Le fantasme de l’intelligence artificielle consciente

Pour Herbert Simon, la faisabilité de reproduire l’intellect humain, n’était pas impossible, dès lors que le processus cognitif de l’être humain est appréhendé, décrypté, analysé en profondeur puis maîtrisé. Pour le prix Nobel de l’économie, l’IA copiant ainsi le cerveau humain, son réseau neuronal, rend dès lors possible la modélisation de l’intelligence de l’être humain, en conséquence de l’améliorer, de corriger également la part d’irrationalité de l’esprit humain. Herbert Simon pensait même que la puissance de calcul de l’IA rendrait ainsi parfaitement capable de penser et de créer, y compris de réaliser des œuvres d’arts, de démontrer des théorèmes originaux en mathématiques, de composer de la musique, de dominer l’homme cérébralement dans des jeux ou la part d’intelligence est largement convoquée comme les échecs ou le jeu de GO.

Plusieurs génies de la littérature ont été en mesure d’ailleurs d’anticiper cet avenir dystopique, de l’imaginer comme le fit Georges Bernanos en 1945, quand l’essayiste écrivit ce livre quasi prémonitoire « La France contre les robots », ou bien Jacques Ellul, qui écrivit cet essai sur le système technicien qui fut un ouvrage référence dénonçant les interconnexions croissantes d’un monde informatique qui était seulement à ses balbutiements. Jacques Ellul, dans son analyse du monde technique, était allé au-delà de la simple critique du pouvoir des machines informatiques, il dénonçait à travers elles toutes les méthodes d’organisation de la vie sociale qui découleraient de leur usage. L’univers de l’intelligence artificielle, concept que n’appréhendait pas Jacques Ellul au moment où il écrivait ses essais sur la technique, est bien une plongée dans le monde de la vie sociale, prétendant la structurer, l’ordonnancer, l’architecturer.

andre-spilborghs-719343-unsplash-e1531151475334.jpg

Le début de ce XXIème siècle est radicalement traversé par une double révolution numérique, celle d’une part de l’intrication de l’information et de l’organisation, et d’autre part de l’imbrication des sciences cognitives et des techniques informatiques.

La révolution numérique de l’information s’esquisse et se manifeste au travers de moyens qui avaient été à peine imaginés 50 ans plus tôt. Tant et si bien que nous avons le sentiment, « nous les simples humains » de vivre une accélération phénoménale du temps, une accélération effrayante par l’ampleur du “système technicien1 qui se dessine…

Dans à peine une décennie, serions-nous ainsi capables d’entrevoir, d’imaginer les nouvelles possibilités organisationnelles et « technoscientifiques » qui n’ont pas encore été imaginées à ce jour.

Soyons nonobstant assurés que la science et la technique déploieront dans quelques années de nouveaux prodiges qui fascineront l’homme, le submergeront au point que cette même technique est en passe demain, probablement de le dominer.

Cette domination de la technique sur l’homme est hélas et inévitablement fortement prévisible, si l’homme ne tente pas de mettre les curseurs, les limites nécessaires pour entraver le développement de technologies susceptibles de noyer ou de vampiriser son âme. Une des technologies fascinantes qui n’est pas en réalité nouvelle, puisque née dans les années 50, connaît une évolution dont l’ampleur avait déjà été pressentie dès l’origine de sa conception. En effet en 1958, Herbert Simon2 prix Nobel d’économie, fut le pionnier de l’intelligence artificielle (IA). L’économiste avait notamment appréhendé la manière dont les activités humaines peuvent être automatisées. Dès les années 50 l’homme démiurge était ainsi sur le point de donner naissance à une forme de léviathan technologique sans conscience, “une science sans conscience”.

 Reproduire l’Intellect humain

Or, lorsque l’on appréhende l’œuvre du sociologue et économiste Herbert Simon pionnier de l’intelligence artificielle, nous découvrons qu’il s’intéressait aux sociétés à leur organisation sociale et économique, aux hommes et à la façon dont ils interagissent. Nous comprenons dès lors aujourd’hui les perspectives susceptibles d’être mobilisées via l’intelligence artificielle, pour exploiter et gérer des masses de données, pour structurer et organiser le pilotage de ces mêmes data, au moyen des techniques d’intelligence artificielle qui bouleverseront l’ensemble des secteurs d’activités touchant à la vie sociale et consumériste au point de les contrôler et de superviser la totalité des être humains addictes ou assujettis aux technologies.

 La mathématisation de la pensée

Mais au-delà des avancées de cette technologie puissante en termes de capacités de calculs, c’est le fantasme des bricoleurs du génie technoscientifique qui est inquiétant et qui est ici l’objet de notre réflexion que nous souhaitons décliner dans cet article.

En effet Herbert Simon défendait la thèse d’une Intelligence artificielle capable de penser, l’économiste soutenait effectivement l’idée que l’IA dite « forte », serait capable d’imiter la raison humaine.

Herbert Simon avait une conception philosophique matérialiste de la vie, puisqu’il considérait que l’ordinateur, tout comme le cerveau humain, sont des systèmes comparables, proches, capables de manipuler des symboles physiques. De fait et de par sa capacité à gérer des symboles, la programmation informatique rendait selon lui possible, tout comme le cerveau, de manipuler des données, d’intégrer par exemple la lecture d’un texte en langages codés, de comprendre, décrypter puis d’analyser une situation, de déduire des solutions, des scenarii, ce qui a été réellement possible avec l’Alphago, le programme qui a battu l’un des meilleurs joueurs de GO au monde, un jeu pourtant intuitif et imposant une intelligence créative.

Le fantasme d’assurer « l’infaillibilité du raisonnement » avait été imaginé trois siècles plus tôt par le philosophe Leibnitz qui avait conçu un rêve incroyable, oui incroyable à l’heure des algorithmes, à l’heure de l’intelligence artificielle, celui de mathématiser la pensée et de créer une machine à raisonner (Le calculus ratiocinator). Le rêve de Leibniz philosophe du XVIIème siècle (siècle où la technique n’était pourtant pas dominante) était de transformer l’argumentation en théorème, de convertir une discussion en un système d’équations et de proposer à un débatteur en cas de difficulté argumentative, le recours à un « calculus ratiocinator »3. Leibnitz décrivait ainsi le processus de la pensée humaine comme la simple manipulation mécanique de symboles, une idée reprise plus tard par le prix Nobel d’économie Herbert Simon, quand celui-ci conçut le concept d’Intelligence artificielle.

L’au-delà de l’humain

Dans ce futur univers dystopique, l’euphorie de certains prophètes de la technoscience de la Silicon Valley prédisent l’avènement de la singularité, l’homme cyborg, l’homme augmenté connecté à des puces informatisées, lui permettant d’accroître ses capacités cognitives. L’au-delà de l’humain est même imaginé puisque l’homme serait remplacé par sa machine, capable de conscience, ces machines conscientes feraient preuve d’adaptabilité, elles seraient la suite d’une évolution darwinienne de l’humain à l’humanoïde.

Or nous y voilà, au cœur de notre sujet, le fantasme de la conscience qui serait la faculté susceptible d’être embrassée par une machine dont les pouvoirs cognitifs auraient été décuplés. Au point que rien ne distinguerait la machine dotée d’une IA forte et l’homme. Ce concept d’humanoïde doté de conscience a été mis en scène dans un film « Ex Machina »4 sorti sur nos écrans en 2015, film d’Alex Garland. Dans ce film un brillant codeur en informatique nommé Caleb va faire une expérience profondément perturbante, puisqu’il va devoir interagir avec un humanoïde apparaissant sous les traits d’une femme prénommée Ava, capable d’autonomie réflexive et émotionnelle. Pour s’assurer que cette machine est oui ou non dotée de conscience Caleb va faire subir à l’automate IA un test, le test de Turing5. L’automate va ainsi confondre, troubler et dérouter le codeur en informatique, le persuadant que seule une vraie femme est dissimulée dans la machine, car rien ne saurait distinguer l’homme et l’humanoïde en raison de leurs facultés cognitives, respectives à rentrer en dialogue.

 Le fantasme de l’IA consciente

Ce film « Ex Machina » nous renvoie à un texte fameux et prémonitoire du Philosophe Henri Bergson, texte écrit tenez-vous bien en 1888, puis énoncé lors d’une conférence à l’université de Birmingham sur la conscience en 1911. Le livre d’où est extrait le texte date de 19196. Nous publions un court extrait de cette réflexion afin de comprendre la portée prémonitoire, intuitive, démonstrative de la pensée du Philosophe.

 » Pour savoir de science certaine qu’un être est conscient, il faudrait pénétrer en lui coïncider avec lui, être lui. Je vous défie de prouver par expérience ou par raisonnement, que moi qui vous parle en ce moment, je sois un être conscient. Je pourrais être un automate ingénieusement construit par la nature, allant, venant, discourant ; les paroles mêmes par lesquelles je me déclare conscient pourraient être prononcées inconsciemment. Toutefois, si la chose n’est pas impossible, vous avouerez qu’elle n’est guère probable. Entre vous et moi il y a une ressemblance extérieure évidente ; et de cette ressemblance vous concluez, par analogie, à une similitude interne. Le raisonnement par analogie ne donne jamais, je le veux bien, qu’une probabilité ; mais il y a une foule de cas où cette probabilité est assez haute pour équivaloir pratiquement à la certitude. « 

Voilà pourquoi l’IA n’est d’après nous qu’un pantin, un automate, certes savamment programmé une forme de Golem, mais un artifice d’être inachevé dépourvu de libre arbitre émotionnel, une créature humanoïde inachevée, une figure des temps modernes de type Frankenstein mais sans aucun doute incapable de survivre à des conditions hostiles.

L’IA cette « puissance cognitive », cette pensée « calculante », cette matière de flux animée par des algorithmes, ce réseau de neurones artificiels, a la prétention d’être la copie dupliquée d’un modèle vivant, s’inspirant en tout point d’un cerveau humain.

Pourtant cette raison artificielle reste factice, et demeure en quelque sorte une contrefaçon de l’esprit, ce que j’appelle un pantin animé de manière totalement maquillée, car en réalité cette raison ne saura jamais totaliser la complexité de l’être humain et la subtilité de son esprit, être émotionnel dont justement l’âme émotive est la condition même de sa puissance créative ou réflexive. Ainsi pour reproduire Mozart, encore fallait-il un Mozart à imiter !

Quand bien même, l’homme ne serait pas un génie, l’émotion dans sa faculté de toucher, de ressentir, de vivre, d’aimer, est la condition même de la conscience, un être infiniment complexe et subtil, capable de se mouvoir et d’aller sur des champs là où il n’a pas été programmé, codé. L’être humain est aussi capable de se jouer des normes et du formatage pour lequel on aimerait le conditionner. La conscience c’est la vie, la conscience est reliée à la vie qui l’anime, la vie est une rupture avec la matière inanimée quand bien même cette dernière serait animée par un flux de matières et de programmes savants, œuvre d’un démiurge qui veut donner la vie à sa créature morte, son Golem.

Pour reprendre le propos7 de René Descartes « même si l’organisme est une machine, si l’animal est une machine, ces machines sont infiniment complexes et subtiles que toutes celles que l’homme ne sera jamais capable de construire car elles sont faites de la main de Dieu » …effectuant des gestes subtils, levant les obstacles hissés par les contingences, surmontant les difficultés posées par le monde de la matière. Cette ingéniosité de la vie naturelle nous émerveille et résulte d’un donné du libre arbitre de la vie, de l’intelligence vivante et non artificielle.

En revanche les opérations de calculs qui nous fascinent relèvent de modèles mathématiques, de l’inférence bayésienne, modèles de calculs statistiques qui autorisent la possibilité de modéliser des choix en début de processus et d’emmagasiner l’expérience apprise au fil des expériences apprises et mémorisées. Je comprends cependant les arguments adverses qui indiquent que tout cela relève bien d’une analogie avec l’esprit humain, dans sa dimension de libre arbitre et intuitive.

Mais en réalité, même si l’Intelligence artificielle introduit de facto et en apparence une dimension d’arbitraire et d’intuition, cela reste du calcul donnant l’illusion de faire face à une machine qui réfléchit. Tout ceci chers amis lecteurs, relève bien en réalité de combinaisons savamment codifiées, programmées et mémorisées au fil des expérience (voire l’IA Alphago …). L’IA est bel et bien construite autour de méthodes de calcul puis d’encodage, et non de la conscience. Une machine serait-elle ainsi capable d’inférence et de se projeter dans de nouveaux univers de connaissances ? Permettez moi d’en douter. La voit-on ainsi remettre en cause Darwin et évoquer un Dieu créateur, en fait, la machine est déjà savamment conditionnée à penser comme l’homme pense, enfermée dans des présupposés théoriques, incapables de nouvelles intuitions comme celles abordées par ces génies humains qui ne possédaient pas de visions claires de notre histoire contemporaine et de sa dimension technique, mais pourtant étaient parvenus cependant à l’esquisser, à ébaucher les contours d’un devenir, comme le fit le philosophe Henri Bergson ou le mathématicien Leibniz La conscience à l’opposé de l’IA, pense également au sens de vivre, il est donc impossible selon nous d’imposer à une conscience une autre motivation qu’elle-même à moins de la conditionner…

Contrairement à un intellect artificiel, cette sensation de soi, ce sentiment d’être, sont à la fois mystérieux et uniques, vivre en conscience, c’est vivre son altérité face au monde. La conscience ne se fabrique pas, elle est un donné de la vie, une vie qui va agir, interagir et donner du sens pour assurer au-delà de l’existentiel, cette dimension du bien-être. L’IA serait-elle en mesure d’agir pour elle-même, de se motiver pour son propre bien être ? Puis s’il fallait ajouter cet autre argument, la conscience propre à l’être humain c’est en effet la recherche d’un bien-être dans sa plénitude et sa capacité à le préserver autour de soi, ce qui revient à la dimension de l’amour et du désir qui est intrinsèquement liée selon nous à la conscience.

Aux antipodes de l’amour et de la conscience, l’Intelligence Artificielle n’est en réalité qu’une série de programmes codés. Nous le répétons à nouveau, l’IA est construite autour de méthodes bayésiennes très utilisées en statistiques et dans les sciences qui relèvent du datamining, permettent d’imaginer des hypothèses, de scenarii de mouvements, de choix. Ainsi, l’intelligence artificielle dupliquée ne serait ici qu’une série de moules, d’uniformisation des pensées, des outils industriels préconçus du raisonnement, des méthodes de réactions aux décisions fondées sur des paramètres préétablis. Mais en fin de compte le risque est bien une emprise de l’Intelligence artificielle sur les décisions réfléchies de l’homme sacrifiant sans doute la dimension réflexive relationnelle, le triomphe d’une raison froide, en fin de compte sur la raison relationnelle…

Pourtant La conscience n’est pas comparable à l’intelligence artificielle puisqu’elle est la faculté sensible de se percevoir, de s’identifier, et de penser non dans le sens de calculer, de combiner mais d’interagir avec le monde et de partager des émotions, la conscience n’est ainsi pas enfermée par le calcul,. Nonobstant, loin de nous de nier les facultés de calculs propres à notre cerveau, mais cette faculté de calculs ne se réduit, ni se résume à la conscience. Si certes l’homme peut « artificialiser » et dénaturer le sens de soi et imiter la dimension d’un esprit humain, cela restera pour autant de la mécanique calculatoire incapable de désir par elle même, de volonté auto produite et de se mettre par elle même en mouvement..

Si l’on poussait le raisonnement à l’absurde et affirmer qu’il serait possible à la machine d’être dotée de conscience, quel créateur adorera alors cette machine ? Sera-t-elle amoureuse, quel projet familial développera-t-elle ? L’IA est en réalité le résultat d’un découplement, d’une dissociation en réalité de l’intelligence et de la conscience, bien incapable dès lors d’être connectée à la transcendance et d’être reliée à l’autre dans un rapport empathique, même s’il était prouvé que deux machines reliées peuvent interagir. Une différence particulièrement sensible sur le plan strictement ontologique doit être ici soulignée : une machine est reliée à la matière, alors que l’homme est reliée à la vie et de fait à son Dieu, lui-même qui “recherche des adorateurs en esprit et en vérité”, autrement dit en conscience.

L’IA est un en réalité un vide d’esprit, une absence spirituelle, une frustration pour un objet humanoïde conçue artificiellement qui ne saurait être reliée à la transcendance. Certes l’IA sera une machine dotée de l’apparence d’un corps mais sans réelle conscience humaine sans âme, sans vie réelle, sans esprit, en supposant même qu’on parvienne à construire un robot androïde dont la complexité s’approcherait de celle de l’homme, il lui manquerait toujours cette dimension ontologique et cette ouverture à la transcendance qui ne peut jaillir spontanément que de la seule interaction des causes immanentes, qui résulte de la nature même de cet être fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. La beauté de l’homme ne réside-t-elle pas dans ses imperfections, qui en font un être complexe et d’une complexité insondable pour le simple coeur humain ?

L’IA est ainsi conçue en langage binaire, c’est le langage informatique, l’IA ne connaît que le Oui et le Non, l’homme est au-delà du binaire, la vie de l’homme est faite de nuances, d’erreurs, d’incertitudes, de sensibles, de ressentis. Pour nous, la conscience relève du monde vivant et non d’une mécanique binaire. La conscience n’est donc pas seulement l’intelligence c’est à dire le monde de la connaissance, la conscience c’est aussi une relation intériorisée qui embrasse tout l’homme capable d’interagir avec le vivant et le renvoyer à une dimension émotionnelle.

Un Ordinateur pourrait-il alors s’apparenter à une dimension biologique quelconque, la réponse est évidemment non, catégoriquement non ! Une IA sophistiquée dotée d’une dimension cognitive forte s’adosse de fait à un fonctionnement mécanique programmé par l’homme et de flux de particules et à ce jour la conscience suppose la conscience de l’autre, une forme d’attirance aimante, qui ne résulte pas de la seule aimantation de deux objets.

Ainsi cette prétendue raison qui forme l’encodage de l’Intelligence Artificielle, n’est en réalité habitée que par la seule dimension de la mathématisation de la pensée, une forme d’abstraction sans âme, dénuée d’esprit, vide de conscience, privée de l’amour, dégagé de capacité relationnelle dans un sens fort..

Heidegger pensait lui-même que “le succès des machines électroniques à penser et à calculer » conduirait à la « fin de la pensée méditative »… Nous pourrions de facto donner raison au Philosophe Heidegger, si en effet l’homme devait cesser de s’émouvoir pour emprunter le pas d’automates ne réagissant plus à la lobotomisation de la faculté de rêver, d’imaginer, de créer, de s’étreindre, de rire, d’aimer, car la conscience intense de soi c’est cela et c’est bien au-delà de penser, de cogiter, de raisonner, de traiter, d’analyser, de faire des choix.

Le « Je pense donc je suis » ne définit pas d’après moi toute la dimension de la conscience, le « je pense » est d’abord une information qui ne se résume pas un état de conscience, la conscience ne se réduit pas à la dimension du langage, de ce qui nomme. Enfant je ne maitrisais pas encore le langage, la faculté de former des phrases, mais j’avais le sentiment déjà d’être, « d’être soi », d’exister et c’était l’étreinte de ma mère qui éveilla ma conscience à la vie, son regard, son amour, son geste affectueux, les mots doux qu’elle m’adressait m’étreignant dans ses bras .

La machine peut-elle ainsi s’éveiller à la conscience sans l’étreinte de l’amour, non définitivement non, car cet objet sans filiation naturelle et passé qui n’est, pas étreint, ni embrassé, ni aimé, n’a pas été enfanté dans le mystère, conçu dans l’amour, n’a pas de faculté à s’éveiller mais à rester plutôt inerte, mécanique.

La conscience de soi relève d’un mystère et n’appartient pas à la dimension de la raison, c’est un donné de l’esprit, un donné de la transcendance qui n’est pas celle de la matière.

Il nous faut ainsi préférer les sentiers de la conscience aux autoroutes du monde des algorithmes, car la conscience ne vit toutes les dimensions de la densité que lorsqu’elle est dans les chemins de traverses et non dans les pas de l’automatisme séquencé.

La perte de conscience de l’être humain

Ce que nous avons à craindre, ce n’est pas tant la conscience factice d’une machine, mais davantage la perte de conscience de l’être humain.

Cette perte de conscience se produira le jour où l’homme abandonnera à la machine ses facultés de direction et de choix, en s’imaginant que la machine, cette intelligence virtuelle est infiniment plus perspicace, clairvoyante ou pénétrante que ne pourrait l’être son esprit. Cette perte de conscience se déclenchera lorsque une partie de l’homme bradera à la machine sa conscience afin que cette dernière effectue les comportements mécanisés d’un automate susceptible de lui faire obtenir un gain précieux de son temps,  “libérant” l’humain à d’autres tâches qui ne pas en douter seront les tâches futures, accomplies sans fin et demain par d’autres machines plus performantes  l Serons nous demain seulement des êtres passifs, “des zombies vides de substance …participant aux flux  dématérialisants et énivrants du cyberespace” comme le souligne le philosophe Jean-MicheL BESNIER dans son livre l’homme simplifié.

Mais voici déjà que des milliers et des milliers d’hommes abandonnent à la machine, à ce monde digital et numérique, la direction de leur vie en remettant la destinée de leur existence à un système, une forme de divinité virtuelle et planétaire qui choisira leur emploi, leur alter égo, leurs activités du soir. L’homme se dessaisissant peu à peu de ses tâches corvéables, devient lui même addicte de ses robots domestiques. Une forme de nonchalance docile, se profile dans cet horizon du “système technicien” où l’homme cède comme un petit poucet toutes les données de sa vie et se laisse peu à peu asservir par une créature qui lui échappe, qui prend le pouvoir au fil de l’eau . Ce monde moderne a précipité l’homme dans une multiplicité de dépendances, de jougs serviciels le liant et le subordonnant, grignotant peu à peu son autonomie. Une dictature douce est finalement en train de s’imposer.

Une entité mystérieuse se dresse au crépuscule d’une humanité qui rêve à l’enfantement d’un automate Golem ayant une assise sur la conscience humaine, pilotera ainsi leur vie, l’organisera et planifiera harmonieusement leurs activités, ne laissant ainsi rien au hasard.

La liberté est abdiquée au profit d’un pseudo confort techno numérique qui est en réalité, une servitude, d’une conscience paresseuse qui s’envole dans l’abîme privant ainsi l’homme d’une quête de sa conscience reliée à Dieu. En définitive l’IA est l’ultime système orwellien aspirant les données de nos vies sociales et comportementales contrôlant puis assujettissant l’homme au pouvoir d’une “pseudo conscience” qui réfléchit pour eux mais les ankylose en les privant de leur libre arbitre, la motivation qui les met en mouvement.. Pire demain un tel système discriminera nécessairement les rebelles, les insubordonnés, les indociles et les exclura.(Lire Ap 13.16-17 : elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front, et que personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom). Au fond cela rejoint le propos de Idriss Aberkane spécialiste des neuro sciences qui indiquait que si nous donnions un levier à un fou, nous serions alors responsables du supplément de destruction que nous aurions alors su lui conférer.

De fait cette perte de conscience serait un immense gâchis, “une immense déperdition des forces humaines, qui a lieu par l’absence de direction et faute d’une conscience claire du but à atteindre” . Or dans l’épître aux Romains, nous relevons ce texte magistral qui est une invitation à s’affranchir de cette nouvelle servitude que propose notre monde moderne et donne en réalité un chemin à la conscience humaine si nous recevons favorablement cette exhortation “…vous n’avez pas reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte, mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions: Abba! Père! L’Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu ». L’esprit rend ainsi témoignage à notre conscience que nous sommes en réalité enfants de Dieu et non une matière inerte qui n’aurait finalement aucun sens. .

Nous conclurons dès lors cette chronique par un message plein d’espérance en nous adressant à ceux qui nous lisent, nous les invitons dès lors à entrer en résistance en conscience, à partager autour d’eux la dimension d’une relation incarnée, l’éveil d’un esprit relié aux autres découvrant pleinement son humanité et sa conscience non dominée par la machine, ni la matière fusse-t-elle intelligente mais au demeurant sans conscience..

Eric LEMAITRE

Eric qui n’est pas une IA mais un être tout à fait imparfait remercie ses chers amis Bérengère Séries et Etienne Omnès pour leurs lectures vigilantes, l’apport de leurs idées, leurs réflexions celles de consciences libres, ni codées, ni formatées…merci à eux d’être, d’être des êtres de chair et de sang, des êtres sensibles et de relations.


1. référence à Jacques Ellul, Essayiste et théologien protestant penseur de la technique
2. Economiste et sociologue du XX°s, né en 1916 et mort en 2001. L’auteur de l’article vous renvoie à cette référence
3. Le Calculus Ratiocinator est un concept théorique du philosophe et mathématicien Leibniz décrit dans son ouvrage “De Arte Combinatoria” en 1666.
4. Le synopsis du film
5. Le test de Turing : test d’intelligence artificielle fondée sur la faculté d’une machine à imiter la conversation humaine.
6. Texte de Henri Bergson « La conscience et la vie » Editions PUF, l’extrait de ce texte est à la page 6.
7. Extrait du discours de la Méthode René Descartes

Nous ne sommes plus très loin du chaos économique …

« Je crains le jour où la technologie dépassera nos relations humaines. Le monde aura une génération d’idiots  »  

Albert EINSTEIN

James Rickwards Avocat, rédacteur en chef d’Intelligence Stratégique est l’auteur de deux livres the Death of Money (La mort de l’argent) et Currency Wars (Guerres des devises). Ces livres détaillent de façon très argumentée les conditions de l’effondrement à venir du système économique.

Pour James Rickwards nous assistons à une forme de partage à l’échelle mondiale de programmes financiers et d’interdépendances économiques susceptibles de fragiliser les socles économiques des nations. Les économies développées reposent selon James Rickwards sur des systèmes complexes, de richesses perverties qui sont ainsi en mesure de déplacer un maximum de capitaux des secteurs productifs vers les univers non productifs et plus que jamais de dimension virtuelle. La fragilisation se poursuivra jusqu’à ce que le système social s’effondre. C’est le « sort commun à toutes les civilisations lorsqu’elles ont atteint une phase … » de financiarisation ultime « …de dépendance de haut niveau ».

Les banques ne créent plus ainsi de valeurs et leurs services n’amènent pas nécessairement de plus-value, parfois même leurs services ont été remplacés par de l’extorsion de richesses. L’industrie financière est également en pleine mutation et ce changement tient à l’hyper connectivité. Il faut comprendre toujours selon l’essayiste que plus nous sommes connectés, plus le système de l’interdépendance des organisations financières prend de l’importance, plus on court alors le risque d’un effondrement généralisé et catastrophique qui est le revers d’une économie en réseau et de plus en plus virtuelle.

Edouard Philippe et Nicolas Hulot évoquent ensemble la théorie de l’effondrement

« Le comportement de l’Homme envers la biosphère est devenu dysfonctionnel et menace maintenant de façon manifeste notre propre sécurité à long terme. Le vrai problème est que le monde moderne reste dans la croyance d’un mythe culturel dangereusement illusoire. Comme Lomborg, la plupart des gouvernements et des agences internationales semblent croire que l’entreprise humaine est d’une certaine façon en train de se « découpler » de l’environnement, et est donc entraînée vers une expansion illimitée. Le nouveau livre de Jared Diamond, “Effondrement”, s’oppose de front à cette contradiction. »

Effondrement - Copie

« Le comportement de l’Homme envers la biosphère est devenu dysfonctionnel et menace maintenant de façon manifeste notre propre sécurité à long terme. Le vrai problème est que le monde moderne reste dans la croyance d’un mythe culturel dangereusement illusoire. Comme Lomborg, la plupart des gouvernements et des agences internationales semblent croire que l’entreprise humaine est d’une certaine façon en train de se « découpler » de l’environnement, et est donc entraînée vers une expansion illimitée. Le nouveau livre de Jared Diamond, “Effondrement”, s’oppose de front à cette contradiction. »

« Cette question me taraude beaucoup plus que certains ne peuvent l’imaginer », a assuré Edouard Philippe, mardi 3 juillet, lors d’un Facebook Live organisé avec Nicolas Hulot. Le sujet ? L’effondrement, ce discours de plus en plus audible annonçant l’effondrement économique et écologique de notre civilisation. Mais l’interprétation que fait le Premier ministre de Collapse, le livre du géographe et biologiste américain Jared Diamond, qu’il cite régulièrement comme référence, est toute personnelle….

Lire la suite de l’article sur le site :  https://usbeketrica.com/article/edouard-philippe-et-nicolas-hulot-papotent-theorie-de-l-effondrement

Gattaca : En route pour l’extravagance et la démesure de l’homme.

Comment ne pas songer dans ces nouveaux décors façonnés par le Transhumanisme à ce film qui nous projette dans un futur « Bienvenue à Gattaca ». « Bienvenenue à Gattaca » est un film de science-fiction qui n’utilise pas les codes du genre avec comme arrière-plan les effets spéciaux et des objets extravagants. Le film met plutôt l’accent sur une cité scientifique, un centre d’études et de recherches spatiales pour des jeunes gens au patrimoine génétique quasi parfait ! L’univers architectural de la cité scientifique ou évolue des hommes surfaits se caractérise par des lignes droites, des courbes parfaites, épurées, des décors comme l’escalier de forme hélicoïdale qui rappelle la structure de l’ADN. La cité scientifique et futuriste évolue dans un univers sans couleurs, sans réels contrastes, ou le déterminisme génétique triomphe, concevant des humains biologiquement sans défauts. Le centre de recherches est peuplé d’hommes et de femmes désincarnés, déshumanisés anonymes, comme mécanisés, surveillés, contrôlés. Des êtres surdoués aux capacités cognitives exceptionnelles, conçues par la génétique moderne, mais les visages sont énigmatiques, sans âmes, placides ils se croisent sans se rencontrer sans échanger, ils sont identiques, ils sont indifférents.

 Un texte

de

Eric LEMAITRE

 Le monde est traversé par de multiples feux et incendies, c’est toute la biodiversité qui est en péril :

  • la faune et la flore sont déstabilisées,
  • les ressources énergétiques ne sont pas inépuisables,
  • les écosystèmes sont fragilisés par les déséquilibres.

Nous ne sommes pas loin d’une faillite généralisée et cette faillite est autant économique, sociale et climatique. Jamais, il n’y a eu autant de corrélations entre différents phénomènes qui par leur conjugaison peuvent entraîner des maux irréversibles pour une grande partie de notre humanité.

Ainsi des pans entiers de notre environnement se délitent, s’étiolent, disparaissent, tous les instruments qui examinent la terre, la mesurent, convergent avec le même diagnostic, la planète s’est embrasée. Les catastrophes même les plus apocalyptiques ne sont plus inenvisageables. Pourtant les cassandres ne sont pas ou peu écoutées, souvent raillées, taxées de radicales, d’extrémistes. L’homme est devenu le premier prédateur des espèces et de la nature depuis la chute, depuis le jardin d’Eden ou il en a été chassé.

Plutôt que de se ressaisir, l’homme continue de se projeter dans les rêves les plus fous ou les folies les plus insensées. Parmi ces rêves, celles notamment d’artificialiser la nature, de la régénérer via les nanotechnologies, d’inventer de nouveaux artefacts ou artifices pour suppléer les limites physiques ou les facultés psychiques du genre humain.

Plus que Jamais, les démons qui sommeillaient dans le cœur de l’homme se réveillent et lui donnent un regain de désir de jouvence, cette volonté de faire disparaitre à tout prix la mort comme s’il fallait imaginer que le Diable dans le Jardin d’Eden n’avait pas tout à fait tort :

« Genèse 3.4 « Alors le serpent dit à la femme: Vous ne mourrez point; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal »

Il faut pour ces nouveaux docteurs Folamour, oublier le corps ou vanter sa plasticité, inverser les rapports au vivant, vaincre les contingences d’un réel qui condamnent l’espèce humaine

Parmi

les projets délirants de ces nouveaux savants fous:

celui de

  • rapprocher le vivant et la technique,
  • de fusionner cerveau et machine,
  • celui d’implémenter le cerveau humain, le reprogrammer afin d’augmenter ses facultés cognitives.

Ce fameux docteur Folamour qui est en l’occurrence une pure fiction aspirait à sauver l’humanité.

Avec la société Google se rejoue la scène du savant fou en répliquant la scène déjà jouée, il s’agit pour une des sociétés du numérique l’une des quatre de ce fameux GAFA (Google, Apple, Face Book, Amazon) de sauver l’humanité de sa mortalité promise et d’augmenter la performance cognitive de l’homme.

Dans des contextes de mutation climatique, technologique et d’un monde consumériste qui domine nos manières d’agir et de vivre, l’encyclique « Laudato Si’ » du Pape François expose les convictions portées par l’église catholique.

Face à une modernité hors sol, ce monde n’est plus ancré dans un rapport au réel, ce monde post moderne aspire à des rêves déconnectés de tout rapport aux dogmes de la religion, à une dématérialisation des biens, une désincarnation des relations. La modernité veut ainsi s’ouvrir de nouvelles perspectives en étant dans le déni du réel comme si la modernité voulait aujourd’hui s’arracher de ses limites, de son univers incarné.

Que nous soyons catholiques ou non, la dernière encyclique du Pape François mérite d’être lue, tant son contenu est profondément réfléchi, interpelle à l’urgence d’une réflexion de tous relativement à l’évolution des techno sciences, à l’ensemble des mutations scientifiques et technologiques dont les répercussions se font déjà ressentir dans notre quotidien.

L’encyclique évoque les relations, les interactions de plus en plus prégnantes entres les technologies et nos modes de vie. La lettre du Pape François pointe l’émergence de techno structures deshumanisantes, la conviction que les connexions entre les êtres humains et les technologies se font plus pesantes que jamais, « tout est lié dans le monde ». La lettre écrite par le Pape François est ainsi une analyse critique du nouveau paradigme imposé par le monde des technosciences et au-delà « des formes de pouvoir qui dérivent de la technologie ».

Bien que l’encyclique ne fasse pas du Transhumanisme le cœur de son sujet, nous avons noté qu’implicitement cette lettre en faisait indirectement référence, c’est pourquoi nous souhaitions l’évoquer dans cette chronique.

Nous souhaitons ici informer,

avertir, pour anticiper les orientations qui se dessinent d’ores et déjà.

Au fond il s’agit de lancer une démarche d’alerte, d’éveil des consciences, de saisir qu’y compris dans le quotidien, les objets qui nous entourent peuvent être aussi des environnements qui constituent autant de marqueurs d’une époque qui peu à peu en raison de leur emploi addictif, nous habitue à de nouvelles servitudes, comme si ces objets étaient des nécessités quasi vitales.

Ces objets de « la modernité numérique » nous lient demain aux projets d’une société virtuelle et deshumanisante qui ne fait plus de l’homme dans sa dimension ontologique, un être incarné dont il conviendrait de prendre soin, un être d’abord de relations et non une matière connectée à d’autres matières.

Je crois en effet qu’indiscutablement nous sommes comme conditionnés par les objets et des techniques qui nous sont devenus si familiers. A travers ces objets nous avons fini par nous habituer à leurs contacts, à devenir leurs sujets et demain totalement asservis, assujettis sans que nous ayons la volonté de nous en défaire, de nous affranchir.

Ces objets qui incarnent notre modernité, nous emprisonnent et nous rendent dépendants ! Je crois en effet que nous sommes arrivés au point d’être fascinés, que le pouvoir de séduction de ces objets, naturellement ces objets sont comme des leurres et tromperont bon nombre d’entre nous. Qui en effet n’a pas tel ou tel objet numérique (portable, ordinateur, appareil photo) chez lui et ne soit pas tenté par les dernières évolutions technologiques, le confort apporté par ces nouveaux environnements de notre consommation.

L’une des dérives de ce pouvoir technologique étant ce besoin irrésistible, implacable d’accroitre sa puissance de divertissement, de savoir, de contrôle, d’augmenter sa capacité de servitude sur le monde, de faire également reculer les limites biologiques de l’homme qui l’ont enfermé jusque-là dans une forme de vulnérabilité, de fragilité qu’incarne la mortalité.

Ainsi l’encyclique résume les nouveaux enjeux terrifiants d’une « science sans conscience », les enjeux sont illustrés par ce propos extrait de la lettre écrite par le Pape François :

« …Nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises, nous donnent un terrible pouvoir. Mieux, elles donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier. Jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien, surtout si l’on considère la manière dont elle est en train de l’utiliser ». 

C’est le mot emprise qui est saisissant comme l’expression d’une possession d’un nouveau territoire qui s’offre désormais à l’homme, la conquête n’est plus géographique, la conquête s’inscrit désormais dans le champ de l’esprit, il appartient à l’homme de dépasser tout à la fois ses limites mais aussi de transcender les frontières qui l’ont jusqu’alors enserré. La technologie est le recours, comme une forme de pouvoir qui s’offre à l’homme désormais pour dépasser la finitude de l’existence humaine, l’infirmité biologique de l’homme.

La technologie est sur le point de revêtir une fonction idéologique et cette fonction idéologique est portée par le Transhumanisme,

…..un mouvement culturel très actif pour prôner le dépassement de l’homme emmuré dans sa finitude et d’abord sa mortalité.

Il faut ainsi pour ce mouvement permettre à l’homme d’échapper à sa souffrance comme le rappellent Geneviève Ferone et Jean-Didier Vincent dans leur remarquable livre, Voyage en Transhumanie, en citant Freud le Père de la Psychologie moderne qui mettait en évidence les sources des tourments qui pèsent sur la condition humaine « La puissance écrasante de la nature, la caducité de notre propre corps, et l’insuffisance des mesures destinées à régler les rapports des hommes entre eux que ce soit au sein de la famille, de l’état ou de la société ».

Le Transhumanisme est ainsi cette idéologie méconnue de beaucoup qui fondée sur une nouvelle matrice, celle d’une toute-puissance prométhéenne, une puissance sans limites, de nouvelles facultés démiurgiques données à l’homme, dont les pouvoirs étendus ne se donnent aucune frontière pour renverser les représentations ontologiques qui ont été jusqu’alors les nôtres.

L’un des thèmes, débattus par l’idéologie transhumaniste touche notamment à l’allongement infini de la durée de la vie, l’émergence d’une nouvelle post humanité, la fusion hybride des hommes et des machines.

Dans le monde c’est la société Google qui est porteur de cette idéologie transhumaniste et comme nous l’avons précédemment écrit, ces idéologues rêvent d’une humanité enfin débarrassée de ses dogmes, de ses vérités qui l’enfermaient jusqu’alors dans un réel construit autour de la finitude, la fragilité, la vulnérabilité.

Nous comprenons alors que cette société qui se dessine à travers Google, nous projette dans une société mutante, une véritable révolution, un changement de paradigme. Dans cette société transhumaniste il s’agit ni plus moins que de proposer un homme immortel, mais également un homme augmenté. Le rêve du Transhumanisme c’est un homme qui ne meurt pas. L’homme décidant de cesser d’être une créature mortelle et maudite en quelque sorte depuis le jardin d’Eden et décidant de prendre son destin en main « Devenir lui-même Dieu ».

Citant à nouveau, les auteurs du livre « Bienvenue en Transhumanie » le monde est entré dans de fortes turbulences, de toute l’histoire technologique nous prenons conscience aujourd’hui que l’humanité détient une puissance technologique inégalée, que les « forçages technologiques » organisées nous permettent de reculer les limites qui ne sont pas éloignées des projections les plus futuristes de la science-fiction.

Dans ces contextes d’idéologie transhumaniste la fameuse Silicon Valley est devenue mégalomaniaque, démiurgique. C’est dans le cœur même de la Silicon Valley que se construit une nouvelle idéologie dont la matrice est la négation de Dieu « Dieu n’existe pas, Dieu c’est nous, augmentés par les nano-bio-technologies ». Le Dieu qui est annoncé est « l’homme 2.0 » selon l’expression même des nouveaux idéologues et sorciers de San Fransisco. L’homme 2.0, ce sera l’homme hybride avec l’intelligence artificielle, l’homme rendu immortel grâce aux nano-bio-technologies.

Mais comme le souligne l’auteur de l’excellent article « Que cache la Nébuleuse transhumaniste ? » Mathieu Dejean « Ces mystérieux apprentis sorciers qui conjuguent au futur le conditionnel des romans de science-fiction sont philosophes, ingénieurs et biologistes, ils partagent un même diagnostic : le progrès exponentiel des sciences et des techniques, et la convergence technologique des NBIC, ces derniers mettent le présent sous la pression du futur. » Les plus extrémistes de cette mouvance culturelle du Transhumanisme, annoncent l’avènement de la “singularité”, c’est-à-dire le point de rupture qui verra l’humanité basculer et les intelligences artificielles prendre en charge elles-mêmes l’innovation, le développement des améliorations touchant la santé, la technologie, la vie sociale, la surveillance.

Dans ces contextes transhumanistes et croyance sans limites dans le progrès, Google déploie des algorithmes complexes, s’emploie à développer, à améliorer l’ensemble des processus techniques touchant l’intelligence artificielle faible. L’intelligence artificielle faible se définit comme une suite d’opérations élémentaires qui permettent de résoudre un problème, un calcul. Sur la base de ces algorithmes, le processeur ainsi programmé est capable d’effectuer des opérations avec une grande vitesse, de stocker et manipuler des volumes considérables de données, l’intelligence artificielle devient ainsi un incroyable auxiliaire aux capacités de calcul illimités qui contraste forcément avec les capacités limitées, définissant aujourd’hui les capacités cognitives de l’être humain.

La programmation à partir de ces algorithmes permet ainsi à l’homme de plus avoir recours à des tâches en mobilisant ses propres ressources cognitives, les tâches qu’il accomplissait peuvent être désormais exécutées par des systèmes de plus en sophistiqués, de plus en plus performants.

Ainsi poser un diagnostic sur un cancer pourra être valablement fait à terme par une machine de par ses capacités à terme à contrôler l’ensemble du génome humain. Dans le monde des Jeux d’échecs nous savons que la puissance des processeurs d’aujourd’hui et la sophistication des programmes, que ce ne sont une dizaine de coups d’avance que calculent les meilleurs ordinateurs en quelques minutes mais plus d’une vingtaine dans un horizon temps extrêmement court, et qu’il impossible à l’homme le plus surdoué de vaincre les capacités techniques d’une super structure qui stocke en mémoire des milliards de combinaisons possibles et les évalue à une vitesse prodigieuse…

Un robot commandé à distance ou non pourrait également intervenir sur des opérations chirurgicales (c’est de l’intelligence artificielle faible), demain le projet de la voiture google qui nous pilote sans que nous ayons besoin d’intervenir n’est plus un projet inimaginable….

Le rêve de Google est de doter l’homme de nouvelles capacités, de suppléer à ses insuffisances, de rapprocher l’homme de la machine, de les fusionner. Comme l’écrivent les auteurs de « Bienvenue en Transhumanie », « le temps est venu pour l’apprenti sorcier) de devenir sorcier (nous faisons référence à la société Google. Pour cela il lui faudra s’affranchir de règles de bon sens élémentaires, cultiver l’art du déni, faire vœu de bricolage et à défaut posséder toutes les clés de la connaissance, tordre le cou aux considérations éthiques »… J’ajoute s’asseoir sur l’encyclique, sur la Bible et ses avertissements répétés concernant la tentation de l’homme de devenir lui-même Dieu.

Ainsi le sorcier ou la nouvelle bête en rapprochant l’homme et la machine, en les connectant, aspire à intégrer au corps et au cerveau humain des éléments d’intelligence artificielle, comme une mémoire étendue ou un « moteur de recherche » intégré, par exemple. Plus besoin finalement de faire l’effort de mémoriser, Wilkipédia auxiliaire de notre cerveau, serait inséré sous forme d’une puce discrète pour augmenter nos performances et épater nos amis qui eux-mêmes rivaliseront de leurs connaissances artificielles. L’avènement du surhomme est à nos portes !

Mais le projet de Google n’est pas l’intelligence artificielle faible ou la création de supports augmentant « la connaissance du bien et du mal » mais bien l’intelligence artificielle forte, la machine dotée d’un libre arbitre, « de conscience…. ? ».

Dans cette chronique je fais appel à un ami Philosophe, Chrétien lui-même engagé dans ce combat contre les idéologies ambiantes, contre les formes de régression engagées, de déconstruction de l’homme tel qu’il est.

Alors j’ai posé cette question à cet Ami que j’appellerai Philippe Nicodème et je l’ai sollicité sur cette dimension transhumaniste touchant l’intelligence artificielle, ce qu’il pensait de cette distinction entre « Intelligence artificielle Faible et intelligence Forte »

Je reprends les propos de Philippe qui nous partage sa lecture sur la distinction entre intelligence artificielle et forte « Une réserve de fond sur la distinction « intelligence artificielle faible » et « intelligence artificielle forte ». La première est un état de fait et elle existe depuis longtemps ; elle est infiniment plus puissance que la puissance de calcul d’un cerveau biologique humain ; la seconde (intelligence artificielle forte) est un POSTULAT. Rien ne dit ni ne montre qu’un machine puisse accéder à la conscience.

Je renvoie pour cela à la distinction que fait Pascal sur les trois ordres incommensurables (matière / intelligence / amour) : avec de la matière, on ne fait pas de l’intelligence, pas une once ; avec toute l’intelligence du monde, on ne peut pas faire un peu d’amour, pas une once non plus. Bergson aussi, dans l’énergie spirituelle, montre la dissymétrie matière pensée en disant que, s’il y a un lien entre cérébral et mental, depuis la cartographie du premier, on ne peut redessiner les pensées mentales.

Autrement dit, l’hétérogénéité radicale matière-esprit ne permet pas d’espérer qu’un jour, contrairement à ce que prétendent les sorciers transhumanistes, des ordinateurs, capables d’automatismes hallucinants (comme la google) car ces transhumanistes rêvent en pensant que l’on aura un jour de l’intelligence artificielle forte. Je ne dis pas qu’on n’y arrivera jamais ; ce que je veux dire, c’est que, comme pour le vivant, il faut déjà de la vie pour répéter du vivant; de même pour la pensée, il faudra déjà de la pensée consciente pour espérer l’augmenter. Mais de la matière seule, on ne pourra pas générer un souffle de pensée consciente : ça, c’est dans l’imagination des scientifiques qui devrait faire un peu plus de métaphysique plutôt que de rêver comme des gamins à une immortalité qui n’aurait aucun sens…. » 

Malgré les réserves formulées par le Philosophe, il n’est pourtant pas contestable que nous sommes « en route pour la démesure » avec cette volonté de redresser, de corriger notre sortie du Jardin de l’Eden, comme s’il fallait retrouver le chemin de l’éternité mais dans cette course folle vers un progrès sans conscience, n’est-ce pas la figure de la Bête qui se dessine subrepticement …. ! L’homme prométhéen devenu son propre Dieu. « Saurons-nous entendre ces signaux qui nous alertent sur les formes extravagantes du « progrès » ? » Propos du sociologue Yves Darcourt Lézat.

Pour conclure notre analyse sur cette dimension d’une nouvelle ère que franchit notre humanité en ouvrant de nouvelles perspectives pour refondre l’homme à travers l’idéologie Transhumaniste, nous insisterons sur trois points, points qui ont été partagés avec Charles-Eric de Saint Germain, Professeur de Philosophie et auteur de nombreux livres :

Le premier point concernant l’approche de cette idéologie est la focalisation de cette dernière sur l’augmentation de la puissance de calcul, la performance cognitive de l’homme (l’homme amélioré, l’homme augmenté), mais qui ne dit rien (ou pas grand chose) de la dimension spirituelle, de l’émotion, et du sens de la vie. Au fond l’homme augmenté reste profondément vide, que lui donnera-t-on comme supplément d’âme ?

« C’est le signe d’une utopie scientiste qui participe de l’idéologie scientiste, laquelle privilégie le mesurable et l’objectivable sur la qualitatif et l’interrogation sur le sens de la vie » comme l’écrit Charles Eric de Saint Germain. L’âme de l’homme qui le définit comme vivant se dérobe finalement, La vie est totalement occultée, comme broyée par la machine dont il pourrait être à terme qu’un simple auxiliaire. Ainsi le besoin de possession est sans nul doute une maladie incurable de l’âme, un cancer qui ronge le bonheur d’être au contact d’un jardin, le toucher, le contact qui restitue, une impression, une sensation, une émotion. Cet homme augmenté est loin des émotions et ces émotions qui tiennent justement à sa fragilité, ses limites, sa vulnérabilité.

L’avènement de l’homme augmenté :

  • n’était-il pas dans le jardin d’Eden avec le premier acte de transgression (consommer le fruit de la connaissance du bien et du mal) ?
  • n’était-il pas caressé dans les rêves du Philosophe Nietzche, l’avénement du surhomme, son avènement n’était-il pas implicitement contenu dans l’idéologie Nazie… ?

Mais un tel événement ne doit-il pas nous amener à craindre des risques sur le plan social: « L’amélioration artificielle de l’homme ne risquerait-elle pas de devenir une norme imposée directement ou indirectement par les employeurs, l’école ou le gouvernement. » Ne saurions nous pas alors confronté à un nouvel ordre social aux caractéristiques eugénistes « une société de la performance de forme eugéniste » ? Comme l’écrit également Florina KUNCKLER.

Le deuxième point est celui de l’émergence de la norme susceptible de réguler les formes de dopages techniques, les fonctions attribuées pour améliorer les performances humaines ? Serons-nous dotés des mêmes pouvoirs ? Quelle gouvernance décidera de la gestion de ces mutants ?

Cette société transhumaniste régulera-t-elle la gestion de la performance et comment ? Quels seront ces critères de répartition ?

L’autre danger souligné par Charles-Eric de Saint Germain « est celui qui tient à l’uniformisation de la société selon des normes de perfection génétique qui, d’une part, sont relatives à une époque donnée et qui, d’autre part, aboutissent à nier le fait que la diversité (et non l’uniformité) est source de complémentarité, de richesse et de progrès ».

Ici, sous couvert de progrès, il s’agira d’ »uniformiser » les gens en les soumettant à des normes d’amélioration, mais cela va aboutir dans les faits à une régression, et non à un véritable progrès, qui ira dans le sens d’une mécanisation et d’une perte de sens confinant à l’absurde.

Comment ne pas songer dans ces nouveaux décors façonnés par le Transhumanisme à ce film qui nous projette dans un futur « Bienvenue à Gattaca ». « Bienvenenue à Gattaca » est un film de science-fiction qui n’utilise pas les codes du genre avec comme arrière-plan les effets spéciaux et des objets extravagants. Le film met plutôt l’accent sur une cité scientifique, un centre d’études et de recherches spatiales pour des jeunes gens au patrimoine génétique quasi parfait ! L’univers architectural de la cité scientifique ou évolue des hommes surfaits se caractérise par des lignes droites, des courbes parfaites, épurées, des décors comme l’escalier de forme hélicoïdale qui rappelle la structure de l’ADN. La cité scientifique et futuriste évolue dans un univers sans couleurs, sans réels contrastes, ou le déterminisme génétique triomphe, concevant des humains biologiquement sans défauts. Le centre de recherches est peuplé d’hommes et de femmes désincarnés, déshumanisés anonymes, comme mécanisés, surveillés, contrôlés. Des êtres surdoués aux capacités cognitives exceptionnelles, conçues par la génétique moderne, mais les visages sont énigmatiques, sans âmes, placides ils se croisent sans se rencontrer sans échanger, ils sont identiques, ils sont indifférents.

Des citoyens dociles, comme pilotés par la servitude d’un système qui les transforme en subordonnés, en disciplinés totalement soumis à des taches bien ordonnées pour garantir la cohésion sociale de l’ensemble.

Le film a vocation à éveiller la conscience, ce film n’a peut-être rien d’utopique, il est aisé de comprendre que la trame d’un monde docile et indifférenciée, une société qui va vers l’uniformisation est une projection transposable à une réalité qui se dessine subrepticement, où tout ce que l’on voit est incontestablement transposable, des ambiances architecturales jusqu’aux idéologies qui portent intrinsèquement les dangers et les limites de la génétique moderne, du Transhumanisme.

Le Transhumanisme en mécanisant l’homme réduit sa part de lui-même l’atrophie de son identité qui est sa chair. Dans ces contextes de Transhumanisme, la chair serait potentiellement aliénée, comme anéantie. Or ce qui fait la beauté chez l’homme, c’est bien :

  • cette vulnérabilité qui le caractérise,
  • cette capacité relationnelle qu’il doit déployer pour survivre,
  • cette émotion pour coloriser la vie,
  • ces contacts, pour créer du sens à ses engagements
  • ces limites qui lui font dessiner le réel afin de comprendre qu’en tout il est un être mortel.

3) Enfin, et c’est le dernier point que nous traitons nous retrouvons dans ce projet transhumaniste qui est au cœur de toutes les idéologies totalitaires : la création d’un homme nouveau ou d’un surhomme. Par contraste, le christianisme affirme que seul Dieu peut faire un homme « réellement nouveau ». En voulant soi-même se faire Dieu, l’homme va au contraire y perdre son humanité, au sens moral du terme.

Or l’évangile nous propose …

  • non la figure d’un homme augmenté mais celui d’un homme régénéré,
  • non connecté à la matière, mais relié à l’esprit de Dieu.

L’homme selon l’évangile de Christ n’est pas amélioré, mais il est transformé par la grâce, par l’amour, par la relation avec son créateur, renouant ainsi le contact dans une dimension verticale, nourrie par la diversité, la différence et la complémentarité éloigné de toute idée d’uniformiser et de robotiser l’homme.

Note : NBIC est le label qui désigne aux Etats-Unis les nanotechnologies, les biotechnologies, les technologies de l’informatique et les sciences cognitives)

La révolution anthropologique et ses conséquences bioéthiques

Dans son livre « La nouvelle idéologie dominante », le sociologue Shmuel Trigano, rend compte de « cette reconsidération (métaphysique et anthropologique) du vivant et de l’humain, qui aboutit nécessairement à la redéfinition de la personne post-humaine, non plus dans son essence, mais dans son incarnation individuelle. »

Ainsi, le manifeste transhumaniste, résumé par ces mots « Nous souhaitons nous épanouir en transcendant nos limites biologiques actuelles », prend le contrepied de l’anthropologie biblique et définit, de facto, une nouvelle conception de l’homme et de son corps : 

Le transhumanisme, repose à la fois sur « un mélange assez hétéroclite d’ésotérisme religieux et de scientisme laïc », débouche sur une « certaine négation de la création, c’est-à-dire de la finitude de l’homme créé ». « Le transhumanisme percute l’incarnation, le corps créé dans sa dimension finie. Il s’agit de contrecarrer la nature, en modifiant l’ADN, en transmutant le corps humain, en revendiquant sa plasticité.

Le transhumanisme est ainsi marqué par la volonté de s’inscrire dans la transformation du réel aux frontières d’un monde désincarné où tous les rêves de mutation deviennent possibles.

almos-bechtold-436812-unsplash

Un texte

de

Eric LEMAITRE

Les Institutions font de nos jours un usage quasi exclusif du terme genre.

En moins d’une décennie le concept de genre s’est imposé se substituant à la notion de sexe, Nous comprenons que la dimension idéologique du concept de  genre qui désigne des différences non biologiques hommes et femmes  est une forme de nivellement et d’indifférenciation des rapports sociaux et sexués hommes et femmes.

Il s’agit notamment pour les tenants et les promoteurs de cette terminologie de lutter in fine contre toutes les formes de patriarcat, Or derrière la promotion de l’égalité des sexes se cache sournoisement la volonté consciente ou non de combattre l’essentialisme biblique.

Cette nouvelle métaphysique qui redéfinit l’homme n’est ni plus ni moins qu’une forme nouvelle d’aliénation de l’être humain dans toute sa dimension d’être créé à l’image de Dieu. Une métaphysique radicale, édifiée, soutenue, promue par le féminisme matérialiste qui revendique une forme de lutte marxiste contre toutes les formes d’oppressions culturelles. Les conséquences bioéthiques des idéologies issues des études sur le genre préparent la post modernité et l’avènement d’un homme nouveau libéré de tout déterminisme grâce à l’évolution d’une techno science capable d’assouvir demain tous les fantasmes humains

Qu’est-ce que l’anthropologie ? 

Avant d’aller plus loin, il me semble cependant pertinent de définir en premier lieu le terme anthropologie qui étymologiquement est construit à partir de deux mots grecs, anthrôpos, ce qui signifie « l’homme » (au sens générique, ce terme embrasse bien entendu la femme), et logos, ce qui signifie la parole, le discours. Le domaine de l’anthropologie entremêle des notions très divers, se situe à la croisée des sciences humaines et naturelles, l’anthropologie étudie l’être humain sous tous ses aspects, à la fois physiques et culturels (morphologique, social, religieux, psychologique, géographique…). Dans l’approche qui est la nôtre, c’est à dire comme Chrétien, nous mettrons l’accent dans notre propos sur l’anthropologie dans sa définition biblique puis l’accent sur l’approche culturelle et sociale en regard des nouvelles idéologies contemporaines.

Une révolution anthropologique ?

Qu’est-ce qui se cache derrière ces mots « révolution anthropologique » ?

Notre monde est en mutation, nous l’avions déjà évoqué dans d’autres articles publiés dans ce site. La première mutation est l’homme lui-même, certes il ne s’agit « pas encore » d’une mutation génétique, mais culturelle, cette mutation[1] concerne en premier lieu le rapport à l’altérité, au corps, aux autres, à soi.

  • Le rapport à l’altérité, au prétexte de l’égalité homme/femme, c’est l’idée même de complémentarité et de différences sexuées qui est remise en question. Alléguant l’interchangeabilité, la plasticité des êtres,le « je ne suis pas mon corps ». Dans ce rapport à l’altérité, la nouvelle anthropologie revendique l’affranchissement des stéréotypes et des environnements culturels qui déterminent les représentations, figent l’homme dans une identité non choisie[2], cette recherche d’égalité absolue, et non la complémentarité, annonce la fin, ni plus ni moins, de la femme, ou l’apparition d’un être anthropologiquement neutre.
  • Le rapport au corps, ce sont ces notions de finitude et de l’homme déchu, qui sont progressivement et proprement contestées, dans une époque matérialiste, résolument tournée vers l’idée de progrès.
  • Le rapport aux autres, la notion même de prochain ne saurait faire sens chez les transhumanistes, puisque l’idée même de compassion et de charité est supplantée par l’idée d’un état ou d’une collectivité universelle amicale, un égrégore bienveillant, pour tous, et bientôt la bienveillance d’un nouveau communisme numérique.
  • Le rapport à soi, c’est dans l’interaction aux autres que nous nous construisons, or, ce monde virtuel ne construit pas des interactions, mais des interconnexions, qui modifient également les représentations de soi comme sujet incarné.

Dans ces contextes de rapports à soi et aux autres, l’idéologie transhumaniste vient également entrer en collision avec les conceptions anthropologiques de l’homme « tel qu’il est », c’est l’idée même de finitude, de limites naturelles, que le transhumanisme entend percuter.

L’anthropologie transhumaniste « bouscule » l’idée chrétienne d’un Dieu souverain, qui a créé le premier couple humain (l’altérité), premier couple qui transgresse l’ordre divin, qui fut de ne pas goûter au fruit de la connaissance du bien et du mal, et se revêt par conséquent d’une nature mortelle.

Dans son livre « La nouvelle idéologie dominante », le sociologue Shmuel Trigano, rend compte de « cette reconsidération (métaphysique et anthropologique) du vivant et de l’humain, qui aboutit nécessairement à la redéfinition de la personne post-humaine, non plus dans son essence, mais dans son incarnation individuelle. »

Ainsi, le manifeste transhumaniste, résumé par ces mots « Nous souhaitons nous épanouir en transcendant nos limites biologiques actuelles », prend le contrepied de l’anthropologie biblique et définit, de facto, une nouvelle conception de l’homme et de son corps :

Le transhumanisme, repose à la fois sur « un mélange assez hétéroclite d’ésotérisme religieux et de scientisme laïc », débouche sur une « certaine négation de la création, c’est-à-dire de la finitude de l’homme créé ». « Le transhumanisme percute l’incarnation, le corps créé dans sa dimension finie. Il s’agit de contrecarrer la nature, en modifiant l’ADN, en transmutant le corps humain, en revendiquant sa plasticité.

Le transhumanisme est ainsi marqué par la volonté de s’inscrire dans la transformation du réel aux frontières d’un monde désincarné où tous les rêves de mutation deviennent possibles.

L’anthropologie biblique

Concernant l’approche de l’anthropologie biblique, rappelons que celle-ci nous présente l’homme comme étant fait à l’image de Dieu, conçu comme « une même unité » et un être relationnel. L’homme est âme, corps et esprit. L’être humain se définit ainsi comme « un tout » en quelque sorte, dans une entièreté indivisible, il est ainsi à la fois corps, âme et esprit et non une entité disjointe, le corps est de fait étroitement conjointement uni à l’âme. Ainsi si mon corps est en souffrance, c’est bien la totalité de mon être qui peut en souffrir. Ces trois termes Corps, âme et esprit renvoient ainsi à trois dimensions différentes d’une seule et même réalité : l’homme.

Par ailleurs l’apôtre Paul évoque bien l’être entier (Holos en grec c’est-à-dire le tout), la conception unitaire concernant ces trois aspects de l’être humain corps, âme esprit forment donc une unité, Paul n’écrit-il pas aux Thessaloniciens : « Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre être entier, l’esprit, l’âme et le corps, soit gardé sans reproche à l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ. Il est fidèle, celui qui vous appelle : c’est encore lui qui fera cela » (1Th 5,23-24). Ce qui conforte par ailleurs et également ce principe d’unité et cette vision anthropologique issu de la lecture des écritures, tient au fait que la nature pécheresse de l’homme s’hérite, non seulement physiquement, mais également en regard de son être entier.  « Ma mère m’a conçu dans le péché » (Psa 51:7)

En outre, la bible nous rappelle que l’homme possède une composante spirituelle, il est « esprit », il apparaît comme un être spirituel capable d’être également rempli par l’Esprit de Dieu. « J’ai rempli Beçalel, fils d’Ouri, de la ruah de Dieu pour qu’il ait sagesse, intelligence, connaissance et savoir-faire universel » (quelques références : Ex 31,3 ; 35,31 ; 28,3 ; voir aussi Dt 34,9). L’anthropologie biblique, est ainsi ancrée dans une dimension essentialiste, nous sommes (Corps, âme et Esprit) pourtant une seule personne, fait à l’image de Dieu. C’est pourquoi nous sommes invités à « respecter l’humain, tout l’humain » et préserver son intégrité. Dans cette dimension essentialiste, la femme est également issue de la chair de l’homme, à la fois parfaitement semblable (« Os de mes os et chair de ma chair » à l’homme et complémentaire « L’Eternel Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui » Genèse 2.18, « La femme a été créée à cause de l’homme » 1 Corinthiens 11.9.

Selon la conception Biblique les hommes et les femmes diffèrent également par essence, ainsi la nature sexuée homme et femme ne détermine pas que les fonctions d’ordre physiologique, mais a une influence sur leurs rôles à jouer respectivement, dans une dimension relationnelle et sociale, se complétant réciproquement. La femme apportant la vie et le secours, la première femme est appelée Eve ce qui signifie celle qui donne la vie et sa vocation est d’être une aide, celle qui vient secourir (Aide en hébreu est Ezer, ce qui signifie secourir). Ainsi comme le rapporte Daniel Saglietto sur le blog le bon combat, entre les hommes et les femmes il y a bien une notion d’égalité quant à “leur nature commune”, et une notion de complémentarité quant à leur “fonction”. Ephésiens 5.22-24

La conception biblique

de l’anthropologie, loin d’être partagée de nos jours  

Nous assistons bel et bien à une tentative de déconstruction de la vision biblique. L’anthropologie biblique est une anthropologie résolument « holistique » et essentialiste qui prend en compte l’homme dans sa totalité comme corps âme et esprit et nous invite de fait à respecter cette dimension complète qui définit l’homme dans cette vision de la transcendance, d’un Dieu créateur qui a fait l’homme.

Or si La thèse matérialiste qui a pleinement prévalu au XIXème siècle prétendant que tout ce qui existe, est une manifestation « mécanique » et physique, que tout phénomène est le résultat d’interactions matérielles, force est de reconnaitre que de nouvelles idéologies s’inscrivant dans la post modernité connaissent dans les esprits un essor considérable…

En effet l’une des doctrines contemporaines, opposée à cette approche essentialiste[3] est la théorie constructiviste, il faut ici ajouter le constructivisme social[4]. Par exemple pour appréhender simplement le concept d’essentialisme comparativement à la théorie constructiviste, la BIBLE affirme que tout homme est né pécheur, il est de fait par essence pécheur.

Dans le constructivisme d’inspiration rousseauiste et individualiste, l’homme est au contraire naturellement bon, la bonté de l’homme est dès lors dédouané de tout péché originel. Selon cette même approche rousseauiste, la condition humaine est en réalité pervertie en raison de contingences sociales qui ont déterminé les comportements, gangrené en quelque sorte les attitudes infectant dès lors toute la vie sociale de l’être humain.

Or de nos jours dans la déconstruction de l’homme qui s’opère, une autre dimension idéologique s’ajoute à celle de la théorie constructiviste, cette idéologie vise à séquencer, segmenter, désunir, disjoindre, dissocier ce qui fait « l’entier » de l’homme, lui ôter toute part de transcendance. Je donne ici à mon propos deux illustrations de cette idéologie :

  • La première, les idéologies issues des études sur le genre. Ces idéologies prétendent arracher l’identité masculine ou féminine de leurs stéréotypes culturels, autrement dit nous ne sommes pas notre corps, ni sexué masculin, ni sexué féminin[5].

Ainsi, tout ce qui serait susceptible de nous définir, selon les idéologies du genre, relève de déterminants sociaux et culturels. Dès lors les caractéristiques ou les propriétés psychologiques qui nous façonnent comme homme ou femme n’ont pas de sens en soi. Toujours selon les idéologies issues des études du genre nous ne naissons ni fille, ni garçon, notre corps ne détermine pas dès lors notre identité et pas plus notre ressenti homme ou femme.

Cette conception de l’homme et de la femme est ainsi proche du nominalisme, selon la théorie nominaliste les identités désignant la notion d’homme et de femme ne nous renvoient pas nécessairement à une existence ontologique réelle

  • La seconde le transhumanisme qui rêve de décoder le cerveau pour éventuellement le réimplanter dans un autre corps. S’accomplirait ainsi le rêve démiurgique du cyborg, ce qui est l’opposé d’une vision biblique qui ne dissocie pas l’être humain. Dans l’approche biblique le moi vivant incarné dans la chair est entièrement fait à l’image de Dieu, nous sommes tenus de respecter l’intégrité du corps, non dissociable de son entité ontologique âme et esprit.

Une nouvelle anthropologie

qui serait d’abord de dimension idéologique ? 

Ce sont souvent les idéologies qui orientent parfois les recherches scientifiques engagées par les hommes.

La philosophe Chantal Delsol avait utilisé, le terme de monde « hors sol », j’ai repris ce terme dans notre livre « La déconstruction de l’homme » pour qualifier les idéologies transhumanistes. Ces idéologies transhumanistes veulent en effet défier l’ordre dans la création, promettant de performer l’homme, de modifier ou d’en finir avec la finitude qui encercle l’homme.

Dans un monde virtuel qui tente de déconnecter, de déraciner le corps du réel, le monde d’aujourd’hui envahi par la technicité se plaît de nous faire oublier que l’être, (l’identité humaine) est aussi inscrit dans la dimension du corps et de fait dans sa composante biologique.

N’oublions pas également notre ancrage, l’enracinement de l’être humain dans toutes ces composantes complexes, biologique culture, social spirituel. Toutes ces composantes sont bel et bien, un principe d’unité et de diversification de l’espèce humaine. Toutes ces dimensions s’intriquent et forment l’identité mais une identité qui n’est pas déconnectée de sa nature également biologique.

Or prétendre dissocier ces dimensions, c’est en quelque sorte aliéner ce qui fait l’homme dans son entièreté, dans son unité corps âme et esprit. D’ailleurs la Bible souligne ce principe d’unité Corps, Âme et Esprit. Jésus lui-même ne transforme pas seulement l’âme, il guérit le corps et restaure l’esprit. Dieu lui-même s’est ainsi incarné dans notre chair et a embrassé l’entièreté de la chair, en éprouvant lui-même la souffrance, la fatigue.

De fait nous vivons bel et bien à ce jour comme un renversement de la table de la loi, cette loi divine à propos du corps, la dimension de la révolution anthropologique est en conséquence profondément idéologique, comme une forme de révolte contre l’essentialisme biblique qui plaide et valorise l’unicité de l’être fait à l’image de Dieu. Ce changement de paradigme anthropologique, touche bien entendu à la dimension du corps. Dans cette révolution quasi culturelle il s’agit en premier lieu de toucher à l’identité même de l’esprit humain, de dissocier l’âme et le corps, de véritablement déconstruire en omettant souvent les réalités biologiques qui différencient le masculin et le féminin et qui sont propres à interagir sur la nature différenciée des hommes et des femmes. Nous reviendrons à ces questions pour aborder le concept de genre ou plutôt les idéologies concernant le genre à travers l’idéologie la plus extrême, le courant Queer.

Les sources

d’un changement de paradigme  

Ce changement de paradigme, tous ces changements en réalité puisqu’ils sont culturels et sociaux, ont un même dénominateur, la déconstruction ontologique, ce que les philosophes appellent l’être, une déconstruction militante en réalité, une déconstruction idéologique qui est en réalité du même ordre que la tentative darwinienne de remettre en cause la dimension même de la création. Cette déconstruction de l’être, cette remise en cause de l’essentialisme biblique était hélas prévisible, déjà prédite dans le livre de la Genèse, depuis le Jardin d’Éden, depuis la prétention de l’homme à devenir l’égal de Dieu, cette tentative d’effacer son image en nous.

Cette dissociation quasi propagandiste de l’entièreté associée à notre humanité homme et femme, résulte de la prétention à nier finalement notre finitude ou plutôt à contester également l’enfermement dans notre corps. Il s’agit finalement de militer puis de prétendre à une forme d’autosuffisance singulière jusqu’à l’affranchissement de son corps de toute représentation culturelle et sociale.

À ce propos, permettez-moi d’évoquer le philosophe Bertrand Vergely, auteur du livre « la destruction du réel », l’auteur dénonce les trois dernières folies majeures de l’homme fait Dieu, folies qu’il assimile à trois névroses et qui sont finalement les sources de la déconstruction :

  • La névrose à l’égard du réel avec l’avènement d’un monde virtuel engendrant le corps déconnecté de tout ancrage à la réalité.
  • La névrose à l’égard de la dimension relationnelle, une névrose nous connectant au monde sans être relié à la table de son prochain.
  • La névrose à l’égard de la manière de naître qui se traduit par les nouvelles parentalités, et touchera demain à la dimension d’une fécondation artificielle faisant rencontrer dans un futur non improbable, le désir et la technique.

Toutes ces névroses sont bel et bien l’expression d’une dissociation de l’être, d’un corps finalement déconnecté de son milieu, de son environnement, de toute réalité extérieure à lui.

Ainsi comme l’écrit Bertrand Vergely « L’homme-Dieu est fort tant qu’il n’est pas démasqué. Comme tous les pervers, il n’aime guère que sa perversion soit nommée ».

La déconstruction ontologique,

est une tentative de dénaturation de l’être

« La liberté d’être indéterminée est le fantasme de notre civilisation d’aujourd’hui », ici je me suis permis de citer François Xavier Bellamy pour introduire ma réponse relativement à cette déconstruction ontologique, des termes savants, je vous l’accorde, mais qui en réalité recouvrent une réalité idéologique qu’il nous faut pourtant appréhender.

« La liberté d’être indéterminée » est une vision asexuée répandue par les idéologies issues des études sur le genre.

Autrement dit pour les tenants de cette idéologie, nous ne sommes pas notre corps, ce que nous sommes a été socialement construit et ne relève que d’éléments de langage et culturels, pas d’une réalité biologique. Etre masculin ou féminin n’est de fait pas déterminé par notre condition sexuée, notre corps d’homme ou de femme est selon l’idéologie du genre, façonné culturellement ou socialement, c’est en soi une forme de nominalisme[6] radical contestant une supposée réalité. Réalité qui n’en est pas une, selon les idéologies issues des études sur le genre. Cette conception nominaliste revient donc à dire à propos de la différence supposée homme et femme qui transcenderait en quelque sorte leur identité, qu’elle n’existe pas en réalité en soi.

Inversement, pour nous Chrétiens, notre identité d’homme et de femme est un donné intentionnel, un marqueur divin, cependant notre nature est déchue, et du fait que celle-ci le soit c’est notre rapport à Dieu qui en a été altéré. Pour percevoir la réalité divine de notre nature nous avons besoin de cette restauration en Christ. N’est-ce pas ce que l’apôtre Paul disait  dans l’épître aux corinthiens (1 Cor 2.14) en quelque sorte confortant ici notre propos

« Mais l’homme animal ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c’est spirituellement qu’on en juge »

Précédemment nous évoquions la conception biblique de la vie fondée sur l’approche essentialiste, la vie humaine a été selon nous créée par Dieu, Dieu crée l’homme et la femme à la fois semblables et complémentaires. Dieu institue en quelque sorte la différenciation féconde, puisque c’est bien l’altérité qui engendre la vie et perpétue l’espèce humaine.

Or nous comprenons bien le refus de cette altérité, le rejet de l’altérité sexuée qui forme ce changement de paradigme, cette révolution anthropologique qui est un des aspects de la post modernité.

Le passage

d’une anthropologie relationnelle à l’anthropologie de l’individu

Ce n’est pas dans le monde virtuel que nous instaurons la rencontre, mais c’est bien en allant dans les ruelles de nos quartiers, sur l’aréopage, les places, sur l’asphalte, à la rencontre du prochain, de la personne malade, de l’étranger, de la personne isolée que nous manifestons le royaume de Dieu par la présence de Christ en nous.

Les mots compassionnels que nous laissons sur nos réseaux sociaux ne valent en réalité rien, ces épigraphes et ces louanges artificielles nous dédouanent finalement de notre réalité à aller vers l’autre. Cet autre, ce prochain qui attend de nous un geste, une parole qui l’englobe, qui l’embrasse dans toute la dimension de sa réalité.  Le monde glacial et technologique de nos réseaux sociaux est en réalité un épais rideau, un mur subterfuge nous empêchant de rencontrer le prochain, car ce réseau virtuel et non social vient nous priver, s’il n’y a pas hélas de suites, de rencontres vécus nous reliant à la table de l’autre. Nous sommes foncièrement des êtres relationnels, nous défendons ici cette anthropologie de l’échange incarné, nous soutenons l’homme grégaire et valorisons cette nature relationnelle qui est l’essence même d’une identité reçue. Cette nature est aujourd’hui malmenée, marquée par une anthropologie recentrée sur l’individu.

Nous sommes ainsi passés de l’anthropologie relationnelle, à celle d’un être plus isolé que jamais noyé dans les subterfuges de la technologie, les artifices des objets numériques nous connectant au monde et nous dissociant des autres. Cette anthropologie de l’individu est en passe de fabriquer une contre-culture héritée de l’échange vécu ou parfois conflictuel, cette anthropologie de l’individu est celle de l’être atomisé et isolé qui est transformé en avatar, un avatar qui a l’illusion de vivre alors qu’il est enfermé dans un écran.

Le constructivisme social

une thèse opposée à l’essentialisme

Alors dans ces contextes sociétaux, faut-il s’étonner des glissements idéologiques qui contrefont l’héritage culturel passé, un mouvement de contre-culture, imposant de nouveaux stéréotypes est ainsi sur le point d’émerger en quelques décennies. Cette contre-culture est née de mouvements nihilistes, de l’existentialisme incarné remettant en cause l’essentialisme chrétien. Peu à peu les coups de pelle ou coups de butoir ont été donnés afin que s’effrite, se désagrège le vieux monde des conservateurs judéo-chrétiens. Simone de Beauvoir fut en quelque sorte l’égérie de cette nouvelle contre-culture.

Simone de Beauvoir dont nous reprenons une citation célèbre affirmait qu’« On ne naît pas femme, on le devient », le propos de Simone Beauvoir illustre cette dimension sociale qui selon elle prédit en quelque sorte ce que nous serons, l’écrivaine convoque ainsi la thèse marxiste de la dialectique du maître et de l’esclave pour décrire une forme de domination masculine et de pouvoir exercé par les hommes sur les femmes. Ainsi selon Simone de Beauvoir, l’homme est habité par une forme de conscience dominatrice, et revendique une position en niant la figure d’un plus faible que lui.

En regard de ces évolutions sociétales marquées par les thèses du constructivisme social, nous relevons pourtant une problématique : celle qui touche la dimension de toutes nos relations … Notre obsession de rester libre pour ne pas être finalement marquée par une identité figée… Cette obsession de liberté finit paradoxalement par nous murer, nous évitant alors d’entrer dans la relation incarnée et se traduit par un refus implicite de la différenciation.

Nous vivons, je crois, une immense bizarrerie : notre monde court vers l’indifférenciation, l’uniformisation qui gomme les frontières mais atomise les relations, les solidarités, la rencontre du prochain (le syndrome de Babel, rassemblons-nous dans la même ville ou le même continent virtuel). Dans ce continent virtuel, nous sommes comme alors tentés de nous enfermer dans nos univers, à ne plus incarner une relation réelle, dans un monde réel qui est caractérisé par la rencontre du prochain, dans un face-à-face fécond…

Dans ce milieu idéologique du constructivisme social, une certaine doctrine de pensée avec la théorie « Queer » va encore plus loin et postule la liberté totale d’indétermination de l’être humain.

Les formes extrêmes de l’indétermination

remettant en question l’identité homme, femme

L’autre idéologie montante et qui dépasse les débats autour des études du genre, c’est l’idéologie Queer.

Queer est au départ une insulte nord-américaine, qui vient nommer l’autre dans son étrangeté, sa bizarrerie, son anomalie, son excentricité…

En effet des groupes de lesbiennes, composés de latinos, de femmes sans emplois et n’appartenant pas à l’univers homosexuel nord-américain, elles se sont autoproclamées « queers » pour marquer leur volonté de rejet et de non-intégration dans la société, leur refus de marcher au pas de la norme hétérosexuelle, blanche et middle class

Dans les formes extrêmes de l’indétermination, l’approche Queer est le combat idéologique le plus radical qui ait été mené contre l’essentialisme, vu comme largement dominé par une vision hétéro sexuelle. Pourtant l’anthropologue Margareth MEAD souligne dans son livre « L’un et l’autre sexe » le rôle primordial que joue depuis l’origine de l’humanité la différenciation des sexes dans la vie et le travail, elle va jusqu’àalmos-bechtold-436812-unsplash évoquer l’universalité de la distinction homme et femme dans toutes les formes de civilisation. N’y aurait-il pas de fait une dimension essentialiste qui dépasse la dimension culturelle qui certes interagit sur les rapports hommes et femmes mais pas seulement.

Dans ce contexte l’approche Queer qui s’exprime comme une promotion fétichiste et radicale de l’individu a-sexué, refuse l’enfermement des sexes dans de nouvelles catégories identitaires qui pourraient perdurer socialement et dans le temps.  L’approche de ce courant, réduit finalement le sujet à un objet du plaisir, c’est une forme de réification hédoniste de l’individu.

Ainsi le cœur de la philosophie « queer », c’est la déconstruction revendiquée du sexe, du genre, et partant du corps et de la jouissance sexuelle tels que l’un et l’autre sont normalisés.   Pour les tenants de l’idéologie queer « les modalités fondées sur le binaire masculin/féminin sont de pures fictions », ces modalités résultent de constructions d’un discours dominant marqué par une vision hétérosexuelle, c’est dès lors la remise en cause de toute norme hétéro sexuelle.

Cette vision défendue par l’idéologie Queer est de fait une forme de nominalisme radical, une forme de nihilisme extrême refusant toute idée de transcendance. L’identité, elle-même est fictive et il s’agira de détruire tout essentialisme déclaré ou caché dans les modes de la pensée. Il s’agit même d’un combat idéologique et revendiqué contre l’hétérosexualité, une manière de pointer l’animalité du rapport hétérosexuel…Or « A mal nommer les choses, on ajoute à la misère du monde. (Albert Camus) » et cela inévitablement peut conduire à des formes de destructuration et de confusion des repères.

Le conflit entre le réel et l’idéologie

Les exemples biologiques confirmant la différentiation essentialiste homme femme sont pour nous incontestables. Le rapport utérin entre la mère et l’enfant conduit ainsi à une intimité mère et enfant qui marquera existentiellement l’enfant y compris dans sa mémoire prénatale. L’autre exemple tient à nos propres hormones, l’homme est doté de testostérones en quantité plus importante que la femme, or ces hormones agissent sur l’humeur, la virilité, la psyché de l’homme de manière différente comparativement à la femme. Bien entendu l’homme et la femme sont semblables mais différents également par nature pour permettre la fécondité, la rencontre fertile.

Comme nous l’écrivions avec Alain LEDAIN, la féminité et la masculinité demeurent des principes nécessaires à la construction de l’enfant, à la formation de sa personne dans une vision de l’acceptation de la différence, la différence se vit au travers des échanges, la différence entretient un esprit fécond, fertile, créatif. L’uniformisation atténue, sinon affaiblit les potentialités d’enrichissement. La différence sexuée participe de facto à cette construction de la personne, non en opposition mais en rencontres nécessaires à notre humanité. L’épanouissement des enfants garçon ou fille se trouve dans l’apprentissage progressif du respect de la compréhension de l’autre, la compréhension de leurs différences, de leurs sensibilités respectives. L’éduction unisexe ne saurait prétendre structurer psychiquement l’enfant, il constituerait de fait une tentative de dissociation de l’entièreté de l’être humain.

Une révolution anthropologique

qui aurait pour dessein de modifier le patrimoine génétique de l’homme ?   

Il est en effet bien étrange d’utiliser les termes de révolution anthropologique et nous vous l’accordons volontiers, excepté qu’il s’agit bien d’une révolution anthropologique dans sa dimension culturelle ! Il ne s’agit donc, pas en effet dans mon propos de révolution génétique, de mutation en conséquence du génome humain. Sauf qu’il faut savoir qu’à terme les techno sciences, les biotechnologies auront bel et bien pour dessein de changer la condition humaine. Les techno sciences feront ce que la nature par elle-même n’a pas été capable de proposer, en intervenant dans un futur proche, directement sur le patrimoine génétique humain en vue de réparer, de corriger, voire de résoudre notamment pour répondre à tous les désirs jusqu’aux fantasmes, fantasmes qui iront jusqu’à la corruption de la nature humaine telle qu’elle fut créée.

Ainsi la rencontre des fantasmes et d’une techno science sans conscience, pourrait bien aboutir à des individus génétiquement modifiés ou à la création dans un futur de cyborgs humains comme nous l’avions déjà évoqué.

Précisons en outre que nous ne sommes pas en effet très loin de la transformation de l’être humain avec une médecine qui n’est plus seulement réparatrice au sens de restauration, orientée sur le soin, mais une médecine qui vise l’amélioration de l’être humain, voire à son optimisation ou sa performance. Les expérimentations conduites par exemple en Angleterre autorisées en 2016, sur des embryons humains ouvrent de nouvelles perspectives dans ce sens. Les expérimentations sur l’embryon réduisent potentiellement l’être humain à une forme d’OHGM, un Organisme Humain Génétiquement Modifiable. S’il s’agit d’une des toutes premières autorisations de manipulation d’embryons humains à des fins thérapeutiques, nous pouvons craindre le rejet des interdits moraux. Comme nous l’enseigne, l’histoire humaine ce qui est prohibé, est toujours un « Rubicon » franchissable.

Mais vous savez les « Rubicon » ou les interdits moraux, comme nous l’enseigne l’histoire humaine sont faits pour être enjambés, ou sont toujours franchissables.

Toutefois rappelons qu’en France il existe des lois apparemment draconiennes encadrant les recherches sur l’embryon. Nonobstant les digues au fil de l’eau se fragilisent et finissent hélas par rompre, céder face aux nouvelles pressions sociales.  Nonobstant précise le docteur Jérôme Sainton « si ces lois sont certes plus restrictives qu’ailleurs et comparativement aux pays Anglosaxons, elles ont cependant cédé sur l’essentiel à savoir le sacrifice humain de l’homme (embryonnaire) à la sacro-sainte science. Dès lors ses restrictions sont hypocrites et n’ont pas eu d’autre but que d’avaliser les transgressions progressivement, celles qui étaient jugées nécessaires « pour le moment » …

Mais revenons si vous voulez bien aux termes de révolution anthropologique qui à mon sens est aujourd’hui davantage une révolution culturelle ouvrant demain les avancées d’une technique au service du désir humain et d’un désir parfois plus proche d’un fantasme exprimant une forme de rébellion contre les limites fixées par la nature.

Les conséquences bioéthiques

Nous sommes à l’aube de bouleversements et de nouvelles transgressions. Nous allons devoir et dès aujourd’hui considérer les conséquences bioéthiques du fait des « disruptions techniques » et des idéologies de déconstruction de l’homme.

De moins en moins le post modernisme parle en effet de morale, les éléments de langage du post modernisme nous convient plutôt à utiliser le terme d’éthique. Or l’éthique n’est plus vue aujourd’hui comme un curseur face à la montée des fantasmes mais comme un simple régulateur dans l’attente que s’installe dans les mentalités les dispositions sociétales permettant l’avancée de la folie technique.

N’est-ce pas à ce propos le Comité Consultatif National d’Ethique, qui indique qu’il faut que « notre société exprime les usages qu’elle veut privilégier et ceux qu’elle entend bannir »[7]. Or voilà bien la problématique résumée dans ce propos que je raccourcis à dessein, « il faut que notre société exprime les usages qu’elle veut privilégier ». Est-ce à notre société d’exprimer les usages qu’elle veut privilégier ? Plus rien dès lors n’arrêtera, la folie humaine si celle-ci aspire à vivre ses fantasmes en pensant qu’il serait juste de donner raison aux aspirations les plus folles au nom d’une égalité qui n’est pas donnée par la nature.

Ainsi la procréation médicale assistée ou la gestation pour autrui sont les prémices d’une avancée de la technique venant au secours des nouveaux désidérata sociétaux que ne comblent pas les limites données à notre corps. Ainsi se déploie un vaste éventail de possibilités qu’offre les avancées de la techno science, or, il est plus que jamais nécessaire de comprendre le sens et les effets des avancées de la technoscience, sauf demain à se retrouver dans la situation de ces nations qui s’effondrent faute d’avoir eu à leurs têtes des sages mais des fous qui n’ont gouverné en étant seulement les miroirs des opinions de leurs peuples.

[1] Ces dimensions concernant les mutations affectant la culture sociale nous les avons développées dans un livre co-écrit avec Alain LEDAIN Masculin/Féminin que faut-il choisir ? Editions FAREL, sur l’altérité je vous renvoie également à un article écrit par Éric LEMAITRE sur le Blog Ethiques Chrétiennes.

[2] Gender Trouble est un essai philosophique de Judith Butler qui a eu beaucoup d’influence sur la la théorie queer.

[3] En philosophie l’essentialisme postule l’existence d’une essence précédant l’existence.

[4] Le constructivisme appréhende la réalité comme un terme subjectif, socialement construit par la culture, par la vie sociale

[5]L’idéologie queer (de l’anglais « étrange », « bizarre ») est une approche constructiviste et sociologique qui remet en cause l’idée que le genre et l’orientation sexuelle seraient déterminés génétiquement ou encore biologiquement

[6] Le nominalisme est une doctrine de pensée qui réduit les idées à l’emploi de concepts en leur refusant une dimension tangible qui préexisterait, une réalité dans l’esprit ou hors de lui.  « Le nominalisme pose que n’existe rien que ce qu’un individu sert à désigner (pense) » Citation extraite de : http://www.histophilo.com/nominalisme.php

[7] Professeur Jean-François Delfraissy, président de Comité consultatif national d’éthique (CCNE), propos retranscrit par le journal l’humanité https://www.humanite.fr/lois-de-bioethique-quels-sont-les-enjeux-et-pourquoi-les-reviser-648638

Frodon et le Seigneur des Nano

Jérôme Sainton Docteur en médecine, nous partage sa lecture du propos tenu par le député Bruno Bonnell: selon Jérôme, l’auteur du Seigneur des anneaux, Tolkien doit lui être opposé.
Pour Tolkien, lui aussi chrétien, la vocation de l’homme n’est pas son « augmentation » mais son « ennoblissement » (Lettres, n°167) ; l’esprit machinique, c’est-à-dire « tout recours à des plans ou des procédés (appareils) externes aux dépens des pouvoirs ou des talents internes qui nous sont propres » (Lettres, n°131), participe ni plus ni moins à « l’Esprit du Mal » (Lettres, n°96). Rappelons également que le hobbite Frodon Sacquet ( bien que tenté par le passage à la toute puissance, ne céda pas mais sut résister au pouvoir maléfique de l’anneau.

Lors d’une mise en scène théâtralisé, Bruno Bonnell, député LREM du Rhône est interpellé sur les questions du transhumanisme, il mentionne connaitre Laurent Alexandre avec lequel des liens d’amitiés existent. Dans son propos, le député Bruno Bonnell fait allusion au « Seigneur des Anneaux » de JRR Tolkien, puis il oppose Tolkien au transhumanisme.
Toutefois le député, sans aller jusqu’à céder à la tentation de l’immortalité, rappelle qu’il est chrétien mais compromet en quelque sorte ses convictions en considérant que l’homme augmenté n’est pas une option qu’il conviendrait de craindre.
Jérôme Sainton Docteur en médecine, nous partage sa lecture du propos tenu par le député : selon Jérôme, l’auteur du Seigneur des anneaux, Tolkien doit lui être opposé.

Pour Tolkien, lui aussi chrétien, la vocation de l’homme n’est pas son « augmentation » mais son « ennoblissement » (Lettres, n°167) ; l’esprit machinique, c’est-à-dire « tout recours à des plans ou des procédés (appareils) externes aux dépens des pouvoirs ou des talents internes qui nous sont propres » (Lettres, n°131), participe ni plus ni moins à « l’Esprit du Mal » (Lettres, n°96). Rappelons également que le hobbite Frodon Sacquet ( bien que tenté par le passage à la toute puissance, ne céda pas mais sut résister au pouvoir maléfique de l’anneau. L’anneau fut dans le Seigneur des anneaux l’instrument du pouvoir absolu qui permettrait à Sauron, le `Seigneur des ténèbres’, de régner sur la `Terre du Milieu’ et de réduire en esclavage tous les peuples. Aujourd’hui la même analogie n’apparaît pas invraisemblable, l’humanité pourrait bien céder à la tentation de l’anneau, forme d’un système technicien tout puissant et fenêtre d’un monde transhumaniste promettant en fin de compte la servitude et non la liberté. L’anneau a  finalement quelque chose de magique, le transhumanisme offre des perspectives passionnantes, ses prêtres tel Saroumane autre personnage de la célèbre trilogie aimerait sans doute que notre humanité passe aux mains de Sauron servant son maître Melkor le Seigneur des NANO…..Sans doute, faudra-t-il davantage d’éveil pour résister à la tentation du transhumanisme revêtu de ses habits séants, faussement vertueux et promettant l’âge d’or ou l’anneau d’or pour l’humanité mais en réalité un leurre et sans  doute demain une servitude.

 

Les remèdes aux dangers de la technique

Le « principe de précaution » est pour Jonas l’expression de cette responsabilité nouvelle de l’homme vis-à-vis de son environnement. Il s’agit de bien comprendre que cette responsabilité que l’on pourrait qualifier d’élargie ne se réduit pas uniquement aux risques imminents, ni à la réparation des dommages causés par la technique, mais ce principe doit fonder une véritable « éthique », gouvernée par une exigence de prudence préventive. Jonas fait ainsi appel à ce qu’il nomme l’heuristique de la peur pour remédier aux dangers de la technique, car ce qui est à craindre, c’est pas tant la technique en elle même, c’est plutôt l’absence de peur face à la technique, autrement dit la fausse sécurité que nous procure la technique, en tant qu’elle se veut rassurante, du fait des facilités qu’elle nous apporte. Or c’est précisément cette fausse sécurité qui risque de nous endormir, alors que  la peur devant le danger est nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée.

Deuxième partie

Les remèdes aux dangers de la technique

Charles Eric de Saint Germain

Philosophe et Essayiste 

 1) L’essence de la technique moderne selon Heidegger et la solution bergsonienne

Heidegger pensait que les avancées technologiques ne travaillent pas en réalité à l’avènement d’une vie humaine plus heureuse sur terre : elles ne visent pas à soulager les détresses et maux de l’humanité dans une nature hostile à l’homme, mais ces avancées obéissent à une logique interne, qui se développe de manière autonome ; Elles sont donc soumises à des impératifs qui échappent totalement au contrôle de l’homme. Heidegger discerne ainsi, dans « La question de la technique » (in Essais et conférences), 3 étapes dans l’histoire de la technique, et notamment dans la manière d’envisager son rapport à la nature :

  • Le rapport grec de l’Homme à la nature : c’est la technè qui, comme on l’a vu dans la première partie, n’est nullement contre-nature, elle ne fait pas violence à la nature mais elle collabore avec elle pour lui permettre d’atteindre les fins qu’elle vise mais qu’elle n’atteint pas toujours d’elle même. Ainsi, par exemple, la technique ophtalmologique permet de restaurer la finalité de l’oeil (la vision) grâce au port de lunettes ou de verres de contact ou grâce à des implants, lorsque cette finalité est entravée (par une myopie ou autres).
  • A partir du XVI e siècle et avec la naissance de la science Galileo-cartésienne se fait jour une nouvelle posture dans le rapport que l’homme entretient avec la nature. La nature, on l’a vu, est définalisée, elle obéit désormais à des lois purement mécaniques. La nature n’est plus un objet de respect, elle n’est plus une « déesse » qu’il faudrait suivre en se soumettant à ses injonctions, mais elle se prête à l’action transformatrice de l’Homme, un homme qui peut légitiment utiliser, grâce à ses connaissances, les énergies et les mécanismes naturels, afin de réaliser ses propres fins (en rusant avec la nature).

Si la nature n’a plus besoin d’être parachevée par la technique, c’est donc bien parce qu’ elle ne vise plus de fins. Comme le montrera Descartes, la nature étant parfaite en son genre, elle est à tout instant tout ce qu’elle peut être, et il n’y a pas à actualiser par la technique les fins qu’elle serait empêchée d’atteindre.

  • La troisième étape est pour Heidegger celle de technique moderne, qui se met en place avec la révolution industrielle et le développement de la technique au XX e. La nature va désormais être sommée par l’Homme, de se dévoiler sur une mode nouveau qu’Heidegger appelle la provocation (pro-vocare = « appeler  hors de » en latin). L’homme moderne ne répond plus, comme c’était le cas avec l’homme grec, à l’appel de la nature, mais c’est désormais la technique qui appelle quelque chose à elle, en l’éconduisant et en la sommant de produire toujours plus. La nature est désormais « arraisonnée », soumise à la domination du principe de raison qui la traque en l’obligeant à obéir à ses propres injonctions

On voit qu’il y a, dans cette 3ème étape, une entreprise généralisée d’asservissement de la nature, comme si le regard humain ne pouvait désormais plus voir les choses en tant qu’utilisables, manipulables et accumulables. La grande nouveauté de la technique moderne, selon Heidegger, ce n’est cependant pas d’utiliser de l’énergie naturelle en la détournant de son processus, mais c’est plutôt d’utiliser de l’énergie potentielle selon des modes que la nature ne serait pas elle même capable de produire. Heidegger prend l’exemple d’une rivière :  quand on se place dans la deuxième étape, la rivière va seulement être considérée comme une force hydraulique : on ne cherche certes plus à épouser le cours de la rivière (comme le ferait un grec) mais celle-ci est envisagée ici seulement en fonction de son utilisation possible (c’est-à-dire en fonction de la force qu’elle dégage). Ainsi, par exemple,  un simple moulin à eau se contente d’utiliser une force hydraulique, mais il ne dénature pas le cours de la rivière. et il n’est pas encore question de l’agression que pourrait constituer, par exemple, la construction d’un barrage hydro-électrique, comme c’est le cas dans la troisième étape, car le barrage est capable de capter la rivière dans ses flancs et de considérer la rivière comme un pur réservoir d’énergie disponible dans lequel l’homme va pouvoir venir puiser jusqu’à l’épuisement complet de la source, ce qui conduit du coup à véritable dénaturation de la rivière dans une exploitation qui abuse de la nature en lui faisant profondément violence.

Il importe néanmoins de bien comprendre que l’homme n’est pas le maître de ce processus d’exploitation car il est lui même requis par l’essence de la technique moderne pour être un instrument au service de cette entreprise généralisée de domination de la nature. L’essence de la technique moderne, c’est bien d’être un dispositif d’exploitation planétaire, qui obéit à sa propre logique, une logique sur laquelle l’homme n’a aucun contrôle. Ainsi l’homme est-il devenu le « fonctionnaire de la technique », car il est lui même requis par ce dispositif pour soumettre la nature à l’appel d’une domination totale, mais dont l’organisation lui échappe totalement, à tel point que c’est l’homme lui même qui devient à son tour arraisonné par la technique.

On voit mieux ce qui distingue la deuxième étape de la troisième étape : alors que, dans la deuxième étape, la technique reste en elle même moralement neutre,  du fait qu’elle n’est que de l’ordre des moyens  (ce qui sera bon ou mauvais, c’est seulement l’usage que l’homme décidera d’en faire), dans la troisième étape, en revanche, l’essence de la technique apparaît comme dangereusement immorale, car la technique a tendance à agresser la nature, à l’exploiter en vertu d’un processus qui n’a pas d’autre finalité que l’accroissement de la puissance et de la domination. L’homme moderne produit pour produire, il accumule pour accumuler, srocke pour stocker, mais sans que cela corresponde pour lui à des besoins réels, puisqu’il s’agit simplement d’accroître la puissance. Si la technique finit par dénaturer l’homme, c’est donc parce qu’elle fait de lui un être de plus en plus artificiel : la technique  suscite des besoins factices, qui rend l’homme de plus en plus dépendant des techniques, au point qu’il en devient progressivement esclave de la technique.

Mais on pourrait objecter que le danger qu’Heidegger semble dénoncer dans l’essence de la technique moderne n’est peut être pas une fatalité, car on peut espérer que le progrès technique puisse échapper à cette logique qui semble se développer de manière autonome. On peut penser aux politiques inspirées de l’écologie, comme les politiques de développement durable, car dans celles-ci, il y a une volonté chez l’homme de reprendre le contrôle et la direction du progrès technique.  Et si l’homme parvient à orienter lui même le progrès technique, alors on peut penser que ce progrès pourra contribuer de manière plus efficace, grâce à l’amélioration des conditions matérielles de la vie de l’homme, à la croissance morale et spirituelle de l’humanité.

Il faudrait notamment que l’homme puisse ne se focaliser non pas exclusivement sur la recherche du bien être et de son confort matériel, mais il faudrait aussi qu’il puisse prendre en compte les fins morales et spirituelles de l’âme humaine. Bergson montrait ainsi, dans Les deux sources de la morale et de la religion, que ce qu’il faut dénoncer dans le progrès technique, ce n’est pas tant les moyens matériels qu’il met à notre disposition que le risque d’un déséquilibre entre le corps (la puissance matérielle que la technique met à notre disposition) et d’autre part l’âme (la croissance morale et spirituelle de l’humanité) : ce dont le progrès technique a besoin, c’est d’un supplément d’âme, en sorte qui si la mécanique « doit être animée par une mystique », c’est pour permettre de respecter le développement harmonieux du corps et de l’âme.

Ce qui manque au progrès technique, c’est donc le fait que l’homme ne se préoccupe que de la satisfaction de ses besoins matériels, que de son corps, mais il tend à oublier ce que réclame son âme, car celle-ci a aussi des besoins spirituels dont la satisfaction est nécessaire à la croissance de l’humanité. Lorsqu’on étouffe les besoins de l’âme humaine, on tombe alors dans le déséquilibre que dénonçe Bergson, et avant Rabelais (cf « science sans conscience n’est-elle pas que ruine de l’âme » ?). Il revient ainsi à la politique d’instaurer un rééquilibrage entre les besoins du corps et de l’âme, car c’est seulement la prise en compte de ces besoins spirituels de l’âme et de la conscience qui peut remettre la technique au service de l’humanité dans son ensemble, au lieu de la mettre au service de la seule domination en vue de la domination.

2) L’éthique de la non-puissance de J. Ellul

comme remède à l’autonomie de la technique

Mais ce rééquilibrage suffit-il à réorienter le progrès technique ? Ne faut-il pas aller jusqu’à renoncer à une quête de la puissance pour la puissance ? C’est notamment ce que cherche à faire J. Ellul, quand il développe une « éthique de la non puissance » comme alternative à la volonté de puissance qui semble être au cœur de la technique moderne.

Pour Ellul, en effet, il ne suffit pas de définir certains principes moraux pour réguler l’usage que l’on fait de la technique, parce que l’essentiel ou la priorité, c’est de préserver pour l’homme la possibilité d’une responsabilité authentique. Cette « éthique de la non-puissance » ne pose pas la question de savoir comment utiliser telle ou telle technique si l’on veut éviter que cet usage ne « dérape », mais la question est d’abord de savoir si cette technique est souhaitable, car il peut s’avérer que, dans certains cas, le seul moyen de préserver une vie authentiquement humaine soit justement de renoncer au pouvoir que la technique nous donne

La règle de Gabor, qui énonce que « tout ce qui est techniquement faisable sera un jour réalisé », illustre bien ce qu’Ellul appelle l’autonomie de la technique, à savoir le fait que le progrès technique semble obéir à un auto accroissement qui se génère de lui même, sans être contrôlé par une quelconque direction humaine. Or ce que montre Ellul, c’est que le moyen de s’opposer à cette règle (qui conduit à un certain fatalisme) est d’enrayer cette croissance automatique des nos moyens techniques. C’est là ce que vise l’éthique de la non puissance, qui non seulement requiert que nous nous abstenions d’utiliser certains moyens, mais qui exige même de nous que nous renoncions à disposer de certains moyens. Notre responsabilité, c’est ici de maintenir les moyens que la technique met à notre disposition en deça d’un certain seuil de puissance, afin de ne pas perdre le contrôle de l’usage que nous en faisons, un peu à la manière d’un skieur débutant qui sait qu’on delà d’un certain seuil de vitesse, il risque de perdre le contrôle de sa trajectoire.  Cela implique donc bien un renoncement à la puissance que la technique pourrait nous donner

On voit ici qu’il ne s’agit donc pas seulement de réorienter le progrès vers une finalité bonne et morale, comme le voulait Bergson, mais il faut plutôt maintenir les avancées techniques en deça d’un seuil qui risquerait de nous faire perdre le contrôle du progrès technique. Cette perte menace toujours l’homme, ne serait-ce qu’à cause des caractères qui sont ceux du progrès technique, qui se résument en trois grands principes :

1) L’autonomie,

c’est-à-dire le fait que le progrès technique semble obéir à une logique interne, indépendant de toute volonté humaine

2) L’auto-accroissement,

comme si la puissance que donne la technique s’auto-accroissait d’elle même ; Par ex, internet va s’auto-accroître, entraînant par là des modifications et des bouleversements dans tous les domaines la vie humaine (la société, l’éducation la politique, etc…).

3) L’absence de finalité du progrès technique :

on peut pas prévoir par avance dans quelle direction se fera le progrès technique, car  on ne s’en rend compte qu’après coup.

Ainsi, le plus sûr moyen pour l’homme de garder le contrôle du progrès technique, c’est pour Ellul le renoncement à certaines techniques. Mais il ne s’agit pas de revenir à une état antérieur à l’usage de la technique : il faut dire à la fois oui et non à la technique. Oui, car on ne peut éviter l’usage inévitable de la technique, c’est notre quotidien, auquel on ne peut pas échapper. Mais il faut aussi dire non, car il faut renoncer à la fascination que la technique exerce sur nous, du fait de la puissance qu’elle nous donne – une puissance qui risque fort de nous aveugler.

     Ainsi y a-t-il, pour Ellul, 4 caractères de l’éthique de la non puissance :

 Ainsi y a-t-il, pour Ellul, 4 caractères de l’éthique de la non puissance :

  • C’est une éthique du renoncement, car il s’agit de renoncer à la quête de la puissance pour la puissance. Il faut que l’homme accepte de pas faire tout ce qui serait en son pouvoir de faire, de ne pas disposer de tous les moyens que la technique pourrait mettre à notre disposition et qu’il s’auto-limite dans son action. Tel est le moyen de neutraliser la règle de Gabor. C’est ainsi que certains pays ont renoncé à la bombe atomique, au nom de valeurs morales.
  • C’est une éthique de la liberté, parce que devant une possibilité technique qui s’ouvre à nous, il faut être réellement capable de dire oui ou non : le choix fondamental qui s’offre à nous n’est pas d’utiliser telle technique plutôt qu’une autre, mais c’est plutôt celui de savoir s’il faut continuer à accroître la puissance ou s’il faut diminuer les moyens qui sont à notre disposition. Il faut donc prendre en compte ce qui est moralement souhaitable et non pas seulement ce qui est réalisable, autrement dit, tout ce qui est techniquement faisable n’est pas forcément souhaitable d’un point de vue moral. Par exemple, concernant le clonage humain, mieux vaut éviter le danger d’une technique dont l’homme ne pourrait pas maîtriser toutes les compétences et qui, du coup, pourrait s’accompagner d’une déshumanisation.
  • C’est une éthique des conflits. La technique on l’a vu, a tendance à imposer ses propres valeurs et en imposant celles-ci, elle tend à faire disparaître toutes les tensions, tous les conflits, tous les débats moraux, au profit d’un comportement qui tend à être consensuel, qui tend à s’imposer à tous comme une sorte d’évidence, parce qu’il va dans le sens de notre confort, de ce qui pourrait nous faciliter la vie. On en a une illustration avec la loi créant un délit d’entrave numérique à l’IVG : cette loi visait avant tout à interdire tout débat éthique sur le sens de l’avortement, car seule importe désormais, dans l’accompagnement des personnes souhaitant avorter, les questions relevant de l’opération technique (vais-je avoir mal ? Comment cela va-t-il se faire techniquement parlant ?) mais cette loi vise à évacuer tout conflit engageant une réflexion sur la moralité de l’acte posé. Or le rôle de l’éthique de la non puissance est de produire justement des tensions pour mettre en question ce qui semble relever de la facilité, mais au risque d’évacuer toute la dimension morale des problèmes éthiques. Ellul nous invite ici à nous méfier des solutions techniques qui, certes, se veulent « rassurantes », mais qui risquent d’évacuer toutes les inquiétudes de la conscience alors que cette inquiétude peut être un avertissement de la conscience qui sert parfois d’alarme face à un problème moral. On en a une autre illustration avec le cas Eichmann : étouffant la voix de sa conscience, qui pourrait provoquer un conflit, il réduit le problème posé par la déportation des juifs dans les camps de concentration à un problème d’ordre technique, oubliant toute réflexion éthique sur le sens des actes qu’il pose en se soumettant servilement aux ordres de sa hiérarchie. Le danger qui nous menace quand la technique impose ses valeurs, donc bien de rechercher des solutions techniques en évacuant tout la dimension morale du problème.
  • C’est enfin une éthique de la transgression se fait vis à vis de la technique elle même, en ce qu’elle implique une démystification de la technique et notamment une désacralisation des impératifs d’action à base technique. D’où la destruction des croyances que l’homme met dans la technique et qui conduisent à faire de la technique une sorte d’idole, ce qu’elle devient inévitablement lorsque l’homme attend son bonheur des seuls progrès de la technique. Il faut donc cesser de croire que le progrès technique serait le critère suprême pour évaluer ou mesurer le progrès de la civilisation, parce qu’on peut très bien progresser dans les moyens matériels que la technique met à notre disposition tout en tombant par ailleurs tomber dans une profonde régression du point de vue moral et spirituel : il faut donc se garder d’évaluer la valeur d’une civilisation en se basant simplement sur le degré de développement technique de celle-ci.

Au final, on voit que l’objectif de l’éthique de la non puissance, c’est de permettre à l’homme de parvenir à un pouvoir du 3ème degré : si l’homme est parvenu à une certaine maîtrise de la nature (pouvoir du 1 er degré) et s’il a ensuite perdu la maîtrise de cette technique (pouvoir du 2 ème degré), alors le 3ème degré serait de permettre à l’homme de reprendre le contrôle de sa propre maîtrise, en enrayant le caractère automatique du progrès technique, qui semble se faire en l’absence de tout contrôle humain.

    Au final, on voit que l’objectif de l’éthique de la non puissance, c’est de permettre à l’homme de parvenir à un pouvoir du 3ème degré : si l’homme est parvenu à une certaine maîtrise de la nature (pouvoir du 1 er degré) et s’il a ensuite perdu la maîtrise de cette technique (pouvoir du 2 ème degré), alors le 3ème degré serait de permettre à l’homme de reprendre le contrôle de sa propre maîtrise, en enrayant le caractère automatique du progrès technique, qui semble se faire en l’absence de tout contrôle humain.

3) L’éthique de la responsabilité,

l’heuristique de la peur et le principe de précaution

On voit finalement que la technique, grâce aux moyens qu’elle donne à l’homme, lui donne la possibilité de détruire la nature ou même la vie humaine elle même. Mais ce ce pouvoir que la technique donne à l’homme devrait plutôt le responsabiliser davantage, c’est-à-dire qu’il devrait aussi lui donner aussi des devoirs, qui sont la contrepartie de ce pouvoir, et notamment l’obligation morale de protéger et de sauver ce qui risque toujours d’être menacé par les moyens techniques dont nous disposons.

Hans Jonas, un philosophe allemand d’origine juive, écrit Le principe de responsabilité au XXe. Il se place dans la perspective théologique où l’homme, sommet de l’évolution, est le seul être de la création qui a le pouvoir de détruire ce que la vie et l’évolution ont réussi à atteindre en lui, car il est ce vers quoi tendrait l’évolution. C’est donc parce que l’apparition de l’homme répond à un dessein finalisé de la nature que l’homme a le devoir moral de sauvegarder et protéger cette humanité,  et ce pouvoir que lui donne la technique est bien un pouvoir qui lui confère surtout et essentiellement des devoirs et des responsabilités nouvelles. Il s’agit non seulement de devoirs vis-à-vis de lui même et de son environnement, mais aussi et surtout de devoirs vis-à-vis des générations futures, devoir notamment de préserver un cadre de vie et un environnement qui soit humainement viable. Autrement dit, Jonas pense que nous sommes responsables de la possibilité de préserver une vie authentiquement humaine pour ces générations futures. De là cette inversion de la formule kantienne (qui dit : « Tu dois donc tu peux » : ce qu’on a le devoir de faire on peut forcément le faire) en un nouvel impératif : « Tu peux, donc tu dois » ; Autrement dit, ce que nous avons le pouvoir de faire nous donne des devoirs et des responsabilités nouvelles vis-à-vis des générations futures.

Le « principe de précaution » est pour Jonas l’expression de cette responsabilité nouvelle de l’homme vis-à-vis de son environnement. Il s’agit de bien comprendre que cette responsabilité que l’on pourrait qualifier d’élargie ne se réduit pas uniquement aux risques imminents, ni à la réparation des dommages causés par la technique, mais ce principe doit fonder une véritable « éthique », gouvernée par une exigence de prudence préventive. Jonas fait ainsi appel à ce qu’il nomme l’heuristique de la peur pour remédier aux dangers de la technique, car ce qui est à craindre, c’est pas tant la technique en elle même, c’est plutôt l’absence de peur face à la technique, autrement dit la fausse sécurité que nous procure la technique, en tant qu’elle se veut rassurante, du fait des facilités qu’elle nous apporte. Or c’est précisément cette fausse sécurité qui risque de nous endormir, alors que  la peur devant le danger est nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée.

Le plus grand danger, selon Jonas, serait donc de cesser d’éprouver de la peur : car c’est justement en éprouvant la peur que l’homme est amené à réfléchir sur les conséquences lointaines de ses actes en se souciant de la survie des générations futures.  La peur devant le danger est donc nécessaire si l’on veut découvrir une solution adaptée : c’est parce que l’homme éprouve la peur qu’il est amené à réfléchir à des solutions, à s’inquiéter de la survie des générations futures, car ce sont elles qui exigent que nous réglions notre agir en vue de maintenir la possibilité d’une vie authentiquement humaine. D’où ce nouvel impératif catégorique,  adapté  à notre civilisation technologique actuelle : « agis de telle sorte que tu puisses garantir la possibilité de survie de l’espèce humaine sur terre » ; On le voit, le devoir de conserver ou de protéger est la contrepartie du pouvoir que nous donne la technique : nous serons responsables et coupables devant les générations futures si elles ne peuvent pas se développer normalement, du fait des retombées néfastes de nos innovations technologiques.

Une application concrète de cette heuristique de la peur est le principe de précaution, qui stipule que l’action préventive visant à réduite les conséquences néfastes de l’utilisation d’une technique ne doivent pas attendre le résultat des recherches scientifiques : l’humanité ne peut pas attendre que la catastrophe se produise pour intervenir par des mesures préventives. Le principe de précaution est donc l’application concrète que prend le principe de responsabilité. La précaution concerne autant l’environnement que le domaine alimentaire et le rapport à la santé. Appliqué à la technique, ce principe énonce qu’en l’absence de certitudes scientifiques concernant les conséquences de l’utilisation de la technique, il est nécessaire d’adopter des mesures qui permettront de réduire les risques.

Il est néanmoins possible de faire une double critique du principe de précaution :

  1. a) Tout d’abord, son application est complexe. Les sociétés modernes sont dépendantes des technologies, et la prospérité économique d’une nation dépend en grande partie de son adaptabilité aux innovations scientifiques et techniques. Dans le concert des grandes puissances, il semble impossible de refuser l’avancée scientifique et technologique, car le risque est alors d’être supplanté par des nations qui adoptent immédiatement les innovations technologiques et les développent dans une perspective économique de rentabilité. Dès lors, le principe de précaution s’oppose à la compétitivité des Etats, où se trouve dépassé par le besoin de se mettre au niveau des autres grandes nations. En outre, l’innovation va souvent plus vite que la loi, et elle se pose souvent comme un fait accompli qui, une fois adopté, rend tout retour en arrière impossible, d’où le caractère un peu stérile du principe de précaution.
  2. b) En outre, il tire sa signification de l’opposition radicale entre deux notions, celle de risque et celle de Penser ce qui nous menace en terme de risque, c’est inviter à prendre en compte la plus ou moins grande probabilité de ces menaces, et en conséquence, envisager la catastrophe seulement comme la réalisation concrète et dommageable d’un risque potentiel. Dans cette perspective, la catastrophe est un aveu d’impuissance face à la mauvaise anticipation d’un risque. Or J-P Dupuy montre que la prise en compte des catastrophes doit substituer au « principe de précaution » (qui selon lui manque d’efficacité) un catastrophisme éclairé. Le principe de précaution considère en effet que les risques sont d’autant mieux maîtrisés qu’ils dépendraient de notre responsabilité. Or nous ne faisons quasiment rien pour éviter les grandes catastrophes écologiques, alors que nous savons qu’elles arriveront. Le catastrophisme éclairé est une attitude qui, en invoquant la fatalité des catastrophes, est la meilleure des protections, car la simple prévention, fondée sur la précaution, ne suffit pas : c’est parce que la catastrophe est certaine qu’il faut en avoir peur, et pour anticiper ce qui peut nous arriver, il faut croire à la réalité de la catastrophe, et non la considérer simplement comme un risque potentiel, car c’est le seul moyen de contourner le risque et d’y échapper.

Cette attitude peut néanmoins avoir des effets pervers, car s’il faut envisager la catastrophe comme inévitable (en étant mis au pied du mur) le fatalisme du catastrophisme éclairé peut conduire à une forme de paralysie, et peut faire tomber dans une sorte de panique collective qui pourrait nous conduire à la passivité et à l’inaction.

 

Lire la première partie de ce Texte : « Les dangers de la technique »

Faut-il avoir peur des techno-sciences ?

Nous publions une série de textes de Charles Éric de Saint Germain, auteur de la défaite de la raison. La première partie de ce texte est consacré à une série d’interrogations et d’inquiétudes perçues concernant les technos sciences , la seconde partie sera consacrée à une lecture des solutions.

giammarco-boscaro-380907-unsplash

 

Texte de Charles Éric de Saint Germain

Philosophe et Essayiste

  

Texte de Charles Éric de Saint Germain
Philosophe et Essayiste

 

Nous publions une série de textes de Charles Éric de Saint Germain, auteur de la défaite de la raison. La première partie de ce texte est consacré à une série d’interrogations et d’inquiétudes perçues concernant les techno-sciences, la seconde partie sera consacrée à une lecture des solutions.

Faut-il avoir peur des techno-sciences ?
Première partie

 

A priori les techno-sciences [1] ne sont pas à craindre parce qu’elles sont ce qui permet à l’homme d’assurer sa domination et sa maîtrise sur l’hostilité d’une nature qui peut parfois être dangereuse. Si l’on en croit en effet le mythe de Prométhée, que l’on trouve dans le Protagoras de Platon, la technique serait à l’Homme ce que l’instinct est à l’animal : c’est bien l’instinct qui permet à l’animal de s’adapter à son environnement, à ses conditions d’existence. Or ce mythe nous enseigne que la nature a été plus généreuse à l’égard des animaux qu’elle l’a été à l’égard des hommes, car elle a donné a l’animal cet instinct et aussi certains moyens de se défendre dans un environnement hostile (les animaux ont des crocs, griffes…). Par contre, l’homme semble avoir été laissé dans une forme de dénuement, raison pour laquelle le mythe nous enseigne que Prométhée va voler le feu et la connaissance des techniques aux dieux pour les donner à l’homme. On le voit, la technique semble être le fruit d’un vol qui va permettre à l’Homme de s’adapter et de suppléer à cette défaillance naturelle, qui semble le caractériser par rapport aux animaux. Mais on voit aussitôt l’ambivalence de la technique : étant le fruit d’un vol, une culpabilité semble être attachée à son utilisation, car elle est pâr essence transgressive, et risque de conduire l’homme à une forme d’Hubris, de démesure, ce qui ne manque pas de susciter une certaine peur dans l’utilisation de celle-ci. Cette peur est-elle justifiée ? C’est ce que nous nous efforcerons d’examiner…

I) Les bienfaits

de la technique et son utilité pour l’homme

 

1) De la technè grecque

à la vision cartésienne de la technique

Tout d’abord, il semble que grâce à la technique, l’homme va pouvoir s’adapter et survivre dans un environnement qui semble lui être hostile, ce qui va lui permettre d’affirmer sa supériorité sur le règne animal et végétal. En effet, la technique est susceptible d’un perfectionnement qui va à l’infini, car l’homme peut toujours l’améliorer en rendant plus performants les outils que la technique met à sa disposition. L’instinct animal, en revanche, permet l’adaptation de l’animal a son environnement, mais il l’enferme aussi dans une routine qui le condamne à la stagnation. La technique est donc assimilée à une forme de ruse, ce qui faisait dire à F. Bacon « qu’on ne peut commander a la nature qu’en lui obéissant ». Par là même, on voit que la technique se distingue de la magie, car le propre de la magie, c’est qu’elle prétend agir directement sur la nature, en commandant aux éléments. La technique, elle, exerce seulement un pouvoir indirect sur la nature : elle ne prétend pas lui commander directement, mais elle reconnaît l’autonomie de la nature, qui obéit à des lois mécaniques. Descartes soulignait ainsi que la technique est-ce par quoi l’Homme va se rendre « comme maître et possesseur de la nature » (Discours de la Méthode, 6 partie). L’Homme ne commande pas à la nature comme Dieu (car Dieu a prescrit à la nature ses lois) mais il va pouvoir s’en rendre comme maître. Cette maîtrise, précisons-le, passe par la connaissance des lois de la nature, qui obéit des lois mécaniques. La connaissance de ces lois est donc ce qui va rendre possible la ruse technique, car l’homme va utiliser ces mécanismes en y intercalant ses propres fins. Le dressage apparaît, de ce point de vue, comme le modèle de la « domination technique » puisqu’il utilise la force animale pour la faire servir à des fins proprement humaines.

On voit dès lors la nouveauté qu’introduit Descartes par rapport à la perspective qui était celle des grecs. Pour les Grecs, en effet, le terme technè s’appliquait aussi bien au savoir-faire de l’artisan ou du technicien qu’à l’artiste lui-même (qui est au service des fins de la nature). C’est ainsi que le poète, par exemple, est celui qui prête sa voix aux choses (d’où la dimension incantatoire de la poésie) pour leur permettre de se dire, il est celui, comme le disait Baudelaire, qui « parle le langage des fleurs et des choses muettes ». L’art et l’artisanat s’inscrivent ainsi dans un processus qui dévoile les fins que vise la nature, ce à quoi la nature « aspire », et l’artiste/artisan doit collaborer avec la nature pour lui permettre d’atteindre son télos. Mais si la nature, avec la perspective moderne, la nature n’est plus qu’un pur mécanisme, si elle ne vise plus de fins, il devient dès lors possible d’utiliser la nature pour nos propres fins sans lui faire aucunement violence. La connaissance devient ici la condition de la maîtrise de la technique, Descartes assigne à la connaissance une finalité utilitaire : il ne s’agit pas de connaître pour connaître, mais de connaître en vue de l’amélioration des conditions de vie de l’Homme et de sa santé.

2) Les techno-sciences ont permis de réduire la précarité de la situation de l’Homme dans la nature

Ce que rendent possible les techno-sciences, c’est donc l’accroissement du sentiment de sécurité, car grâce à elle, le monde va devenir davantage habitable pour l’Homme. Les découvertes scientifiques, en permettant à l’Homme de comprendre les mécanismes qui gouvernent la nature, vont permettre, par exemple, d’accroître la rentabilité agricole.
De même, grâce aux progrès de la médecine, il est possible d’allonger l’espérance de vie de la population, d’où une augmentation démographique qui témoigne que l’homme est mieux adapté à son environnement renforçant le sentiment de sécurité dès lors que le monde est mieux appréhendé grâce à l’apport et aux contributions de la science.
Il y a donc un progrès rendu possible grâce aux techno-sciences, qui permettent de rassurer l’homme en permettant d’apprivoiser une nature autrefois perçue comme hostile. La religion animiste propre aux peuples non-technicisés [2] témoignait ainsi d’une perception du monde reflétant une source d’inquiétude. Ce qui semble dominer avec la culture animiste, c’est bien l’arbitraire des décisions que prennent les esprits. Dans cet univers des représentations du monde, aucune maîtrise n’est réellement possible, on ne peut rien faire pour se prémunir des décrets plus ou moins irrationnels qui émanent de ces entités spirituelles, d’où un sentiment de peur qui domine l’homme face à un monde non maîtrisé.

Pour se rassurer, les Hommes vont alors chercher des explications a des phénomènes non-compris. C’est bien ce que A. Comte évoque dans la « loi des 3 états » : les explications sont d’abord théologiques, elles font intervenir des agents surnaturels avec lesquels l’homme peut pactiser, pour essayer d’obtenir les faveurs.
Toutes ces explications vont susciter chez l’Homme certaines pratiques superstitieuses pour se concilier les faveurs des esprits. En effet, avec cette conception théologique, ce monde reste incertain, et il faut avoir recours à des intermédiaires (les sorciers, les chamans) pour parvenir à une certaine maîtrise, qui relève ici de la magie plus que de la science.
Mais cette peur va disparaître dès lors que l’ignorance est remplacée par la connaissance proprement scientifique, fondée sur la stabilité des lois qui gouvernent le monde. Cette connaissance est une source de sécurité pour l’Homme, qui pourra anticiper face aux aléas de l’existence. La connaissance des lois de la nature va rendre possible une certaine prévision qui elle-même va rendre possible une certaine domination. De fait, la connaissance est bien une condition de la maîtrise technique, et rend le monde plus familier, moins menaçant : la peur va progressivement disparaître pour laisser place a une situation plus sereine et sécurisante.

3) Si la technique suscite aussi une certaine peur, elle peut néanmoins contourner les dégâts qu’elle provoque

Il est vrai que la technique suscite aussi une certaine peur, comme nous le soulignions dans l’introduction. Mais cette peur n’est-elle pas seulement une peur face à l’inconnu, et donc une peur dérisoire liée à la perte des repères qui nous rassurent? La technique a en effet tendance à bouleverser nos habitudes quotidiennes, car elle ne cesse d’apporter des nouveautés et des innovations : on comprend alors qu’une certaine puisse accompagner le développement du progrès technique. Mais cette peur est-elle fondée ? Il n’est certes pas contestable que le progrès technique a des effets secondaires indésirables (destruction de la couche d’ozone, pollution, effet de serre, réchauffement climatique, etc.…). Mais est-ce en renonçant à la technique que l’on pourra corriger ces effets indésirables ? On peut penser qu’il existe au contraire des solutions techniques aux problèmes que génèrent la technique. S’il y a certes le risque d’exploiter la nature et d’épuiser les ressources, ne peut-on pas faire appel à la technique pour remédier aux nuisances qu’elle génère ?

Ainsi, l’Homme d’aujourd’hui ne peut pas échapper à la technique, car elle est devenue son destin. Elle n’est pas seulement ce qui permet à l’Homme de s’adapter à un milieu qui lui était hostile, ou d’adapter la nature à ses propres besoins, mais la technique est devenue son propre milieu de vie, elle est libératrice pour l’Homme. Elle lui permet de conjurer les contraintes de l’espace (moyens de transports), de temps (NTIC). Mais les usages de la technique ne risquent-elles pas de se retourner contre l’Homme, en dépit qu’elle contribue à accroître sa domination et à lui faciliter la vie ? Les nouvelles alarmantes soulignées dans les discours écologiques semblent indiquer que de nouvelles formes d’insécurité surgissent, qui sont directement liées à la technique. Les techno-sciences ne nous apportent-elles pas une fausse sécurité ? N’y a-t-il pas de réels dangers qui justifieraient la peur ?

II) Les vrais dangers des techno-sciences

Les inquiétudes que l’Homme peut éprouver face à son environnement n’ont pas disparues, mais elles ont en fait pris de nouvelles formes. La connaissance du monde permet en effet à l’Homme de se familiariser avec la nature mais il ne peut pas tout contrôler : le sentiment d’insécurité persiste et la connaissance liée aux causes d’un phénomène est rarement exhaustive. L’Homme est confronté aux limites de sa propre connaissance et ne parvient à identifier le danger que faiblement puisque la somme des causes est infinie et lui échappe. Un surcroît de connaissances peut entraîner l’inverse de l’effet escompte au départ. Par exemple, les sciences modernes rappellent à l’Homme la fragilité de son existence : il suffirait qu’un seul paramètre soit modifié pour que la vie humaine disparaisse. La science moderne révèle à l’Homme qu’il n’est pas au centre de l’univers, il n’est pas chez lui dans le cosmos comme si tout avait été créé pour l’Homme en vue de la satisfaction de ses propres besoins, mais il est comme perdu et égare dans un monde où il ne trouve plus sa place, celle qui faisait auparavant de lui le « sommet de la création ». De là ce sentiment d’effroi, que le Philosophe Pascal éprouve devant la découverte de l’infinité du monde, l’Homme se sentant comme une coquille de noix balayée par les flots et qui vogue sur l’océan sans savoir où il va. Les sciences modernes révèlent ainsi à l’homme que le monde n’est pas tant hostile qu’il est aléatoire puisqu’il obéit à ses propres règles, et que celles-ci ne se soucient pas de l’Homme. Or le sentiment d’insécurité continue de persister, et il serait facile de montrer que même si l’Homme a un désir de toute puissance, il ne pourra néanmoins, être en mesure de tout maîtriser et sera toujours tributaire de la nature.

A ces motifs d’inquiétudes se joignent ceux de la dégradation de l’environnement, dont l’homme serait plus ou moins partiellement la cause du fait de l’utilisation nocive qu’il fait de la technique. Réchauffement climatique, pollution des eaux, appauvrissement de la flore et de la faune, déforestation. L’homme serait ainsi la cause de la dégradation de son milieu, et il contribuerait à sa destruction. Ainsi, la mise en péril de la planète causerait une insécurité généralisée, puisque les éléments pourraient détruire une partie de l’espèce humaine, dès que l’instabilité du fragile équilibre, s’avère trop forte.
Ainsi, alors que les techno-sciences étaient censées libérer l’homme d’une nature hostile, en l’aménageant pour ses propres besoins, l’exploitation abusive des ressources naturelles conduit à la destruction des équilibres écologiques, ce qui suscite des catastrophes naturelles et climatiques (tremblements de terre, tsunamis, tempêtes, fonte des pôles) comme si la nature, la mère Gaïa, se vengeait de la violence que nous lui infligeons en l’exploitant.
De la une nouvelle posture exigée par le discours écologique dans le rapport homme/nature : de maître et possesseur de la nature, il faudrait que l’homme devienne maître et protecteur de celle-ci.

Un premier danger

est lié au fait que l’Homme puisse perdre la maîtrise de ses outils

Il y a notamment la crainte que l’Homme, en créant une intelligence artificielle, perde le contrôle de celle-ci, et finisse par être dominé par elle (la science-fiction exploite très largement ce thème d’une perte par l’homme du contrôle de ses instruments, à travers des robots fabriqués par l’homme, mais qui finissent par l’asservir et le dominer) ou que celle-ci puisse être mise dans des mains malin-tentionnées. Cette peur est sans doute infondée en partie, car l’intelligence artificielle ne peut imiter que les opérations les plus mécaniques de la pensée humaine (comme le calcul), alors que l’intelligence humaine est irréductible au calcul, et se reconnaît à sa capacité d’improviser dans une situation qui n’a pas été prévue par avance, alors qu’une intelligence artificielle ne pourra jamais faire plus que ce pour quoi elle a été programmée.
Mais cette perte de contrôle peut aussi être liée à une simple défaillance humaine, devant la difficulté de l’homme à parvenir à une parfaite maîtrise, comme si l’outil finissait par échapper aux mains de son concepteur. Citons ainsi l’exemple de la catastrophe de Tchernobyl, qui démontre la difficulté de parvenir à une sécurité totale. La technique nous donne ainsi l’image d’une puissance démesurée, qui menace de détruire l’humanité, cette menace étant décuplée lorsqu’elle est associée à la crainte que cette technique soit mise dans la main de personnes irresponsables (bombe atomique, armes chimico-biologiques, intelligence artificielle mise au service d’un contrôle de l’humanité).

En outre si la technique était censée libérer l’homme des contraintes naturelles liées à l’espace et au temps, d’assurer sa domination, l’Homme devient de plus en plus dépendant de ses techniques : il perd en autonomie et en liberté ce qu’il gagne en efficacité et en performance. Par exemple, l’homme devient incapable de se déconnecter des objets techniques (portable, mails internet, etc.…) ce qui peut certes lui faciliter la vie d’un certain côté, mais ces nouvelles technologies créent en même temps des besoins nouveaux, à la fois factices et artificiels, et il devient toujours plus dépendant de ces objets dont il ne peut plus se passer. D’où l’aspiration à retourner vers plus de simplicité (comme l’illustre le film sur Les enfants du marais) face à l’invasion d’un monde d’objets techniques constitué par des besoins factices.
De même, le machinisme entraîne une modification du rapport que l’Homme entretient avec la technique : celle-ci n’est plus un outil/instrument dans les mains de l’Homme (l’outil était initialement le prolongement de la main), homme qui pourrait en disposer comme il le souhaite, mais c’est l’Homme qui devient un instrument au service de la machine : on le voit dans la division du travail et le machinisme au sein de la grande industrie : c’est la machine qui impose à l’Homme son rythme et ses cadences infernales. La mécanisation du « système technicien » tend ainsi réduire l’Homme à une machine, c’est-à-dire à un automate qui accomplit mécaniquement des taches qui tendent à le robotiser (ce qu’illustre bien le film Les temps modernes de Charlie Chaplin).

Le deuxième danger de la technique

c’est d’importer dans tous les domaines ses propres valeurs

Ce n’est donc plus la technique qui est au service de l’homme, c’est désormais l’homme qui sert la technique. Heidegger disait en ce sens que l’homme moderne est devenu « fonctionnaire de la technique ». Cette idée est bien illustrée par Jacques Ellul dans « Le système technicien » : la technique n’est plus ce par quoi l’Homme pourrait s’adapter à son environnement en transformant la nature extérieure, mais c’est au contraire la technique qui tend à adapter l’Homme aux valeurs qui permettent de renforcer sa domination sur la vie humaine. Nous en avons ainsi une illustration avec l’introduction de la technologie à l’école, où le professeur, loin d’utiliser la technique au service de son enseignement, doit désormais adapter son enseignement aux nouvelles technologies (power point, etc.…). Ellul montre surtout que la technique génère ses propres valeurs, qui tendent a modifier notre comportement d’après elles, et qui favorisent son propre développement. Ces valeurs techniciennes (compétence, normalité, adaptabilité, performance, efficacité, réussite) valeurs tendent à s’imposer dans tous les domaines de la vie humaine, oblitérant d’autres valeurs peut être plus fondamentales pour la vie humaine.

Prenons l’exemple de la sexualité. La normalité ne se définit plus aujourd’hui par une norme qualitative (l’hétérosexualité) par rapport à des pratiques déviantes (on était coupable autrefois d’appartenir à une minorité sexuelle), mais elle se définit désormais par une norme purement quantitative, c’est-à-dire en termes de durée et d’intensité de la relation sexuelle, d’où l’introduction de techniques pour booster sa vie sexuelle selon des critères purement sportifs de performance, et ce au détriment de la qualité même de la relation ; L’industrie du cinéma pornographique participe d’ailleurs de cette domination de la technique sur la vie humaine, car réduite à une simple technique qui tend à mécaniser la relation sexuelle, la rencontre des corps ne sera plus une fête, une découverte, elle ne s’accompagnera plus d’une harmonie des cœurs – ce qui n’est pas sans danger, celui de créer des dégâts irréversibles dans le cœur des jeunes personnes. Cette mécanisation et quantification de la relation sexuelle selon des normes nouvelles liées à l’intensité où l’efficacité risque aussi de créer des nouvelles pathologies, car l’on est désormais coupable de mal fonctionner (frigidité, impuissance), même si la technique et la médecine prétendent apporter des remèdes (souvent chimiques et médicamenteux) à ces dysfonctionnements de la sexualité.

Ellul montre que ces valeurs imposées par la technique ont tendance à oblitérer d’autres valeurs qui peuvent être plus essentielles pour la vie humaine, par exemple la patience, la persévérance, la gratuité, la responsabilité (ainsi, quand on a à faire face à des catastrophes techniques, jamais personne n’en prend la responsabilité, qui est diluée sur de multiples agents intermédiaires). Ces valeurs essentielles sont pourtant des valeurs qui sont indispensables pour la qualité même de la vie, elles sont ce qui rend la vie bonne (n’est-ce finalement pas ce que nous accomplissons gratuitement ou bénévolement qui donne le plus de sens à la vie humaine?). Pourtant, la technique semble subvertir les valeurs traditionnelles : ainsi, nous allons préférer la normalité a la moralité, et celui qui risque d’être le plus stigmatisé, c’est l’inadapté social qui vient se substituer à l’ancien immoral des sociétés traditionnelles. L’inadapté social, c’est celui qui n’est pas efficace dans son travail, et qui n’utilise pas les nouvelles technologies, qui n’est pas « dans le coup ». De tels contextes sont de nature à créer une nouvelle forme de marginalisation, par où l’on voit que la technique génère de nouvelles formes d’exclusion et c’est un risque plus grand pour les personnes âgées qui sont moins souples et moins adaptables.

Le troisième danger est celui d’une uniformisation de la vie par une altération eugéniste du patrimoine génétique de l’humanité.

Les biotechnologies ont pour principale motivation de changer la vie humaine, de faire ce que la nature par elle-même n’a pas été capable de faire. Elles veulent corriger les imperfections de l’humanité en façonnant, en quelque sorte, une nouvelle humanité par une modification du patrimoine génétique et par la sélection des gènes (on en a une belle illustration dans Le Meilleur des Mondes, de Aldous Huxley, et dans le film Bienvenue à Gattaca).

La médecine reposait autrefois sur un projet thérapeutique, car il s’agissait avant tout de réparer dans le vivant ce qui avait été abîmé par la maladie. Elle oscille entre 2 limites, celle du normal et celle du pathologique. Le courant transhumaniste considère que grâce à l’émergence des nouvelles technologies (NBIC = nanotechnologies, biotechnologies, informatique, cognitivisme – qui comprend les études sur l’intelligence artificielle et la robotique), il serait possible d’envisager les professions de la santé sous un angle nouveau. En effet, il ne s’agit plus de réparer l’humain (de le restaurer) mais plutôt de l’améliorer, de travailler à son augmentation. Le courant transhumaniste considère de plus en plus que la vieillesse et la mort (qui appartiennent au « normal ») comme des maladies (au sens d’un mal pathologique) parce que les souffrances qu’elles engendrent sont aussi grandes, voire même plus terrifiantes, que les maladies qui peuvent affecter le corps humain.

A l’horizon de ce courant il y a la mort de la mort (le rêve d’immortalité), mais l’idée de pouvoir reculer la mort de manière considérable est une idée qui va peut-être, grâce à ces NBIC, devenir une réalité : c’est la parfaite illustration d’un projet prométhéen qui se caractérise par un dépassement de la condition humaine, car il s’agit de fabriquer des enfants supérieurs, des corps sans âge. Observons que le courant transhumaniste s’intéresse surtout à l’augmentation de la quantité de la vie, mais il s’intéresse très peu à la qualité même de la vie, comme le faisaient les Anciens quand ils réfléchissaient sur ce qu’est la « vie bonne ».

Ce courant n’assigne pas à la technique la volonté de collanorer avec la nature, ni même de la maîtriser, mais ici il s’agit plutôt de se prendre pour Dieu en la recréant, en l’améliorant, en la rendant plus parfaite et plus performante, notamment grâce à la procréation artificielle, ce qui ne manque pas de déboucher sur un horizon eugéniste…
Il y a deux formes d’eugénisme :

– L’eugénisme positif vise à l’amélioration de l’ADN humain, à l’augmentation de l’Homme et à l’amélioration de l’humanité
– L’eugénisme négatif vise plutôt à l’élimination des êtres souffrants, des handicapés, c’est-à-dire de tous les êtres qui pourraient contribuer à la détérioration de l’espèce humaine (d’où le recours aux techniques de dépistage prénatal pour aboutir à un avortement thérapeutique).

Cet eugénisme rejoint ce que Nietzsche appelait, au XIX e, la « politique de la grande santé », (politique qui a été mise en pratique dans le nazisme) : il s’agit, grâce à une sélection artificielle qui prolonge la sélection naturelle darwinienne, de parvenir à un dépassement de l’Homme par la création d’une sorte de surhomme, être génétiquement parfait grâce à la sélection des gênes. Mais le danger, c’est sûrement d’oublier que ce qui fait la spécificité de notre humanité, c’est notre vulnérabilité, notre précarité, car c’est elle qui nous rend solidaires les uns des autres, qui crée de la fraternité entre les hommes, en l’éloignant de cette autosuffisance qui ferait de lui une sorte de Dieu. Il y a aussi le danger, bien illustré par le mythe de Frankenstein, que l’Homme devienne une sorte d’apprenti sorcier qui ne parvient en fait à faire que la caricature de ce que fait son créateur. Mais surtout, de même que l’exploitation de la nature par la technique peut conduire à une rupture des équilibres écologiques, de même on peut penser que l’altération eugéniste du patrimoine génétique de l’humanité risque de créer un Homme uniformisé, standardisé selon des normes de perfection qui en réalité sont purement relatives à la représentation qu’une culture donnée, à un instant donné, se fait de la perfection. Ces critères de perfection sont arbitraires, au même titre que le sont, les canons de la beauté, variables selon les goûts et les époques. La « normalité » est, de fait, une représentation très relative. Ce qui, dans un certain milieu de vie, peut en effet être considéré comme un handicap, pourrait très bien être considéré comme un avantage dans un autre milieu de vie, comme le montrait d’ailleurs Darwin au sujet de la phalène du bouleau. Il est donc très dangereux de définir la santé comme une norme objective et universellement valable. En réalité, comme l’a bien montré Canguilhem dans Le normal et le pathologique, la maladie est inséparable de l’expérience subjective que le vivant fait de celle-ci, elle n’est pas mesurable par des normes quantitatives et objectives, mais elle se caractérise plutôt par le sentiment, subjectivement éprouvé, d’une diminution de ma puissance d’agir. Canguilhem nous met ainsi en garde contre toutes les tentatives qui cherchent à mesurer de manière objective la santé et la maladie. Il ne faut donc pas parler du handicap comme d’une déficience par rapport à une norme objective et- universelle, car si la norme est relative, on devrait plutôt percevoir le handicap comme une simple différence, comme l’institution d’une autre norme, et non comme une déficience par rapport à une norme de perfection génétique arbitrairement instituée. C’est ainsi que le langage des sourds-muets, par exemple, n’est pas un langage déficient, mais c’est l’institution d’un autre langage, d’un autre monde dans lequel celui que nous croyons « normal » devient handicapé par rapport à celui qui connaît le langage des signes. Le risque serait donc bien que les critères de perfection définis par la technique conduisent à une sorte d’uniformisation qui considère toute différence individuelle comme une infirmité, alors que le propre de la vie, c’est justement qu’elle se nourrit constamment des différence qu’elle suscite : cette différenciation permanente est ce qui fait la richesse de la vie, là ou l’uniformisation risque d’amener à une sorte de mort.

A suivre : Partie II/ Les remèdes aux dangers de la technique

[1] Techno-sciences = sciences qui permettent de connaître le monde en vue d’une maîtrise technique de celui-ci
[2] La croyance animiste considère que les esprits sont présents dans chaque réalité du monde physique

« L’Homme meilleur » : un projet (trans)humaniste « d’enfer » à décrypter. texte publié par Pep’s Café

Zobrist ne visait pas la destruction physique de l’humanité, juste la stérilisation forcée d’un tiers d’icelle(via un bio-virus fulgurant qui traficote certains codes ADN). Du coup, c’est pas trop grave. C’est même plutôt cool. Comme l’énonce benoîtement Robert : « je désapprouve évidemment les méthodes de Bertrand Zobrist, mais il dit vrai quant à l’état du monde. Cette planète doit régler son problème de surpopulation ». Lire la suite sur cet excellent article….. 

« Inferno » met un certain temps avant de dévoiler son message. Oui, il faut s’accrocher pour décrocher la timbale idéologique, mêlant délire malthusien**** et envolée transhumaniste.***** Et c’est en fait la personnalité de celui qui au départ est posé comme le méchant, soit le « biochimiste Bertrand Zobrist, qui finit par donner la tonalité morale du roman. De manière assez étrange pour ce type de littérature, Robert, le héros attendu, rate lamentablement son coup. Il ne parvient pas à contrecarrer le plan machiavélique de Zobrist. Et le virus se répand de par le monde, inexorablement. La cata ? Bah non. Car ce cher Robert avait mal interprété les indices du jeu de piste : Zobrist ne visait pas la destruction physique de l’humanité, juste la stérilisation forcée d’un tiers d’icelle(via un bio-virus fulgurant qui traficote certains codes ADN). Du coup, c’est pas trop grave. C’est même plutôt cool. Comme l’énonce benoîtement Robert : « je désapprouve évidemment les méthodes de Bertrand Zobrist, mais il dit vrai quant à l’état du monde. Cette planète doit régler son problème de surpopulation ». Lire la suite sur cet excellent article….. 

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/08/19/lhomme-meilleur-un-projet-transhumaniste-denfer-a-decrypter-dans-le-dernier-dan-brown/comment-page-1/#comment-2022

 

Écrivains et philosophes face à la modernité technique

Notre civilisation sera-t-elle demain celle des machines dominée par la puissance financière lobotomisant les esprits pour asservir les âmes ?  Voici quelques réponses éclairantes nous obligeant à éveiller nos consciences…

Le mythe prométhéen

Extrait : Platon

Protagoras : Quand le moment d’amener à la lumière [les espèces mortelles] approcha, [les dieux] chargèrent Prométhée et Epiméthée de les pourvoir et d’attribuer à chacun des qualités appropriées. Mais Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser faire seul le partage. « Quand je l’aurai fini, dit-il, tu viendras l’examiner. » Sa demande accordée, il attribua aux uns la force sans la vitesse, aux autres la vitesse sans la force ; il donna des armes à ceux-ci, les refusa à ceux-là, mais il imagina pour eux d’autres moyens de conservation ; car à ceux d’entre eux qu’il logeait dans un corps de petite taille, il donna des ailes pour fuir ou un refuge souterrain ; pour ceux qui avaient l’avantage d’une grande taille, leur grandeur suffit à les conserver, et il appliqua ce procédé de compensation à tous les animaux. Ces mesures de précaution étaient destinées à prévenir la disparition des races. Mais quand il leur eut fourni les moyens d’échapper à une destruction mutuelle, il voulut les aider à supporter les saisons de Zeus ; il imagina pour cela de les revêtir de poils épais et de peaux serrées, suffisantes pour les garantir du froid, capables aussi de les protéger contre la chaleur et destinées enfin à servir, pour le temps du sommeil, de couvertures naturelles, propres à chacun d’eux ; il leur donna en outre comme chaussures, soit des sabots de corne, soit des peaux calleuses et dépourvues de sang ; ensuite il leur fournit des aliments variés suivant les espèces, aux uns l’herbe du sol, aux autres les fruits des arbres, aux autres des racines ; à quelques-uns même il donna d’autres animaux à manger ; mais il limita leur fécondité et multiplia celle de leurs victimes, pour assurer le salut de la race.

Cependant Epiméthée, qui n’était pas très réfléchi, avait, sans y prendre garde, dépensé pour les animaux toutes les facultés dont il disposait et il lui restait la race humaine à pourvoir, et il ne savait que faire. Dans cet embarras, Prométhée vient pour examiner le partage ; il voit les animaux bien pourvus, mais l’homme nu, sans chaussures, ni couverture, ni armes, et le jour fixé approchait où il fallait l’amener du sein de la terre à la lumière. Alors Prométhée, ne sachant qu’imaginer pour donner à l’homme le moyen de se conserver, vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts avec le feu ; car, sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile ; et il en fait présent à l’homme. L’homme eut ainsi la science propre à conserver sa vie ; mais il n’avait pas la science politique ; celle-ci se trouvait chez Zeus, et Prométhée n’avait plus le temps de pénétrer dans l’acropole que Zeus habite et où veillent d’ailleurs des gardes redoutables. Il se glisse donc furtivement dans l’atelier commun où Athéna et Héphaïstos cultivaient leur amour des arts, il y dérobe au dieu son art de manier le feu et à la déesse l’art qui lui est propre, et il en fait présent à l’homme, et c’est ainsi que l’homme peut se procurer des ressources pour vivre. Dans la suite, Prométhée fut, dit-on, puni du larcin[1] qu’il avait commis par la faute d’Epiméthée.

Quand l’homme fut en possession de son lot divin, d’abord à cause de son affinité avec les dieux, il crut à leur existence, privilège qu’il a seul de tous les animaux, et il se mit à leur dresser des autels et des statues ; ensuite il eut bientôt fait, grâce à la science qu’il avait, d’articuler sa voix et de former les noms des choses, d’inventer les maisons, les habits, les chaussures, les lits, et de tirer les aliments du sol. Avec ces ressources, les hommes, à l’origine, vivaient isolés, et les villes n’existaient pas ; aussi périssaient-ils sous les coups des bêtes fauves, toujours plus fortes qu’eux ; les arts mécaniques suffisaient à les faire vivre ; mais ils étaient d’un secours insuffisant dans la guerre contre les bêtes ; car ils ne possédaient pas encore la science politique dont l’art militaire fait partie. En conséquence ils cherchaient à se rassembler et à se mettre en sûreté en fondant des villes ; mais quand ils s’étaient rassemblés, ils se faisaient du mal les uns aux autres, parce que la science politique leur manquait, en sorte qu’ils se séparaient de nouveau et périssaient.

Alors Zeus, craignant que notre race ne fût anéantie, envoya Hermès porter aux hommes la pudeur[2] et la justice, pour servir de règles aux cités et unir les hommes par les liens de l’amitié. Hermès alors demanda à Zeus de quelle manière il devait donner aux hommes la justice et la pudeur. « Dois-je les partager, comme on a partagé les arts ? Or les arts ont été partagés de manière qu’un seul homme, expert en l’art médical, suffît pour un grand nombre de profanes, et les autres artisans de même. Dois-je répartir ainsi la justice et la pudeur parmi les hommes, ou les partager entre tous ? – Entre tous, répondit Zeus ; que tous y aient part, car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage exclusif de quelques-uns ; établis en outre en mon nom cette loi, que tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société. Platon, Protagoras, 320d-322d

La France contre les robots, le déchaînement techno-capitaliste

Extrait : Georges Bernanos

« On a dit parfois de l’homme qu’il était un animal religieux. Le système l’a défini une fois pour toutes un animal économique, non seulement l’esclave mais l’objet, la matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s’en affranchir, puisqu’il ne connaît d’autre mobile certain que l’intérêt, le profit. Rivé à lui-même par l’égoïsme, l’individu n’apparaît plus que comme une quantité négligeable, soumise à la loi des grands nombres ; on ne saurait prétendre l’employer que par masses, grâce à la connaissance des lois qui le régissent. Ainsi, le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. » Georges Bernanos,

« L’Histoire dira un jour que la France a été conquise par la civilisation des machines, cette civilisation capitaliste prédestinée dès sa naissance à devenir la civilisation totalitaire exactement comme un peuple est conquis par un autre peuple, et le monde, ou du moins une partie du monde, a été aussi conquis par elle, pris de force. La conquête du monde par la monstrueuse alliance de la spéculation et de la machine apparaîtra un jour comme un événement comparable non pas seulement aux invasions de Gengis Khan ou de Tamerlan, mais aux grandes invasions si mal connues de la préhistoire. »  Georges Bernanos, La liberté pourquoi faire ?

La menace de l’automatisation

Extrait : Hannah Arendt

Plus proche, plus décisif peut-être, voici un autre événement non moins menaçant. C’est l’avènement de l’automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité. Là, encore, c’est un aspect fondamental de la condition humaine qui est en jeu, mais la révolte, le désir d’être délivré des peines du labeur, ne sont pas modernes, ils sont aussi vieux que l’histoire. Le fait même d’être affranchi du travail n’est pas nouveau non plus ; il comptait jadis parmi les privilèges les plus solidement établis de la minorité […]. L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. […] C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels, il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.  Hannah Arendt

La culture technique

a-t-elle une origine et une fonction strictement matérielles ?

Extrait : Henri Bergson

Que le mysticisme appelle l’ascétisme, cela n’est pas douteux. L’un et l’autre seront toujours l’apanage d’un petit nombre. Mais que le mysticisme vrai, complet, agissant, aspire à se répandre, en vertu de la charité qui en est l’essence, cela est non moins certain. Comment se propagerait-il, même dilué et atténué comme il le sera nécessairement, dans une humanité absorbée par la crainte de ne pas manger à sa faim ? L’homme ne se soulèvera au-dessus de la terre que si un outillage puissant lui fournit le point d’appui. Il devra peser sur la matière s’il veut se détacher d’elle. En d’autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l’a pas assez remarqué, parce que la mécanique, par un accident d’aiguillage, a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu’il devait être, dans ce qui en fait l’essence. Allons plus loin. Si nos organes sont des instrument naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L’outil de l’ouvrier continue son bras ; l’outillage de l’humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant dune intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, […] sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n’en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce : ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l’homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début : l’extension s’était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux (1). Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel.

BERGSON
Les deux sources de la Morale et de la Religion

La faillite du monde moderne ?

Extrait : Charles Péguy

« Je l’ai dit depuis longtemps. Il y a le monde moderne. Le monde moderne a fait à l’humanité des conditions telles, si entièrement et si absolument nouvelles, que tout ce que nous savons par l’histoire, tout ce que nous avons appris des humanités précédentes ne peut aucunement nous servir, ne peut pas nous faire avancer dans la connaissance du monde où nous vivons. Il n’y a pas de précédents. Pour la première fois dans l’histoire du monde les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. [……] Il ne faut donc pas dire seulement que dans le monde moderne l’échelle des valeurs a été bouleversée. Il faut dire qu’elle a été anéantie, puisque l’appareil de mesure et d’échange et d’évaluation a envahi toute la valeur qu’il devait servir à mesurer, échanger, évaluer. L’instrument est devenu la matière et l’objet et le monde.

C’est un cataclysme aussi nouveau, c’est un événement aussi monstrueux, c’est un phénomène aussi frauduleux que si le calendrier se mettait à être l’année elle-même, l’année réelle, (et c’est bien un peu ce qui arrive dans l’histoire); et si l’horloge se mettait à être le temps; et si le mètre avec ses centimètres se mettait à être le monde mesuré; et si le nombre avec son arithmétique se mettait à être le monde compté.

De là est venue cette immense prostitution du monde moderne. Elle ne vient pas de la luxure. Elle n’en est pas digne. Elle vient de l’argent. Elle vient de cette universelle interchangeabilité.

Et notamment de cette avarice et de cette vénalité que nous avons vu qui étaient deux cas particuliers, (et peut-être et souvent le même), de cette universelle interchangeabilité.

Le monde moderne n’est pas universellement prostitutionnel par luxure. Il en est bien incapable. Il est universellement prostitutionnel parce qu’il est universellement interchangeable.

Il ne s’est pas procuré de la bassesse et de la turpitude avec son argent. Mais parce qu’il avait tout réduit en argent, il s’est trouvé que tout était bassesse et turpitude.

Je parlerai un langage grossier. Je dirai : Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est le maître du curé comme il est le maître du philosophe. Il est le maître du pasteur comme il est le maître du rabbin. Et il est le maître du poète comme il est le maître du statuaire et du peintre.

Le monde moderne a créé une situation nouvelle, nova ab integro. L’argent est le maître de l’homme d’Etat comme il est le maître de l’homme d’affaires. Et il est le maître du magistrat comme il est le maître du simple citoyen. Et il est le maître de l’Etat comme il est le maître de l’école. Et il est le maître du public comme il est le maître du privé.

Et il est le maître de la justice plus profondément qu’il n’était le maître de l’iniquité. Et il est le maître de la vertu plus profondément qu’il n’était le maître du vice.

Il est le maître de la morale plus profondément qu’il n’était le maître des immoralités. » Charles Péguy

(Éd. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres en prose complètes, tome III, pp. 1455-1457).

Le politique et la technique 

Extrait : Jacques Ellul

Il va de soi qu’opposer des jugements de bien ou de mal à une opération jugée techniquement nécessaire est simplement absurde. Le technicien ne tient tout bonnement aucun compte de ce qui lui paraît relever de la plus haute fantaisie, et d’ailleurs nous savons à quel point la morale est relative. La découverte de la « morale de situation » est bien commode pour s’arranger de tout : comment au nom d’un bien variable, fugace, toujours à définir, viendrait-on interdire quelque chose au technicien, arrêter un progrès technique ? Ceci au moins est stable, assuré, évident. La technique se jugeant elle-même se trouve dorénavant libérée de ce qui a fait l’entrave principale à l’action de l’homme : les croyances (sacrées, spirituelles, religieuses) et la morale. La technique assure ainsi de façon théorique et systématique la liberté qu’elle avait acquise en fait. Elle n’a plus à craindre quelque limitation que ce soit puisqu’elle se situe en dehors du bien et du mal. On a prétendu longtemps qu’elle faisait partie des objets neutres, et par conséquent non soumis à la morale : c’est la situation que nous venons de décrire et le théoricien qui la situait ainsi ne faisait qu’entériner l’indépendance de fait de la technique et du technicien. Mais ce stade est déjà dépassé : la puissance et l’autonomie de la technique sont si bien assurées que maintenant, elle se transforme à son tour en juge de la morale : une proposition morale ne sera considérée comme valable pour ce temps que si elle peut entrer dans le système technique, si elle s’accorde avec lui. Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977