L’entretien

Maxence a 24 ans, après une enfance en Charente maritime, passionné de science et de cinéma, il a commencé ses études d’ingénieur à l’ENSMA (École nationale supérieure de mécanique et d’aérotechnique) après une école préparatoire au lycée Montagne à Bordeaux. Souhaitant explorer également une autre passion, le cinéma, il fait une formation en audiovisuel et digital durant 2 ans à Rouen. Durant cette période, il a réalisé plusieurs courts métrages. Après ses études il est parti au Canada durant un an dans le cadre d’un Permis Vacance-Travail avant de rentrer sur Paris et de travailler actuellement pour un web Magazine dédié à la finance. Maxence rêvait de créer une émission de podcast qui résultait de sa volonté, d’associer puis de lier ses deux passions que sont la science et l’audiovisuel. Maxence m’a joint et m’a proposé une première émission, j’en ai accepté l’augure et l’intérêt, ma confiance que nous pouvions en tirer le meilleur parti pour informer.

Nouvelle Chronique

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Je vous convie à une chronique plus originale à une forme de dialogue entre un jeune homme de 24 ans et son ainé de 62 ans, et finalement si on prête une attention au questionnement formulé par Maxence, nous décelons que l’écart d’âge est insignifiant en regard de l’intelligence dont témoigne Maxence dans la formulation de ses questions. Maxence dénote tout au long de l’interview une réelle profondeur et une curiosité non feinte sur le sujet. Permettez-moi de vous présenter en quelques mots Maxence :

Maxence a 24 ans, après une enfance en Charente maritime, passionné de science et de cinéma, il a commencé ses études d’ingénieur à l’ENSMA (École nationale supérieure de mécanique et d’aérotechnique) après une école préparatoire au lycée Montagne à Bordeaux. Souhaitant explorer également une autre passion, le cinéma, il fait une formation en audiovisuel et digital durant 2 ans à Rouen. Durant cette période, il a réalisé plusieurs courts métrages. Après ses études il est parti au Canada durant un an dans le cadre d’un Permis Vacance-Travail avant de rentrer sur Paris et de travailler actuellement pour un web Magazine dédié à la finance. Maxence rêvait de créer une émission de podcast qui résultait de sa volonté, d’associer puis de lier ses deux passions que sont la science et l’audiovisuel. Maxence m’a joint et m’a proposé une première émission, j’en ai accepté l’augure et l’intérêt, ma confiance que nous pouvions en tirer le meilleur parti pour informer.

Maxence : L’idée de se transcender, d’augmenter ses capacités est une idée qui a été finalement popularisée ces dernières années par les GAFAM notamment qui la véhiculent et investissent en ce sens, mais c’est une idée qui remonte finalement presque aux origines de l’humanité. D’où vient cette quête si obstinée selon vous ?

Éric : Plusieurs motifs conduisent à cette quête d’augmentation de l’homme, motifs qui se réfèrent le plus souvent à des tentatives permanentes de surmonter, de dépasser, les limites actuelles du corps humain en ayant recours à la génétique ou à des artefacts. L’obstination de cette quête, elle tient finalement à quelques raisons, le refus de la mort, le rejet de la finitude, l’inacceptation de l’encerclement du corps. Dans les temps les plus reculés de l’histoire, l’homme a toujours souhaité, s’affranchir de l’enveloppe corporelle dans laquelle il est assigné à résidence depuis l’Eden. Mais ce refus de la mort le conduit finalement depuis toujours à rechercher comment la vaincre, comment triompher de cette fin inéluctable à laquelle il est promis. Vous évoquiez les origines de l’humanité, et vous avez raison d’y faire référence, puisque cette quête de l’homme augmenté, de l’immortalité, n’est pas nouvelle. Et j’invite chacun à découvrir toute la mythologie grecque [Icare, Pygmalion, Prométhée la Calypso], la mythologie sumérienne [Gilgamesh] et les récits bibliques notamment le prologue du livre de la Genèse et Babel pour découvrir qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Le rêve d’immortalité est finalement une histoire qui appartient à une mémoire enfouie, celle de notre éternité, depuis notre sortie d’Eden.

Maxence :   Beaucoup d’Oeuvres de science-fiction ou d’anticipation sont devenues réalité par la suite. Norbert Wiener, vous en parlez dans votre livre « La conscience mécanisée », imagine à la sortie de la Seconde Guerre mondiale une société totalement contrôlée et régulée par la cybernétique, nous y sommes. Le romancier Greg Bear lui phantasme des microstructures assemblées atome par atome, inoculées dans le corps humain ; en 2020 des techno-scientifiques ambitionnent la programmation d’êtres cyborgs à partir de cellules cardiaques artificielles en combinant à la fois l’intelligence artificielle et l’impression 3D. Les récits fantastiques, ne sont-ils pas finalement Éric, les récits révélateurs, les récits finalement dystopiques d’un monde à venir ?

Éric : Oui Maxence, vous avez raison et parmi ces récits, celui écrit par Aldous Huxley, est sans doute le roman, le plus emblématique.  Le meilleur des mondes est en effet le roman dystopique par excellence. Dans le meilleur des mondes, la reproduction sexuée telle que nous la concevons de nos jours a totalement disparu dans cette fiction dystopique.  Notez que la prédiction associée à « la fin de la reproduction sexuée » n’est pas en soi nouvelle. Je vous invite notamment à découvrir le Faust de Goethe qui a été écrit en deux pièces 1808 et 1832. Dans l’une des scènes de cette pièce de théâtre, un mystérieux personnage Méphistophélès fit irruption, ce personnage n’est pas moins l’émissaire du diable, il promet la fin de la reproduction sexuée et l’avènement de la fécondation in vitro.  Le meilleur des mondes est le prolongement de la vision faustienne de l’homme. En effet dans le roman « Le meilleur des mondes » les êtres humains sont tous créés en laboratoire, les fœtus y évoluent dans des utérus totalement artificiels, l’ectogenèse. Puis ces êtres sont conditionnés durant leur enfance. Les traitements que subissent les embryons au cours de leur développement déterminent leurs futures prédilections, aptitudes, comportements, puis en accord avec leur future position, sont affectés dans la hiérarchie sociale soit comme Alpha [L’élite], les Béta [chargés de fonctions d’encadrement], les Epsilon [les manuels] etc.  Ce roman dystopique nous renvoie en somme à l’univers de GATTACA. Cet univers où l’on conçoit en revanche des êtres génétiquement parfaits, sans défaut ou presque. Est-ce que ceci relève toujours aujourd’hui de la science-fiction ? la réponse est sans doute que nous n’en sommes plus si loin ! La fécondation in vitro existe bel et bien ; depuis 1978. Certes l’enfant ne nait pas dans un utérus artificiel, mais il n’est pas impensable que l’on y arrive un jour. Puis l’autre avancée génétique est celle du CRISPR CAS9, ce fameux bistouri biologique, en forme de ciseau, un enzyme spécialisé qui permet de procéder au découpage d’un brin de l’ADN défectueux et de le remplacer. Le génie génétique permet à ce jour de modifier facilement et rapidement le génome des cellules animales et végétales. Cet outil le CRISPR CAS9 permettrait potentiellement s’il est maitrisé demain ; d’éditer un génome susceptible de ne pas transmettre à la descendance, des défauts génétiques.

Maxence :  Nous sommes dans une société qui ne tolère plus la mort, la maladie, un monde aseptisé. En réponse à ces fléaux, l’argument que l’on entend est celui-ci : le progrès peut soigner tous ces maux : Internet permet de rapprocher les gens, de rester en contact, les progrès en médecine et robotique permettent de soigner les maladies, de redonner l’ouïe, la vue ! Voire bientôt de retrouver le contrôle de ses membres. On se dit que les arguments avancés sont plutôt louables, pourquoi faudrait-il s’en méfier ?

Éric : A l’instar de votre propos nous pourrions citer le projet « Brain computer interface » qui fit usage de capteurs placés à l’intérieur de la boite crânienne, donnant ainsi la possibilité à une personne de donner des instructions à un dispositif mécanique complexe, comme l’exosquelette. Les tests cliniques qui sont en cours depuis 2015 avec des personnes tétraplégiques, témoignent de l’avancée faramineuse de ces premières formes d’hybridation biomécanique.

Mais je crois qu’à ce stade ; nous confondons deux choses, la médecine réparatrice et la médecine augmentée. Entre les deux, nous avons bien deux médecines, celle réparatrice, qui vise à apaiser, à soigner et améliorer les conditions de vie et l’autre transcendante, qui vise à satisfaire des fantasmes pour étendre les facultés cognitives et physiques, puis donner à l’être humain de nouveaux pouvoirs.

Avec cette médecine augmentée, nous le constatons et vous l’avez implicitement, mentionnée dans votre question : les barrières entre le vivant et la matière tombent et on invente le cœur artificiel, prothèse intracorporelle conçue pour se substituer au cœur natif, ainsi les frontières biologiques et mécaniques se brouillent. On peut également dans la même veine et désormais « imprimer » de la peau biologique, se raffermir d’un exosquelette comme ces recherches effectuées dans les laboratoires techno-scientifiques, rappelées précédemment. Nous pouvons aussi interfacer l’homme et la machine et finalement inventer l’homme bionique, l’homme machinisé en quelque sorte. Tout cela est donc possible !

Mais au-delà du possible, la question est finalement de savoir si tout cela est bien utile et si ceci ne relève pas d’un fantasme. Le fantasme d’un progrès continu, sans limites aucunes, comme l’imaginait le philosophe Condorcet ! Vous en conviendrez, nous sommes, en face finalement d’une forme « d’évolution de l’espèce humaine » qui ne relèverait plus d’un jeu qui résulterait des seules forces mécaniques et naturelles, mais d’un relais biologique dont l’homme serait devenu aujourd’hui l’unique et premier artisan. En d’autres termes et cela rejoint votre première question et ma première réponse, l’homme refuse sa nature biologique trop fragile, trop vulnérable et il faut donc l’appareiller, la protéger, l’équiper pour surmonter les défis d’une vie biologique en tout point faillible. Mais voilà s’il est en effet louable de réparer, est-il besoin d’augmenter et en conséquence de dénaturer. L’homme sera-t-il un homme s’il est dévêtu en quelque sorte de son enveloppe biologique pour revêtir l’enveloppe bionique.

Maxence : Ken Loach, Le réalisateur de Sorry we missed you qui traite de l’ubérisation de la société, dit regretter dans une interview que les gens ne pensent plus à l’intérêt commun et finalement au bien de tous, mais davantage aujourd’hui à leur bonheur et aspirations personnelles. Est-ce que l’Intelligence Artificielle, peut être la solution comme l’avance Peter Thiel qui déclare que l’IA est communiste ? À l’instar du modèle chinois, l’IA porte l’idée qu’elle ne pense pas aux intérêts d’une seule personne, mais d’une société entière. Sur le papier ça fait rêver, est-ce que ce serait la solution est ce que cela vous semble possible ?

Éric : Le terme d’Intelligence Artificielle, me fait déjà sourire, prêter à la machine de l’intelligence est un oxymore puisque nous y associons le mot artificiel. « L’IA » est davantage une matière, un dispositif de calculs codés et mécaniques, mais non une intelligence d’essence biologique et d’une complexité infinie.  Je reprends cependant deux mots dans votre question : « l’IA est communiste », ce n’est pas faux, moi-même dans un autre ouvrage intitulé la déconstruction de l’homme, j’avais utilisé le terme de de communisme numérique, un autre modèle de société, une forme d’égrégore qui serait en quelque sorte un nouveau paradigme de communauté sociale, renversant les axiomes sociaux et économiques traditionnels fondés sur l’accès à la « gratuité » et à la fin de toute verticalité comme l’avait imaginait le philosophe transhumaniste FM 2030  Fereidoun M. Esfandiary.

Ce modèle économique, fondé sur le monde numérique, est en passe de prendre les relais de l’État, en proposant une dimension servicielle au-delà des services jusqu’à présent payants. Ainsi demain, le recours jusqu’à présent à des prestataires payants ne sera plus nécessaire, car une offre de service accessible à tous et « gratuite » sera largement proposée. Un nouvel âge d’or où le « gratuit » constituera la promesse, comme l’est d’ores et déjà un grand nombre, d’applicatifs numériques, mais le supplément de service qui lui est indispensable sera toujours payant. Ce modèle ne peut en fin de compte survivre que s’il est payant. Le communisme avec un point ?

Maxence :   Nous sommes de plus en plus dépendants aux machines et à la technique, ce confinement nous le montre bien. Les gourous de la Silicon Valley nous promettent de nous libérer des tâches ingrates, d’avoir le monde à portée de main, de gommer les inégalités… Sauf qu’aujourd’hui, en 2020, on apprend que les petites mains sont toujours là, dans les stocks d’Amazon ou Lidl sauf qu’elles répondent aux instructions d’une IA et ne peuvent communiquer qu’au moyen d’une trentaine de mots. On apprend par Newscientist que l’intelligence artificielle traitant le système de santé américain discrimine les populations noires. On constate des problèmes d’addictions et de manque de nos écrans notamment chez les enfants. Nos montres connectées, nos voitures nous donne des ordres, Netflix nous dit quoi regarder, google-nous dit quoi écrire dans nos emails. Pour l’instant on a l’impression que c’est nous qui sommes prisonniers de la machine. Finalement on nous promet une existence longue certes, mais pleine de frustrations, assujettis, court-circuité dans la prise de décision, dépourvu d’individualité et de libre arbitre …  Nous serions-nous fait avoir ?

 Éric : Votre commentaire est à nouveau très juste, nous avons été comme aspirés par l’armoire magique, le miroir aux alouettes, un leurre, un piège à rats. Ce monde des GAFAM et autres BATX les autres géants du WEB chinois savent de façon artificielle créer de nouveaux usages. Et je pourrais allégrement enrichir votre liste, les enceintes Alexa, les montres connectées, la machine à café connectée …). L’économie numérique se présente à nous comme une source infinie d’inventivités, de croissance, d’augmentation des biens, le toujours plus et jamais assez. Vous avez dans votre réflexion précédente un aspect oh combien juste. La robotisation s’est jusqu’à, présentée à nous, comme un palliatif pour nous libérer avantageusement de la corvéabilité, nous affranchir des tâches répétées. Puis l’IA c’est-à-dire « l’intelligence artificielle » est venue comme renforcer l’efficience du robot en proposant aux plus qualifiés d’alléger également les tâches intellectuelles répétées. Ainsi sont éliminés au fil de l’eau ces « notions de métier qui consistent à faire toujours la même chose »[1]. Les métiers, nécessitant de l’apprentissage sont en passe de disparaitre et pire de transformer les employés d’Amazon que vous citiez en nouveaux G.O.R de Gentils Ouvriers Robotisés. Notre société est poussée par ce nouveau mantra, il faut innover, il faut performer, il faut évoluer. Nous sommes en train d’adorer finalement le Dieu Néon de Sound of Silence, une chanson écrite par le duo mythique Simon & Garfunkel[2]Dans leur chanson, le duo décrit ces enseignes lumineuses et tapageuses qui inlassablement nous invitent à consommer, à consommer et surtout nous privent d’échanger, de partager.

On nous impose finalement ce nouveau dogme, il n’y a pas le choix, ce sera forcément mieux, ce mantra comme je l’exprimais précédemment, il nous faut accepter le progrès sans condition, sinon nous « dévoluons », nous régressons, nous retournons à l’âge de pierre. Juste pour vous dire que le COVID 19 est en train de nous chambouler et de conditionner subrepticement notre monde, mais le risque est hélas l’accélération d’un mouvement qui est de nature à nous enserrer et à nous enfermer dans l’esclavage de l’égrégore numérique.

Souvenez-vous de ce film Métropolis de Fritz Lang. Pardonnez-moi je vais m’arranger avec le récit dystopique du film et lui donner une autre couleur plus actuelle, plus contemporaine. Disons que Métropolis dans ce récit réécrit en quelque sorte, est toujours une cité à l’architecture futuriste, une mégapole aux lignes et aux structures avant-gardistes, une ville cybernétique, une nouvelle Utopia[3] qui vit sous le joug de tyrans nos fameux GAFAM et BATX.

Les aristocrates de ce Nouveau Monde après la tempête COVID 19, se prélassent dans leurs palais numériques, tandis que la masse laborieuse des G.O.R, survivent dans leurs maisons calfeutrées sous la surveillance et le contrôle d’un nouveau Big Brother, le messie technologique leur promettant le paradis digital et de les protéger de l’intrusion d’une nouvelle bactérie létale, les gens ont peur, le messie technologique veille sur eux, il les protège avec tant de bienveillance, mais il épiera ceux qui n’ont pas accepté son pouvoir, les harcèlera, les persécutera.

Maxence :  Beaucoup de gens, moi le premier, avons le sentiment d’être contraint à ce changement, que la lutte est vaine, dans une société où le maître mot est « l’adaptation » constante, sans quoi nous sommes rejetés aux bancs de la société, voir jugés. Certains ne s’aperçoivent malheureusement même pas de cela. Quelle solution avons-nous ? faut-il être en rejet total ou au contraire comme le numéro 2 dans le prisonnier ou le personnage principal dans 1984, faut-il s’y jeter corps et âme ? Y a-t-il un équilibre ?

J’anticipais déjà cette réflexion précédemment Maxence. Je souscris pleinement à votre propos vous avez raison. Pour même l’appuyer, j’aimerais vous faire découvrir deux auteurs Marie David et Cédric Sauviat qui ont brillamment pensé le sujet et qui touche cette thématique que vous abordiez précédemment l’IA, Marie David et Cédric Sauviat sont tous deux diplômés de l’école polytechnique, voici ce qu’ils écrivent à propos du progrès à la page 154 de leur ouvrage : « Intelligence Artificielle la Nouvelle Barbarie », … « Les conséquences de cette course folle ne sont jamais discutées », j’ajoute, jamais anticipées, jamais évaluées, puis ces ingénieurs poursuivent leurs commentaires respectifs et là nous relevons toute la pertinence de leurs propos… « En son temps il aurait été criminel de refuser d’isoler les murs avec l’amiante, de ne pas équiper les écoles de tablettes numériques, de ne pas se lancer dans tel médicament puis de découvrir 20 années plus tard les dégâts catastrophiques du caractère cancérigène de l’amiante, des effets absolument néfastes de l’usage des écrans par des enfants parce que tout simplement le temps biologique n’est pas celui de l’innovation technologique ».

Mais que dire des lois bio éthiques pas encore votées quand on apprendra demain le catastrophisme psychologique que l’on aura généré auprès d’enfants sans père ou sans mère au nom d’une forme d’égalitarisme infondé. Au risque comme vous l’indiquiez fort justement d’être mis au ban de la société pour avoir eu l’outre Cui dance de rejeter en bloc, le soi-disant progrès moral et le meilleur des mondes promis.

Maxence : Nous comprenons que pour lutter contre l’uniformisation de la société et son assujettissement il faut commencer par se cultiver, nourrir l’âme. Dans cette époque ou on a délaissé l’esprit, on voit pourtant de plus en plus de gens se tourner vers les néo-religions notamment aux Etats-Unis, au développement personnel, à la méditation, certains changent de vie en quête de sens pour se reconnecter aux autres et à la nature. Est-ce une conséquence directe de cette société et cela est-il positif ? Peut-on y voir l’espoir d’un renouveau spirituel ?

Éric : Nous sommes à l’heure des SMS, des « posts », des assertions, des raccourcis, qui sont à mille lieues des textes pensés par toute une littérature philosophique, théologique ou même de romans ou autres essais. Les réseaux sociaux nous livrent en pâture, leurs cargaisons de messages pauvres sans densités, sans intensités. On s’imagine penser, mais c’est souvent de la pensée bricolée, sans réelle consistance, dans l’artifice. Je préfère de loin lire en effet, pour enrichir et nourrir l’âme comme l’esprit.

En ce sens vous rejoignez le propos de l’écrivain Bernanos[4], ce dernier disait à peu près ceci que la modernité est une conspiration contre toute forme de vie intérieure. Je rejoins aussi la pensée de l’urbaniste Paul Virolio urbaniste et philosophe quand ce dernier nous indiqua que « …le progrès technologique a détruit […] l’humble préférence du proche et du prochain, le savoir être soi-même, dont Montaigne nous entretenait comme la plus grande chose au monde… »

La « valeur » de notre postmodernité est l’adulation des objets. Dans ce contexte notre époque s’enfonce dans une forme d’atomisation sociale, une atomisation quasi nucléaire qui se traduit par un véritable morcellement dans lequel nous nous glissons, un monde sans contacts, en distance, en pièces sans doute un monde en miettes, avec l’arrive brutale du COVID 19, cette nouvelle peste.

Nous sommes en effet face à une perte de sens, une perte de sens aggravée, du fait que cette civilisation n’accepte pas de reconnaître l’existence d’un Créateur, Le monde post-moderne se caractérisant également par un rejet de l’ancien récit métaphysique, celui d’un Dieu qui se révèle à la totalité de notre humanité et au monde au travers de la Bible. Ce même courant post-moderne conteste ou nie toute idée de transcendance, idolâtre de manière aveugle la raison humaine et la conduit inexorablement à l’irrationalité. Cette irrationalité qui entend conduire l’humanité à un nouveau récit, celui de sa propre transcendance, de sa propre auto divinisation. Un terme y sera mis et cela nous le savons intimement, au plus profond de nous-mêmes, même si nous ne souhaitions pas l’avouer, le reconnaitre.

[1] J’emprunte l’expression aux deux auteurs du livre Marie David et Cédric Sauviat : Intelligence Artificielle : La Nouvelle Barbarie Editions du Rocher Idées. Livre publié en 2019.

[2] Je fais référence à ce groupe Mythique dans l’une des chroniques de mon nouvel Essai.

[3] Livre de Thomas More écrit en 1516. Je vous renvoie à la description de ce livre, dans mon précédent essai : La mécanisation de l’homme.

[4] L’auteur notamment de la France contre les robots, Georges Bernanos est un écrivain français :  1888 -1948

Le Covid-19 est un virus cyborg qui se propage aussi vite dans les corps que sur les écrans

Le confinement encourage plus que jamais les gens à lire et à consommer davantage de contenu sur internet, il accélère ainsi la transition numérique. Bien que beaucoup d’entre nous lisent sur papier, parce que nous disposons d’une bibliothèque conséquente à la maison, beaucoup d’autres utilisent des livres électroniques, passent des milliers d’heures sur des plateformes et s’habituent à utiliser Zoom, WhatsApp ou Siri pour communiquer. J’ai le sentiment que, tout comme il y a actuellement moins de recherches menées pour guérir le cancer qu’il y a un mois, parce que tous les efforts sont concentrés sur le SRAS-CoV-2, il y aura aussi des industries qui recevront moins de fonds que d’autres. Et celles qui en percevront le plus seront celles qui seront liées aux plateformes et aux algorithmes. 

Ainsi, alors que ma fiction Les Orphelins imagine un avenir actuellement peu probable, mon essai Contre Amazon prend soudainement un caractère presque prophétique. Dans cet essai j’attire l’attention sur le danger que représente l’accumulation de données et de ressources de la multinationale de Jeff Bezos. Alors qu’il était déjà l’homme le plus riche du monde avant cette crise, le capital qu’accumule sa société lors de cette urgence pandémique mondiale, tant sur le plan économique que sur celui des données, est hors-norme.  

Amazon est maintenant bien plus puissante que toute autre marque, société ou entreprise au monde, voire même dans l’histoire. Tout comme la pandémie, il est un acteur mondial ; et ce n’est pas un hasard si son histoire sur les vingt-cinq dernières années coïncide exactement avec celle du concept de viralité. 

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Poursuivez vote lecture sur le site de France Culture …

https://www.franceculture.fr/societe/jorge-carrion-le-covid-19-est-un-virus-cyborg-qui-se-propage-aussi-vite-dans-les-corps-que-sur-les?actId=ebwp0YMB8s0XXev-swTWi6FWgZQt9biALyr5FYI13OqexegPGPmBgS2XEgTLR8H8&actCampaignType=CAMPAIGN_MAIL&actSource=582725#xtor=EPR-2-%5BLaLettre30042020%5D

Coronavirus, une conversation mondiale |Jorge Carrión, écrivain de science-fiction et critique culturel espagnol, imagine le Covid-19 comme un virus cyborg, réalité hybride à la fois bactériologique et numérique qui s’immisce dans notre chair la plus intime et inonde nos esprits par les technologies du numérique.

La science-fiction imaginait-elle un monde pandémique pour 2020 ?
La science-fiction imaginait-elle un monde pandémique pour 2020 ?  Crédits : Andres Granollers – Getty

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu’est-ce-que nous fait l’enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

Aujourd’hui, Jorge Carrión, écrivain de science-fiction espagnol, interroge la façon dont le Covid-19 a pu atteindre, à une vitesse ultra-virale, toutes les dimensions physiques et virtuelles de notre monde. 

Le virus cyborg

Cela fait plusieurs années que je soutiens l’idée selon laquelle la science-fiction est le nouveau réalisme. Je dois donc admettre que nous, auteurs de fiction spéculative, avons échoué parce que nous n’avons pas su voir que la dystopie n’aurait pas pour origine une hécatombe nucléaire, une attaque terrestre, un décalage entre des univers parallèles ou une apocalypse de zombies, mais une épidémie virale.

Personne n’a su anticiper la pandémie qui a mis en échec le XXIe siècle. Lorsque dans mon roman Ceux du futur j’ai imaginé l’enfermement d’un groupe de survivants dans un bunker après la troisième guerre mondiale, la cause de ce désastre était une montée excessive du culte du passé et de la mémoire historique qui débouchait sur une résurgence mondiale du nationalisme violent. En d’autres termes, j’ai imaginé un avenir à partir du XXe siècle.

Le XXIe siècle, avec le 11 septembre et le Covid-19 invente quant à lui ses propres formes de catastrophe sans précédent.

Pas même Charlie Brooker, dans un épisode de Black Mirror, n’a su imaginer le SARS-CoV-2 : un virus cyborg, un virus viral, un phénomène qui se propage aussi vite dans les corps que sur les écrans. Ainsi, depuis le début du confinement, il existe sur internet une superproduction médiatique liée à la pandémie. Sur Twitter, le 24 février dernier est né le compte humoristique @CoronaVid19 qui comptait, en près de quelques jours, 750.000 abonnés. Dans l’industrie du “porno”, des créations qui mêlaient à la fois sexe, masque et quarantaine ont vu le jour. Et enfin, dans la presse, les journaux littéraires du coronavirus se sont décuplés, comptant souvent plus d’écrivains que de lecteurs.

Cependant, en cette année 2020, aucune série, aucun phénomène médiatique, aucun mème ne sera aussi viral que le coronavirus lui-même. Il a réussi à monopoliser notre attention dans les mondes physiques et virtuels, dans les supermarchés et les transports, sur les réseaux sociaux et les télévisions. Le virus est une réalité hybride : mi-biologie, mi-pixel.

Le confinement encourage plus que jamais les gens à lire et à consommer davantage de contenu sur internet, il accélère ainsi la transition numérique. Bien que beaucoup d’entre nous lisent sur papier, parce que nous disposons d’une bibliothèque conséquente à la maison, beaucoup d’autres utilisent des livres électroniques, passent des milliers d’heures sur des plateformes et s’habituent à utiliser Zoom, WhatsApp ou Siri pour communiquer. J’ai le sentiment que, tout comme il y a actuellement moins de recherches menées pour guérir le cancer qu’il y a un mois, parce que tous les efforts sont concentrés sur le SRAS-CoV-2, il y aura aussi des industries qui recevront moins de fonds que d’autres. Et celles qui en percevront le plus seront celles qui seront liées aux plateformes et aux algorithmes.

Ainsi, alors que ma fiction Les Orphelins imagine un avenir actuellement peu probable, mon essai Contre Amazon prend soudainement un caractère presque prophétique. Dans cet essai j’attire l’attention sur le danger que représente l’accumulation de données et de ressources de la multinationale de Jeff Bezos. Alors qu’il était déjà l’homme le plus riche du monde avant cette crise, le capital qu’accumule sa société lors de cette urgence pandémique mondiale, tant sur le plan économique que sur celui des données, est hors-norme.

Amazon est maintenant bien plus puissante que toute autre marque, société ou entreprise au monde, voire même dans l’histoire. Tout comme la pandémie, il est un acteur mondial ; et ce n’est pas un hasard si son histoire sur les vingt-cinq dernières années coïncide exactement avec celle du concept de viralité.

Il est possible qu’Amazon soit le premier virus cyborg car il a atteint, à une vitesse ultra-virale, toutes les dimensions physiques et virtuelles du monde.

Elle est la société qui représente le mieux l’hyperconnexion mondiale qui a permis au Covid-19 d’être la première pandémie du XXIe siècle. A la fois réalité et symbole, Amazon est une création entièrement humaine.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.

Crise

nous n’avons pas affaire à une crise passagère mais à ce qu’on appelle un phénomène structurel. Dire qu’un phénomène structurel est un fait de structure ne nous fait guère avancer. On avancera un peu plus avec son antonyme : un phénomène structurel n’est pas conjoncturel. Par exemple, le chômage du fait de sa permanence n’est plus – si tant est qu’il l’ait été – conjoncturel mais bien structurel, inscrit dans la structure ou société. C’est-à-dire comme un élément étroitement lié voire indispensable au fonctionnement de la société. Ainsi, le chômage n’est pas le produit de dérèglements passagers d’une économie, ni le fruit d’une mauvaise gestion politique mais un phénomène lié étroitement à la société

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Auteur :

Didier Martz, philosophe
Le 25 Avril 2020

Bonjour à toutes et à tous. C’est la 4ème chronique de la pandémie où l’on s’interroge sur l’usage du mot crise et où l’on tente une hypothèse audacieuse. S’agissant de l’épidémie, il ne s’agit pas d’une crise car la crise ne désigne en général qu’un mauvais moment à passer après lequel les individus, les sociétés recouvrent la santé et l’équilibre. Et tout
repart comme avant. Le Même a une fâcheuse – ou heureuse tendance – à rester le Même. Or ici nous n’avons pas affaire à une crise passagère mais à ce qu’on appelle un phénomène structurel. Dire qu’un phénomène structurel est un fait de structure ne nous fait guère avancer. On avancera un peu plus avec son antonyme : un phénomène structurel n’est pas conjoncturel. Par exemple, le chômage du fait de sa permanence n’est plus – si tant est qu’il l’ait été – conjoncturel mais bien structurel, inscrit dans la structure ou société. C’est-à-dire comme un élément étroitement lié voire indispensable au fonctionnement de la société. Ainsi, le chômage n’est pas le produit de dérèglements passagers d’une économie, ni le fruit d’une mauvaise gestion politique mais un phénomène lié étroitement à la société. Et, paradoxalement, qui lui devient nécessaire pour fonctionner. Même si l’on s’en défend. Michel Foucault (1926 – 1984), philosophe français, s’interrogeait sur le fait que des problèmes contre lesquels on se bat depuis une éternité pour les réduire, au contraire se maintiennent voire se renforcent. Ainsi, disait-il, de la prison, des hôpitaux psychiatriques, institutions mises en place pour résoudre des problèmes mais qui n’en font rien ou si peu, voire les aggravent. On pourrait ajouter l’échec scolaire ou le phénomène migratoire. Structurels, ces dits problèmes, par leur « développement durable » seraient inhérents à la société. Sauf bien sûr à considérer qu’ils sont des phénomènes naturels ou les effets d’une colère divine. Mais d’abord des phénomènes humains, produits par des êtres humains, ils sont à la portée de l’action humaine pour être sinon éliminés au moins réduits fortement. Or ils perdurent malgré les discours et les actions pour lutter contre. Idem pour l’épidémie. Si elle a une origine biologique, elle est surtout un fait social et une production humaine. Et par sa répétition devenir structurelle. Ainsi, à partir du moment où une « crise » (je mets maintenant des guillemets) se répète comme les « crises » financières, économiques… on dira qu’elle est structurelle et devient paradoxalement vitale pour la société. Ainsi on ne peut pas supprimer le chômage, l’échec scolaire, les prisonniers, les fous, les migrants, les malades sans dommages pour ceux qui en vivent dans tous les domaines d’activité et sans perdre
des points de PIB et de Croissance. Ainsi l’épidémie, par sa régulière apparition, oblige la société à s’organiser en fonction d’elle. A vivre avec et presque grâce à elle. Les usines réorientent leur production, des chercheurs cherchent, des laboratoires pharmaceutiques prospèrent, on fait des conférences, on publie des livres. Des milliers d’emplois sont créés, les start-up fleurissent et rivalisent sur le Marché libre à concurrence non faussée. Les modes de vie changent. En temps de guerre on avait chez soi un masque à gaz prêt à l’emploi, désormais on a le masque anti-virus. Et un kit avec du gel, un auto-test dans l’armoire à pharmacie. Et une case de plus à cocher dans les contrats d’assurance. Grâce à l’épidémie, le PIB gagne des points, la Croissance revient. Le phénomène épidémique s’est installé dans la société et lui devient nécessaire. Tout en disant qu’il faut s’en débarrasser. Le fait épidémique est un événement qui rompt la succession ennuyeuse des faits quotidiens. Elle est une occasion, un kaïros diraient les grecs d’autrefois dont on peut profiter. Une opportunité pour, soit rester dans la même logique économique délétère qui reconduit le Même avec ses destructions matérielles et humaines, soit pour entrer dans une nouvelle ère. Celle d’Après maintenant…. Ainsi irait le nouveau le monde !
Didier Martz, philosophe
Le 25 Avril 2020
http://www.cyberphilo.org
« Ainsi va le monde »
406 Chroniques philosophiques de la vie ordinaire
2008/2018

L’écroulement

« La Reine Corona[1] », ni bière mexicaine, ni cigare de havane, mais un virus auréolé d’une couronne mortuaire, est venue un beau matin, de l’année 2020, début janvier, jouer à Chamboule tout, remettre les pendules à l’heure avant notre changement d’horaire pour signaler l’heure d’été. Au-delà du péril écologique annoncé depuis quelques années, ce n’est pas un rayon de soleil un peu plus chaud ou brûlant qui a eu raison de nous, mais une bactérie pathogène avec sa létalité qui en s’infectant dans l’organisme humain lui a causé viscéralement les pires dommages. L’humanité subit maintenant son joug, ne sachant à ce jour comment conjurer le sort, s’en défaire, ne sachant comment cautériser les blessures parfois mortelles que la Reine inflige à ses sujets humains.

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Auteur

Eric LEMAITRE 

Le titre de cette chronique ne m’a pas été inspiré par la prise de parole du Premier ministre Édouard Philippe et je pense que vous me croirez, j’avais écrit ce nouveau texte dans la matinée et je n’avais pas eu connaissance du discours qu’il allait prononcer le 28 avril 2020, devant l’Assemblée Nationale c’est donc une coïncidence, disons que ce titre faisait référence à l’un de mes articles qui traitait de collapsologie[1] lui-même inspiré par les discours de multiples écologistes alarmistes qui depuis des décennies ont exprimé de manière récurrente leurs inquiétudes. Mais à l’époque la plupart des discours évoquaient un effondrement fondé à partir d’un krach financier éminent ou sur les dernières révélations concernant le climat, la plupart soulignant la casse écologique. D’autres et nous avons à le reconnaître, nous avaient déjà averti à propos des risques épidémiques et corrélativement de nos conduites en indiquant « que la technologie et le comportement humains propagent ces agents pathogènes de plus en plus largement et rapidement. En d’autres termes, les épidémies liées aux nouvelles zoonoses, ainsi que la récurrence et la propagation des anciennes, ne sont pas simplement ce qui nous arrive, mais reflètent ce que nous faisons »[2]. Ainsi il n’est pas contestable que tous imaginassent parmi ces capsologues que le pire allait arriver et certainement dans leur génération. En revanche à l’exception sans doute du journaliste scientifique américain David Quammen[3], ils se sont trompés sur les causes et il ne me semble qu’aucun d’entre eux n’avait vraiment vu arriver « la Reine Corona ».

« La Reine Corona[4] », ni bière mexicaine, ni cigare de havane, mais un virus auréolé d’une couronne mortuaire, est venue un beau matin, de l’année 2020, début janvier, jouer à chamboule tout, remettre les pendules à l’heure avant notre changement d’horaire pour signaler l’heure d’été. Au-delà du péril écologique annoncé depuis quelques années, ce n’est pas un rayon de soleil un peu plus chaud ou brûlant qui a eu raison de nous, mais une bactérie pathogène avec sa létalité qui en s’infectant dans l’organisme humain lui a causé viscéralement les pires dommages. L’humanité subit maintenant son joug, ne sachant à ce jour comment conjurer le sort, s’en défaire, ne sachant comment cautériser les blessures parfois mortelles que la Reine inflige à ses sujets humains.

« Reine Corona » sortie d’un labo ou d’un marché [le secret est aujourd’hui bien gardé] n’a pas annoncé le printemps pour l’humanité, mais un hiver froid, nous ordonnant d’être bien au chaud dans nos appartements, nous sommant de nous confiner, de nous enfermer nous rappelant à ses souvenirs. Comme vous le savez, rien n’est bien nouveau sous le soleil de l’histoire de notre humanité. Souvenons-nous ainsi des épisodes contagieux qui ont traversé les géographies sociales de la civilisation humaine. Ce fléau ne décida-t-il pas en effet plusieurs siècles plus tôt et comme je l’ai déjà mentionné dans une autre chronique, de faire taire l’arrogance du pharaon, d’humilier l’Égypte, de courber l’échine du souverain impérial et ordonna aux Hébreux de se calfeutrer chacun dans ses appartements. La « Reine Corona » faisait ainsi tomber chaque premier né d’Égypte afin de libérer les esclaves hébreux.

Aujourd’hui « Reine Corona » veut-elle libérer la nature du joug humain, en claquemurant l’humanité lui donner un peu d’air, elle qui a été abondamment polluée par le consumérisme sauvage et libertaire du néo-libéralisme, elle qui a subi les pressions des extractions de son sol, la destruction de ses forêts et la disparition de civilisations autochtones comme la désintégration du monde paysan.  Étouffée, la nature se rappela à ses congénères sans doute pour lui rappeler la nécessité également d’avoir recours à son créateur et de l’invoquer pour obtenir le secours en se repentant de toutes ses maltraitances et de sa méchanceté autant envers ses congénères, que de son irrespect pour son environnement.

La vie de ce fléau n’a jamais eu ainsi, de fin en soi et chaque épisode de notre histoire connait un nouveau sursaut épidémique. L’histoire tragique se répète et comme nous l’avions déjà écrit, ce fléau planétaire qui égrène chaque jour ses victimes poursuit sa route funèbre, son convoi mortuaire à l’heure où nous écrivons ces lignes. La nouvelle peste, car c’est bien ainsi qu’il nous faut encore l’appeler, remet en cause les folles orientations de notre humanité qui rêvait d’étaler ses mégapoles, qui conjecturait l’augmentation, la croissance, la performance de ses biens, spéculait la perfectibilité indéfinie de son espèce. Comme l’écrivait un ami dans un commentaire en réponse à l’un de mes articles ; personne n’avait imaginé qu’à la fin de cet hiver nous connaitrions une chute de tension soudaine, « un collapsus économique et social, planétaire semblable à la crise de 1929 » ou ne peut être pire.

Plusieurs cassandres avaient théorisé l’écroulement et ne se sont pas étonnées aujourd’hui de l’affaissement de l’économie mondiale. Pourtant les prédictions reposaient davantage sur l’évolution de notre climat, mais c’est un virus qui déjoua tous les pronostics. La nature nous surprendra, elle reprend finalement ses droits, elle rappelle à l’homme sa finitude, sa vulnérabilité, lui qui rêvait de quête de toute puissance et bientôt l’achèvement d’un rêve, celui d’imaginer une vie prolongée bientôt bicentenaire et pourquoi pas millénaire. Mais « Reine Corona » nous rappelle à son monde, le réel, la vie réelle et pointe la folie de nos grandeurs, la faiblesse de notre Nouveau Monde, la vacuité de ses idéologies.

De l’Ancien Monde nous avons arraché les piliers civilisationnels, la sagesse des anciens, nous avons ruiné les édifices bâtis fondés sur des vertus simples l’épargne, la famille, la vie solidaire, l’écologie humaine et la nécessité de prendre soin de son prochain. Nous mesurons qu’avec cette crise sans précédent, l’effondrement et l’atomisation de la famille peu avant ; conduira bon nombre d’entre nous à se sentir encore davantage fragilisé. Je mesure ce sentiment, comme responsable d’une communauté chrétienne qui comprend un nombre important de personnes seules, isolées, souffrant de séparations, sans familles et qui sans le soutien de l’église les conduirait au désespoir. Or nos communautés en ces temps de confinement sont malmenées avec l’interdiction de nous retrouver pour des moments de fraternité, de convivialités, de partages. Nous sommes entrés littéralement dans le monde sans contacts. Nous sommes alors contraints d’innover, d’utiliser les objets numériques, mais totalement conscients que ces « seul ensembles » via le monde internet est une formidable impasse nous conduisant à la désocialisation. Nous nous y résignons, mais prenons conscience qu’il faudra sortir de ce monde qui est un [enfer]mement sur soi.

Or à force de nous soumettre aux idéologies du progrès, au néo-libéralisme contemporain, aux objets toujours augmentés, à l’amour de l’argent, d’un monde libertaire nous avons préféré confier le destin de notre nation entre les mains d’idéologues rêveurs et sans doute aliénés par la démesure, qui n’ont plus la main sur le destin de notre monde, le délitement d’un avenir en plein brouillard.

Ces mêmes idéologies ont promu puis vanté, la mondialisation, le néo-libéralisme et c’est la libre circulation des biens et des marchandises sans aucune frontière qui accéléra le processus létal de la pandémie. Évidemment ce processus de pandémie et de diffusion virale existait bel et bien dans les siècles passés. La route de la soie, ce réseau ancien de routes commerciales entre l’Asie et l’Europe, fut aussi un vecteur de propagation de la peste, notamment de la peste noire. Aujourd’hui le monde bien plus que lors des années de grandes crises, enregistre une chute « pharaonique [5]» de son économie, la déroute de ses finances publiques déjà lourdement endettées. Mais comme par magie, l’état imprime ses billets ou plutôt dématérialise virtuellement sa monnaie, pour secourir la nation dévastée, tentant vainement de pallier cette montée vertigineuse du chômage, d’atténuer les effets catastrophiques et dommageables d’une économie paralysée faute d’activités. Il est légitime d’imaginer qu’il sera bientôt périlleux, pour l’État, de gérer un tel désastre, si le virus continue de fragiliser notre système de santé secoué par les vagues successives et sans doute par un prochain tsunami sanitaire.

Nous sommes sans doute aux prémices d’un renversement total des fondements de notre société, un écroulement social et économique. Alors me joindrais-je aux voix de ces cassandres les plus alarmistes ou de ces capsologues lucides. De toute évidence et chacun en a aujourd’hui conscience notre monde ne sera plus jamais pareil. En d’autres termes comme l’écrit le professeur Michel Maffesoli « cette crise sanitaire est l’expression visible d’une dégénérescence invisible. Dégénérescence d’une civilisation ayant fait son temps ». Le constat de Michel Maffesoli rejoint celui lucide de Paul Valery « Nous autres, civilisations, savons désormais que nous sommes mortelles ». Quelques années plus tôt Michel Onfray évoquait à la fois la dégénérescence, la sénescence et la phase terminale de l’occident, sans imaginer alors que ce serait finalement la « Reine Corona » qui aurait définitivement la peau du monde occidental, déjouant là aussi la prédiction du philosophe.

Pourtant nous devons sérieusement craindre les lendemains d’une telle pandémie pour bâtir non un Nouveau Monde, mais bien de remettre en question la civilisation qui nous avait été jusqu’à présent promise. Adam Tooze, historien et s’est employé à analyser[6] en profondeur les positionnements des acteurs économiques notamment lors de la grande crise de 2008 qui était déjà à l’époque comparée à celle de 1929. Cette crise de 2008 avec le recul dans une moindre mesure n’a pas eu les mêmes conséquences qui allaient provoquer ensuite la Seconde Guerre mondiale.

Rappelons cependant que la crise financière de 2008 a d’abord été présentée comme un phénomène purement technique et local né d’actifs douteux, mais la chute boursière de 2008 qui concerna en premier lieu Wall Street l’une des plus grandes places financières a en réalité frappé tel un effet de domino, toutes les régions du globe : des marchés financiers occidentaux puis a eu des répercussions sur l’ensemble des activités industrielles dans la plupart des continents, du Moyen-Orient à l’Amérique latine. « La crise a déstabilisé l’Ukraine, semé le chaos en Grèce, suscité la question du Brexit ». Ce fut sans doute la crise la plus grave vécue par les sociétés occidentales depuis la fin de la Guerre froide, mais sans doute ; absolument pas comparable avec celle de 2020 qui annonce une débâcle économique mondiale qui n’aura aucun précédent ni de pareils événements dans toute l’histoire de notre civilisation, annonçant sans aucun doute de terribles famines comme ce fut le cas avec la Peste noire qui généra également de graves crises sociales.

Or ces graves crises sociales sont en germe aux États-Unis, les populations les plus fragiles socialement font face d’ores et déjà à des pénuries de nourritures. Les personnes en déshérence, affectées par ce monde en suspension, s’adressent à des organisations non gouvernementales pour faire face à l’avancée de la disette alimentaire.

De fait, nous imaginons que l’endettement continu des états trouvera tôt ou tard, ses limites dans son incapacité à poursuivre ses engagements à éponger la crise sociale devenue endémique, une crise elle aussi contagieuse. Les pensions de retraite ne seront plus versées, les cotisations sociales ne pourront plus secourir les foyers qui ne possèdent pas de salaires. Un voyage dans le temps, une plongée dans l’histoire nous conduit à ce long épisode de la peste noire, ce sont en effet, des pans entiers de l’économie au XIVe siècle qui ont été totalement désorganisés dus explicitement à la Peste noire. La réaction la plus partagée à cette époque fut le désespoir, provoquant le plus souvent des désordres sociaux et des révoltes sociales résultant de fortes pénuries corrélées à la hausse des prix, et ce en raison de la rareté des biens. Les plus pauvres souffrent toujours des rigueurs de la crise économique, mais subissent le joug des puissants, qui entendent contrôler la situation sociale. Étrange, il n’y a rien de nouveau sous le soleil et cette loi qui révèle la perversion de l’âme humaine est un mal chronique.

Avec cette pandémie sans précédent qui conduit à l’affaissement de la vie économique, il conviendra d’appréhender avec inquiétude les violences contre l’appareil d’état, violences sans doute entre citoyens, entre-les abandonnés du système et ceux qui ont été préservés par le système. Le XIVe siècle connut un nombre important de famines, mais la famine toucha inégalement les populations, les plus riches étant souvent à l’abri de cette menace, mais pas des épidémies virales qui lui sont corrélatives et cela reste vrai aujourd’hui, même si la pandémie, atteint les plus fragiles, les bien portants semblent mieux résister mais elle ne discrimine cependant ni les nantis, ni les précaires.

Comment alors raisonnablement penser à l’aune de ce que l’histoire nous apprend, nous enseigne, que nous n’encourons pas les mêmes risques comme ceux qui ont été vécus à l’époque de la peste noire. La récession mondiale est nécessairement imminente et les indicateurs tendent à démontrer aujourd’hui l’abondance des feux rouges. La facture de Reine Corona s’annonce particulièrement salée et ce ne sont pas les pansements répétés et administrés par les gouvernements qui empêcheront les éventuelles embolies, les apoplexies de l’économie et oui après les pneumonies, il est fort à parier que les quintes de toux de l’état pourraient le conduire à l’incapacité de gérer ce moment complexe de notre vie économique. N’oublions pas et à nouveau nous le répétons que l’histoire de la peste noire fut suivie d’importants troubles sociaux.

L’histoire nous enseigne bien souvent ses cycles, or pour les prévenir, il est sans doute possible d’anticiper l’écroulement et c’est sans doute là qu’il nous faut revisiter ces livres comme le lévitique, le Deutéronome ou même d’autres livres du Pentateuque, pour découvrir des lois divines capables d’anticiper les crises sociales anomiques[7] accompagnées si nous ne réagissons pas, par un délitement des corps associatifs (églises, familles, associations caritatives) qui nous paraissent imminentes, mais notre salut, nous ne l’obtiendrons pas de l’état, mais de notre capacité à tisser de nouveaux maillages sur des territoires plus petits comme notre quartier. Face à la crise des masques, nous avons vu de nombreuses initiatives pour répondre à l’incapacité de l’État à répondre, des initiatives de solidarités collectives pour se serrer les coudes. Le salut dans les grandes crises montre l’impuissance de l’état à y répondre totalement, il sera nécessaire d’en appeler aux solidarités et aux maillages locaux, aux subsidiarités que les hommes et les femmes de nos quartiers sont capables de tisser entre eux, même si nous le savons que tous n’adhéreront pas à cette réforme pourtant nécessaire de soi-même.

[1] Source Wilkepedia : La collapsologie se présente comme une science appliquée et transdisciplinaire faisant intervenir l’écologie, l’économie, l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, la biophysique, la biogéographie, l’agriculture, la démographie, la politique, la géopolitique, l’archéologie, l’histoire, la futurologie, la santé, le droit et l’art2. Cette approche systémique s’appuie sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition, ainsi que sur des travaux scientifiques reconnus, tels que le rapport Meadows de 1972, les études « A safe operating space for humanity »3 et « Approaching a state shift in Earth’s biosphere »4 publiées dans Nature en 2009 et 2012, ou encore l’article « The trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration »5

[2] Propos tenu par le journaliste scientifique américain David Quammen avait prévenu, dans un livre au titre éloquent : Spillover : Animal Infections and the Next Human Pandemic (W.W. Norton & Company, New York, 2012). Dans «Where will the next pandemic come from ? And how can we stop it ?» (Popular Science, 15 octobre 2012). Le texte dont nous éditons un extrait a été publié le 25 avril 2020 sur le site de Pièces et main d’œuvre, également relayé par les amis de Barteby. Texte que nous avons consulté pour documenter notre recherche sur les discours tenus par les écologistes peu avant la crise associée à la pandémie [Covid19].

[3] Source Wikipédia : David Quammen (né en février 1948) est un écrivain américain spécialisé dans les sciences, la nature et les voyages et l’auteur de quinze livres. Il a écrit une chronique intitulée « Natural Acts » pour le magazine Outside pendant quinze ans.

[4] Corona signifiant : couronne mortuaire/de lauriers

[5] Le terme est intentionnel comme une nouvelle métaphore avec le fléau connu dans l’Égypte ancienne.

[6] Le livre : Crashed publié en 2018 Editions les Belles lettres.

[7] Crises sociales remettant en cause les normes, les lois de la société. Le concept d’anomie a été forgé par le philosophe Durkheim, ce concept d’anomie est l’un des plus importants de la théorie sociologique. Il caractérise la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d’autres. Il est fortement probable que nous soyons plongés avec la récession économique à une crise sociale anomique. « désorganisation sociale » du fait du délitement des institutions églises, état, familles, corrélativement, une démoralisation des individus, qui mènent une existence dépourvue de but et de signification apparente. La théorie de l’anomie paraît à la fois vraisemblable et d’importance fondamentale à une époque comme la nôtre, caractérisée par cette mutation civilisationnelle que lui fait subir la pandémie.

Le son du silence

Dans ces temps où la nature reprend ces droits, où gazouillent les oiseaux au dehors ; dans nos cités et villages et qu’étrangement nous écoutons, il nous faut aujourd’hui reprendre et reposséder le temps d’exprimer de ce qui semble échapper aux sons divertissants ou lancinants qui émanent de nos écrans, de nos postes de télévisions, il nous faut questionner le silence intérieur pour comprendre ce qu’il est, écouter le vide en forme de Dieu, à l’intérieur de chacun. Il nous faut imposer le silence pour retrouver aussi le sens de l’autre, le rapport aux autres comme le bruissement, doux et léger de la parole divine. Le silence n’est pas nécessairement une négation de la parole, je pense que le silence est comme une suspension, un temps d’arrêt, une pause pour retrouver un chemin de réflexion, nous évitant l’égarement ou bien de nous perdre. Je vous invite au travers de ce texte à une forme finalement de méditation, une suspension, une trêve parmi tous les bavardages qui nous sont déclinés à longueur de nos journées par nos médias abasourdis par la tempête et le chaos qui viennent de frapper notre monde.

Auteur : Eric LEMAITRE nik-shuliahin-JhDuakb_-uQ-unsplash

Dans ces temps où la nature reprend ces droits, où gazouillent les oiseaux au dehors ; dans nos cités et villages et qu’étrangement nous écoutons, il nous faut aujourd’hui reprendre et reposséder le temps d’exprimer de ce qui semble échapper aux sons divertissants ou lancinants qui émanent de nos écrans, de nos postes de télévisions, il nous faut questionner le silence intérieur pour comprendre ce qu’il est, écouter le vide en forme de Dieu, à l’intérieur de chacun. Il nous faut imposer le silence pour retrouver aussi le sens de l’autre, le rapport aux autres comme le bruissement, doux et léger de la parole divine. Le silence n’est pas nécessairement une négation de la parole, je pense que le silence est comme une suspension, un temps d’arrêt, une pause pour retrouver un chemin de réflexion, nous évitant l’égarement ou bien de nous perdre. Je vous invite au travers de ce texte à une forme finalement de méditation, une suspension, une trêve parmi tous les bavardages qui nous sont déclinés à longueur de nos journées par nos médias abasourdis par la tempête et le chaos qui viennent de frapper notre monde.

Le titre de cette nouvelle [1] peut vous paraître bien étrange, « Sound of silence », un titre énigmatique pour cette nouvelle chronique. Ceux de ma génération, se souviennent probablement de ce chant aux sonorités à la fois sombres, mornes et tristes entonnées par le duo du folk rock américain Simon et Garfunkel. Combien de fois j’ai écouté ce chant, ce somptueux chef d’œuvre musical, sans vraiment comprendre les paroles, le sens de ce qui était partagé. La mélodie en revanche percutait et agitait mon âme, touchait émotionnellement le for intérieur de mon cœur et je sais que pour beaucoup, les mêmes émotions ont été partagées. Sans doute éprouviez-vous, comme un sentiment étrange d’entendre comme un appel qui émanait de ce chant, l’appel de revenir comme à l’essence de l’âme humaine, à l’essentiel, le sens des autres.

Je ne sais combien de fois j’ai émorfilé mon âme en souhaitant me débarrasser de toutes ces noirceurs, à l’époque où je passais une période difficile, éprouvante, une séparation douloureuse !  Ce chant que je passais en boucle, m’émouvait, provoquait une peine intense. Ce chant que je repassais sans cesse lors de mes différents déplacements professionnels, perçait et pénétrait mon cœur comme si ce dernier comprenait indiciblement, ineffablement le sens de ce qui était partagé dans ces paroles qui jusqu’alors étaient inaccessibles à mon entendement. Nous traversons parfois des périodes de notre existence ou soudainement ce que nous ne comprenions pas hier ou que nous préférions enfouir, prend un nouveau sens aujourd’hui, comme une révélation, un nouvel éclairage non celui d’une lumière tamisée du « néon », ou le « halo d’un   lampadaire », mais l’éclairage d’une vision que nous décrit Paul Simon dans son chant, « le son du silence ».

Je veux ici vous reproduire quelques extraits de ce texte, les paroles de ce chant pour en mesurer à la fois toute la profondeur, toute la densité de cette narration mélodieuse écrite en 1964. Le thème décliné dans cette célèbre composition est celui de l’absence de partages entre les hommes, ce thème prend une densité et une nouvelle dimension à l’heure du confinement et de toutes les contingences matérielles qui nous détournent de cette relation aux autres. Nos oreilles et nos yeux sont aujourd’hui submergés, absorbés, avalés, à la fois par les bruits artificiels et les flots d’image de ce monde, le confinement imposé nous réapprend le silence si nous acceptons de couper le son artificiel de nos smartphones et les torrents de pixels de nos écrans cathodiques. Il nous faut donc saisir la subtilité de cette mélodie, de cette complainte, peut-être que le terme de complainte me semble tellement plus approprié pour ce chant dans les contextes d’un monde claquemuré, acculé parfois à une forme de peur et d’habituation au repli chez soi.  Le chant « Sound of silence » débute par une salutation aux ténèbres, étrange en effet l’emploi du mot ténèbres, comme si le temps s’assombrissait et conduisait notre monde dans des frayeurs qu’il voulait ou pensait éviter.

Puis l’auteur du chant évoque une vision qui a semé une graine durant le sommeil, dans son rêve agité, un personnage [Le narrateur] arpente les rues étroites de sa ville, lorsque ses yeux furent comme assaillis comme « poignardés » par le flash d’un néon, un flash qui a fendu la nuit et a imposé une forme de mutisme conduisant le personnage à être plongé comme touché par un mur de silence. Le personnage ou l’auteur de « Sound of silence » évoque une lumière pure, où il vit des milliers de personnes, « qui discutaient sans parler », des « personnes qui entendaient sans écouter ». Nous sommes comme frappés par la lecture de ces paroles[2], qui préfigurent comme une ombre des choses à venir, les temps modernes caractérisés par l’univers des réseaux sociaux, monde des silences, de l’hyper individualisme, où chacun interpelle sans voix, sans émotions vécues, incarnées, où chacun est dominé par son égotisme. Nous sommes tous comme environnés d’univers de bruits, d’ambiances, d’informations mais ici point de recueillements, de méditations, de plénitudes

Le personnage interpella ses congénères, en tentant de les sortir de leurs torpeurs, et prononça tel un prophète biblique ces paroles prémonitoires « Idiots, dis-je ignorez-vous, que le Silence évolue comme un cancer » puis dans une forme de cri, une métaphore de désespoir, il tenta de les bousculer à nouveau « Prenez mes bras que je puisse vous apprendre, prenez mes bras que je puisse vous atteindre, mais mes paroles tombèrent comme des gouttes de pluie silencieuses, dans les puits du silence ». Le chant poursuit sa description, nous enfonçant dans le monde artificiel du « Dieu Néon » qu’ils avaient créé », ce qui me fit songer aux vieux tubes cathodiques de nos écrans de télévision, ces artefacts de pacotilles, créés par la main des hommes. Je ne suis pas sûr que j’aurais écrit ces lignes, il y a quelques décennies de cela avec ce même éclairage qui ne vient pas de la lumière factice d’un néon mais encore une fois de la vision de ce chant qui vient toucher notre âme, à l’heure, où le pathogène comme une peste, se propage.

La chanson de Sound of Silence finit par une forme de désespérance, les cœurs sont irrésolus, ils ne semblent pas vouloir écouter la parole du narrateur, ils s’enferment finalement dans leur monde préférant adorer « le Dieu Néon », le Dieu artificiel, l’artefact idolâtré, l’objet apocryphe qu’ils avaient inventé de leurs propres mains.  Comme l’écrit Jonathan Halley lui-même compositeur, « Simon et Garfunkel ont la perspicacité de voir que la grand-messe de la société ne va pas livrer les bienfaits attendus. Les enseignes immenses, les publicités clinquantes et le brouhaha de la parole publique ne sont que les accoutrements d’une divinité de pacotille : un dieu de néon [3]»

Nous comprenons maintenant la profondeur, toute la résonnance émotionnelle de ce chant d’une très étrange modernité. Peu avant d’écouter ce chant et plusieurs jours avant, mon ami Christian me parlait de jeûne mais non d’un jeûne de nourritures mais bien d’un moment de rupture avec le monde des écrans qui habitent notre chez moi comme nous emmurant dans l’artifice d’un univers qui n’existe pas et par procuration nous produit des images plus angoissantes que jamais de notre monde. Je ressentais alors le besoin de partager mes amis de dédier une journée consacrée aux autres, hélas nos contacts étaient rendus impossibles, mais au lieu de rester passifs, comme immobilisés devant nos écrans, cela devait être un jour où nous le consacrions soit à notre famille, nos enfants, ou bien d’appeler nos amis isolés, en souffrance en raison de leurs solitudes. Un ami ; Pascal me partagea une vidéo, de jeunes gens tout à fait talentueux qui firent une reprise de la chanson « Sound of Silence ».

Cette chanson réveilla alors, en moi, toute cette réflexion, sans doute en raison de la mise en scène d’une jeune femme en proie aux démons de la société moderne, l’envahissement de ces messages mails, SMS, les épistolaires factices qui envahissent le monde des réseaux sociaux. Cette reprise du « Monde du silence », comme pour nous dire, que rien n’a changé, que ce message de Paul Simon n’a pas pris une seule ride. Il nous faut ainsi faire silence. Comme l’écrit Jean-Luc Solère dans la revue philosophique de Louvain[4] « Il n’y a rien à. faire pour établir le silence ; il faut au contraire s’abstenir de tout faire, suspendre toute activité. Le silence s’établira de lui-même, lors de l’ultime cessation de l’agitation. Loin d’être un effet, il est la manifestation en creux de l’absence de toute cause ».

Ce chant nous invite finalement comme l’illustre parfaitement ces jeunes juifs à une forme de shabbat, trop souvent les chrétiens ont une vision très légaliste du shabbat, s’imagine qu’il s’agit d’une somme d’interdits, « de ne pas faire et de ne pas toucher », mais il nous faut aujourd’hui entrevoir l’autre sens du mot shabbat, qui est finalement le temps de pause, de rupture, un temps de repos, loin des corvéabilités et contingences matérielles, de l’esclavagisme des temps modernes. Le shabbat avait été instauré dès la sortie d’Égypte, Dieu nourrissait les hébreux par la manne, invitant le peuple élu, à ne pas vaquer à leurs sempiternelles occupations.  Dans le livre d’Exode[5], le Shabbat illustrait le jour du repos, lorsque Dieu acheva sa création, l’ouvrage de ses mains.  « Le septième jour est un shabbat pour l’Éternel, ton Dieu ; tu n’y effectueras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail et ni l’étranger qui est dans tes murs. Car [en] six jours Dieu a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment, et Il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi Dieu a béni le jour du shabbat et l’a sanctifié. ». Or le temps de Shabbat est non seulement consacré à Dieu, nous imposant finalement une forme de silence avec toutes les sollicitations de ce monde, une forme de cessation avec les contingences matérielles, une mise en pause avec tous les objets de ce siècle. C’est le temps d’un repos, une forme de décompression finalement. En décompressant, finalement je suis invité à la quiétude et non à l’inquiétude proposé par le monde, je suis invité à remplir mon âme de la présence de Dieu, en ne cherchant pas à être présent au monde. En demeurant chez soi auprès de moi-même, j’évacue une part de cet étranger envahissant qui phagocyte mon âme, ma paix. Cet étranger est évidemment une métaphore, et cet étranger ne vaut que pour l’artifice, l’objet soi-disant interactif. Le chant Sound of silence oppose finalement deux mondes le silence d’un néant qui s’exprime dans le tumulte bruyant émanant du « Dieu Néon », et ce silence spirituel qui m’invite à me retrouver dans la relation à l’autre et entendre la voix de l’Eternel. Dans le monde musical, il y a des temps de silence, ce temps de silence n’est pas un défaut d’être, un défaut d’existence, c’est une respiration, qui procure à l’âme un moment de contemplation, de repos, d’apaisement. Alors dans ce temps de confinement qui est aussi un temps de silence, prenons soin de soi et des autres, prenons soin d’écouter Dieu. Je conclurai ce texte par le livre de Job[6] : « Sois attentif, Job, écoute-moi ! Tais-toi, et je parlerai ! Si tu as quelque chose à dire, réponds-moi ! Parle, car je voudrais te donner raison. Si tu n’as rien à dire, écoute-moi ! Tais-toi, et je t’enseignerai la sagesse ».

[1] Chronique écrite le 25 Avril alors que nous entamons bientôt quelques semaines de confinement en France.

[2] Les paroles de Sound of silence ont été écrites en 1964

[3] Extrait d’un article paru sur le site de Christianisme aujourd’hui publié le 24 juillet 2017 http://www.christianismeaujourdhui.info/articles.php/the-sound-of-silence-paul-simon-16439.html

[4] Extrait du texte en PDF page 614 : https://www.persee.fr/docAsPDF/phlou_0035-3841_2005_num_103_4_7634.pdf

[5] Bible le livre d’Exode 19 : 17 – 20 ; 20 : 8-11

[6] Bible livre de Job : Job 33 : 31-33

Le bouc émissaire

J’écoutais également sur France culture l’intervention de Patrick Zylberman[2], professeur émérite d’histoire de la santé à l’école des hautes études en santé publique qui s’empressait de souligner le mal endémique qui traverse l’histoire humaine et pointant l’absolue naïveté de quelques-uns à imaginer le progrès moral chez l’homme dans les périodes de propagation d’épidémie virulente. Concernant le progrès moral, Il n’en est rien en fait : « C’est un comportement millénaire. Ceux qui croient que nous ferions des progrès sur le plan moral sont des naïfs et des gens dangereux. En réalité les comportements sont toujours les mêmes, et les comportements de discrimination et de stigmatisation apparaissent dès qu’effectivement le bruit d’une épidémie de ce type se répand  » puis Patrick Zylberman enchaine « On a toujours exactement, la même chose, c’est-à-dire qu’on s’en prend d’abord à des boucs émissaires. Ce sont des choses profondément ancrées dans nos têtes, dans nos esprits. Ce sont des choses de l’ordre de la peur, des passions, etc. Et c’est absolument ingouvernable. Tout ce qu’on peut espérer c’est que ça passe le plus vite possible. ».

Auteur

Eric LEMAITRE

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Le bouc émissaire nous renvoie forcément à l’histoire même de notre humanité, où il fallait tuer l’animal, pour expier la faute du peuple. C’est dans l’Ancien Testament, au chapitre 16 du Lévitique, dans les versets 20, 21, 22[1] que nous est décrit le rituel d’expiation qui symbolise toute la dimension sacrificielle qui représente l’acte d’ôter la faute, cette faute qui plonge le peuple dans une forme de châtiment collectif, mais dont le peuple est épargné, s’il consent à présenter un sacrifice. La symbolique du bouc émissaire est donc celle du transfert : transférer la faute sur autrui, lui faire endosser la faute afin que le reste n’ait pas à payer collectivement la faute. Aujourd’hui le rôle du bouc émissaire est celui que l’on entend désigner pour stigmatiser, pour conjurer les maux éprouvés par la collectivité. Le bouc émissaire devient aussi l’exutoire d’un ressentiment que l’on projette sur autrui. Le bouc émissaire est toujours exhumé quand il s’agit de partager sa haine dans les situations les plus tragiques où coûte que coûte il faut rechercher le responsable coupable. Pour expier, certaines sociétés n’ont pas hésité au cours de l’histoire à exclure, à châtier, à condamner, à cracher sa haine, à déverser sa malveillance, et à propager des rumeurs comme pour incendier de prétendus coupables.

Or l’évocation de notre histoire contemporaine démontre que nos civilisations prétendument évoluées sont susceptibles de sombrer dans des heures peu glorieuses qui ont parsemé les siècles passés. Nous avons oublié socialement à quel point la violence peut surgir et naître d’événements tragiques, cette violence peut émaner de la calomnie comme de la dénonciation, comme d’une volonté de trouver un médiateur qui deviendra le souffre-douleur d’une peine collective vécue par une cité, une communauté, des hommes ou des femmes, confrontés à l’épreuve.

Aussi faut-il rechercher à tout prix le coupable, le bouc émissaire, cette figure emblématique, symbolique et victimaire qui doit endosser la faute, la responsabilité, la seule responsabilité de nos maux. Mécanisme qui expurge notre propre affliction ou calvaire dont il faut bien faire émerger une cause pour la dénoncer ensuite. Il faut ainsi dévoiler le responsable de tous nos malheurs. Ce mécanisme d’attaque contre une communauté ou un groupe ou une personne plus faible permet à certains individus qui l’utilisent de maintenir un sentiment de moralité intact puis de dissimuler ses propres responsabilités ou détourner l’attention sur l’origine du problème. Comme vous le savez et je l’ai souvent cité dans mes chroniques, rien de nouveau ne naît sous le soleil ; d’ailleurs, il nous suffit de redécouvrir une des fables de La Fontaine, un des grands classiques de la littérature française, pour comprendre le déroulement de ce processus collectif où l’on en vient à s’entêter contre celui qui est devenu le souffre-douleur de toute la communauté. Ainsi, dans « Les animaux malades de la peste », il fallait s’acharner contre l’âne, devenu le souffre-douleur de la communauté, il fallait, quel qu’en soit le prix, le pendre et en finir avec lui, comme si avec la disparition du baudet, nous mettions fin à l’épreuve. Ce texte, il convient de le relire pour comprendre la dimension que revêtent parfois les mécanismes de diffamation, d’accusation de violence, de calomnie, de soupçon haineux, dirigés contre des groupes, contre des communautés. « L’Âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance. Qu’en un pré de Moines passant, la faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense quelque diable aussi me poussant, je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. À ces mots on cria haro sur le baudet. Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue, qu’il fallait dévouer ce maudit animal, ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable ! Rien que la mort n’était capable d’expier son forfait : on le lui fit bien voir ». Comme dans la fable de La Fontaine, « Les animaux malades de la peste », la logique du bouc émissaire s’inscrit parfois contre celui qui est différent, « le baudet galeux et pelé », sur le refus de la différence et ce fait s’est souvent avéré juste tout au long de l’histoire et notamment au cours des différents épisodes qui ont marqué les troubles de l’infection pestilentielle au sein de notre nation comme en Europe. Le coupable de cette tragédie, c’était forcément le Juif ; par la force des choses, ce métèque a été le bouc émissaire de la communauté, sûrement il est coupable d’être différent, lui le « baudet galeux et pelé », l’âne qui est différent des autres. Comme dans cette fable, il faut juguler, circonscrire le mal, les esprits s’échauffent, il faut un coupable, le coupable ce n’est pas la pandémie virale, mais c’est forcément un semblable autant victime que nous, mais qui fera l’affaire pour expier notre faute.

Il y a là incontestablement une logique sacrificielle, parfaitement explorée par le philosophe René Girard : « Les persécuteurs finissent toujours par se convaincre qu’un petit nombre d’individus, ou même un seul peut se rendre extrêmement nuisible à la société tout entière, en dépit de sa faiblesse relative ». J’aurais ajouté le mot « utile » au lieu de nuisible, dans un sens plutôt ironique. En écrivant ces lignes, je pense à l’affaire Alfred Dreyfus qui est l’archétype du bouc émissaire dans la mémoire collective de notre nation. Le coupable idéal, le coupable utile, ajouterais-je à nouveau, le coupable sur lequel on fait retomber tout le ressentiment, l’animosité, les rancœurs, dont a été victime le peuple juif à la fin du XIXe siècle. Le capitaine Dreyfus était un homme innocent, une forme de martyre, de bouc émissaire de l’acharnement collectif d’une entité sociale pour s’exonérer, s’exempter de sa propre faute, de sa propre culpabilité. L’acharnement d’ailleurs peut être savamment entretenu par les corps institutionnels d’une nation, les représentants de l’État, comme nous le verrons, dans cette nouvelle chronique.

J’écoutais également sur France Culture l’intervention de Patrick Zylberman [2], professeur émérite d’histoire de la santé à l’École des Hautes Études en Santé Publique qui s’empressait de souligner le mal endémique qui traverse l’histoire humaine et pointant l’absolue naïveté de quelques-uns à imaginer le progrès moral chez l’homme dans les périodes de propagation d’épidémie virulente. Concernant le progrès moral, il n’en est rien en fait : « C’est un comportement millénaire. Ceux qui croient que nous ferions des progrès sur le plan moral sont des naïfs et des gens dangereux. En réalité les comportements sont toujours les mêmes, et les comportements de discrimination et de stigmatisation apparaissent dès qu’effectivement le bruit d’une épidémie de ce type se répand« . Puis Patrick Zylberman enchaîne : « On a toujours exactement la même chose, c’est-à-dire qu’on s’en prend d’abord à des boucs émissaires. Ce sont des choses profondément ancrées dans nos têtes, dans nos esprits. Ce sont des choses de l’ordre de la peur, des passions, etc. Et c’est absolument ingouvernable. Tout ce qu’on peut espérer c’est que ça passe le plus vite possible. » Comment de fait ne pas se souvenir de la peste noire au cours du XIVe siècle, avec ses rumeurs nauséabondes, répandant le bruit que les Juifs étaient les émissaires de Satan pour expier la faute de pseudo-chrétiens, cette rumeur nauséabonde conduisit les mêmes «religieux», ces pseudo-chrétiens à les expulser. Ils décidèrent parfois de les massacrer, de les exterminer par milliers, persuadés que ces derniers avaient contaminé les lieux de leur vie sociale. Les flambées de violence, ces flambées qui étaient appelées pogroms caractérisent systématiquement les civilisations qui se sentent menacées, soumises aux pires épreuves, aux pires crises sociales. Et ce fut typiquement le cas lors de la pandémie, de l’infection calamiteuse, surnommée la Peste noire, un fléau qui allait décimer une grande partie de la population, et ce dans un intervalle de quelques années. Les Juifs seront mis à l’index, accusés de tous les maux dont celui de la peste noire, des pogroms expiatoires seront organisés qui frapperont les Juifs dans la plupart des régions et notamment dans l’Est de la France où la peste s’étendit. Le pogrom le plus sanglant a lieu donc à Strasbourg, le carnage criminel est connu comme le massacre de la Saint-Valentin puisqu’il advient le 14 février 1349 [3]. A cette occasion, près de 2000 Juifs seront assassinés [brûlés vifs.] La même population strasbourgeoise s’était également révoltée contre le pouvoir local jugé trop favorable à l’endroit des Juifs. À tort nous avons pensé que les phénomènes de violences, de stigmatisation ne concernaient que les sociétés archaïques, primitives, mais il n’en est rien comme le mentionnait précédemment Patrick Zylberman. Il y a comme une forme de perpétuation de ce rituel dans toute crise et en l’occurrence dans cette grave crise pandémique, comme la manifestation, comme le rejet de la singularité de « l’autre », le désir de maintenir un sentiment de dégoût en discriminant notamment ceux qui croient aujourd’hui au ciel et qui n’ont finalement pas empêché la propagation du mal. Le bouc émissaire est en réalité pluriel, protéiforme. Le bouc émissaire est aujourd’hui une église évangélique d’où est partie la foudroyante pandémie qui a contaminé toute la région Est. Beaucoup incriminent un rassemblement qui n’avait jamais été interdit et dans un contexte où plusieurs reprochaient à certains d’exagérer l’ampleur de l’épidémie, où l’État n’avait à l’époque pris aucune mesure, aucune précaution, aucune prudence pour prévenir un risque épidémique. Rappelons les faits et seulement les faits. La pandémie du Covid-19 en Italie se diffuse à partir du 31 janvier 2020, lorsque deux touristes chinois sont testés positifs pour le SARS-CoV-2. La détection du Covid-19 chez ces touristes chinois se fait alors dans la capitale italienne, Rome. Un autre groupe de cas de Covid-19 est ensuite signalé en Lombardie, à commencer par 16 cas confirmés le 21 février, 60 autres cas le 22 février et les premiers décès en Italie sont signalés le même jour. Le 28 février, il y avait 21 décès et 888 cas confirmés dans le pays. Alors que l’État français avait eu connaissance de ce début de pandémie, aucune décision en Europe et pas plus qu’en France n’avait interdit d’éventuels rassemblements, aucune interdiction de vie collective n’avait alors été prise. Pourtant, les autorités sanitaires semblaient être parfaitement informées de la dangerosité du virus. En pleine épidémie de Covid-19 en Italie, le match entre l’Olympique lyonnais et la Juventus Turin est maintenu le mercredi 26 février. L’église évangélique de Mulhouse organise entre le 17 et le 24 février un rassemblement avec plus de 2000 fidèles. Dans le contexte de ce mois de février, il n’y avait aucune indication de prudence qui ait été donnée à quelque rassemblement que ce soit et pas même au Groupama Stadium qui accueillait en son sein des milliers de supporters, [la capacité du stade est de 59 186 places] et n’avait nullement fermé ses portes aux supporters en provenance de Turin [4]. Il y avait là un brassage de populations. Il est curieux qu’il ne soit venu à quiconque de stigmatiser l’Olympique Lyonnais. Alors que le journal Le Point [5] titrait la « bombe atomique » du rassemblement évangélique de Mulhouse, mettant ainsi sur le devant de la scène une église évangélique « coupable d’avoir organisé un rassemblement d’où est partie la contagion foudroyante. Nous avons là des éléments de stigmatisation portant les germes d’une haine sans pareille qui a été vécue par les responsables de la Porte Ouverte. Plusieurs journaux, quelques quotidiens de la presse nationale, ont alors blâmé un rassemblement évangélique qui n’avait jamais été interdit. Les chrétiens devaient endosser la responsabilité, des torrents de haine ont été également répandus, y compris dans les réseaux sociaux, véritables caisses de résonnance pour propager la haine de l’autre, révélant ainsi et à grande échelle la noirceur des attitudes capables de victimiser des personnes elles-mêmes endeuillées par le covid-19. Il s’ensuivit même des menaces de mort et une certaine forme de lâcheté au sein de certaines églises traditionnelles et autorités administratives qui tentèrent de se disculper et de n’endosser aucune forme de responsabilité aux yeux de la population locale et de la région Est.

Le pire pour renforcer cette stigmatisation, les modèles mathématiques ont été convoqués pour expliquer que l’église évangélique a été forcément à l’origine de l’explosion du covid-19, et si Rome brûle, c’est indubitablement la faute de ce rassemblement chrétien. C’est ce point-là qui m’a profondément alerté, non seulement comme chrétien moi-même, mais cette dimension très imprudente qui consiste à apporter une démonstration à un événement dramatique en se fondant implicitement sur une modélisation statistique. Reprenons donc cet élément que j’entends ici discuter et tentons d’entrevoir le «formidable» argument et d’en extraire dans le propos la dimension de bouc émissaire qui résulterait d’un tel commentaire. Citons de fait ce texte paru dans la presse dans les Dernières Nouvelles d’Alsace le 13 avril 2020 [6] :

« Une modélisation statistique et sanitaire transmise au conseil scientifique mis en place par le gouvernement sur la propagation du coronavirus en France a abouti à un résultat sans équivoque : sans le rassemblement évangélique de la Porte Ouverte Chrétienne, qui s’est tenu du 17 au 24 février à Mulhouse, la France serait au même niveau que l’Allemagne en termes de contamination. Autrement dit, avec quatre fois moins de personnes hospitalisées. »

Il convient, selon moi, d’être alerté par la dimension à la fois insidieuse du propos et par le titre très imprudent de la presse. Cela a même quelque chose de sournois [« Épidémie : le rassemblement évangélique de Mulhouse a tout fait basculer ».] Le rassemblement évangélique a tout fait basculer, voilà, en quelque sorte en filigrane dans l’écriture très stylisée afin que chacun comprenne, que les responsables de l’incendie que nous vivons sont explicitement désignés. Le rassemblement n’est pas coupable, d’aucune sorte, puisque ce rassemblement n’a enfreint aucune interdiction administrative. Ou alors le préfet a totalement omis de s’informer de l’éventuelle dangerosité d’un virus qui pouvait amener d’un rassemblement qui concerne aussi les frontaliers suisses, luxembourgeois, allemands.

Le titre est finalement particulièrement évocateur, il rend responsable une communauté chrétienne d’avoir formé le début d’un cluster épidémique. C’est la construction même de l’argument qui est habilement formulé sous-entendant que si de tels rassemblements n’avaient pas eu lieu, nous n’en serions pas à l’émergence d’un premier foyer contagieux. L’argument rationnel sans précaution aucune est facile, il commence par la modélisation statistique. Le paradigme mathématique est ainsi convoqué, ce qui suppose en conséquence une démonstration sans équivoque : il n’y a pas de discussions possibles, vous êtes prié de circuler, la démonstration est apportée puis étayée par le modèle. Mais reconnaissons que ce même modèle devra être appliqué au porte-avions Charles de Gaulle qui a fait escale à Toulon le dimanche 12 avril 2020, et dont la première escale date du 15 mars à Brest, alors que la France est en pleine crise épidémique. Le porte-avions Charles de Gaulle rassemble à son bord plus de 600 personnes infectées par le covid-19, mais là il s’agit de la défense nationale, de la responsabilité de l’État. L’incriminerons-nous comme nous le faisons pour l’église évangélique ? La question est posée et mérite sans aucun doute de l’être ! Il est assez pernicieux de mentionner le rassemblement évangélique, cela aurait pu être en effet n’importe quel autre rassemblement, mais il y a là une dimension stigmatisante, une manière de pointer du doigt l’aspect irresponsable de communautés chrétiennes qui expriment la joie de célébrer ensemble un événement habituel. Et en regard de l’événement vécu à Mulhouse, les autorités seraient en peine d’examiner cette parole extraite de la lecture d’un évangile : « Ôte premièrement ta poutre avant d’y extraire la paille dans l’œil de ton prochain. » Notons en outre que ce rassemblement avait lieu chaque année et ne faisait jusqu’à présent aucun écho dans la presse, semble-t-il, ou en tout cas il n’y a pas eu de propos malveillants ?

Mais pour revenir à l’énoncé des modèles mathématiques pour expliquer la propagation de la pandémie, il existe bien d’autres conditions pour faire jaillir des clusters au-delà d’un rassemblement religieux, la région du Haut-Rhin qui après Strasbourg est la deuxième ville d’Alsace est une région relativement urbanisée avec de nombreux échanges frontaliers avec la Suisse et l’Allemagne. Or à titre de comparaison, la Lombardie est une région dense d’un point de vue urbain, une région qui elle-même comme chacun maintenant le sait a été violemment frappée par le covid-19. Le territoire compte sans doute davantage d’habitants comparativement à l’Alsace (la région Lombardie avoisine 10 millions d’habitants), mais elle est aussi une région de brassages où les échanges commerciaux sont les plus développés. Ce mouvement perpétuel d’habitants, ce brassage des populations aurait favorisé la diffusion de la pandémie. Donc le rassemblement religieux qui est ici utilisé pour expliquer la propagation du virus à des fins de démonstration semble abusif, puisque sociologiquement l’instinct grégaire des êtres humains nous pousse tout simplement à nous retrouver, à nous rassembler et vivre des communions intenses, des moments de convivialité. Il semble que la mémoire ait été courte pour beaucoup d’entre nous : comment peut-on omettre, comme je le rappelais, que les derniers événements sportifs autorisés à Lyon par exemple avec des Turinois n’étaient pas si éloignés du foyer pandémique et que l’on apprenait également des cas de covid-19 dans le Piémont ? Bien entendu, il faut le reconnaître et ne pas l’ignorer, le début d’un foyer est bien né à Mulhouse, mais il aurait pu naître au cours d’une rencontre sportive ou bien émerger comme en Lombardie à partir d’un seul individu qui rencontre trois individus et trois individus qui croisent le même nombre, et puis connaître un développement exponentiel par un effet de démultiplication, qui résulte de la rencontre d’un seul malade atteint par le covid-19. Donc il est indispensable d’être prudent avec ce type de modèle, alors qu’il suffit en effet d’une seule personne pour faire émerger un foyer épidémique [1=>3=>9=>81, etc.] L’usage d’un modèle statistique à partir d’un événement est juste une extrapolation infondée, et que démontre a fortiori l’expansion du virus en Grande-Bretagne ou dans bien d’autres régions dans le monde. La Chine, pays militant de l’athéisme, n’a pas empêché la propagation mondiale d’un virus terrifiant. Les crises réveillent parfois l’irrationalité, alors que l’on veut asseoir une démonstration sur un modèle statistique équivoque, mais qui ne prouve rien ! Le constat factuel suffit en soi : instrumentaliser pour légitimer une conséquence et pointer l’origine religieuse comme étant l’effet atomique de la propagation du virus relève d’une forme de sophisme scientifique, une argumentation à la logique fallacieuse. C’est utiliser un argument d’autorité. Or il convenait dans cet article de démasquer la rhétorique qui contrevient à la vérité en faussant l’argument. L’église évangélique de Mulhouse ne doit nullement devenir le bouc émissaire de sa ville, de sa région et de notre nation. Pleurons plutôt avec elle les familles endeuillées et apprenons de ce terrible fléau des leçons à en tirer pour orienter différemment notre vie.

Notes :

[1] Texte du Lévitique 16:20-22 :

« Lorsqu’il aura achevé de faire l’expiation pour le sanctuaire, pour la tente d’assignation et pour l’autel, il fera approcher le bouc vivant. 21 Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant, et il confessera sur lui toutes les iniquités des enfants d’Israël et toutes les transgressions par lesquelles ils ont péché ; il les mettra sur la tête du bouc, puis il le chassera dans le désert, à l’aide d’un homme qui aura cette charge. 22 Le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une terre désolée ; il sera chassé dans le désert. »

[2] https://www.franceculture.fr/histoire/epidemies-la-fabrique-des-boucs-emissaires

[3] Le 14 février, jour de la Saint-Valentin, le quartier juif est cerné et ses habitants conduits au cimetière de la communauté. Là, l’on bâtit un immense bûcher où ils sont brûlés vifs. Certains autres sont enfermés dans une maison en bois à laquelle l’on met le feu. Celui-ci se prolongea pendant six jours.

[4] Trois députés de La République en Marche avaient écrit au nouveau ministre de la santé, Olivier Véran, pour lui demander d’interdire, en raison de l’épidémie de coronavirus, la venue de 3 000 supporters italiens au Groupama Stadium pour le match de Ligue des champions entre l’Olympique Lyonnais et la Juventus de Turin, le mercredi 26 février. Rappelons que la direction générale de la santé justifiait ce choix de déplacement des supporters par le fait que, à la différence de la Lombardie ou la Vénétie, la région piémontaise n’est pour l’heure pas considérée comme un foyer de l’épidémie.

[5] https://www.lepoint.fr/sante/coronavirus-la-bombe-atomique-du-rassemblement-evangelique-de-mulhouse-28-03-2020-2369173_40.php.

[6] L’extrait de la citation référencée provient du site des Dernières Nouvelles d’Alsace : https://www.dna.fr/fil-info/2020/04/13/epidemie-le-rassemblement-evangeliste-de-mulhouse-a-tout-fait-basculer.

La chape de plomb

Le 30 janvier 2020, l’Institut pasteur publie sur son site une information sobre, mais capitale, en indiquant qu’en « Décembre 2019, une épidémie de pneumonies d’allure virale d’étiologie inconnue émerge dans la ville de Wuhan (province de Hubei, Chine). Le 9 janvier 2020, les autorités sanitaires chinoises et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) annoncent la découverte d’un nouveau coronavirus, appelé 2019-nCoV (isolé le 7 janvier), et présenté comme l’agent responsable de ces pneumonies ». La ville de Wuhan était devenue l’épicentre mondial de l’épidémie du coronavirus qui allait se répandre avec fureur dans le reste du monde. « Très vite [pléonasme sans doute][1] » les autorités chinoises se sont empressées d’indiquer au monde que l’origine virale émanait d’un marché aux fruits pratiquant des ventes illégales d’animaux sauvages [Pangolins et chauves-souris]. Toute la focale fut dès lors portée sur ce fameux marché à l’origine du mal qui frappe le monde. Il ne pouvait donc y avoir d’autres lieux, d’autres sources

Auteur

Eric LEMAITRE

Article qui a fait l’objet d’une mise à jour le 16 avril 2020 [Nouvelles données]

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 Le 30 janvier 2020, l’Institut pasteur publie sur son site une information sobre, mais capitale, en indiquant qu’en « Décembre 2019, une épidémie de pneumonies d’allure virale d’étiologie inconnue émerge dans la ville de Wuhan (province de Hubei, Chine). Le 9 janvier 2020, les autorités sanitaires chinoises et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) annoncent la découverte d’un nouveau coronavirus, appelé 2019-nCoV (isolé le 7 janvier), et présenté comme l’agent responsable de ces pneumonies ». La ville de Wuhan était devenue l’épicentre mondial de l’épidémie du coronavirus qui allait se répandre avec fureur dans le reste du monde. « Très vite [pléonasme sans doute][1] » les autorités chinoises se sont empressées d’indiquer au monde que l’origine virale émanait d’un marché aux fruits pratiquant des ventes illégales d’animaux sauvages [Pangolins et chauves-souris]. Toute la focale fut dès lors portée sur ce fameux marché à l’origine du mal qui frappe le monde. Il ne pouvait donc y avoir d’autres lieux, d’autres sources. La revue « les échos » nous rappelle que les Chinois se vantent volontiers de manger « tout ce qui a quatre pattes sauf les tables, tout ce qui nage sauf les bateaux et tout ce qui vole sauf les avions » – y compris des espèces rares prisées pour leurs supposées vertus thérapeutiques. Forcément, l’origine était toute trouvée, le point de départ de l’épidémie mondiale, c’est le marché de Wuhan, l’épicentre de toute la contagion qui a enveloppé l’ensemble de notre planète. Mais voilà à Wuhan, il n’y a pas seulement un marché, mais également la présence de laboratoires [de niveau P2 et P4[2]] de recherche dont l’Institut de virologie. L’un des instituts de recherche de niveau P4, de renommée internationale, de « classe mondiale » un laboratoire qui permet de repérer de façon anticipée de nouveaux pathogènes, les nouvelles contagions passant notamment des animaux aux humains. La spécialité de l’établissement est également la recherche sur les coronavirus transmis par les chauves-souris. Objectivement et indépendamment de tout parti pris, il existe donc bien un autre lieu l’un des deux laboratoires, dont nous serions autorisés de penser que l’origine virale née à Wuhan ne saurait légitimement écarter l’un des deux laboratoires comme l’autre épicentre possible et ce n’est nullement soutenir une thèse complotiste que de l’envisager. Or écarter, un autre faisceau d’indices autre que le marché de Wuhan, ne relève pas ou nullement d’une investigation scientifique. Nous imposer une seule lecture de l’origine pandémique est une forme de chape de plomb qui nous prive de toute investigation, comme s’il ne fallait surtout pas lever le couvercle, soupçonner l’existence d’un autre foyer épidémique dont l’homme serait cette fois-ci seul responsable de l’infection accidentelle, alors que nous faisons porter le chapeau aux seuls marchands d’animaux sauvages de Wuhan. Loin de moi cependant d’épouser une intention maléfique du laboratoire chinois [de niveau P2 selon toute vraisemblance ou P4], comme celle de répandre un virus afin d’écraser le monde de toute sa puissance et de mettre l’Europe et les États-Unis aux pas, puis de terrasser ces nations pour les mettre dans une posture d’absolue faiblesse, afin finalement de reprendre le leadership d’un monde et de reconstruire un ordre mondial unipolaire sous l’égide chinoise. Non je ne pense absolument pas cela, définitivement ! J’imagine pourtant et fort bien que dans un laboratoire les manipulations microbiologiques, les manipulations de pathogènes sont extrêmement risquées pour les personnels biologistes chargés d’inspecter ces virus et notamment le coronavirus. Or l’infection dans ces laboratoires n’est jamais en soi impossible et il est juste absolument fantaisiste et naïf d’imaginer qu’un laboratoire dispose de barrières infranchissables, de SAS sécurisés, malgré l’aspect bunker, hyper protégé qui caractérise ces endroits notamment le laboratoire de niveau P4. Nous avons beau entendre que ces laboratoires sont des prisons de haute sécurité, cela ne nous rassure pas pour autant[3]. Les centrales nucléaires sont aussi des établissements de haute sécurité, mais les accidents restent forcément possibles, envisageables. Dans le blindage en verre prétendument imperméable, les bunkers étanches de Wuhan, les murs de verre, les scientifiques manipulent des souches infectieuses, des agents pathogènes, des serials killers extrêmement dangereux. Il suffit d’une erreur pour que la personne chargée d’inspecter ces virus, soit infectée malgré toutes les précautions que l’on peut imaginer. Écarter l’hypothèse d’une infection malheureuse émanant du laboratoire P2 ou P4 de Wuhan me parait franchement suspect comme si l’on ne voulait pas déranger cette puissance économique qui est ouvertement loin d’être une démocratie, loin d’être dans la transparence la plus absolue.  Les politiques chinois ont en effet soutenu que le coronavirus était peu dangereux, peu contagieux alors que les autorités organisaient clandestinement, leur plan de lutte contre l’épidémie. Les autorités chinoises n’ont pas également révélé au monde toute la vérité sur le nombre de populations décimées par le Covid-19, comme l’attestent les images des restitutions des urnes funéraires aux familles de cette mégapole de plusieurs millions d’habitants… le bilan des morts serait plus effroyable que les médias chinois nous l’ont asséné par la suite comme pour ne pas inquiéter le monde. Dans la somme des mensonges répandus, le plus cocasse fut sans doute d’affirmer au début de l’épidémie que la transmission du virus se faisait par la nourriture et non que le portage viral fût d’humain à humain. C’est cette chaine finalement de mensonges multiples, récurrents qui introduit l’incertitude dans ce qu’officiellement, on veuille bien nous rapporter concernant la propagation du covid19.  Alors, permettez-moi de mettre sérieusement en doute l’appareil politique chinois, dont la bureaucratie sanitaire semble vouloir imposer au monde une seule lecture de l’origine du Covid19. Il me semble donc fort pertinent de réfléchir à cette notion de chape de plomb qui entoure le mensonge chinois, la peur sans doute de déranger, d’importuner le géant et de révéler à son peuple l’art de manipuler sa propre population comme celle même de nos médias qui ne poussent pas bien loin leurs investigations comme s’il ne fallait pas crisper la parole publique, perturber les rouages diplomatiques. Depuis La Fayette, il serait sans doute pertinent de se demander si certains médias ne sont pas revêtus de bas de soie se prêtant dans les coulisses aux courbettes et à l’inclination de tout sentiment rebelle vis-à-vis des sons de cloches que l’on veut bien nous faire entendre.  Il est donc temps de dénoncer cette chape de plomb et de reprendre un peu d’air pour éclairer les uns et les autres sur un autre suspect sans pour autant exclure l’origine d’un marché également vraisemblable et concernant la diffusion du virus dans le monde. Mais de quoi parle-t-on lorsque nous évoquons le terme de chape de plomb ?

Au moyen âge, la justice est soumise à l’église, les bourreaux exécutent les sentences ordonnées par le clergé, à l’aide de lourdes charges ils écrasent la cage thoracique des suppliciés afin de prolonger l’agonie dans d’atroces souffrances. L’expression chape de plomb n’est cependant plus aujourd’hui le symbole d’une sentence cruelle ni même le rappel d’un long manteau qui couvrait le corps des moines depuis les épaules jusqu’aux pieds, et soutenu par les membres du clergé durant leur service religieux. La chape de plomb évoque plutôt aujourd’hui une forme de silence imposée par les autorités, une expression qui justifie l’absence d’un regard critique. Or concernant l’origine du coronavirus, nous avons un discours officiel, comme entendu par tous, qui fait quasi-unanimité dans la presse et il nous est comme défendu comme je le rappelais précédemment, de remettre en cause la parole officielle et suspecter une autre origine, au risque d’être marginalisé, de subir les foudres des médias qui vous suspecteront de répandre des fakes news. Autant vous dire que je ne suis pas scientifique et que je n’ai pas l’habitude de douter des rapports qui émanent des experts, qui selon moi, sont finalement autorisés à argumenter, expliquer l’origine du coronavirus, car justement ils disposent des données, des références épidémiologiques pour sourcer leurs explications et légitimer, soutenir le bien-fondé de leurs explications.

La parole officielle [comme si elle était rassurante] est donc à ce jour d’incriminer le seul marché de Wuhan où sur les étals sont exposés, la chauve-souris, le pangolin. Ces deux animaux selon plusieurs publications de la communauté scientifique, constituent probablement ou sans doute [les faisceaux d’indices et les présomptions semblent assez forts, mais sans certitudes], le couple responsable et déterminant de la propagation du virus à l’échelle mondiale. En effet les chauves-souris, notamment l’espèce « Rhinolophus affinis », et le pangolin sont avec de fortes probabilités les espèces animales logeant des coronavirus très proches du SARS-CoV-2. Une étude récemment publiée dans la revue « Nature[4] » analyse la composition du coronavirus dans plusieurs échantillons de pangolins saisis lors d’opérations anti-braconnage. Le réservoir de virus est donc très probablement animal. « Même si le SARS-CoV-2 est très proche d’un virus détecté chez une chauve-souris », nous rapporte l’Institut Pasteur[5], cependant « l’animal à l’origine de la transmission à l’homme n’a pas encore été identifié avec certitude ». Plusieurs publications suggèrent en effet que « le pangolin, petit mammifère consommé dans le sud de la Chine, pourrait être impliqué comme hôte intermédiaire entre la chauve-souris et l’homme ». Malgré son statut d’espèce protégée, le pangolin [animal anonyme devenu soudainement célèbre] est le mammifère qui souffre le plus du commerce illégal. Sa chair est consommée dans les menus chinois et les écailles du pangolin sont également utilisées en médecine. Nous avons donc là le couple coupable, la chauve-souris, le pangolin, les logeurs présumés de la cruelle pandémie. Cependant l’homme ne doit-il pas partager une certaine culpabilité en saccageant finalement la biodiversité et en consommant la chair du Pangolin, une consommation pourtant interdite.  Il n’est pas question dans cet article de remettre également en cause les investigations des virologues qui prennent le soin de fouiller les séquences génétiques de virus issus de diverses espèces, afin de comparer leurs gènes à ceux du virus présent chez les malades de Covid-19.  De même les chercheurs nous rapportent que les espèces de chauves-souris abritent à l’état naturel un grand nombre de gênes du coronavirus et une grande variété, leur système immunitaire y étant adapté. Au fond l’origine animale ne fait en soi pas de doutes bien que des zones d’ombres doivent cependant exister notamment à l’origine double du virus[6] [comment cela est-il arrivé, par quels processus ?]. Mais d’autres voix s’élèvent également contre la parole officielle, notamment celle du Prix Nobel de Médecine le professeur Montagnier, Virologue de renom et récompensé au plus haut niveau pour la découverte du virus du SIDA, relate en effet une explication qui contredit la version officielle chinoise (chauve-souris, Pangolin, marchés de Wuhan…) pour ramener l’origine de ce virus au laboratoire de virologie de haute sécurité de Wuhan[7], précisons qu’en aucun ce dernier n’a jamais  prétendu que le covid19 est le résultat d’une pure création de l’homme, mais que selon le Prix Nobel[8], le virus a fait l’objet de manipulation, l’expression de fabrication est purement journalistique, même une forme de sophisme pour dénoncer la suspicion que témoigne le professeur de médecine. Des recherches sur les vaccins contre le SIDA auraient ainsi échappé à leurs auteurs : le nouveau coronavirus contiendrait en effet des séquences d’un autre virus que le Prix Nobel de Médecine connaît bien, le VIH, une combinaison impossible à obtenir par le seul hasard de la nature « il y a eu une manipulation, le travail d’un biologiste moléculaire, à ce virus ont été ajoutés des séquences du VIH ». Un phénomène qu’il daterait du dernier semestre 2019.

Ce virus n’est probablement pas et sous réserve la version d’un bricolage génétique effectué par un horloger moléculaire résultat d’une intention malveillante voire « sadique » [9], le fruit de l’inventivité diabolique de l’homme faustien, mais plutôt [sous réserve soyons prudent] un accident de laboratoire en somme. La structure du virus est d’une extrême complexité formée d’une molécule d’ARN d’environ 30 000 bases contenant 15 gènes et il suffit d’appréhender le document publié dans le New York Times pour s’en rendre compte[10]. Cette complexité, l’homme semble pourtant bien incapable de la reproduire, il en est tout juste aux balbutiements d’un ciseau génétique et de s’essayer à découper des brins de gènes défectueux et sans doute également à produire d’autres dégâts délétères comme, le chercheur chinois He Jiankui l’a probablement fait avec ces sœurs jumelles en modifiant le code génétique et en affaiblissant finalement le système immunitaire de ces jeunes enfants. Donc, mon propos prudent a été finalement d’écarter l’éventualité d’une création biologique par l’homme, mais ceci n’écarte absolument pas la responsabilité en effet d’une manipulation en laboratoire qui a pu provoquer[11] cette tragédie planétaire causant la mort de milliers et milliers de personnes fragiles porteurs de comorbidités [hypertension, diabète, obésité, avancée dans le grand âge…]. Pour attester la thèse d’une expérimentation malheureuse, il convient selon un article du Monde que « les scientifiques chinois ont assuré que la séquence génétique du SARS-CoV-2 ne correspondait à aucun des coronavirus de leur collection. Mais, comme le souligne le Washington Post, nul n’a eu accès à leur biobanque ni aux échantillons prélevés sur les premiers patients chinois ».

Dans un environnement particulièrement flou concernant les origines du covid19, et objectivement incertains, pourquoi alors relancer la piste de ce laboratoire, est-ce utile dans les contextes d’une actualité qui ne semble pas rendre prioritaire, la recherche de causes ? Ma réponse est oui, car la chine est loin d’être un pays qui s’inscrit dans la vérité, la transparence.  Le débat d’idées est étranger à la nature du régime, la contradiction n’est pas de mise, l’investigation n’est pas permise, la recherche de la vérité encore moins. Personne ne devrait en soi être dupe d’une certaine forme de tromperie dans le traitement médiatique de la pandémie. Il faut en effet pour la chine se dégager de toutes responsabilités possibles concernant l’origine du virus, si l’animal en est la cause, et bien c’est tout simplement la faute à pas de chances ; l’affaire est donc entendue, la nature porte l’entière responsabilité [Sic].  En revanche si c’est l’affaire du laboratoire de P4 de Wuhan, la fuite d’une infection liée à la manipulation du coronavirus chez les chauves-souris ou du pangolin puis le début d’une contagion malheureuse, les autorités sanitaires mondiales s’en préoccuperaient et se chargeraient d’explorer plus en avant cette piste. Donc nous comprenons fort bien que la Chine s’emmure dans une seule et unique version possible, l’épicentre du virus c’est un marché et non un laboratoire [d’ailleurs pour alimenter le doute et s’il le fallait, à l’heure où ces lignes sont écrites, le marché de Wuhan est réouvert, accréditant la thèse possible que finalement ne rien ne s’est produit sur ce marché]. Pourtant Xiao Qiang, chercheur à l’université de Berkeley interrogé par le Washington Post indique que le gouvernement chinois, refuse de répondre à des questions essentielles, primordiales sur l’origine du nouveau coronavirus tout en supprimant toute tentative d’examiner si l’un ou l’autre des laboratoires est impliqué. Ainsi un communiqué émis par le Wuhan Institute of Virology (WIV) avait fait état de la visite de diplomates scientifiques américains en son sein, mais a été effacé depuis du site Internet du laboratoire. D’après le Washington Post, les câbles diplomatiques envoyés en 2018 par l’ambassade alertaient notamment sur « la faiblesse de la sécurité » du WIV.

Les autorités américaines avaient donc mis en doute l’imperméabilité des systèmes de sécurité mis en place au sein du laboratoire de l’institut de virologie, le fameux WIV. Il est donc permis d’avoir un doute et de lever de fait la chape de Plomb, dont personne aujourd’hui ne semble vouloir s’inquiéter. La recherche de la vérité n’est pas du côté d’un appareil bureaucratique enfermé dans l’opacité, la volonté de contrôle et surtout le souci de ne pas faire vaciller un système qui ne rencontre aucune résistance intérieure et dont la seule volonté s’appuie sur un désir de lobotomiser la capacité de conscience et qui a prié un lanceur d’alerte de se taire. Sommes-nous priés de nous taire, nous avons cette chance, encore cette chance, d’ouvrir cette fenêtre pour mettre en lumière un État dont l’idéologie n’est autre que la faculté immuable de manipuler les populations, de les dominer et si possible de dominer les autres nations, pire de contrôler l’esprit critique et de nous mettre à genoux en acceptant docilement les explications données à l’origine de ce mal qui a touché parmi nous les plus fragiles.

[1] Le « très vite » est entre guillemets et de façon volontaire pour indiquer une certaine forme d’ironie, c’est sous la pression de ces lanceurs d’alertes et notamment un médecin chinois, que les autorités communistes chinoises ont finalement cédé, pour informer l’ensemble des autorités sanitaires des autres nations de la dangerosité du virus.

[2] Les activités impliquant des agents biologiques de groupe 2 à 4 requièrent des mesures de sécurité particulières. Selon le type d’agent pathogène, on parle alors de Niveau de Sécurité Biologiques (NSB1, NSB2, NSB3 ou NSB4) ou plus communément de laboratoires P1, P2, P3 ou P4 (« P » faisant référence au terme pathogène, en anglais « BioSafety Levels », BSL1, BSL2, BSL3 ou BSL4).

[3] Source le journal le Monde mis à jour le 07 mars 2020 :  Le risque zéro n’existe pas. En 2017, le centre pour le contrôle des armes et la non-prolifération chiffrait à 31 % les risques que le monde soit confronté dans les dix ans à une pandémie causée par un virus issu d’un laboratoire P4. En février 2019, le Bulletin of the Atomic Scientists – revue créée par d’anciens scientifiques à l’origine de la bombe atomique, et spécialisé dans les répercussions graves des activités humaines – évoquait de son côté « une menace pandémique probable », soulignant l’inéluctabilité d’erreurs humaines. En 2003, un chercheur taïwanais de 44 ans travaillant dans un laboratoire P4 a ainsi été atteint par le SRAS en essayant de désinfecter à la main un module de transfert du virus. Quatre-vingt-dix personnes avaient dû être placées en quarantaine.

[4] https://www.nature.com/articles/s41586-020-2169-0_reference.pdf

[5] https://www.pasteur.fr/fr/centre-medical/fiches-maladies/maladie-covid-19-nouveau-coronavirus

[6] Le coronavirus isolé chez le pangolin est capable d’entrer dans les cellules humaines alors que celui isolé chez la chauve-souris R. affinis ne l’est pas. Par ailleurs, cela suggère que le virus SARS-Cov-2 est issu d’une recombinaison entre deux virus différents, l’un proche de RaTG13 et l’autre plus proche de celui du pangolin. En d’autres termes, il s’agit d’une chimère entre deux virus préexistants. Voire l’article d’où est extrait le commentaire : https://www.santemagazine.fr/actualites/actualites-sante/covid-19-lanalyse-des-genomes-revelerait-une-origine-double-du-virus-432862

[7] Le podcast avec l’enregistrement de l’interview est à entendre sur ce lien :

https://podcasts.apple.com/fr/podcast/fr%C3%A9quence-m%C3%A9dicale-et-pourquoi-docteur/id1503016331

[8] La thèse du Professeur Montagnier est contestée, non pas en raison de la suspicion de ses fondements scientifiques mais parce que ce dernier a eu surtout des positions controversées en matière de vaccins. Nonobstant, son discours doit être entendu indépendamment des convictions qui sont les siennes.

[9] Pourtant à l’heure du Crispr cas9 rien n’est en soi impossible

[10] Lire l’article en anglais : https://www.nytimes.com/interactive/2020/04/03/science/coronavirus-genome-bad-news-wrapped-in-protein.html

[11] Des professeurs d’université chinois avaient émis cette hypothèse

Le monde en pièces

Entre Eugène Ionesco et Albert Camus le traitement philosophique de la peste diffère singulièrement, l’un nous renvoie à une allégorie politique contre toute forme de totalitarisme Il nous faut selon Albert, Camus prendre conscience de la noirceur possible de notre cœur, tandis que pour Eugène Ionesco, le sentiment religieux l’emporte, il confie d’ailleurs en commentant sa pièce de théâtre « Jeux de massacre[6] », avoir toujours eu depuis son enfance un sentiment apocalyptique de l’histoire. Pour Eugène Ionesco, « nous vivons une époque apocalyptique.  Nous vivons tout le temps une époque apocalyptique, à chaque moment de l’histoire c’est l’apocalypse, mais c’est plus ou moins évident, […] tout le monde joue avec le danger apocalyptique. Les hommes sont hantés par cette fin, qui doit venir et qu’ils ont l’air de vouloir précipiter[7] ». La métaphysique de Camus, elle est aux antipodes, elle est celle de l’athée, il refuse l’enfermement et décide de combattre l’idée que tout est fini même si « l’ordre du monde est réglé par la mort », puis d’ajouter dans la bouche du docteur Rieux « peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu’on ne croît pas en lui et qu’on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers ce ciel où il se tait ».

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Auteur Eric LEMAITRE 

Nous sommes le 14 avril 2020, comme de nombreux concitoyens, le jour de Pâques, nous n’avons pas eu ce privilège de célébrer cette fête en famille, de nous rassembler avec nos parents qui avancent dans l’âge. Nous avons été comme privés de ces liens traditionnels qui rassemblent les familles autour d’un repas qui commémore une tradition ancienne celui de vivre des moments de convivialité. Nous avons été comme « confisqués » de vivre cette dimension des retrouvailles, empoignés à demeurer « exilé » dans nos logements, loin des nôtres. Pourtant notre époque moderne atténue l’éloignement, la distance, nous possédons des moyens numériques pour nous relier au reste du monde, et prendre des nouvelles des uns et des autres. Si nous ne sommes pas reliés à nos proches, nous restons finalement comme connectés ! Cependant au fil des jours, des semaines, nous prenons conscience que ce confinement nous fait en fin de compte, découvrir l’artifice, des objets qui marquent la digitalisation de ce monde, que rien ne saurait en soi remplacer ou se substituer à la dimension de l’autre. L’être humain aujourd’hui assigné à résidence reste pour toujours, un être grégaire qui a besoin de vie tactile, d’embrasser la vie, qui exprime au plus profond de lui-même l’attente d’une présence aux autres, de vivre par-dessus tout, dans la collectivité, celle qui brasse nos congénères, nos semblables. Si hélas nous ne regardons plus au ciel et sommes déreliés du cercle amical, nous avons en revanche la compagnie de nos écrans qui nous sauvent de « l’isolement ».

Pourtant chaque journée qui passe devant nos écrans, est une journée finalement anxiogène. Le monde cathodique vient charrier son lot d’informations mortifères, nous sommes rivés aux mauvaises nouvelles du soir qui viennent ajouter à l’inquiétude quotidienne. Même ceux qui semblent être les plus protégés parmi nous ne se sentent plus nécessairement à l’abri. Au cours de la journée du 13 avril, je prenais soin d’appeler mon père que ses petits-enfants appellent affectueusement Papé.

Je doute que notre Papé se croie lui âgé, mais son âge déjà « avancé » l’expose sans doute encore davantage à la violence de ce virus qui ne semble pas épargner nos aînés. Ces jours derniers, mon Père me confiait qu’il se sentait privilégié de bénéficier d’une maison aux larges pièces, d’un vaste jardin, de pouvoir vivre au grand air dans une campagne éloignée de l’urbanité et de ses dangers. Mais au fil des jours qui passent, lui qui dans les premiers jours comme beaucoup d’entre nous, ne ressentaient pas les effets immédiats de la pandémie au plan psychologique, me semble aujourd’hui plus éprouvé, plus inquiet. Hier mon Père que nous appelons affectueusement Sosthène[1], « celui dont la force est préservée », m’annonçait que plusieurs familles de mon village natal avaient été, elles-mêmes directement ou indirectement atteintes par le mal du siècle. Mon propre frère après avoir joint le Papé, m’annonçait que dans une maison de retraite, dans une commune proche de notre village, plusieurs personnes âgées ont été quasiment décimées. Nous avons ce sentiment étrange que personne en soi n’est en réalité à l’abri même exilé, même s’il a le sentiment d’avoir mis suffisamment de barrières autour de lui pour endiguer la férocité du virus. Ce mal se diffuse dans le monde à une allure effrayante, n’épargnant ni les riches, ni les pauvres, ni New York, ni ce village de huit cents âmes où mon Papa réside.

C’est la soudaineté de ce mal qui fait irruption au sein de toutes les nations du monde et dans l’histoire de notre humanité, qui semble surprendre bon nombre d’entre nous. Pourtant personne dans nos médias n’ose qualifier cette pandémie, de fléau, le terme est trop connoté, trop religieux, et encore moins de peste qui nous renvoie à la mémoire du moyen-âge dont à tort beaucoup relèguent son histoire à l’obscurantisme. Pour revenir à ce fléau l’un des plus marquants de l’histoire de notre humanité, la peste envahit l’Europe dès 1347 !  La bactérie Yersinia pestis[2] est arrivée par les routes de la soie, dans des navires de commerce en provenance de la péninsule de Crimée sur les rives de la mer Noire, accosta, puis assiégea finalement la ville de Gênes pour se répandre en véritable fléau, « conquérant » comme une faucheuse, une grande partie de l’Europe, y compris l’Angleterre insulaire.  La peste bubonique extermina beaucoup plus que la moitié de l’Europe, en moins de cinq ans. Le « fléau de Dieu » effraya les peuples de toutes les nations européennes, qui virent dans cette pandémie la main du diable, des juifs ou des lépreux. Les juifs par milliers avaient été les victimes de massacres, de pogrom. Ces populations dans l’ignorance la plus absolue, dans leur folie comme de nos jours[3], ignorèrent sans doute cette culture de l’hygiène qui caractérise le peuple Juif et cette connaissance des consignes données dans les différents chapitres du livre du lévitique.

À propos du Covid.19[4], les sachants s’empressent de nous rassurer, ce n’est pas la peste ! Bien que tout s’y apparente en réalité [même si son origine et son génome différent] à la fois par son ampleur et les symptômes pulmonaires manifestés par les personnes atteintes par la pandémie virale.

Dans cette nouvelle chronique, mon journal de bord en quelque sorte, j’ai voulu fouiller l’histoire des pandémies, ce que la littérature nous apprend, ce qu’elle peut nous enseigner sur la façon dont nous pourrions vivre ces instants d’exil ! « Exil » un mot que j’emprunte à Albert Camus. J’imagine volontiers en ces temps de confinement que beaucoup de mes lecteurs se sont empressés dans leurs logements claquemurés à redécouvrir son œuvre, et notamment cette fiction « la peste », la chronique d’un fléau qui contamina toute la ville d’Oran.

Albert Camus n’est d’ailleurs pas le seul à avoir traité ce sujet, à avoir abordé l’épidémie. La littérature est abondante et en effet plusieurs écrivains ont vu dans la peste des motifs d’inspiration pour décrire les effets dévastateurs de la pandémie parmi ceux qui ont traversé l’épreuve, victimes ou survivants.

Dans le Décaméron, Boccace le Florentin décrit un épisode des ravages de la maladie infectieuse, il dépeint les dommages effrayants de la peste noire qui a atteint Florence au milieu de quatorzième siècle et l’impact de l’épidémie sur toute la vie sociale de la cité. Il brosse le portrait d’une ville frappée par la pandémie et s’attarde sur les contrastes d’une population insouciante, vivant en huis clos en quelque sorte, hors du monde continuant à vaquer à sa frivolité, son insouciance, à vivre comme si de rien n’était, comme si la mort n’avait pas d’emprise sur eux, si la vie irrémédiablement n’était pas éphémère, alors que toute la cité est décimée par une peste violente qui emporte avec elle une grande partie de la population de Florence. Comme l’écrit un journaliste de Marianne, à propos de cette œuvre de Boccace le Florentin, « Le huis clos est un confinement volontaire où l’air de la campagne et l’art de la conversation les protègent des assauts pestilentiels occultes, morbides et mortels »[5].

Plusieurs fresques du moyen-âge évoquent également la terreur éprouvée par la population européenne, et cette terreur illustrée bien souvent par une forme d’hydre s’emparant d’une faux comme pour frapper l’imaginaire et interpeller les populations déjà angoissées par les méfaits du mal. Dans l’œuvre de l’écrivain florentin, Boccace décrit des personnages qui entendent échapper à la réalité, s’en extirpent, ils se racontent des histoires divertissantes, comme pour évacuer le mal, surtout pour refouler la mort. Ce qui est drôle ou cocasse finalement, c’est que rien ne semble avoir changé, nos écrans cathodiques se chargeant aujourd’hui de nous divertir après avoir paradoxalement su créer toutes les conditions de l’anxiété. En réalité, tout est en effet conduit pour nous distraire de soi, comme l’envie de nous détourner du ciel. La mort n’est pas le cadet de nos soucis, à l’inverse pour Eugène Ionesco qu’un de mes amis également blogueur s’est empressé de me faire découvrir, la mort dans l’œuvre du dramaturge est en revanche omniprésente, envahissante, c’est une mort de masse à laquelle les populations sont confrontées, l’épidémie se diffuse partout. A New York avec l’image de cette vaste nécropole érigée à la hâte où l’on entasse les cercueils des sans-abris, des laissés pour compte, l’homme découvre brutalement, brusquement son insignifiance et sans doute si l’on veut bien y réfléchir l’arrogance d’avoir ignoré sa vulnérabilité, l’arrogance de mépriser la dimension de la finitude et de ceux qui croient au ciel. Ionesco décrit toute une cité qui passe ainsi de la vie à la mort, de l’existence au trépas. La mort dans ce récit est inévitable, inéluctable, l’impasse est impossible et aucun enclavement ne résiste à la faucheuse. Eugène Ionesco s’est intéressé aux implications métaphysiques de la pandémie, à l’aspect apocalyptique de l’événement. À l’inverse Albert Camus ne croit pas au ciel et l’écrivain a fait de cet événement la peste, une dimension qui touche à la résistance morale contre l’ennemi qui fait irruption dans la vie d’une cité. Pour Albert Camus, il nous faut finalement combattre la peste brune, le Nazisme, ou tout autre totalitarisme. La peste est en effet une métaphore contre la tyrannie, « la peste brune » susceptible de conditionner les esprits. Il faut donc selon l’auteur la combattre en lui résistant.

La peste est le mal politique, le mal absolu, « la peste c’est nous » ! Entre Eugène Ionesco et Albert Camus le traitement philosophique de la peste diffère singulièrement, l’un nous renvoie à une allégorie politique contre toute forme de totalitarisme Il nous faut selon Albert, Camus prendre conscience de la noirceur possible de notre cœur, tandis que pour Eugène Ionesco, le sentiment religieux l’emporte, il confie d’ailleurs en commentant sa pièce de théâtre « Jeux de massacre[6] », avoir toujours eu depuis son enfance un sentiment apocalyptique de l’histoire. Pour Eugène Ionesco, « nous vivons une époque apocalyptique.  Nous vivons tout le temps une époque apocalyptique, à chaque moment de l’histoire c’est l’apocalypse, mais c’est plus ou moins évident, […] tout le monde joue avec le danger apocalyptique. Les hommes sont hantés par cette fin, qui doit venir et qu’ils ont l’air de vouloir précipiter[7] ». La métaphysique de Camus est aux antipodes de celle traitée par Eugène Ionesco dans sa pièce de théâtre, sa métaphysique est celle de l’athée, il refuse l’enfermement et décide de combattre l’idée que tout est fini même si « l’ordre du monde est réglé par la mort », puis d’ajouter dans la bouche du docteur Rieux « peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu’on ne croît pas en lui et qu’on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers ce ciel où il se tait ».

Sur le même thème, « la peste » nous avons là deux approches singulièrement différentes entre deux auteurs l’un refusant l’abandon, il entre en lutte, refuse la résignation morale et aspire même à la résilience. Pour Albert Camus, son personnage le fameux docteur Rieux, pied à pied, s’oppose avec courage à la maladie, tandis que chez Eugène Ionesco, les personnages sont foudroyés, s’effondrent, cueillis par la mort, ont à peine le temps de méditer sur leur sort sauf pour certains d’exprimer vraiment l’essentiel, l’amour. Dans l’œuvre de Camus, un dialogue de l’action est entamé, invitant à la réflexion. Il n’y a d’ailleurs pas de héros chez Ionesco, aucun personnage ne survit, tandis que Rieux le résistant, lui tient bon et la ville finit par renaître comme l’Europe médiévale, finit par connaître un épilogue plus heureux faisant émerger la renaissance d’une nouvelle civilisation. Pourtant chez Ionesco, certains personnages qui tombent comme des mouches sont habités par la dimension relationnelle, l’amour, l’amitié. La peur même de la mort n’a pas entamé, le désir d’aimer.

En lisant les œuvres des deux auteurs, je suis frappé par quelques similitudes qui me font penser à la ville de Laodicée et à cette lettre qui lui est adressée dans le livre de l’Apocalypse, une ville indolente, tiède, ni froide, ni bouillante et qui fut comme interpelée avant que le grand jour ne surgisse, ne fasse irruption. Eugène Ionesco nous parle d’une ville, d’une place dans le prologue de la pièce de théâtre, les gens « vont faire les commissions, on aperçoit le marché avec du monde achetant et vendant ». Peu avant Eugène Ionesco précise que les gens n’ont ni l’air geai, ni triste.  Camus lui nous décrit la scène d’une ville surnommée la radieuse en langue arabe, une grande cité magrébine, une ville portuaire proche de la méditerranée où chacun s’affaire, commerce, s’enrichit. Puis dans la pièce de Eugène Ionesco, un personnage énigmatique, mystérieux entre en scène, un moine noir, très haut de taille avec cagoule qui traversera toutes les scènes du livre silencieusement. Dans son roman « La peste », Camus fera entrer en scène un rat, le rat pestiférenciel qui portera en lui la contamination de toute une ville, tandis que le moine noir s’apparente à la grande faucheuse.

Ce qui m’a profondément passionné à la lecture de ces textes, c’est leur résonnance, leur modernité par rapport à notre époque et les scènes de vie qui se jouent dans la trame de ces récits qui relatent la tragédie qui fait une irruption soudaine dans la vie d’une cité. Albert Camus exprime dans son œuvre l’étouffement, la pesanteur de l’atmosphère qui se répand au fil de ces dix mois où est imposé la mise en quarantaine de la ville.  L’impression d’abstraction est vécue au début de l’épidémie, ce terme souvent employé dans le récit, une « abstraction » qui nous détourne de l’humain qui résulté d’une épidémie quasi invisible tant qu’elle ne nous concerne pas immédiatement. Nous avons dans le prologue de la pièce de Eugène Ionesco, une scène avec des ménagères déjà soucieuses et au début de l’épidémie dans le déni « Seulement les singes attrapent cette maladie » […] « mais heureusement nous avons des chiens et des chats » et après les ménagères des hommes interviennent et expriment un discours plus politique et s’emploie à discourir sur les solutions sanitaires !

Ce qui m’a fait sourire entre autres, c’est le propos de ce premier homme qui apparait dans la pièce « Nous sommes tous des idiots, hélas nous sommes gouvernés par des imbéciles […] un deuxième intervient [..] il faudra trouver un remède à cela, ce remède est introuvable […] il y avait pourtant une solution, pas très agréable. Mais c’était la seule ! » Un dialogue qui nous montre que la nature humaine ne change pas en réalité, que la nature de ces propos nous les avons entendus, nous renvoie à ces débats interminables et qui tournent en rond, des débats futiles et qui illustrent encore une fois la comédie humaine.

Le roman de Camus, la pièce de théâtre de Eugène Ionesco ont quelque chose finalement d’intemporel, d’universel, l’humain est au cœur de leurs réflexions, montrant finalement la profondeur ou la superficialité des discours, la lâcheté et l’héroïsme, la vulnérabilité et l’insouciance, l’éveil comme la noirceur des cœurs. Le travail d’écriture des deux auteurs nous décrit finalement la rapidité de l’effondrement, comme si nos mondes ont été fondés non sur le roc, mais sur le sable. La crise pandémique nous révèle en soi que nous sommes amarrés à rien de solide.  Prosaïquement nous nageons dans un monde liquide sans attaches, déraciné. Avec le confinement nous allons vers un monde en pièces, morcelé, dissocié, certes virtuellement nous restons connectés, mais nous sommes comme apeurés « chacun doit accepter de vivre le jour et seul en face du ciel [8]». Avec le prolongement du confinement, le déferlement du virus dans l’ensemble de notre monde, et sa propagation quasi exponentielle, interviennent des sentiments mitigés, Albert Camus fait dire à l’un de ses personnages « On sait trop bien, qu’on ne peut avoir confiance en son voisin qu’il est capable de nous donner la peste à votre insu, de profiter de votre abandon pour vous infecter », l’actualité du covid nous rapporte des attitudes similaires, la suspicion des personnes mal intentionnés, transformant leur entourage en pestiférés dangereux. Le voisin devient alors le suspect, le coupable éventuel. Dans la pièce de Ionesco « Jeux de massacre », tandis que l’épidémie infectieuse est seule responsable des ravages meurtriers, l’un des personnages à propos de la mort d’un enfant victime lui aussi de la peste, interpelle « Qui a pu faire ça ? »  Un autre personnage entre en scène, le quatrième homme interjette et d’un ton affirmatif, assure « Je sais qui c’est. Je les ai confiés ce matin à ma belle-mère. Elle en voulait toujours à ces enfants. Parce qu’elle me déteste. Il y a longtemps depuis toujours. »[9]. Le monde dans son affolement irrationnel recherchera des coupables, forcément hier les juifs, les lépreux, aujourd’hui les chrétiens de Mulhouse.

Après la solidarité des assiégés, le monde est en miettes, chacun pensant d’abord à sa survie « La maladie avait forcé les habitants, à une solidarité d’assiégés, mais brisait en même temps, les associations traditionnelles et renvoyait les individus à la solitude ». Nous applaudissons aujourd’hui l’infirmière courageuse qui avec la peur au ventre se rend au chevet de ses malades, mais combien de temps dureront nos applaudissements, à nos balcons, fenêtres et portes. Bientôt nous risquerons bien à nouveau de fermer les écoutilles et de considérer ces blouses blanches comme de potentielles pesteuses. Combien de temps durera la solidarité des assiégés ? Ce qui me renvoie à l’épisode des « Je suis Charlie » où nous faisions l’éloge des policiers, les gens les embrassaient dans la rue, leur offraient des bouquets de fleurs, quelques années plus tard, les mêmes leur jetèrent des pavés à la figure. Ainsi va le monde, comme l’écrit si bien un ami philosophe !

Pourtant dans les scènes de confinement relatées au fil des pages dans la pièce de Eugène Ionesco, nous avons là des personnages qui enfin possèdent une identité ou plutôt un prénom comme l’exposé de l’intime au milieu de l’intime, ils se nomment Jean et Pierre, ils ont bravé les interdits, rejoignent celles qu’ils aiment Jeanne et Lucienne. Le fait d’être ensemble atténue leur peur, tempère leurs frayeurs. Les couples s’interrogent, questionnent les motifs de cette pandémie qui est venue faucher leurs voisins de palier. Ils tentent de sonder les origines, les causes, les raisons qui conduisent à cette épidémie mortelle « C’est peut-être une punition ? » disent tour à tour Jeanne et Lucienne, elles témoignent et avouent respectivement leurs craintes, leurs peurs, éprouvent des gestes de tendresse et vont à l’essentiel, l’amour de l’autre. Puis le mal finit par les ronger, Jeanne et Pierre éprouvent le mal qui les gagne. Pierre est rongé de l’intérieur, Jeanne est tenaillée par la douleur, les mots de leurs aimants les consolent, mais la peur les gagne également. Jeanne et Pierre finissent par trépasser, emportés par le mal.

Dans ce monde occidental, nous avons refoulé la mort, nous lui avons interdit l’accès à notre vie, tandis qu’au moyen-âge la mort a été apprivoisée, elle était familière et peut-être cette dernière nous pressait de donner du sens à la vie. La mort en occident éveille a contrario des sentiments de rejet, de répulsion et pourtant malgré ce processus de refoulement, elle s’invite dans le quotidien. Le directeur général de la santé s’invite chaque dans la lucarne cathodique et égrène jour après jour le nombre de victimes causé par le Covid19.  Après une longue censure sociale de la mort, la mort est devenue le sujet dont on parle, dont on ne peut pas faire l’impasse, même le confinement ne nous met pas à l’abri, en sécurité. Nous sommes invités sans doute à regarder au ciel au-delà de notre condition de claquemuré. Le 5 Avril, le grand rabbin monsieur Haïm Korsia citait le texte de Esaïe chapitre 26.20 « Va, mon peuple, entre dans ta chambre, et ferme la porte-derrière toi ; cache-toi pour quelques instants, jusqu’à ce que la colère soit passée. Car voici, l’Éternel sort de sa demeure, pour punir les crimes des habitants de la terre ; Et la terre mettra le sang à nu, elle ne couvrira plus les meurtres. ». Les textes des évangiles nous invitent parfois à entrer dans notre chambre, non pour nous lamenter, mais pour vivre un moment à part. Ce moment à part n’est pas la résignation, ni le sentiment d’abandon, mais pour nous, nous tous, le devoir de réorienter notre vie, la prise de conscience que nos congénères ne sont pas les seuls fautifs, que nous avons à prendre notre part, celle de notre propre responsabilité. Le monde en pièces ne saura être reconstruit sans la repentance de chacun, sans le mea culpa de tous, sans la prise de conscience qu’une part d’ombre en nous est à dénoncer. Le monde occidental s’est longtemps appuyé sur la raison, s’est construit sur le principe de séquençage, de séparation rationnelle des tâches, de découpage et de segmentation des populations pour les catégoriser : « diviser les difficultés que j’examinerais [10]» (Descartes), « la division du travail est le produit d’un penchant naturel à tous les hommes qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre » (Adam Smith), « divise et règne » (Machiavel). Le résultat en fut finalement une déconstruction de notre monde, nous avons souhaité la performance et nous voici acculé à prendre en compte notre fragilité, nous avons aspiré à dominer et voici que les pouvoirs sont sur le point de vaciller et de s’effondrer, nous avons pensé que seule la raison peut sauver le monde et nous balbutions aujourd’hui dans nos incertitudes et nos doutes.

Ce monde divisé, taillé en pièces, ce monde aujourd’hui dissocié nous invite aujourd’hui à tout sauf la division, il nous presse à faire « reliance », à nous relier aux autres, au-delà de nos différences, à bâtir un monde commun fondé sur des actes d’amour sans refouler l’idée de notre finitude. Ce temps étrange que nous vivons ; nous invite à prendre en compte notre fragilité et à résister à la tentation de renoncer à notre liberté, à combattre l’idée d’abdiquer notre liberté, à la raison d’une machine qui réfléchirait nos actes et nos gestes à notre place. La tentation que je pressens au plus profond de moi, est que finalement nous lui cédions, que nous cédions aux promesses et aux charmes d’une technologie dont la seule prétention serait de nous sauver de l’ancien monde. Au fond le roman de Albert Camus, nous renvoie à une relecture toujours dystopique, il nous convie à la résistance d’une autre forme de totalitarisme à laquelle nous avons été obligés ! Ce totalitarisme salutaire, nous l’avons accepté, mais nous ne devons pas nous résigner à l’abandon de notre liberté. N’abandonnons pas notre liberté à la seule raison autosuffisante, cette raison qui ne devrait en aucun cas nous susurrer que c’est seulement en elle qu’il nous faudrait investir.  Il nous appartient désormais de résister à la tentation de l’isolement, il importe après ce confinement forcé de créer ou de recréer des liens, de faire communauté avec les autres, sans les abandonner, sans les exclure, sans les rejeter. Notre hyper individualisme est né de nos divisions respectives, c’est aujourd’hui le temps de nous ressourcer dans la dimension de la rencontre avec notre prochain et de retourner à la dimension d’un ciel d’où nous viendra en réalité le secours.

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[1] Prénom donné par mon frère Hervé quelques années auparavant en s’inspirant de la lecture de Jean d’Ormesson, écrivain apprécié par la famille. Sosthène duc de Vaudreuil dans cette fameuse œuvre de Jean d’Ormesson est le vieux patriarche de la Famille du Plessis.

[2] L’autre nom donné à la Peste, la bactérie fut découverte en 1894 par Alexandre Yersin, un bactériologiste franco-suisse travaillant pour l’Institut Pasteur, durant l’épidémie de peste à Hong Kong,

[3] La folie de la victimisation demeure une caractéristique de notre époque, rien n’a réellement changé. L’église évangélique de Mulhouse a vécu les pires accusations, accompagnées d’ignobles menaces de mort. Les temps ne changent pas ! Les hommes du XXIe siècle sont pareils à ceux qui peuplaient le moyen-âge. La méchanceté gagne les peuples qui cherchent des boucs émissaires à leurs souffrances.

[4] La pandémie de la peste noire, a été propagée par la bactérie Yersinia pestis qui avait sévi en Asie, au Moyen-Orient, au Maghreb et en Europe. Elle se déclare pour la première fois en 1334 dans la province de Hubei en Chine. De 1347 à 1352, la peste noire fait 25 millions de victimes en Europe, ce qui correspond environ à la moitié de la population européenne à l’époque et 25 millions de morts dans le reste du monde, notamment en Chine, en Inde, en Égypte, en Perse et en Syrie. La peste noire est principalement transmise par les poux, les piqûres de puces et les rats. Le génome du SARS-CoV-2 a été lui rapidement séquencé par les chercheurs chinois. Il s’agit d’une molécule d’ARN d’environ 30 000 bases contenant 15 gènes, dont le gène S qui code pour une protéine située à la surface de l’enveloppe virale (à titre de comparaison, notre génome est sous forme d’une double hélice d’ADN d’une taille d’environ 3 milliards de bases et il contient près de 30 000 gènes).

[5] La citation est extraite de : https://www.marianne.net/debattons/les-mediologues/de-la-grande-peste-de-1348-au-covid-19-de-2020-chaque-epoque-son-huis-clos

[6] Jeux de massacre est une pièce de théâtre d’Eugène Ionesco inspirée du Journal de l’Année de la Peste de Daniel Defoe, la pièce s’est d’abord appelée L’Épidémie. La pièce de théâtre est éditée par les éditions Folio Théâtre.

[7] Extrait de la préface p30 Jeux de massacre Éditions Folio Théâtre.

[8] Extrait de la Peste page 73. Document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi

[9] Extrait p56 Jeux de massacre Éditions Folio Théâtre.

[10] Descartes, discours de la méthode. Deuxième partie