à refuser l’altérité y compris dans nos regards. C’est un déni de différences ou de la différence …

La radicalité idéologique 

L’autre idéologie montante et qui dépasse les débats autour des études du genre, c’est l’idéologie Queer.

Queer est au départ une insulte nord-américaine, qui vient nommer l’autre dans son étrangeté, sa bizarrerie, son anomalie, son excentricité…

En effet des groupes de lesbiennes, composés de chicanas (latinos), de chômeuses et n’appartenant pas au monde homosexuel nord-américain intégré (par sa lutte) dès les années 1970-1980, ont fait de cette insulte un étendard et se sont autoproclamées « queers » pour marquer leur volonté de non-intégration dans la société marchant au pas de la norme hétérosexuelle, blanche et middle class

L’approche Queer refuse ainsi l’enfermement de ces nouveaux sujets dans de nouvelles prisons identitaires qui pourraient perdurer dans le temps.

Le cœur du « queer », c’est la déconstruction du sexe, du genre, et partant du corps et de la jouissance sexuelle tels que l’un et l’autre sont normalisés.  Le genre (l’identité sexuelle) est fondée sur le binaire masculin/féminin, Pour les tenants de l’idéologie queer ces modalités sont de pures fictions, ces modalités résultent de constructions d’un discours dominant marqué une vision hétérosexuelle. Le sujet lui-même est fictif et il s’agira de détruire tout essentialisme déclaré ou caché dans les modes de la pensée. Il s’agit même d’un combat idéologique et revendiqué contre l’hétérosexualité, une manière de pointer l’animalité du rapport hétérosexuel…

La nature façonne-t-elle ce que nous sommes ?

Selon nous il y a dans toute construction une part de culture et une part de nature. La nature façonne aussi ce que nous sommes intrinsèquement. Si à nouveau nous revenons à la dimension de la couleur, la couleur lumineuse réfléchit la lumière, la couleur sombre l’absorbe. C’est bien une réalité au-delà de la perception cognitive et symbolique associée aux couleurs, dont nous comprenons aussi que les évocations associées divergent dans les contextes ou ces couleurs sont diffusées.

Là et nous pouvons tous objectivement le comprendre on est plus tout à fait dans le domaine des études sur le genre, nous n’entrons plus dans l’observation et l’analyse des comportements, ici Judith Butler tire une conclusion en regard de convictions affichées et revendiquées. Judith Butler s’inscrit dans une posture idéologique étayée, argumentée et assumée. Chacun est ici libre d’adhérer ou de ne pas adhérer à ce concept de genre qu’elle développe souvent avec brio.

Revenons si vous voulez bien à Judith BUTLER l’essai qui la fit connaitre est Gender Trouble, paru en anglais pour la première fois en 1990, c’est le livre dans lequel Judith Butler expose sa conception du genre. Son essai je l’avoue est parfois complexe et je reconnais toute ma difficulté à saisir les subtilités de ses analyses… C’est un vrai défi d’appréhender  sa pensée complexe, j’oserais écrire tourmentée, « la fécondité de sa pensée, d’autres plus critiques ont évoqué une logorrhée » ….

Par exemple Judith BUTLER entreprend dans son ouvrage de faire sauter le verrou de la ‘naturalité’ du sexe par rapport au genre. En abordant la sexualité dans d’autres termes que ceux de l’alternative domination/pro-sexe.

« Soyons féministes, non parce que nous sommes des femmes, mais parce que nous contestons les fondements de cette catégorie qui nous enferme, et au titre de laquelle nous sont imposées des normes oppressantes »

Butler réinterprète Simone de Beauvoir, « On ne naît pas femme, on le devient » ; pour Monique Wittig, idéologiquement très proche de Judith BUTLER, « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » OU « Ce sexe qui n’en est pas un ». Judith BUTLER entend se démarquer du « système sexe-genre : pour Judith BUTLER il n’y a point de ‘nature’ antérieure à la construction sociale du genre ; le sexe, comme le genre, est une catégorie construite par le discours QUI FAIT advenir mais qui ne restitue pas un fait (la performativité) ; en d’autres termes : le sexe, c’est aussi (ou déjà) du genre.

Chez Judith Butler la contestation de la norme sexuelle s’explique par le fait que l’hétérosexualité serait selon elle le produit d’un conditionnement culturel qui nous imposerait dès le plus jeune âge le désir de l’autre sexe, d’où la structure parodique du genre puisque nous ne ferions que mimer un rôle que la société nous impose, et que nous serions tous des travestis

L’autre point abordée par Judith BUTLER porte sur le désir … Le désir selon elle n’étant pas un donné de la nature…

Le désir est SELON Judith BUTLER structuré par la relation et relève d’un rapport AU culturel. Or l’altérité n’est pas niée dans le désir homosexuel, elle est symboliquement intériorisée.

L’altérité est donc constitutive du désir. Or Butler ne voit pas que le désir est irréductible à la pulsion, qui est certes une construction psycho-affective irréductible à la pulsion sexuelle animale, mais dont l’objet est indéterminé. L’objet du désir authentique, lui, n’est pas indéterminé, puisqu’il est suscité par le mystère de la différence et de l’altérité, ce que montre très bien un philosophe comme Levinas.

Gender un changement de paradigme, l’analyse des contextes…

Le genre un changement de paradigme

La société postmoderne (occidentale) est marquée par l’éviction de la transcendance, cette éviction du référentiel autour d’un rapport à la transcendance a un effet accélérateur sur la promotion d’une déconstruction des stéréotypes, sur la promotion parallèlement de nouvelles conceptions sociales autour de nouveaux modèles pensant aujourd’hui la modernité : le transhumanisme et le genre.

Le genre, qui dans ses extrêmes COMME l’idéologie Queer prône la plasticité de l’identité sexuelle, son interchangeabilité, conduit à une forme de confusion, de tohu-bohu des repères jusqu’alors normés construit au fil de l’histoire sexuée Hommes et Femmes dans leurs rôles, leurs complémentarités et leurs singularités.

Cette déconstruction n’est pas selon nous, la résultante d’une doctrine savamment orchestrée qui nous serait imposée ; elle est en réalité l’émanation de plusieurs constats, constats qui ont certainement façonné une nouvelle anthropologie et une idéologie qui participent de cette déconstruction. Quels sont alors ces constats ?

  • L’uniformisation
  • L’égalitarisme
  • La liberté d’être indéterminée
  • Le relativisme
  • L’obsession de rester libres
  • Le consumérisme des biens à celui de la marchandisation des corps
  • La désincarnation du réel (la déprise sociale, la relation non incarnée)
  • L’éviction de la transcendance
  • La disparition de la figure de la mère
  • La disparition de la figure du Père

L’uniformisation.

La mondialisation est un processus économique d’universalisation des échanges s’est accompagnée d’une uniformisation des modes de consommation, des comportements culturels. Les métissages, les brassages qui sont en soi positifs et sont source de fécondité ont aussi subi la dictature d’un modèle de consommation qui au fil de matraquages promotionnels, publicitaires, fabriquent nos perceptions et représentations, conditionnant des attitudes, des pratiques de consommation.

Cette uniformisation devient plus visible aujourd’hui et par capillarité façonne subrepticement, inexorablement le monde.

Ce processus envahit toutes les sphères de la consommation et toutes les dimensions sociales, culturelles de notre monde.

Avec cette uniformisation qui gagne le monde, il n’est pas étonnant que la lecture de la culture devienne alors plus globale, moins signifiante… Au fond il est à craindre à terme que l’indifférenciation ne fabrique que des miroirs de semblables, que l’altérité ne fasse plus sens.

Une forme de conformisme social à laquelle participe la mondialisation, se dessine, glissant vers un narcissisme individuel, la volonté d’une promotion de l’individu, de son image.  Dans cette culture consumériste, ou l’on vante l’individu, il faut vanter la prévalence du conformisme, de la performance et effacer la différence. En me conformant à des modèles de consommation, lissés   je ne rencontre plus l’autre dans sa singularité. Comme le rappelle mon ami Alain LEDAIN et co-auteur de notre livre « Masculin-Féminin faut-il choisir ? », s’inspirant de l’écrivain Philosophe Emmanuel Mounier « Aucune communauté (nationale, associative, ecclésiale…) n’est possible dans un monde où il n’y a plus de prochain mais seulement des semblables qui ne se regardent pas. Chacun y vit dans une solitude et ignore la présence de l’autre : au plus appelle-t-il « ses amis » quelques doubles de lui-même, en qui il puisse se satisfaire et se rassurer. […]

Dans ce processus de lissage, d’uniformisation qui n’est pas nouveau, nous passons comme le décrit le livre de la Genèse (premier livre de La Bible) du monde de Babel (la fameuse tour), une seule langue, une seule ville, un seul type de matériau (la brique) à celui de Babylone le monde uniforme des marchands de bonheur qui atomise, formate ou pire lobotomise les esprits en fabriquant les illusions d’un paradis artificiel.

Pour François Xavier Bellamy « l’uniformisation nous laisse imaginer que si tout est partout identique, notre liberté n’aurait plus alors de frontières », notre marche, nos déplacements ne seraient plus alors entravés, à rebours de l’image d’un monde fait de reliefs et de défis à relever, où la rencontre avec le prochain, et non son semblable, donne de la saveur aux rencontres.

Quels que soient les convictions qui sont les nôtres, nos sensibilités culturelles, sociales, religieuses, politiques, etc. prenons conscience qu’il y a une forme d’emprise mondialiste, une forme d’universalisme d’un prêt-à-penser, d’un prêt à consommer aseptisé, qui nivelle les différences culturelles, lisse et codifie les comportements…

L’égalitarisme

L’égalitarisme, ce souci prégnant hier, de réparer les injustices, aujourd’hui de corriger ce que la nature a fait.

L’égalitarisme qui finit par dissoudre les cultures, arase les singularités, gomme les spécificités des identités qui caractérisent les êtres humains, jusqu’à nous dire finalement que la femme c’est n’importe quel homme. L’égalitarisme efface toute idée de l’autre dans sa dimension d’altérité et nous conduit à ce troisième constat…

La liberté d’être indéterminé

La Liberté d’être indéterminé (une vision ASEXUEE) est à rebours de l’altérité (vision sexuée). L’altérité qui est la condition de tout émerveillement.

Or pour François Xavier BELLAMY que je cite à nouveau « L’altérité est la condition de tout émerveillement, il faut donc que tout ne soit pas identique pour que mon attention, trouve de quoi s’étonner La liberté d’être indéterminée est le fantasme de notre civilisation d’aujourd’hui« . C’est cette liberté d’indétermination qui va influer toute une conception de l’homme et sur laquelle s’articule le socle de l’idéologie Queer.

Le relativisme

Pour les relativistes « il n’existe aucune vérité absolue ». Le relativisme c’est appeler bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien, c’est confondre comme les hommes de Ninive au temps de Jonas, la droite de sa gauche.

On peut même à l’instar de Benoît XVI évoquer « une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs. »

L’obsession de rester libre emmurée dans le monde virtuel

A cette liberté d’indétermination de l’être humain, je relève une autre problématique : celle qui touche la dimension de toutes nos relations … Notre obsession de rester libre … Cette obsession de liberté finit paradoxalement par nous murer (sur nos tablettes numériques), nous évitant alors d’entrer dans la relation incarnée…

Nous vivons, je crois, une immense bizarrerie : notre monde court vers l’indifférenciation, l’uniformisation qui gomme les frontières mais atomise les relations, les solidarités, la rencontre du prochain (le syndrome de Babel, rassemblons-nous dans la même ville ou le même continent virtuel). Dans ce continent virtuel, nous sommes comme alors tentés de nous enfermer dans nos univers, à ne plus incarner une relation réelle, dans un monde réel qui est caractérisé par la rencontre du prochain, dans un face à face fécond…

Sixième constat : Du consumérisme à la marchandisation du corps humain

Nous l’observons, nous dérapons vers une société où le tout consumérisme dicte et soumet la nature à des impératifs économiques.

Ce dérapage de la dictature économique, nous en avons eu la récente illustration à travers la proposition de deux sociétés du numérique d’encourager leurs employées de congeler leurs ovocytes Google, Apple. J’imagine que beaucoup parmi vous ont pu être choqués par ce glissement de nos sociétés consuméristes vers la marchandisation de l’être humain. Alors que file l’horloge biologique, Google Facebook et Apple pourraient ainsi subventionner demain la congélation des cellules reproductrices de leurs employées, afin de rendre ces femmes finalement corvéables à leurs métier et leur permettre de faire carrière.

Or c’est une boîte de pandore qui s’ouvre une nouvelle fois vers la commercialisation possible des ovocytes humains, en incitant les mères à le devenir le plus tard possible pour ne pas interrompre la belle carrière qui leur est promise et ce au nom de l’égalité femmes/hommes.

la déprise sociale, le repli sur soi, la désincarnation du lien social.

Etranges, n’est-ce pas justement ces mondes de la consommation qui nous poussent à une forme de déprise sociale, à nous replier sur nous-mêmes en nous rendant addictifs d’une société de consommation de plus en plus éthérée et de plus en plus virtuelle.

Nous vivons dans un monde désincarné où les rapports entre individus se dématérialisent : Nous prenons l’habitude de communiquer via les SMS, les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…)  Parallèlement, nous perdons le contact avec la nature. En fait, nous sommes dans une époque de grand mépris pour les corps et l’homme se donne bien souvent des projets qui dénient le réel. Il convient pourtant de se réconcilier avec lui.  La vraie culture doit ancrer l’homme dans la réalité et l’amener à fuir l’« hyper-connexion » et « l’hyper-virtualité » qui fatiguent les esprits. »

Nous entrons finalement dans un univers social désincarné, dont le projet social funeste est de nous libérer des stéréotypes culturels, une société qui s’ouvrira inévitablement à un technicisme et à la technologie numérique appuyé par des idéologies qui croient nous affranchir des contingences de la nature.

Dans ces contextes d’une société éloignée du réel, Jacques ATTALI fait valoir que nous nous séparerons à terme de la procréation. Nous entrons selon l’essayiste dans l’apologie de la liberté individuelle.

Toujours pour Jacques Attali, « nous allons inexorablement vers une humanité unisexe, sinon qu’une moitié aura des ovocytes et l’autre des spermatozoïdes, qu’ils mettront en commun pour faire naître des enfants, seul ou à plusieurs, sans relation physique, et sans même que nul ne les porte. Sans même que nul ne les conçoive si on se laisse aller au vertige du clonage ». Ce n’est ni plus ni moins que « le meilleur des mondes » décrit par Aldous Huxley.

L’éviction de la transcendance

Ce dernier constat est la négation de la transcendance, la promotion d’une religion laïciste,  « l’homme devient la mesure de toutes choses, plus rien ne peut mesurer l’homme… » ? L’homme débarrassé de toute idée et toute référence à un Créateur auquel il aurait à rendre compte.

Au nom d’une idéologie égalitariste, nous passons d’une conception anthropologique d’un homme et d’une femme semblables, différents mais aussi complémentaires vers une forme de société postmoderne transhumaniste qui veut réparer la conception sexuée. Accomplir enfin le fantasme de l’humanité qui non seulement prétend à l’indétermination mais aspire à se libérer de toutes les contingences imposées par la nature.

Pour conclure notre propos et rappelé par l’un de mes amis philosophe, citons ici le mythe de l’androgyne dans Le Banquet de Platon, mythe d’une humanité autosuffisante et rebelle que Zeus a puni en séparant les êtres humains originels en deux, pour diminuer leurs forces concurrençant celle des dieux. Nier la sexualité revient à nier sa propre insuffisance et rêver d’autosuffisance sur la base d’une liberté toute puissante en apparence, mais en réalité, impuissante parce que fantasmée et faisant l’économie du réel qu’elle nie plutôt que de s’y confronter. Se confronter au réel, c’est se confronter à ses propres limites, à ses propres insuffisances.

L’égalité forcenée qui conduit à « la perte du pouvoir maternel ».

La révolution anthropologique s’inscrit dans une réinvention de la nature et dans ce projet d’ectogenèse, concerne l’identité même de la femme, « la perte du pouvoir maternel » comme l’écrit Laetitia Pouliquen (Auteur du livre, Femme 2.0, Féminisme et transhumanisme, quel avenir pour la femme). Nous sommes dans des contextes d’évolution générale de la société où la femme d’une manière générale est incitée à devenir un homme comme les autres.

Les changements en cours, et notamment transhumanistes, peuvent s’associer à une évolution des marqueurs identitaires, et engager un réajustement des équilibres biologiques, des différences entre l’homme et la femme.

Ainsi le monde scientiste, numérique, le cyborg dans lequel nous avons basculé, est de nature à muter le rapport au mystère et à l’altérité en offrant à la femme de nouvelles perspectives, en la faisant évoluer dans une nouvelle dimension de transmutation, une nouvelle expérience de la matière autorisant la fécondation hors de l’utérus féminin.

Avec ce projet de fécondation hors de l’utérus féminin, il ne s’agit ni plus ni moins que :

de modifier le corps de la femme

de prôner la liberté morphologique, de rendre la liberté à son corps,

de dépasser pour les transhumanistes, les mythes biologiques,

d’enjamber les barrières biologiques de manière radicale,

de donner enfin la possibilité à la femme de vivre une vie débarrassée des contraintes sociales

L’appareil génital destiné à porter un enfant est finalement vu dans l’idéologie cyborg et chez les transhumanistes comme une forme d’assujettissement qui ne permet pas à la femme de vivre pleinement son projet social.

Cette idéologie de l’égalité absolue libérée du prisme de la différence sexuée, des contraintes du corps de par les apports que lui offriront demain les évolutions de la science, pousseront la femme à être finalement n’importe quel homme. Cette dimension de la représentation de la femme vécue dans cette perspective idéologique et scientifique est de fait une inversion des représentations féministes passées, elle ne conduit ni plus ni moins qu’à l’effacement même de la femme en termes d’identité.

La nouvelle idéologie féministe fondant en quelque sorte l’incitation de la femme à devenir n’importe quel homme, ôte finalement à la femme toute dimension touchant son altérité, sa différence. Il en résulte alors pour la femme une perte de la complémentarité, une perte des fonctions qui permettent l’imbrication harmonieuse des identités quand elles évoluent dans la concordance. Une harmonie qui a été en effet pervertie depuis la chute de l’homme et de la femme rendant parfois impossible cette complémentarité épanouissante.

La disparition de la figure paternelle 

Lors de la construction de notre identité dans notre petite enfance, nous avons tous besoin de repère, de représentation de garçon vis-à-vis de son père, de fille vis-à-vis de sa mère. Nous avons également besoin de nous identifier vis-à-vis de l’autre sexe, mais il est difficile de se construire en garçon si on n’a pas d’homme autour de soi et de fille si on a pas de mère. De plus, les relations parentales sont triangulaires, ce qui permet de défusionner avec la mère en s’identifiant à l’autre sexe

Le contact de l’enfant s’opère en premier lieu dans l’utérus de la mère, c’est la dimension maternelle qui est prégnante pour l’enfant à naitre qui entend le cœur et la voix de sa mère. C’est cette fonction matrice, qui est à la fois source nourricière, protection et réceptacle de vie qui vont jouer un rôle déterminant dans le processus de vie de l’enfant et de contact en premier lieu avec la vie que lui transmet la mère. Très vite la mère représente l’abri, la sécurité, la protection, la chaleur, l’affection, la fusion, la compréhension La mère représente l’amour.

Le rôle du père est essentiel, en ce sens qu’il intervient dans cette fonction de séparation (il coupe le cordon ombilical), « d’expulsion du sein maternel », de distinction, de différenciation. Le père doit éduquer ses enfants dans le sens étymologique du mot  » educare  » : faire sortir, tirer dehors, conduire au-dehors avec soin, mettre debout.

La fonction du père est de séparer l’enfant de la mère. Il doit s’interposer entre la mère et l’enfant pour permettre à l’enfant de développer son identité en dehors de la symbiose maternelle et rappeler à la mère qu’elle est aussi une femme, une amante, un être de plaisir, non seulement un être de devoir généreux. Si la mère représente l’amour fusionnel, le père représente les limites, les frontières, la séparation psychologique.

L’enfant a besoin de sentir toute l’attention de la mère pour découvrir sa puissance. Mais il a aussi besoin des interdits de son père pour connaître ses limites et apprendre à faire attention aux autres. L’enfant apprend, par sa mère, qu’il est au centre de l’univers, de son univers ; il doit apprendre, par son père, qu’il existe d’autres univers avec lesquels il devra collaborer pour survivre et s’épanouir. Un psychiatre rapporte que l’enfant doit apprendre à se situer à mi-chemin entre l’attitude du chat et du chien. « Le chat se croit le maître en voyant tout ce que son  » esclave  » fait pour lui, alors que le chien perçoit son propriétaire comme son maître parce qu’il est capable de tout faire pour lui ».

La présence du père permet d’éviter d’être fasciné par des modèles, mais si cette figure est absente, alors le garçon va partir à la recherche de cette construction virile

Le dépassement des limites de la finitude

 Plus cette humanité se soumet à la nécessité de la Technique (terme que j’emprunte à Jacques Ellul), de l’organisation sociale, de l’accès au « bonheur matériel » moins elle évoque le besoin de religion. L’homme n’a plus besoin du secours de Dieu puisqu’il peut compter sur la science conquérante- pour vivre sur de nouvelles idéologies pour prétendre au confort, au bien vivre.

Nous entrons comme le définissait Julian Sorell Huxley, biologiste et père de l’eugénisme (1887-1975) dans une forme de transhumanisme dépassant les limites de la finitude que lui impose notamment la mort.

Nous prenons ainsi conscience du fantasme de l’humanité et de la perversion auxquelles conduisent de telles aspirations, une telle utopie mêlant idéologies de libération du corps et nouveaux pouvoirs qui par enchantement augmentent les capacités cognitives et physiologiques de l’homme en lui greffant de nouveaux attributs. N’allons-nous pas finalement vers une société démiurgique ?

Il est intéressant de noter le sens étymologique de démiurge totalisant dont la racine grec est démiourgos   comprenant le mot « démos », désignant «le peuple » et de «ergos», « travail », le mot signifiant artisan ou fabricant. Le transhumanisme évoqué apparait comme le reflet d’un Démiurge qui traduit la parfaite synthèse conjuguant à la fois le travail sur la matière (la puissance technique) et de l’esprit totalisant !

BABYLONE la civilisation du nombre

Comme l’ont écrit l’éminent spécialiste d’assyriologie Jean Botéro et le philosophe des sciences Roger Caratini, la civilisation Babylonienne était de plus, “très en pointe dans de nombreux domaines, capables d’édifier des ouvrages démontrant ainsi une haute maîtrise technique comme en témoigne la construction des grands bâtiments babyloniens, la réalisation de gigantesques travaux de canalisation”.

C’est au sein de cette civilisation sumérienne que l’idée d’un État qui dirige, contrôle, planifie, bureaucratise, naquit. Cette dernière comprenait un nombre important de “scribes calculateurs” qui constituaient l’essentiel des « fonctionnaires », le personnel bureaucratique et administratif de la cité mésopotamienne. Soulignons auprès de notre lecteur que les Babyloniens furent en outre les premiers à payer des taxes et des impôts, ce qui tend à démontrer l’organisation sophistiquée et administrative de la cité près de 3500 ans avant Jésus-Christ.

Un système administratif et bureaucratique fondé sur le contrôle qui n’envie rien à celui qui caractérise la modernité de notre époque qui est entré dans une nouvelle dimension normative et formelle, plus liberticide que jamais.   

La civilisation du nombre.

Si aujourd’hui notre monde au cours de ce XXI siècle, est entré dans une nouvelle révolution industrielle, celle de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle, cette dernière nous amènera probablement à basculer des rapports sociaux aux personnes vers des rapports sociaux aux choses; déshumanisant l’homme en le réduisant à un nombre, un numéro (de compte, attribué dès la naissance avec toutes les données administratives de la personne, par exemple)…

Cependant la mathématisation du monde s’est largement accentuée puis développée au XXe siècle et a désormais un impact indéniable sur toute la vie humaine .  

Cette mathématisation de notre monde au XXème siècle puis la révolution numérique au XXIème siècle modifieront probablement en profondeur et structurellement toute la vie sociale. Cette révolution civilisationnelle est sans doute une mutation comparable à la révolution agricole (période néolithique) qui a permis aux hommes de sortir des premiers âges de l’humanité marquée par le nomadisme, la chasse et la cueillette pour les faire entrer dans une civilisation urbaine et davantage codifiée.

Ainsi la première révolution agricole au quatrième millénaire avant notre ère et sa transition vers un environnement radicalement différent, vit l’apparition des premières villes, la maîtrise de l’écriture et des nombres mais également les premières administrations, la première bureaucratie. La maîtrise de l’écriture et des chiffres a progressivement modifié notre lecture du monde, a façonné littéralement nos univers. Avec l’apparition de la bureaucratie, l’historien Yuval Noah Harari indiquait dans la Homo Sapiens que “l’homme a cessé de penser en humain pour penser en comptable, en bureaucrate” et que dire aujourd’hui ?.

Plusieurs millénaires plus tard, nous avons également assisté à l’émergence des révolutions industrielles (charbon, pétrole, électricité), dont l’impact successif et majeur a totalement métamorphosé et réorganisé la société, les rapports sociaux et humains déstructurant notamment le socle traditionnel d’une société qui était davantage à hauteur d’hommes. De nouvelles mutations sont encore en cours de nos jours , nous faisant passer d’un monde de la matière, à un monde plus “dématérialisé” et virtuel, déshumanisant.

Un nouveau paradigme se déroule sous nos yeux, et est en passe de modifier l’ensemble des règles politiques, sociales, géopolitiques techniques. Ainsi en quelques millénaires, nous sommes également passés du quatrième millénaire (le néolithique) marqué par la science des nombres, au monde de l’économie numérique. Cette  autre révolution en marche, bouleverse à nouveau l’ensemble des rapports humains, transformant les règles sociales. Ces règles seront marquées par la prégnance considérable de l’économie numérique et marchande sur la sphère sociale, la gouvernance du monde, et sur les modes de vie.

Cette révolution numérique sans précédent nous fera entrer dans une nouvelle configuration sociale, une mise en réseau planétaire de l’humanité. Cette mise en réseau aboutira à la conversion de toutes les data de consommation qui comprendront toutes les informations sociales voire sociétales sur les milliards d’individus, des informations en données chiffrables. Cette nouvelle révolution “atomisera” ainsi les hommes en les isolant, en les aliénant sans doute et en les transformant en unités de valeurs, c’est à dire en données numériques.

Cette civilisation sera dès lors celle du nombre. Or l’histoire de l’humanité montrait selon nous, déjà plusieurs siècles plus tôt, les prémices de cette civilisation, Babylone la science des nombres.

Pour comprendre la dimension énigmatique qui entoure la civilisation babylonienne décrite par l’apôtre Jean, il me semblait important de s’intéresser à la révolution néolithique, la civilisation sumérienne, et à la ville de Babylone (la porte des dieux), la fameuse cité antique de Mésopotamie (fin du IVème millénaire – 3500 ans avant Jésus-Christ).

La révolution néolithique conduisit à une mutation culturelle et sociale favorisée par la science des nombres

La transition de tribus et communautés de chasseurs cueilleurs vers l’agriculteur et la sédentarisation au quatrième millénaire avant notre ère plaça l’humanité sur le chemin d’une nouvelle vie sociale, urbaine et culturelle. Cette révolution s’est peu à peu caractérisée en effet par le développement sédentaire sans précédent, qui fut aussi une véritable révolution sur le plan de la pensée théorique. Cette révolution singulière est à la fois caractérisée par la maîtrise des sciences techniques et celles de la science des nombres.

Cette science des nombres favorisa notamment le traitement des données sans précédent. Cette science permit l’éclosion et le développement, d’un appareil d’état complexe, des économies de commerce, de structures administratives et politiques centralisées, de formalismes bureaucratiques. La première manifestation éclatante de toute la période néolithique s’est accomplie au cours des 3000 ans avant notre ère dans les villes sumériennes du Proche-Orient, dont l’émergence inaugure la fin du Néolithique préhistorique et le commencement de l’ère historique.

De nombreuses fouilles et explorations archéologiques autour du bassin sumérien couvrant une vaste plaine parcourue par le Tigre  et l’Euphrate, bordée, au sud-est, par le golfe persique ont permis de découvrir et de mettre à jour une civilisation prodigieusement avancée sur le plan mathématique, et dont on ignorait pour beaucoup la dimension sophistiquée des formules algébriques.

Babylone était l’aboutissement, l’épilogue d’une culture fondée sur la maîtrise du nombre, une mégapole également marchande, rayonnant sur l’ensemble de la Mésopotamie. Babylone fut aussi une ville aux proportions gigantesques, aux monuments grandioses, aux systèmes de canalisation élaborés, et également,  une ville religieuse polythéiste.

Babylone en Mésopotamie était en effet une cité extrêmement avant gardiste sur le plan de l’abstraction mathématique; les tables trigonométriques n’avaient pas de secret pour les Sumériens babyloniens.  

Yuval Noah Harari professeur d’histoire Israélien auteur de Sapiens une brève histoire de l’humanité mentionne à ce propos que “Les scribes anciens apprirent non seulement à lire, mais aussi à utiliser les catalogues des dictionnaires, des calendriers, de formulaires et des tableaux. Ils étudièrent et assimilèrent des techniques de catalogage, de récupération et de traitement de l’information …”

Comme l’ont écrit l’éminent spécialiste d’assyriologie Jean Botéro et le philosophe des sciences Roger Caratini, la civilisation Babylonienne était de plus, “très en pointe dans de nombreux domaines, capables d’édifier des ouvrages démontrant ainsi une haute maîtrise technique comme en témoigne la construction des grands bâtiments babyloniens, la réalisation de gigantesques travaux de canalisation”.

C’est au sein de cette civilisation sumérienne que l’idée d’un État qui dirige, contrôle, planifie, bureaucratise, naquit. Cette dernière comprenait un nombre important de “scribes calculateurs qui constituaient l’essentiel des « fonctionnaires », le personnel bureaucratique et administratif de la cité mésopotamienne. Soulignons auprès de notre lecteur que les Babyloniens furent en outre les premiers à payer des taxes et des impôts, ce qui tend à démontrer l’organisation sophistiquée et administrative de la cité près de 3500 ans avant Jésus-Christ.

Un système administratif et bureaucratique fondé sur le contrôle qui n’envie rien à celui qui caractérise la modernité de notre époque qui est entré dans une nouvelle dimension normative et formelle, plus liberticide que jamais.   

Pour revenir à la cité mésopotamienne, les Sumériens Babyloniens entre autres, ont conçu l’écriture cunéiforme pour écrire leurs lois. C’est de cette écriture que d’autres sociétés se sont inspirées. Ils ont en outre maîtrisé de nombreuses techniques et ont notamment inventé la roue. Les sumériens babyloniens ont également maîtrisé l’association, la combinaison du cuivre et de l’étain pour obtenir du bronze. Nous devons à cette civilisation sumérienne le calendrier de 12 mois et 30 jours, le cadran solaire.

L’historien Jean Bottéro dans le livre Babylone et la Bible[1] relate les caractéristiques de la vie sociale et politique du régime totalitaire qui caractérisait la cité babylonienne. Hammurabi qui fut le sixième roi de Babylone est connu pour avoir écrit le Code de Hammurabi, l’un des textes de lois les plus anciens jamais retrouvés. Ce roi était à la tête de l’économie entière du Pays, « et dans sa correspondance », nous indique Jean Bottéro, « ce roi surveillait tout, décidait de tout, il était aussi le juge suprême, suppléé par des juges professionnels délégués ». Le libéralisme économique ne caractérisait pas en effet les règles de fonctionnement de l’Etat.

La culture du nombre caractéristique de la civilisation babylonienne

Dans son livre remarquable “les mathématiques de Babylone” de Roger Caratini, le Philosophe des sciences, décrit que des centaines de milliers de tablettes, de briques recouvertes de signes cunéiformes mises au jour par les archéologues sont en réalité des supports de textes dont on a découvert qu’ils étaient de caractère mathématique et concernaient plus particulièrement l’arithmétique et l’algèbre des équations. C’est notamment Thureau-Dangin assyriologue, archéologue qui joua un rôle majeur dans l’étude du sumérien qui s’est attelé à découvrir le système de numération assyro babylonien, fondé sur le système sexagésimal.

Le système sexagésimal, est un système de fraction particulièrement sophistiqué (60 est le nombre le plus petit à compter autant de diviseurs). Le système sexagésimal est l’origine certaine de numérations que nous employons aujourd’hui dans les mesures des arcs de circonférences, des angles et des temps, et leurs dérivés en astronomie et géographie. Ce système numérique étonnant, est basé sur le 60 d’où 60 minutes, 60 secondes et le cercle de 360 degrés.

Le mathématicien australien Daniel Mansfield a fait part récemment en 2017, de son admiration et son enthousiasme quant à la qualité des formules trigonométriques, des formules logarithmes, des racines cubiques, des valeurs de fonctions exponentielles découvertes sur les tables d’argile, évoquant « des travaux mathématiques qui font preuve d’un génie indubitable ». Celles-ci ont même selon le professeur de potentielles applications qui pourraient bien concerner notre époque en raison de la grande précision de ces formules.

Nous pouvons en conclure comme l’écrit[2] Roger Caratini que « le calcul faisait institutionnellement partie de la culture numéro-babylonienne tout comme l’apprentissage de l’écriture au même titre que la religion chez les Egyptiens ».

C’est ainsi que tout la vie sociale était régie par les mathématiques babyloniennes et leurs fameuses tables trigonométriques. La vie sociale parfaitement organisée et bureaucratique, s’articulait autour d’un dispositif de numération témoignant d’un formalisme et d’une structuration sociale sans égal à l’époque.

« Les mathématiques de Babylone »

Dans la Bible, le livre de Daniel évoque le savoir et les connaissances  avancées des sages de Babylone. Toute la période suméro-babylonienne, était liée à la divination et l’astrologie, les sciences astronomiques de l’époque étant indissociablement liées à l’astrologie.

Nous ne pouvons également ni imaginer, ni soupçonner à quel point les Babyloniens étaient une société particulièrement avancée. Nous suspectons à peine   comme le décrit le professeur de mathématiques, Daniel Mansfield, l’immense savoir qui caractérisait la cité mésopotamienne dans le domaine trigonométrique… Les Babyloniens théoriciens et pères fondateurs de la science des « Nombres » faisaient preuve en effet d’un haut niveau combinatoire, ils étaient entre autres les créateurs d’un système algébrique  particulièrement élaboré, singulièrement sophistiqué.

Ils avaient découvert entre autres une résolution des équations de premier degré de la forme ax + b =0 et des équations de second degré en partant d’une formule que connaissent en principe nos Lycéens, ils étaient en quelque sorte les initiateurs de l’algèbre des équations.

Les dernières découvertes ont de plus démontré que 1500 ans avant les Grecs, les mathématiciens vivant à Babylone maîtrisaient le calcul des angles et des distances comme nous l’indiquions précédemment.  Les architectes babyloniens utilisaient probablement un système de mesure des relations entre distances et angles pour construire leurs bâtiments, leurs temples, leurs palais et leurs canaux.

Et ce, quinze siècles avant Hipparque de Nicée, le mathématicien et astronome, tenu jusqu’ici comme le seul inventeur de la trigonométrie. Babylone en avance sur son temps, est ainsi la cité science des nombres, préfigurant la civilisation des mathématiques ou la mathématisation du monde. Or quand l’apôtre Jean évoque Babylone, il ne fait nullement référence à l’usage des mathématiques, en revanche il parle bien d’une économie du nombre, d’un marqueur numérique comme d’une empreinte indélébile qui rend corvéables ceux qui achètent et vendent. Du fait des brassages culturels entre le monde hellénistique et l’Orient, cette image de Babylone tendrait à démontrer l’empreinte mathématique, la mémoire scientifique laissée par la cité dans l’ensemble de l’empire romain.

La Babylone mésopotamienne « civilisation du nombre », préfiguration du monde algorithmique qui régira la civilisation moderne et son économie.

A tout point de vue, Babylone la civilisation mésopotamienne, la cité science des nombres, préfigurait notre monde contemporain, la nouvelle Babylone qui se dessine au XXIème siècle de notre ère est celle de la science des algorithmes numériques.

Les algorithmes numériques sont consacrés à la résolution de problèmes arithmétiques, puis ont été formalisés avec l’avènement de la logique mathématique. C’est en effet l’apparition de l’outil informatique et sa logique binaire (0;1) qui a permis la mise en œuvre des algorithmes. Toute l’économie numérique contemporaine s’appuie sur l’outil informatique, celui-ci produisant des fonctions et des valeurs trigonométriques en ayant recours à des bibliothèques de codes mathématiques. Le parallèle entre le monde moderne et l’histoire scientifique de Babylone la sumérienne nous semble de facto saisissant !

Ainsi de la trigonométrie au monde des algorithmes nous découvrons que le monde mathématique, a considérablement influencé les époques, sera à nouveau déterminante pour notre futur.    

La science mathématique, l’émergence d’un modèle occulte devant permettre à l’homme de reculer indéfiniment ses limites

Concernant le développement des mathématiques depuis l’époque suméro-babylonienne, comment alors ne pas rappeler le propos quasi prémonitoire du Philosophe Condorcet qui écrivait plusieurs millénaires plus tard, dans le livre « Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain » : « la science mathématique est l’émergence d’un modèle devant permettre à l’homme de reculer indéfiniment ses limites « L’invention (et donc, le progrès) est une combinaison nouvelle d’idées disponibles ».

Ici est la clef du progrès. L’arithmétique en offre le modèle : « Sa fécondité consiste dans le « moyen heureux de représenter tous les nombres avec un petit nombre de signes, et d’exécuter par des opérations techniques très simples, des calculs auxquels notre intelligence, livrée à elle-même, ne pourrait atteindre. C’est là le premier exemple de ces méthodes qui doublent les forces de l’esprit humain, et à l’aide desquelles il peut reculer indéfiniment ses limites, sans qu’on puisse fixer un terme où il lui soit interdit d’atteindre ».

Nous prenons conscience alors que la société Babylonienne quatre millénaires avant Jésus-Christ avait su tirer parti de cette science des nombres pour bâtir une civilisation finalement moderne et avant gardiste “doublant les forces de l’esprit humain” et “reculant indéfiniment ses limites”..

Depuis et plusieurs millénaires plus tard, la révolution numérique a commencé, elle relève bien plus que d’une innovation majeure, d’un événement technique fascinant, cette révolution touchera en réalité toute la vie sociale d’abord en la décryptant puis en l’organisant. Si le lien social à l’heure numérique est « fabriqué » par les ordinateurs, la numérisation du monde franchira un nouveau pas, en emmagasinant toutes les données concernant notre vie, notre quotidien puis en contrôlant une vie sociale intégralement numérisée. Graduellement et par capillarité, nous sommes sur le point de transférer notre vie à un nombre.

Le premier pas semble avoir été franchi avec l’intelligence artificielle qui est devenue une ressource “ensorcelante”, suppléant les limites de l’être humain en termes de calcul, de prédictions. Le “dataïsme”  nouvelle religion des données est ainsi en passe de devenir la nouvelle dévotion virtuelle de l’homme relayant demain les religions surnaturelles de la Babylone Mésopotamienne. Nous voyons ainsi sur Face Book, des hommes et des femmes plus nombreux à consulter les prédictions numériques qui dessinent le passé ou l’avenir des individus assoiffés de connaissance d’eux mêmes.  Les cartomanciennes sont en passe de disparaître, remplacées par la fulgurance de ces nouveaux devins ou voyants numériques.

Nous sommes sur le point de lui échanger une partie de notre être à ce monde numérique, à qui nous léguons de l’information sur nous-même ;  croyant gagner la liberté, la fluidité, la facilité, le gain de temps. Or nous sommes sur le point de lui céder notre vie, notre âme, et ce : contre un nombre, afin de pouvoir acheter ou vendre pour un bonheur fugace, une satisfaction éphémère. Nous serons ainsi dépossédés de nous même, entrant dans un univers d’aliénation, où l’objet numérique prendra le pouvoir sur l’être.

Avec le monde numérique nous accédons à un monde « serviciel » et dématérialisé où tout est construit pour offrir la plus large palette de services, donnant l’illusion de combler la totalité des besoins dérivés de l’être humain, l’ensemble de ses désirs.

Au-delà de la marchandisation numérique des biens et des services, nous voyons le jour d’un nouveau commerce ; c’est aujourd’hui la marchandisation de tous les processus vitaux qui représente une nouvelle phase de la mondialisation et de la globalisation – concernant au premier chef le corps. C’est en effet Bernard Chazelle mathématicien et informaticien, professeur à Princeton, qui indiquait lors d’une séance inaugurale au Collège de France:    » Le grand défi est que biologistes, physiciens et informaticiens travaillent ensemble pour bâtir des ponts entre l’algorithmique et les processus du monde vivant. »

Ainsi l’ensemble des univers économiques mais également le monde du vivant sont aujourd’hui impactés par le phénomène numérique. De la matière à la vie, des biens aux services, du commerce, à la presse, de l’agriculture  à la santé, c’est désormais des pans entiers de l’économie, du divertissement et du vivant qui deviennent numériques.

De nouveaux modèles d’affaires émergent, portés par de puissants effets de réseau; l’exploitation des données à grande échelle, bousculent désormais l’information les réglementations, les relations humaines et notre modèle social. Et tout cela s’opère bien souvent par l’intermédiaire de notre téléphone portable, où en nous connectant à un “réseau” internet. Nous sommes ainsi suivis, scrutés, tracés et étudiés de près pour connaître nos habitudes d’achats, de consommation, de lecture, de fréquentation etc…tout cela dans le but de vendre ( des biens et des informations, des publicités et des espaces de communication pour des annonceurs …).  

Le monde numérique génère dès lors des problématiques nouvelles, typiques parce que nous sommes face à de nouveaux géants mondiaux (Google, Facebook, Apple, Amazon…) qui cumulent des caractéristiques leur conférant un pouvoir sur les marchés économiques sans égal au monde. Les géants du numérique ont ainsi une parfaite maîtrise des algorithmes. La maîtrise liée à la gestion des data (données sur nos usages, nos opinions, nos humeurs, leur confère à ce jour la détention de données comportementales, touchant à nos représentations, croyances, convictions, sans équivalent dans le monde. Mais le risque à venir, c’est celui du franchissement d’un nouveau « Rubicon », croisant les « data » de notre vie sociale et les « data » de consommations gérées par le monde bancaire.

Les livres de la Bible, notamment le livre de l’Apocalypse ainsi que le le livre de Daniel de caractère largement prophétique, évoquent à plusieurs reprises la ville de Babylone. Le dernier livre écrit par l’apôtre Jean fait ainsi mention de la dimension marchande et mondialiste de cette entité et mentionne une caractéristique : “le nombre”.

Babylone, clairement dans le livre de l’Apocalypse, rayonne sur toute la surface de la terre, la ville est assise sur les grandes eaux, le sens des grandes eaux nous est révélé dans le même livre de l’Apocalypse au chapitre 17, verset 15 : « Les eaux que tu as vues où la prostituée est assise, ce sont les peuples et des foules et des nations, et des langues. »

Babylone est une entité dominatrice qui soumet l’ensemble de l’humanité, assujettit  les peuples, gouverne les foules, tyrannise les nations. Véritable empire consumériste, universaliste, absorbant les autres cultures, Babylone s’empare de toute l’organisation économique mondiale. Rappelons à cette effet et dans ce monde dystopique que le monde numérique se traduira par une mise en réseau planétaire de l’humanité. Ce sont clairement les intentions exprimées par la société Google et Facebook. L’internet n’était-il pas appelé déjà le 6e continent, tant son étendue était immense, sa taille virtuelle dépasse déjà toute étendue connue…

Dans ce contexte le livre Homo Deus laisse une conclusion magistrale, qui questionne l’ensemble de l’humanité. Une question simple que je fais profondément mienne. L’auteur Yuval Noah Harari nous interroge sur un choix celui de la conscience ou de l’intelligence à l’ère des data, des algorithmes, d’une science toute puissante … ? Il questionne et met en évidence ses doutes sur les scenarii du futur de cette brève histoire de l’avenir. : “Qu’adviendra-t-il de la société, de la politique et de la vie quotidienne quand des algorithmes non conscients mais hautement intelligents nous connaîtront mieux que nous ne nous connaissons ?”

Ce livre “Homo Deux” de Yuval Noah Harari est le pendant de son premier livre “Homo Sapiens” lorsque l’homme découvre l’écriture et organise le monde à partir de la codification des données, les fameuses tables trigonométriques. 6000 années plus tard nous utilisons des tablettes avec cette science qui converge selon les mots de l’historien, “sur un dogme universel suivant lequel les organismes vivants sont des algorithmes et la vie se réduit au traitement des données”… ainsi l’intelligence sans âme finit-elle par se “découpler de la conscience”, cette science sans la conscience pour plagier Rabelais ne deviendra-t-elle dès lors que ruine de l’âme, ruine de l’humanité…

Si l’homme ne se ressaisit pas et si sa conscience ne se laisse pas interpeller,  les écritures prédisent les lamentations des marchands au moment où cette entité s’écroulera, “tous ceux qui ont fait commerce avec [Babylone] se lamenteront ”.

Telle sera la fin de Babylone, la cité de la science du nombre. Cependant comme me l’écrivait un ami “Puisse notre spiritualité ne pas se dissoudre dans le numérique, dans le divertissement et les plaisirs du  consumérisme. Il est temps de prôner le caractère unique et irremplaçable de chaque individu, de résister à la puissance totalisante du nombre, de sortir de Babylone…” Or n’oublions pas pour conclure, le propos de Victor Hugo indiquant que  «Le monde”, œuvre de Dieu, est le canevas de l’homme. Tout borne l’homme” Or ajouta Victor Hugo   “rien n’arrête l’homme. Il réplique à la limite par l’enjambée, l’impossible est une frontière toujours reculante. ».

[1] Babylone et la Bible entretiens avec Hélène Monsacré Editions Pluriel page 193

[2] Les mathématiques de Babylone de Roger CARATINI page 156 (Paragraphe Naissance de la pensée théorique)

Eric LEMAITRE

Le gender : un dévoiement de la passion pour l’égalité

Notre monde est traversé par des crises plurielles. En l’espace de trois décennies, nous avons connu les mutations les plus importantes jamais vécues dans l’histoire de l’humanité. Nous assistons à une forme de déchristianisation programmée de la société, la volonté insidieuse d’effacer, de gommer toutes les traces de l’éthique judéo-chrétienne dont notre société a été imprégnée depuis deux mille ans.  Nous changeons de paradigmes, les valeurs sociales fondées sur la famille sont remises brutalement en cause, de nouvelles idéologies participent de ce changement radical. C’est cette idéologie que nous souhaitons ici mettre au grand jour à travers le concept « gender », car l’idéologie « gender » entend bien se débarrasser de toute référence judéo-chrétienne en combattant ses valeurs, en prônant la norme sociale et l’évolution des mœurs comme le nouveau modèle social à promouvoir.

Notre monde est traversé par des crises plurielles. En l’espace de trois décennies, nous avons connu les mutations les plus importantes jamais vécues dans l’histoire de l’humanité. Nous assistons à une forme de déchristianisation programmée de la société, la volonté insidieuse d’effacer, de gommer toutes les traces de l’éthique judéo-chrétienne dont notre société a été imprégnée depuis deux mille ans.  Nous changeons de paradigmes, les valeurs sociales fondées sur la famille sont remises brutalement en cause, de nouvelles idéologies participent de ce changement radical. C’est cette idéologie que nous souhaitons ici mettre au grand jour à travers le concept « gender », car l’idéologie « gender » entend bien se débarrasser de toute référence judéo-chrétienne en combattant ses valeurs, en prônant la norme sociale et l’évolution des mœurs comme le nouveau modèle social à promouvoir.

Les études du Genre

Le pédopsychiatre Vincent Rouyer rappelle que « les gender studies avaient pour but plutôt louable au départ de démontrer que la domination de l’homme sur la femme était de nature culturelle et acquise. De fait, il a existé et il existe encore des cultures et des sociétés matriarcales. (D’après certains anthropologues, c’était le cas des premières sociétés préhistoriques qui d’ailleurs auraient été caractérisées par leur grande violence.) Nonobstant, les auteurs de ces études sur le genre se sont crus obligés pour ce faire de nier la différence homme femme. Je ne reviendrai pas sur les arguments scientifiques qui viennent contredire ces hypothèses et qui sont admirablement développés dans le reportage du norvégien Harald Eia»

Je cite à nouveau Vincent Rouyer : « Ce qui me semble par contre complètement pervers, c’est l’idée d’articuler systématiquement la différence avec un rapport hiérarchique (en tout cas en ce qui concerne la différence des sexes) ; d’où l’origine de cette théorie du genre. Pour dénoncer le lien dominant/dominé, on supprime tout simplement la différence. »

L’autre point, selon Vincent Rouyer, « c’est l’impression que l’on cherche à détruire un ordre qui s’est créé autour des valeurs fortes héritées tant du christianisme que de la philosophie gréco-latine pour ce qu’elle a de meilleur, à savoir le respect de la vie humaine et son caractère inaliénable, tout en maintenant le fait que l’homme n’est pas lui-même sa propre mesure. Ces valeurs tant qu’elles étaient liées les unes aux autres ont permis à l’humanité de progresser car elles étaient fortement cohérentes, même si elles portaient un idéal sublime et difficile à atteindre. Ce qui caractérise notre société moderne, c’est justement la perte des idéaux et de la cohérence. On s’appuie sur certaines valeurs chrétiennes, non pour exalter les autres mais pour les combattre. Ainsi nous parle-t-on sans cesse d’amour et de sincérité au mépris de la vérité. L’amour n’en sort pas grandi, bien au contraire. J’ai du mal à percevoir un ordre nouveau dans tout cela tant la déconnection du réel est flagrante. Si un ordre nouveau sort de ce chaos, il ne pourra être que totalitaire. »

Une idéologie revêtant les habits de la science…

Ainsi une nouvelle idéologie  est de nature à faire basculer l’ensemble de notre société en le produisant sur de nouvelles normes susceptibles de déstructurer ses fondements millénaires.

Citons en outre l’intellectuel juif Shmuel Trigano : « L’inscription dans la Loi, dans l’univers des symboles, de la normalité d’une famille reposant sur le couple homosexuel représente […] un enjeu qui engage la façon de comprendre l’humain. C’est une manipulation anthropologique. C’est d’abord sur ce plan fondamental que la question se pose, bien avant les plans moral, philosophique ou religieux. »

Un ordre ancien fondé sur une société sexuée, la complémentarité, l’altérité homme et femme inspirée des valeurs judéo-chrétiennes et prenant sa source dans le livre de la Genèse, est susceptible de rentrer en collision avec un nouveau modèle sociétal, une forme d’ordre nouveau, celle du genre, la société dessexualités. Société des sexualités se fondant sur la loi du « genre », masculin ou féminin, libérée en quelque sorte du sexe biologique, dans le cadre d’une disparition des « hommes » et des « femmes »

Cette nouvelle norme sociale conteste la différence complémentaire. Si elle revendique l’égalité homme/femme, sa posture est l’égalitarisme : ni homme, ni femme… ni père, ni mère.

Selon le concept gender, les études sur le genre postulent en effet que « l’homme et la femme n’ont pas de dynamisme naturel qui les pousserait l’un vers l’autre » : seuls les conditionnements ou les déterminants sociaux rendraient compte de cette inclination. Par ailleurs, les tenants des études Gender aiment citer Simone de Beauvoir: « Une femme ne nait pas femme, elle le devient ». Ces mêmes études contestent la reconnaissance de la différence réelle et tangible d’une femme en regard de l’homme.

Pour Simone de Beauvoir, l’absence de « destin anatomique » relève en effet d’un postulat que l’on voudrait asséner comme une vérité fondée sur la seule construction de la dimension sociale niant ainsi l’aspect naturel (anthropologique).

Or  l’identité masculine comme féminine, l’identité de la femme comme celle de l’homme sont aussi des corolaires de leur sexe biologique. Cela ne les réduit pas pour autant à des rôles à jouer dans la société mais les invite à vivre en complémentarité en regard de leurs identités sexuées et différenciées.

C’est une erreur de penser aux seuls destins imposés par les éducateurs. S’il est vrai que les apprentissages dans les repères naissent aussi de déterminants sociaux, ils peuvent aussi et fondamentalement constituer des repères justes relevant de la transmission de valeurs au-delà de la norme sociale, construisant ainsi l’homme et la femme à des fins de rencontres épanouissantes, complémentaires, fécondes et fertiles.

Il est vrai que les détracteurs de la manifestation du 13 janvier contre le « mariage pour tous » répondront que l’identité n’est pas une qualité innée, statique, qu’elle est la résultante de l’interaction dynamique avec un environnement qui conditionne le devenir de l’être. Je connais ces références et, comme socio-économiste, je ne les conteste d’ailleurs pas. (J’adhère aux thèses de Bourdieu et ses travaux sur l’habitus.) Dans la théorie du genre, ce que je conteste, c’est de façonner idéologiquement la société à d’autres apprentissages, de lui fabriquer à son insu d’autres repères.

Mais au moins qu’il nous soit donné la liberté de poursuivre la transmission de ces « convictions repères » qui sont la reconnaissance de la différence réelle et tangible d’une femme en regard de l’homme !

Les études du Genre voudraient nous faire dire que les caractères sont interchangeables entre hommes et femmes, que les marqueurs identitaires des sexes sont à relativiser. Pourquoi le contesterions-nous ?

Pourtant la différence entre un homme et une femme nous semblent significatifs sur le plan de leurs comportements, de leurs émotions, de leurs sensibilités. Il serait manifestement peu honnête de le nier… sauf si l’expérience du couple homme-femme ne relevait pas du vécu.  Que dire de l’expérience de la maternité que nul homme n’a intrinsèquement vécu dans sa chair et qui façonne le caractère unique de la femme-mère ?

Prenons également l’exemple de la dimension symbolique de « l’épaule » qui peut faire sens dans la vie des couples homme et femme, notamment dans sa dimension de protection et de capacité à affronter le danger, d’entreprendre sans doute. Je ne dénie pas cette aptitude chez la femme notamment mère qui, évidemment est aussi sur cette posture de protectrice et sait incontestablement entreprendre pour l’enfant. Je parle ici de la capacité de l’homme à être pour sa femme dans une représentation qui soit rassurante, dans une aptitude à savoir affronter, à savoir faire face. L’homme n’est pas supérieur à la femme, ils sont simplement et intrinsèquement complémentaires, côte à côte. Au-delà de la simple attirance des corps, la femme recherche dans l’homme ce qui lui manque et vice et versa pour l’homme.

La théorie du Genre me donne le sentiment d’un modèle social qui veut se substituer à un modèle ancien, d’une pensée nihiliste « façon nietzschéenne »… volonté de programmer un reset, de reformater la mémoire collective, de reconstruire l’organisation, la pensée sociale et sociétale en quelque sorte.

Le genre se veut finalement libre de référence biologique : « l’homme et la femme dans leur différence sexuée peuvent s’incliner aussi bien vers le masculin que vers le féminin ».

Est ainsi contestée cette irréductible dissymétrie qui est fertile, féconde entre un homme et une femme et qui existe pourtant bel et bien. Nonobstant, elle est la condition d’un échange nécessaire, parce que complémentaire, chez deux être ontologiquement semblables mais aussi différents.

La théorie du genre qui prône l’affranchissement de toute attache, pense l’exception pour faire passer un nouveau modèle sociétal, une nouvelle norme sociale fondée finalement sur une société qui aurait pour miroir l’image d’un masque travesti qui change de genre selon la nuit ou le jour. Les repères étaient jadis religieux, judéo-chrétiens notamment, fondés sur l’altérité des sexes qui est une réalité biologique. Aujourd’hui force est de reconnaître l’émergence d’une pensée déstructurant le socle sociétal bâti sur la cellule familiale, d’une idéologie déviante qui renverse les tabous, détricote ce que des millénaires ont construit dans la mémoire collective.

La théorie du genre devient la nouvelle norme sociale posant un nouveau curseur, celle de l’éthique de l’ouverture et de la tolérance.

Un nouveau modèle sociétal face à l’ordre ancien…

Nous sommes en effet passés d’une société fondée sur la différence des sexes à la dimension asexuée de la société, une forme de revendication narcissique, consumériste, portée par une idéologie qui entend devenir aujourd’hui la pensée dominante… et qui progresse par capillarité de façon à atteindre l’ensemble des couches de la société. Les études du genre sont une option philosophique et ne relèvent nullement d’un caractère scientifique. Elles  n’ont pour seule vocation que de renverser un mode de pensée transmis par la religion judéo-chrétienne et cherchent même à stigmatiser ceux qui pensent différemment. Ainsi relevons l’affichage récent de réquisitoires et l’incitation à la dénonciation des élus se positionnant contre le « mariage pour tous ».

Je vois dans le Gender une idéologie qui se veut indiscutable, et demain persécutrice, culpabilisante pour ceux qui choisiront d’offrir à leur fille une dinette, plutôt qu’un jeu de mécano.

Bien entendu, les tenants du Gender formeront nos enfants. Dans leurs discours militants, ils évoqueront de nouvelles normalités. En revanche, ceux qui enseigneront la différenciation à leurs enfants seront accusés de souffrir de phobie honteuse et de pathologie religieuse.

Les adeptes du Gender proscriront les jeux de mécano à tout garçon et leur prescriront plutôt la dinette. Je vois là l’émergence d’une pensée totalitaire, organisée d’une certaine manière, une stratégie déployée visant, après l’égalité homme femme, la recherche à tout crin de l’égalitarisme à toutes les échelles de la société. Je crois ne pas avoir tort, car il s’agit bien d’une stratégie sociale, politique qui accompagne fort bien le projet de loi du « mariage pour tous ». L’égalité du « mariage pour tous », c’est l’égalitarisme des identités.

Je suis ainsi et résolument opposé à cette idéologie car « Non ! Un homme n’est pas une femme comme une autre », « Non, une femme n’est pas un homme comme un autre ! »

« Quand Les mots ne sont plus que ce que l’on décide qu’ils doivent être, on n’est plus dans le domaine du sens, mais de la confusion. » Bertrand Vergely

Pour conclure et faire suite à un article écrit par mon ami Alain LEDAIN citant Georges ORWELL, auteur du fameux livre 1984…

Ce livre, à l’aune de la théorie du genre, mériterait une nouvelle lecture que j’invite finalement à redécouvrir. Dans ce  roman fiction, Georges ORWELL prophétisait la ruine de l’homme par la « confiscation de la pensée et la prolifération de la technocratie ». Georges ORWELL nous révèle ainsi une société hors du temps qui pourrait finalement être la nôtre, plongée dans une ‘hypnose sociale’ où la perversion du langage prédomine… La NOVLANGUE…

Le genre qui nie ou désavoue l’identité sexuelle est une NOVLANGUE. Pour définir ce mot curieux, Georges ORWELL le définit à travers l’un de ses personnage de fiction  « Ne voyez-vous pas que le véritable but du Novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »…

Voici pourquoi il est urgent de réveiller auprès de tous cette prise de conscience d’une société qui demain imposera le LA de sa pensée, la norme sociale qui aujourd’hui est sur le point de faire disparaitre les mots ‘Père’ et ‘Mère’ du code civil, évacue la référence à l’homme et la femme reliée à leur origine sexuelle…

Aujourd’hui, cette nouvelle norme, qui sera enseignée dès la classe de première, n’apparaît probablement pas significative. Nonobstant la perversité de cette pensée qui a pris l’habillage d’études, l’idéologie renferme la réalité d’un changement de paradigme radical qui lentement pénètre la société  en l’ankylosant, en l’engourdissant, en l’endormant.

Cette idéologie est exactement comme le serpent dans l’œuf (référence au magnifique film de Bergman). La scène se joue à Berlin. Une forme d’oppression peu à peu nauséabonde envahit la ville, une ville qui peu à peu étouffe. La liberté se resserre. Une ombre menaçante et agressive s’impose peu à peu sur la ville. Le Nazisme se dévoile.  Le Gender, nouvelle norme sociale, se substituera à la dimension de la valeur, celle du Livre, des Ecritures qui nous révèlent la pensée de Dieu et nous disent que la femme et l’homme créés côte à côte sont complémentaires. Cette idéologie introduira inévitablement une pensée totalitaire.

La novlangue caractérise bel et bien notre société. Bertrand Vergely, philosophe et théologien français, ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, déclare que  « bidouiller une famille grâce à un montage juridico-médical et appeler cela famille n’est pas raisonnable. Les mots ont du sens quand ils renvoient à une réalité. Quand ils ne sont plus que ce que l’on décide qu’ils doivent être, on n’est plus dans le domaine du sens, mais de la confusion. Le règne de la confusion, sa dictature et avec elle la confusion des esprits et des comportements, n’est-ce pas ce dont nous souffrons déjà et qui risque de nous engloutir ? Est-il besoin d’en rajouter ? »

Eric LEMAITRE