Du rôle de la technique dans l’absurdité actuelle

évolution (cette involution) de notre société se fait subrepticement. Elle se fait, en effet, plus qu’on ne la fait. Car imposer aujourd’hui une pensée déconnectée du réel ne requiert aucun effort particulier pour un pouvoir idéologique quel qu’il soit (c’est l’opposé qui exigerait aujourd’hui une intelligence et une volonté hors du commun). Le sociologue et théologien Jacques Ellul, que je me propose de convoquer, expliquerait comment un tel mouvement, impossible dans une autre civilisation que la nôtre, exprime au contraire ici un conformisme absolu. Conformisme à la fois à l’absence de sens et aux structures de notre époque, lesquels nous sont l’un et l’autre donnés par le centre de gravité de notre société : la Technique.

Un texte de Jérôme Sainton

Docteur en Médecine, Ex Ingénieur Informaticien

Ancien élève de bioéthique de l’IPLH

Introduction

Le sophisme sur lequel repose l’oxymore du « mariage asexué » a l’intérêt de révéler un point essentiel de notre civilisation. Le sophisme est le suivant : on énonce que le mariage ne reposerait que sur une *construction* (« culturelle ») au motif qu’il a été institutionnalisé différemment selon les civilisations. Sous prétexte donc qu’un *donné* (de « nature ») aurait été assumé différemment selon les cultures, ce donné serait non signifiant en lui-même. Et ça prend. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui on peut nous proposer (nous imposer), non pas d’intégrer ce donné (la sexuation, la génération) de façon différente et nouvelle, mais, et c’est très différent, de ne pas l’intégrer — et d’être dans le fantasme. Ne pas intégrer le réel, voilà ce que nous observons à travers cette évolution, c’est-à-dire à quel point notre civilisation se caractérise par sa déconnexion du réel. [0A]

Cette évolution (cette involution) de notre société se fait subrepticement. Elle se fait, en effet, plus qu’on ne la fait. Car imposer aujourd’hui une pensée déconnectée du réel ne requiert aucun effort particulier pour un pouvoir idéologique quel qu’il soit (c’est l’opposé qui exigerait aujourd’hui une intelligence et une volonté hors du commun). Le sociologue et théologien Jacques Ellul, que je me propose de convoquer, expliquerait comment un tel mouvement, impossible dans une autre civilisation que la nôtre, exprime au contraire ici un conformisme absolu. Conformisme à la fois à l’absence de sens et aux structures de notre époque, lesquels nous sont l’un et l’autre donnés par le centre de gravité de notre société : la Technique. [1] En effet, avant de former (pour former) une société athée, ultralibérale, consumériste, artificielle, virtuelle, etc., nous formons une société technicienne. Or, le propre de la Technique moderne [2] est justement d’opérer sur le réel indépendamment de ses finalités, de le plier à un calcul, de le déconstruire … et de le reconstruire.

Approche sociologique : une médiation exclusive

« Tant que les techniques des sociétés traditionnelles étaient sporadiques et fragmentaires, elles représentaient des médiations singulières. La situation a changé avec la multiplication des techniques et le développement du phénomène technique [;] cette médiation devient exclusive de toute autre : il n’y a plus d’autres rapports de l’homme à la nature, tout cet ensemble de liens complexe et fragile que l’homme avait patiemment tissé, poétique, magique, mythique, symbolique disparaît : il n’y a plus que la médiation technique qui s’impose et devient totale. […] [En] conséquence, la relation entre la Technique et l’homme est une relation [elle-même] non médiatisée. La conscience, sociale ou individuelle, aujourd’hui est formée directement par la présence de la Technique, par l’immersion de l’homme dans ce milieu, sans la médiation d’une pensée pour qui la Technique ne serait qu’un objet, sans la médiation d’une culture. La relation à la Technique est immédiate, ce qui veut dire que maintenant la conscience est devenue le simple reflet du milieu technicien. » [3]

Ellul explique que la technique moderne est devenue une médiation exclusive, par opposition aux techniques des sociétés traditionnelles. Toute notre société récente a été bâtie à partir de cette médiation. C’est très important pour comprendre comment cette société « évolue » maintenant. Il ne faut pas comprendre celle-ci comme une société traditionnelle à laquelle s’ajouteraient un ensemble de procédés, de machines, de modes de travail et de communication … La société, la civilisation de la technique, est d’abord marquée par la cohérence de l’ensemble technique qui la constitue et qui constitue aujourd’hui le milieu de l’homme. Ce milieu informe ensuite son intelligence, et conditionne son rapport au réel, et il adapte l’homme aux nécessités de la Technique. La société moderne n’évolue donc pas comme si la technique n’était qu’un ensemble de moyens surajoutés à une réalité demeurée autonome et libre à son égard. C’est le contraire. Mais, par compensation d’un phénomène qui lui échappe, pour lors à peu près complètement, l’homme moderne prétend faire l’évolution (voire la révolution). [4]

En fait, il ne fait qu’exprimer la réduction de son intelligence à une compréhension purement technique de la réalité : comment ça fonctionne et à quoi ça sert. [5] Dès lors, la totalité du réel se ramène à une série de problèmes à résoudre en terme de rationalisation et d’organisation, les interrogations existentielles qui porteraient sur l’homme en tant que sujet et sur le sens à donner à sa vie étant supprimées [6] au profit de questions bien plus fondamentales dans un milieu technicien, à savoir celle de la puissance et celle de l’efficacité pratique qui sont promises par la rationalisation de la pensée et l’organisation du monde. Ainsi pour les réalités du mariage, de la filiation, de la sexualité, de la procréation : voilà autant d’éléments à rationaliser et à organiser du « mieux possible », comme n’importe quoi d’autre[7] D’où l’évidence des techniques mécaniques dissociatives de ces réalités : contraception, PMA, GPA … D’où celle des techniques psychologiques constructivistes de ces réalités : parentalité, « Genre » … L’« homoparentalité » en particulier est un concept purement technique, l’aboutissement logique et nécessaire de la dissociation de la sexualité et de la procréation par la technique, en même temps que de l’effacement de la complémentarité des sexes par l’uniformisation des tâches dans la société de la technique.

Les « agents de transformation sociale », comme ils se plaisent à se désigner eux-mêmes, [8] n’ont donc rien imposé qui ne se fait déjà sans eux : dans une civilisation non technique, ces agents auraient été inaudibles ou ridicules. Pour réussir à ne plus (faire) comprendre la famille que comme un ensemble d’interactions asexuées, il fallait que la famille ait déjà symboliquement disparu pour n’être plus qu’un sous-système du système technicien — à l’intérieur duquel « parent 1 » et « parent 2 » font aussi bien l’affaire que « père » et « mère », les notions de « projet parental » et de « désir d’enfant » ayant accompagné la réduction de la notion de « parents » à une simple quantité (le chiffre deux), après avoir évacué celles, accessoires dans une société technicienne, de la différence sexuelle (un homme et une femme), de la complémentarité (un père et une mère) ou de la fécondité (un géniteur et une génitrice). C’est bien pourquoi au demeurant, la seule « révolution » à faire consiste, pour ces courageux agents, à à adapter le Droit à la réalité … de la société technicienne. [9]

Approche philosophique & morale : l’intolérance absolue des limites

« La technique [moderne] est en soi suppression des limites. Il n’y a, pour elle, aucune opération ni impossible ni interdite : ce n’est pas là un caractère accessoire ou accidentel, c’est l’essence même de la technique : une limite n’est jamais rien d’autre que ce que l’on ne peut pas actuellement réaliser du point de vue technique – simplement parce qu’il y a au-delà de cette limite un possible à effectuer. Il n’y a jamais aucune raison de s’arrêter à tel endroit. Il n’y a jamais aucune borne délimitant un domaine autorisé : la Technique joue dans l’univers qualitatif exactement comme les fusées dans le Cosmos […] La Technique est […] un phénomène qui se situe dans un univers potentiellement illimité parce qu’elle-même est potentiellement illimitée : elle présuppose un univers à sa propre dimension, et par conséquent ne peut accepter aucune limite préalable. » [10]

« [D’où cette] certitude dans l’espoir, qui étonn[e] en ces temps troublés [:] c’est la vertu du “Tout est possible” [:] non seulement il n’y a pas de limite préfixée, de limite morale ou spirituelle à l’action, mais encore la seule barrière reconnue est celle de ce qui n’est pas aujourd’hui possible mais le sera demain. Rien ne surprend plus : la désintégration de l’atome, le Spoutnik, tout cela c’est dans l’ordre normal. Demain on fera mieux. Mais en réalité cette vertu exprime surtout une morale de la démesure, une morale de l’illimité à laquelle l’homme moderne s’est parfaitement adapté. La démesure des moyens et des réussites techniques conditionne une morale du gigantesque et de l’illimité. […] Le Bien apparaît alors dans le franchissement de la limite : ce que l’on ne peut pas faire aujourd’hui, on le pourra demain : et cela est bien. » [11]

La Technique moderne est en soi refus des limites. Elle ne connaît pas de limite préfixée à son action — au contraire de l’antiquité grecque par exemple où l’action s’inscrivait dans un ordre (cosmique). La conséquence est automatique : la limite à l’action ne signifie plus aujourd’hui ce que l’on ne doit pas faire, mais ce que l’on ne peut pas (encore) faire. Le Bien lui-même est devenu refus et franchissement des limites. On ne saurait donc par hypothèse accepter aucune limite spirituelle ou morale.

La « liberté de la recherche » exprime exactement cette intolérance parfaite des limites. [12] La seule limite reconnue est l’impossibilité actuelle, donc précisément ce qu’il faut dépasser. La récente révision de « loi » portant sur la recherche sur l’embryon exprime à fond cette intolérance absolue des limites. Cette révision pulvérise le maigre interdit symbolique de la version précédente qui, tout en organisant la vivisection de l’homme embryonnaire, posait qu’il s’agissait néanmoins là d’une exception au principe fondateur de la dignité humaine. Mais aucune limite ne saurait être concédée, même purement symbolique. [13] Et c’est toute la société qui a ratifié cette intolérance, notamment par le détour de la santé, qui ne fonctionne plus qu’en terme de réussites et d’échecs à l’encontre des limites. D’où la réification de l’homme embryonnaire pour la recherche, mais encore les PMA à 4 ou 5 « parents », et bien entendu, on ne peut plus logiquement, le « traitement » de « l’infertilité sociale » des couples asexués par la PMA-GPA : étant donné que ce qui est moral, c’est de se battre contre l’impossible, « au nom de quoi » interdirait-on le recours à toutes les techniques possibles ? [14]

Cette volonté de franchir les limites, de les supprimer, c’est la vertu du « tout est possible », qui aboutit à trois choses : une intolérance infantile à la frustration, l’effacement de l’altérité (ce qui place l’homosexualité comme un modèle de choix), et (c’est le corollaire de l’intolérance à la frustration) l’obligation de moyens — l’impératif moral catégorique de notre époque, la seule obligation qui vaille aujourd’hui : obligation de moyens et non de sens (surtout pas!) : l’État est sommé de mettre à disposition pour tous les même moyens : telle est l’implacable logique actuelle. [15]

La synthèse postmoderne : un « libre-choix » bien conforme

« L’homme ne peut se situer nulle part d’où il pourrait porter une appréciation sur ce processus. Il n’a aucun “point de vue” possible. S’il pense dialectiquement, la technique n’est pas un des termes de cette dialectique : elle est l’univers dans lequel joue la dialectique. […] Tous les choix se font à l’intérieur du système, et rien ne l’excède. » [16] « [Ainsi de la “libération sexuelle” :] les malheureux jeunes qui croient affirmer par là leur liberté ne réalisent pas qu’ils se bornent à exprimer strictement leur appartenance au système : ils réduisent le partenaire à l’objet donnant une satisfaction, comme n’importe quel produit technique, et l’inconstance du choix ne fait que rejoindre le kaléidoscope de la consommation. Ils ne font aucun choix autre que celui que propose le système technicien. » [17] « Si bien que nos modernes zélateurs pour l’abolition de la morale sexuelle, de la structure familiale, du contrôle social, de la hiérarchie des valeurs, etc., ne sont rien d’autre que les porte-paroles de l’autonomie technicienne dans son intolérance absolue des limites quelles qu’elles soient : ce sont de parfaits conformistes de l’orthodoxie technicienne implicite. Ils croient combattre pour leur liberté mais en réalité, c’est la liberté de la technique, dont ils ignorent tout, qu’ils servent en aveugles esclaves du pire des destins. » [18]

« La soi-disant libre pensée n’est [ainsi] qu’un tissu de conditionnements d’autant plus rigoureux qu’ils ne sont pas entrevus [:] elle consiste à récuser un système (religieux) non pour entrer en conflit contre les déterminations profondes, mais pour se livrer à [celles de la technique] en toute ignorance. » [19]

Depuis un moment déjà, mais surtout depuis une cinquantaine d’années, on nous dit : mais tout cela, voyons c’est le progrès, c’est la liberté, c’est donner un « libre-choix » à chacun. Sauf que dans ce « libre-choix », comme l’ont montré Ellul et bien d’autres, la liberté est confondue avec la puissance, [20] le fantasme ou le passage à l’acte, tandis que le choix est réduit à n’être plus qu’un choix de consommation[21] C’est-à-dire que ces libertés et ces choix se bornent à exprimer les déterminations les plus étroites du système technicien. Le système assume et résout ainsi le paradoxe de la liberté par le conditionnement. Et dans le même temps, ce non-conformisme fonctionnalisé permet à l’homme de compenser la fatalité de l’ordre technicien. Telle est la synthèse de la liberté postmoderne — dont la « libération sexuelle » offre le parangon.

On comprend ainsi de quelle façon, par quels moyens, s’instaure l’actuelle « dictature du relativisme ». [22] La contradiction n’est qu’apparente. D’un côté, l’autonomie technicienne exige un état d’esprit conforme à la suppression des limites. De l’autre on prétend pouvoir voler dans le vide moral, et l’on se retrouve ainsi gouverné entièrement par la seule gravitation technicienne. Le « libre-choix » moderne a finalement tout de l’hétéronomie kantienne. Elle est le faux-semblant de la liberté. Redéfinie en liberté de consommation, c’est une liberté qui n’a ni forme ni contenu, et qui se confond de la sorte parfaitement avec la technique. Telle est l’essence du « libre-choix » de la Modernité : penser de plus en plus techniquement son rapport au monde et à soi, pouvoir de plus en plus exercer des choix techniques, user de plus en plus techniquement des choses, organiser de plus en plus techniquement sa vie, etc. … et ne plus pouvoir faire autrement [23] : le « libre-choix » est un « serf-choix ». [24]

Conclusion, l’homme de l’attente est l’homme de l’espérance

Pour conclure, il ne me reste plus qu’à relier toute cette réflexion d’un homme libre au combat pour la (vraie) liberté. Les Veilleurs se réjouiront de savoir que, pour Jacques Ellul, l’homme de ce combat, c’est l’homme de l’espérance, celui qui sert le monde par son attente : une attente confiante et inébranlable, résolue et patiente.

« L’homme de l’espérance est l’homme de l’attente. […] Cette attente n’est pas une affaire intérieure et cachée. Elle n’est pas simple oraison dans le fond du cœur. Job avait ses témoins qui étaient ses accusateurs, en étant ses amis. L’homme de l’attente doit rendre cette attente “é-vidente”, il doit prendre à témoin, et risquer sa réputation, risquer de passer pour un imbécile littéraliste, un faible d’esprit influencé par l’Apocalypse, un névropathe, ou un obsédé. Il doit savoir que le jugement contre lui sera aussi radical que son attente : car s’il y a une chose que notre société ne peut pas accepter, parce qu’elle est efficace, productiviste, activiste, politique et triomphale, c’est exactement cette attitude-là : elle peut tout accepter […], elle peut tout absorber, sauf exactement celui qui s’est fermé dans son attitude du radicalement autre, et qui a jeté son ancre dans des eaux extérieures, qui espère ce qu’aucune évolution de l’histoire ne pourra jamais lui apporter, qui récuse en même temps le matérialisme historique, l’idéalisme politique, et le structuralisme [— aujourd’hui : le Genre —] fatal … Et qui, de ce fait, n’a plus aucune commune mesure avec la construction de ce temps, mais qui sert le monde par l’attente — et par la seule attitude, seule décision parfaitement inassimilable, située en dehors […] [dans] la récusation de tout ce qui n’est pas l’attente […] du royaume qui vient [et du Tout-Autre]. » [25]

Notes de bas de pages

[0] Mon sous-titre s’est imposé de lui-même, avant de réaliser qu’il venait en écho à Olivier Rey et son maître ouvrage : Itinéraire de l’égarement : du rôle de la science dans l’absurdité contemporaine, 2003. Sur la relation réciproque et nécessaire actuelle entre science et technique, cf. le même ouvrage (ou encore Jérôme Sainton, La morale technicienne : l’illusion bioéthique et le refus de la transcendance, sous la direction d’Olivier Rey, mémoire de bioéthique, IPLH, 2013).

[0A] « La caractéristique essentielle de notre temps ? — Une désincarnation. Alors que l’inverse constitue l’homme. » (Bernard Charbonneau, Prométhée réenchaîné, 2001 (1972), p. 53)

[1] Pour résumer ceci de façon sociologique, à la manière d’Ellul : dans la société moderne, il faut distinguer plusieurs niveaux. Au niveau des apparences, certes il y a beaucoup de changements. Mais si l’on se place au niveau des structures, ce fond reste extrêmement stable. Car au niveau des événements et du circonstanciel (le niveau politique), on en reste à la surface des choses, avec beaucoup d’agitation — ce que certains appellent « le changement ». Il y a ensuite le niveau des variations de grande amplitude (les phénomènes économiques par exemple). Mais les structures stables (la profondeur de l’océan) sont données par la technique : « c’est elle qui structure fondamentalement la société moderne. Non pas que la technique ne change pas, mais elle obéit à sa propre loi d’évolution et elle est très peu influencée par les événements. » (Jacques Ellul, Ellul par lui-même, 2008, p. 112). Et, aujourd’hui, « c’est le conformisme à la technique qui est le vrai conformisme social » (Jacques Ellul, Le Système Technicien, Calmann-Lévy, 1977, p. 122). Il est encore courant de s’entendre dire que notre univers technique n’est qu’un ensemble de moyens dont on dispose. En réalité, c’est cet univers, ce sont ces moyens, qui nous disposent. D’où l’absurdité de ce monde ; car l’agir technique pur déconstruit rien moins que ce qui préside à son harmonie.

[2] Avec Ellul, nous n’entendons pas par « la Technique » l’outil ou même la machine, aussi perfectionnés soient-ils, mais l’ensemble, la systématisation de ces moyens, et le principe d’après lequel, en conséquence, la société de la technique règle son action et sa pensée.

[3] Le système technicien, p. 43-47.

[4] Cf. l’exemple type de la « refondation de l’école » par M. Peillon (note n°24) qui a publié comment la révolution française n’est pas terminée (2008). La révolution dont il s’agit relève d’un conformisme absolu au mouvement de la société technicienne, que l’on appelle ensuite « le sens de l’histoire », mais l’on subvertit et l’on renverse ainsi le sens même de la « révolution », depuis le Communisme en fait, où « ce mot prend un sens exactement contraire à son sens originel : faire la révolution, c’est s’adapter au donné. Elle n’est plus la liberté mais la nécessité. » (Bernard Charbonneau, Prométhée réenchaîné, 2001 (1972), p. 277-278) Combien plus encore, depuis, la « révolution » sexuelle ! Cf. le triptyque de Jacques Ellul : Autopsie de la révolution ;De la révolution aux révoltes ; Changer de révolution.

[5] À la différence d’une intelligence philosophique (ce que c’est), symbolique (ce que ça signifie) ou encore poétique (ce que ça donne à imaginer). « La formule [“civilisation technique”] est exacte, il faut en mesurer l’importance : civilisation technique, cela signifie que notre civilisation est construite par la technique (fait partie de la civilisation uniquement ce qui est l’objet de la technique), qu’elle est construite pour la technique (tout ce qui est dans cette civilisation doit servir à une fin technique), qu’elle est exclusivement technique (elle exclut tout ce qui ne l’est pas ou le réduit à sa forme technique). » (Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, 1954, p. 116)

[6] « Au total, la suppression du sujet et la suppression du sens sont deux conséquences importantes de la technique et contribuent au malaise et au malheur de l’humanité. » (Ellul par lui-même, p. 82)

[7] « Pour utiliser le mieux possible les techniques et leur rendement, il faut être capable d’organiser la société d’une certaine façon, être capable de mettre les gens au travail d’une certaine façon, de les amener à consommer d’une certaine façon. » (Ellul par lui-même, p. 120) Et il en va de toute chose dans la société que sous-tend la Technique. Exemple de l’art, avec cette critique de Jacques Ellul à l’encontre de l’art moderne, dénoncé à partir des choix des organisateurs d’une « exposition pop » en 1969 : « selon la pente du système technicien, d’un côté, le fond n’a aucune d’importance, le sujet est sans intérêt, de l’autre ce n’est pas l’artiste en tant que sujet qui compte : la conformité au système technicien est flagrante, on n’a pas à se demander ce que l’on fait, il faut le faire le mieux possible. » (L’empire du non-sens, PUF, 1980, p. 156-157). Exemple de l’activité « des journalistes de bonne foi [qui] veulent faire passer le mieux possible l’information dont ils sont chargés », mais qui ne parviennent qu’à amplifier « l’insidieuse marée engluant notre pensée et notre existence […] parce que des techniciens de bonne foi, engagés dans l’utilisation d’instruments à images, font le mieux possible leur métier sans se poser d’autres questions. » (La Parole humiliée, Seuil, 1981, p. 143-144). Le 12 février 2013, interrogé au journal de France 2 sur la demande d’une PMA par un couple lesbien, Christiane Taubira a répondu : « Cette demande étant légitime, nous devons y répondre le mieux possiblepour la société [aussi] le gouvernement aura le souci de traiter le sujet de la façon la plus complète, la plus juste et la plus efficace possible. » (je souligne)

[8] Cf. Marguerite Peeters, La mondialisation de la révolution culturelle occidentale, 2007.

[9] Toutes les déclarations des ministres en charge de la redéfinition du mariage pour tous, ne disent en fait qu’une seule chose : « Nous faisons une loi qui s’adapte à ce qu’est la réalité de la société » (Dominique Bertinotti, France Inter, 07/11/2012) « La loi ne va pas créer quelque chose de nouveau. Elle ne fait que s’adapter à des évolutions de société profondes […]. Des couples ont recours à la procréation médicalement assistée […]. La révolution silencieuse des familles a déjà eu lieu. Ce qui nous est demandé aujourd’hui, c’est d’adapter le droit. » (JDD, 15/12/2012) On ne saurait mieux reconnaître la défaite de la pensée et l’autonomie de la Technique, dont les évolutions induites se justifient ensuite les unes les autres mécaniquement : en substance, puisque on fait déjà des PMA (en bricolant éventuellement avec des gamètes issus de couples différents), puisqu’on a déjà inventé le « projet parental », l’« homoparentalité » est déjà justifiée. Et c’est tout-à-fait vrai. Aujourd’hui le dispositif Taubira ne fait « que » se mettre en cohérence avec une intelligence purement fonctionnelle de la famille. Tout n’est qu’affaire d’adaptation à cette société-là, on ne cesse de nous le répéter. Et maintenant que la loi et le droit sont davantage adaptés à réalité de la société technicienne, il reste à faire de même avec l’homme à venir. Et Ellul de décrire le travail actuel de Vincent Peillon (comme des ministres qui l’ont précédé) à l’éducation : « Le but principal aujourd’hui de l’enseignement et de l’éducation, est de préparer des jeunes adaptés à cette société. » (Le Vouloir et le faire, p. 156). Cf. note n°24.

[10] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 167 (= 2012, p. 160).

[11] Jacques Ellul, Le vouloir et le faire, 1964, p. 159-160. Et, du fait que cette règle de conduite se trouvât « parfaitement adaptée aux exigences de la société moderne », Ellul concluait déjà à « une morale totale et globale de la société toute entière. Il s’agit d’une Morale collective essentiellement totale et même totalitaire. Il s’agit d’une morale qui atrophie progressivement les vertus privées, la morale personnelle, et qui aboutit à la disparition du sens moral individuel dans la mesure même où elle fait disparaître la problématique. » (ibid.) cf. la « morale laïque » de Vincent Peillon (note n°24), soutenue par François Hollande le 9 octobre 2012 à la Sorbonne et dont la « présidence normale » donne une saveur supplémentaire au propos d’Ellul : « Dans la société technicienne, le Normal tend à remplacer le Moral » ; une Norme qui « n’est plus un Impératif de la conscience [mais qui] est obtenue par le comportement moyen ». Or, « du moment qu’un comportement est Normal, il n’y a pas lieu de le réprouver au nom de la Morale » puisque « la vertu la plus haute demandée à l’homme d’aujourd’hui est l’adaptation » (Le Vouloir et le faire, p. 156). Cf. note n°11.

[12] Avec au mieux de la naïveté, sinon beaucoup d’hypocrisie. Car si « tout le monde est d’accord pour déclarer que la recherche scientifique doit être libre et indépendante » (Le système technicien, p. 168 (= 2012, p. 160)), il est un fait que « la Science cesse d’être libre. Elle est fortement polarisée dorénavant : elle a un devoir absolu, servir l’Économie nationale. […] C’est une question de vie ou de mort dans la concurrence des nations, mais aussi pour la Science elle-même. Il n’y a plus de “Science pour la Science”, Il y a une Science pour le développement. » (Le Bluff technologique, 1988, p. 336)

[13] La société technicienne a bien sûr déjà vidé le symbolique de sa substance et de sa force, comme en témoigne, dans le langage actuel, toute la valeur de l’expression « purement symbolique ».

[14] « Au nom de quoi » : telle est l’expression récurrente des techniciens exprimant l’intolérance absolue des limites par la TechniqueCf. Bernard Debré, le 09/02/11 (synthèse de presse de Genethique.org) : alors qu’un amendement au projet de loi en cours sur la bioéthique prévoyait de limiter à trois le nombre de fécondations des FIV afin d’« éviter un trop grand nombre d’embryons surnuméraires », il déclarait aussitôt : « Je ne vois pas au nom de quoi on limiterait le nombre d’embryons à féconder. » Cf. Ellul : « Et, je vous le demande, au nom de quoi s’arrêterait-on ? » (Sans feu ni lieu, 1974, p. 227) « au nom de quoi — puisque précisément Dieu est mort ! » Or, « la proclamation de la mort de Dieu permet à la dure concrète implacable réalité de ce monde de se présenter comme Dieu, de se faire adorer, servir », puisque « Dieu […] est redevenu Moloch. Car le Dieu réel de notre temps c’est la sainte Trinité État-Travail-Technique, qui exige tout de vous, en vous dispensant à la rigueur quelques grâces. » (Métamorphoses du bourgeois, Calmann-Lévy, 1967, p. 245-246 = Table ronde, 1998, p. 283). Et c’est pourquoi, si la technique est devenue sacrée, alors la seule attitude libre à son égard sera jugée « transgressive » à son égard ; cette « transgression à l’égard de la technique prendra la forme de la destruction des croyances que l’homme met dans la technique […]. Elle implique donc la recherche d’une signification externe au nom de quoi s’opère [cette] transgression et qui par là même dé-signifie la technique. » (« Recherches pour une éthique dans une société technicienne », 1983, repris dans Cahiers Jacques Ellul, 2004, p. 148)

[15] Comme je pense l’avoir montré ailleurs, cette obligation de moyens constitue la synthèse de la (démoralisante) morale technicienne actuelle, exclusive de la dimension personnelle et de la conscience. Morale technicienne en effet, pour un monde qui, par la science et la technique, a été objectivement réduit à un Univers de moyensCf. Jérôme Sainton, La morale technicienneop. cit.

[16] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 353 (= 2012, p. 328). « Le système technicien semble donner à l’homme un plus large champ de possibles, mais exclusivement inscrits dans ce champ technique, à condition que les choix portent sur des objets techniques et que cette indépendance utilise les instruments techniques : c’est-à-dire qu’elle exprime l’adhésion [à la technique]. » (p. 122 (= 2012, p. 119))

[17] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 355 (= 2012, p. 329).

[18] Jacques Ellul, Le système technicien, p. 168 (= 2012, p. 161).

[19] Jacques Ellul, Éthique de la liberté (tome 1), 1973, p. 46. « C’est la technique [en effet] qui exige que les valeurs anciennes, les mœurs, la morale traditionnelle soient attaquées [, et] il y a erreur quand on croit qu’il y a [là] vrai non-conformisme (il exprime seulement le conformisme à la réalité la plus profonde et la plus forte). » (Le système technicien, p. 126 (= 2012, p. 122))

[20] « Il y a ceux qui vont au nom de la liberté délivrer les peuples d’on ne sait quelle dictature, quand ces peuples ne demandent rien. Et il y a ceux qui au nom de la liberté vous organisent une merveilleuse démocratie fondée sur la dynamique de groupe la plus conditionnante possible … […] Or, ces deux courants également bourgeois convergent de nos jours, cernent la totalité de l’homme, l’enserrent de partout, par le ventre et par les idées, par le rêve et par le pain, par la science et par l’action, pour lui faire mépriser, oublier, rejeter la liberté. […] Et ceci nous amène […] à considérer le sens et la valeur de l’entreprise bourgeoise en tant que développement de la puissance à l’état pur […] La puissance pour la puissance […] sans signification ni destination, [et qui] crée autour d’elle une abstraction rigoureuse. L’univers qu’elle habite et qu’elle crée n’est plus fait que de signes algébriques, de schémas, d’épures. Il n’y a plus d’êtres de chair et de sang pour elle, mais des hommes, des citoyens, des ouvriers, des instruments qualifiés par leur fonction et par leur rapport à la puissance. Il n’y a plus de rapports humains naturels : nous savons […] qu’ils sont tous “culturels”, et que l’homme par conséquent infiniment malléables peut être modifié, manipulé, transformé, ainsi que ses affections, ses haines, ses amours afin de le rendre conforme aux nécessités de la puissance. » (Métamorphose du bourgeois, Table ronde, 1998, p. 321-325)

[21] « Parce qu’au-dessus de nos têtes, à nous qui opérons ce libre choix, avant même notre libre choix, on a déjà tranché. On a déjà décidé que c’est en tant que consommateurs […] que nous devons opérer ce choix […] » (Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, 1956, p. 15).

[22] Le terme est de Benoît XVI. Et il n’est aucunement exagéré. Le fait par exemple que la prétention totalitaire du « Genre » ne soit pas liée à l’origine à un projet politique mais à la Technique ne change pas la nature de cette prétention — prétention en tout état de cause bien assumée par le gouvernement actuel, qui a refusé d’entendre jusqu’à l’objection de conscience, et qui a au contraire en vue de « préparer les consciences » c’est-à-dire les préparer à se confondre avec la doctrine du « libre-choix » : « le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper », de « donner la liberté de choix », ce pour quoi il faudra « arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » (Vincent Peillon, L’express, 02/09/2012). On ne saurait mieux résumer la loi morale de la société technicienne (nul doute que l’éducation à la technique — notamment à la contraception et aux PMA — ne souffrira, elle, d’aucun arrachement …). Là encore, Ellul l’avait annoncé : la formation à la technique (et à sa morale) « c’est tout le programme des réformes de l’éducation ! Mais qui dit cela, dit par-là même négation de toute autonomie spirituelle. Et nous pressentons le nouveau pas que, de partout, on attend : une éducation civique qui enfin en soit une, […] car le bon citoyen n’a pas à objecter en fonction de sa conscience individuelle […] mais à appliquer la morale sociale collective qui dans l’état actuel des choses est un produit de l’autonomie politique [de l’État technicien]. » (Jacques Ellul, L’illusion politique, 1977, p. 121-122).

[23] Ainsi dans le cas douloureux et grave de l’institutionnalisation de l’avortement comme dans celui de l’euthanasie : on ne cesse de défendre à leur endroit tantôt la liberté tantôt la nécessité : il faudrait savoir ! Mais c’était déjà le cas emblématique de la contraception, présentée comme le sommet évident à la fois de la liberté et de la nécessité modernes.

[24] « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui commet le péché est esclave du péché. » (Jn 8, 34)

[25] Jacques Ellul, L’espérance oubliée, La table ronde, 2004 (1972), p. 250, 255-256. Mais cf. aussi bien Benoît XVI, Sauvés dans l’Espérance, 2007, n.35, qui ne dit pas autre chose. Tout comme, sans surprise, l’élaboration d’une véritable « écologie humaine » (cfwww.ecologiehumaine.eu), dont l’expression et l’idée doivent beaucoup à l’Église catholique et particulièrement à Benoît XVI, rejoint toutes les perspectives dessinées par Ellul (et son grand ami Charbonneau) — dont l’écologie politique et environnementale, tout en prétendant s’y référer, a évacué  tout ce qui faisait sens pour l’homme pour se voir admirablement récupéré par le système technicien (dans le « développement durable » notamment — « c’est ainsi que certains écologistes à tendance libertaire étaient très en marge, mais l’institutionnalisation de “l’environnement” a progressivement fait entrer dans l’organisation dominante un bon nombre de leurs tendances sans modifier en quoi que ce soit le système. Mais [ils] étaient trop heureux de se voir reconnus (par exemple la politisation de l’écologie par participation aux élections) » : Jacques Ellul, Déviances et déviants, érès, 2013 (1992), p. 144). Ainsi tirons-nous de notre trésor du neuf et de l’ancien (cf. Mt 13, 52), ainsi voyons-nous se rejoindre et sans couture sagesse catholique et sagesse protestante : ici l’analyse sociologique percutante d’Ellul rejoint toute la profondeur de la méditation philosophique personnaliste du catholicisme, et toutes les deux éclairent, par une raison ouverte à la transcendance, une seule et même théologie : Dieu seul libère et relie, face à l’Adversaire qui piège et divise.

“L’intelligence artificielle, une révolution industrielle ?”

Chaque révolution industrielle s’est accompagnée autrefois d’une restructuration de la vie sociale, chaque révolution industrielle a imposé une forme de réadaptation de la vie et des rapports aux autres.

La rapidité avec laquelle les innovations de l’intelligence artificielle et du monde numérique se déploient ne laissera dès lors aucun répit, d’où une désorientation sociale et psychologique qui sera sans précédent dans l’histoire. Le monde de l’IA est en train de casser les repères culturels qui avaient été à présent les nôtres, la société sous nos yeux est sur le point d’être recomposée avec de nouveaux interfaces matériels, de nouvelles règles, de nouveaux codes, une nouvelle normalisation. Déjà Georges Bernanos contestait l’idée selon laquelle le progrès mécanique (la robotisation) engendrerait de facto le bonheur,  il pressentait inversement intuitivement une impasse quasi prémonitoire en soulignant qu’« il y aura toujours plus à gagner à satisfaire les vices de l’homme que ses besoins »

kyle-glenn-350542-unsplash

 

Chaque révolution industrielle s’est accompagnée autrefois d’une restructuration de la vie sociale, chaque révolution industrielle a imposé une forme de réadaptation de la vie et des rapports aux autres.

La rapidité avec laquelle les innovations de l’intelligence artificielle et du monde numérique se déploient ne laissera dès lors aucun répit, d’où une désorientation sociale et psychologique qui sera sans précédent dans l’histoire. Le monde de l’IA est en train de casser les repères culturels qui avaient été à présent les nôtres, la société sous nos yeux est sur le point d’être recomposée avec de nouveaux interfaces matériels, de nouvelles règles, de nouveaux codes, une nouvelle normalisation. Déjà Georges Bernanos contestait l’idée selon laquelle le progrès mécanique (la robotisation) engendrerait de facto le bonheur,  il pressentait inversement intuitivement une impasse quasi prémonitoire en soulignant qu’« il y aura toujours plus à gagner à satisfaire les vices de l’homme que ses besoins »

Extrait du blog ACTU IA « Depuis la révolution industrielle et la révolte des luddites – qui cassaient leurs machines à tisser – la crainte d’un progrès technique destructeur d’emplois hante la pensée économique. Cependant, le nouveau champ qu’ouvre l’intelligence artificielle et les potentialités qu’elle offre ont transformé la nature des débats économiques. La controverse sur la substitution du travail de l’Homme par la machine s’accompagne désormais d’une réflexion plus vaste sur notre entrée dans une société à la fois “apprenante” et “robotisée”. Alors que dire de la façon dont le capitalisme s’empare de ce nouveau paradigme ? Quels sont les enjeux de cette transition? Et quelle sera notre capacité à veiller à ce que cette révolution oeuvre au progrès socio-économique de tous ? »

Lire la suite sur: https://www.actuia.com/video/replay-en-video-table-ronde-lintelligence-artificielle-une-revolution-industrielle-organisee-par-france-culture/

 

« la situation est grave et désespérée, mais rassurez-vous, on gère ! »

Face à une crise écologique sans précédent comment ne pas songer à ce texte du Pentateuque  qui évoque les conséquences de la désobéissance et de l’infidélité du peuple de Dieu, décrite dans ces versets de Deutéronome 28 v 23-24 : « Le ciel sur ta tête sera d’airain, et la terre sous toi sera de fer. L’Éternel enverra pour pluie à ton pays de la poussière et de la poudre ; il en descendra du ciel sur toi jusqu’à ce que tu sois détruit ». Nous vous renvoyons à ce blog partenaire Pep’s café pour découvrir une réflexion étayée s’appuyant sur un film sorti en 2014, cela date un peu, mais le contenu décliné n’a jamais été aussi proche de notre réalité.. Un texte à lire et à méditer que vous lirez dans sa complétude sur le blog de Pep’s café….

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/12/17/interstellar-la-situation-est-grave-et-desesperee-mais-rassurez-vous-on-gere/

Face à une crise écologique sans précédent comment ne pas songer à ce texte du Pentateuque  qui évoque les conséquences de la désobéissance et de l’infidélité du peuple de Dieu, décrite dans ces versets de Deutéronome 28 v 23-24 : « Le ciel sur ta tête sera d’airain, et la terre sous toi sera de fer. L’Éternel enverra pour pluie à ton pays de la poussière et de la poudre ; il en descendra du ciel sur toi jusqu’à ce que tu sois détruit ». Nous vous renvoyons à ce blog partenaire Pep’s café pour découvrir une réflexion étayée s’appuyant sur un film sorti en 2014, cela date un peu, mais le contenu décliné n’a jamais été aussi proche de notre réalité.. Un texte à lire et à méditer que vous lirez dans sa complétude sur le blog de Pep’s café….

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/12/17/interstellar-la-situation-est-grave-et-desesperee-mais-rassurez-vous-on-gere/

L’empathie des robots

edu-lauton-66201-unsplash

Naguère nos jouets en peluche dans notre imaginaire prenaient une forme vivante, nous leur donnions une apparence de vie, mais ils restaient inertes, nous leur parlions mais ils demeuraient muets et interagissaient peu avec nous … mais souvenons du Film A.I intelligence artificielle mettant en scène un monde dystopique ravagé par  une crise climatique, une crise qui conduisait les survivants à encadrer la procréation. Dans ce monde futuriste, les êtres humains cohabitant avec les « méchas », des robots conçus pour répondre à leurs besoins : tâches du quotidien, services d’aide à la personne et même répondre à des besoins sexuels ! Ce film met également en scène  une innovation approchant la conception d’un robot prenant forme humaine, un enfant robot appelé David, robot programmé pour répondre aux besoins affectifs d’une famille dont l’enfant Martin était plongé dans le comas. Or au-delà d’une fiction qui de prime abord apparaît improbable, de récentes études  semblent au contraire confirmer le fait que les robots aussi seraient parfaitement acceptés dans nos maisons comme des animaux domestiques et que nous pourrions bel et bien leur témoigner de l’affection. Ainsi des chercheurs entendent créer des machines robots  qui témoignent de cette « dimension relationnelle », faisant réellement preuve de compréhension envers les humains, des machines créées pour être « empathiques », capables d’exprimer des émotions… Nous vous invitons à lire cet extrait et ce qu’en pense Laurence Devillers Professeure à l’université Paris-Sorbonne et chercheuse au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur du CNRS…Nous vous renvoyons pour lire la suite à l’article publié sur le blog « the conversation »…

https://theconversation.com/autour-de-linformatique-laurence-devillers-lempathie-des-robots-65488

Censure d’un document historique par un robot de Facebook : les leçons à retenir sur l’interprétation

L’algorithme se trompe, ignorant l’histoire et dénué de véritable intelligence. Pourtant, c’est lui qui est aux commandes !

L’algorithme se trompe, ignorant l’histoire et dénué de véritable intelligence. Pourtant, c’est lui qui est aux commandes !

Nous vous invitons à découvrir la suite sur le blog de pep’scafé, un blog partenaire.

Censure d’un document historique par un robot de Facebook : les leçons à retenir sur l’interprétation

 

Peut-on réduire la pensée au calcul ?

Un texte du Philosophe Charles Eric de Saint Germain auteur du livre la défaite de la raison …          
On considère habituellement qu’une calculatrice, voire un ordinateur, est capable de calculer, mais non de penser. Si ces outils ont des performances dont les esprits les plus pénétrants semblent incapables, il n’en reste pas moins vrai que réfléchir n’apparaît pas comme une de leur possibilité. Toutefois, si on essaye de préciser quelles différences il y aurait entre calculer et penser, l’embarras est grand. En effet, si penser, c’est raisonner, la différence avec calculer n’apparaît pas immédiatement. Ne dit-on pas de quelqu’un qu’il n’a pas assez réfléchi ou qu’il n’a pas bien calculé ? Dès lors, la réflexion n’est-elle pas un caractère tout à fait secondaire de la pensée, qui serait fondamentalement un calcul ? Aussi peut-on se demander si penser et calculer ne sont pas une seule et même chose. On sait que le latin ratio, d’où vient raison, veut aussi dire calcul. Aussi semble-t-il y avoir une affinité entre penser et calculer, voire une identité que masque le fait que le calcul s’entend surtout du domaine des quantités, alors que la pensée semble relative à la qualité.

https://www.librinova.com/librairie/lemaitre-eric-1/transhumanisme-la-conscience-mecanisee

Une critique philosophique de l’intelligence artificielle

Charles-Eric de Saint Germain

Ancien élève de l’école normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud-Lyon 

Agrégé et docteur en philosophie

Charles Eric est l’auteur de plusieurs livres et ouvrages, nous citons ici les principaux : « Cours particuliers de philosophie » (2 volumes) Collection Ellipses. « La défaite de la raison » ‘(Salvator)…

            On considère habituellement qu’une calculatrice, voire un ordinateur, est capable de calculer, mais non de penser. Si ces outils ont des performances dont les esprits les plus pénétrants semblent incapables, il n’en reste pas moins vrai que réfléchir n’apparaît pas comme une de leur possibilité. Toutefois, si on essaye de préciser quelles différences il y aurait entre calculer et penser, l’embarras est grand. En effet, si penser, c’est raisonner, la différence avec calculer n’apparaît pas immédiatement. Ne dit-on pas de quelqu’un qu’il n’a pas assez réfléchi ou qu’il n’a pas bien calculé ? Dès lors, la réflexion n’est-elle pas un caractère tout à fait secondaire de la pensée, qui serait fondamentalement un calcul ? Aussi peut-on se demander si penser et calculer ne sont pas une seule et même chose. On sait que le latin ratio, d’où vient raison, veut aussi dire calcul. Aussi semble-t-il y avoir une affinité entre penser et calculer, voire une identité que masque le fait que le calcul s’entend surtout du domaine des quantités, alors que la pensée semble relative à la qualité. En effet, calculer, comme le montrent les opérations élémentaires que sont l’addition et la soustraction, implique de manipuler des nombres en fonction de certaines règles. Celles-ci peuvent faire l’objet de démonstrations, qui ne sont rien d’autre que des manipulations de notions plus fondamentales et de règles plus fondamentales. Par exemple, 3 + 1 = 1 + 3. Il est possible de démontrer que l’addition est commutative, c’est-à-dire que quels que soient les nombres a et b, a + b = b + a. Lorsque on raisonne sur autre chose que des nombres, on utilise bien également des règles, à savoir celles de la logique, qui peuvent également faire preuve de démonstrations comme les théorèmes des mathématiques. Mieux, la logique elle-même, qui est régie par la logique de l’art de penser, peut être mathématisée, comme Leibniz en avait caressé le projet, et comme les mathématiciens l’ont fait à partir du xix° siècle. C’est pourquoi, la pensée la plus ordinaire peut être considérée comme un calcul appliqué aux cas particuliers. L’amoureux ou l’amoureuse qui escompte obtenir les faveurs de son aimé(e) ne va-t-il pas calculer ses chances de succès, en tenant compte de certains indices ? Il n’est pas jusqu’aux probabilités qui permettent de calculer des possibilités aléatoires et dont les hommes ont usé indistinctement jusqu’à ce que Pascal en commence l’étude. Dès lors, faut-il aller jusqu’à considérer que penser ou raisonner n’est rien d’autre que cal-culer, comme Hobbes l’a soutenu au chapitre V de son Léviathan ? C’est à cette question que nous nous efforcerons de répondre, en montrant d’abord, dans un premier temps, comment la tentative de réduire la « pensée » à un « cal-cul » trouve ses origines dans la ratio latine dont héritent Hobbes et Leibniz. Puis nous montrerons, dans un deuxième temps, que cette réduction de la « ratio » à ce que Heidegger appelle la « pensée calculante » est inséparable de l’avènement de la technique moderne, et tend à occulter une dimension plus fondamentale de la pensée, en tant que pensée méditante ouverte sur l’être et son mystère. Enfin nous montrerons, dans un dernier temps, ce qui, dans le fonctionnement de l’intelligence humaine, nous semble totalement irréductible au calcul.

La réduction de la « pensée » au « calcul »  :

         de Hobbes à Leibniz

L’identification de la raison au calcul chez Hobbes

Le premier auteur à réduire explicitement la pensée ou plutôt le raisonnement à un calcul, c’est Thomas Hobbes. Deux formules célèbres et souvent citées, semblables dans Léviathan (1651) et De Corpore (1655). Hobbes écrit : « la raison n’est rien que le calcul… » Si on relit le passage du Léviathan (livre I, Chap. V), qu’est-ce que Hobbes appelle « calcul » ? Dire que la raison est un calcul, cela signifie que la raison opère des additions et des soustractions. Elle peut éventuellement multiplier et diviser, mais ce ne sont que des variations sur l’addition et la soustraction. Cette définition est à la fois restrictive et extensive : 1) Restrictive : il n’y a plus qu’une seule modalité des opérations rationnelles. Soit c’est du calcul et c’est de la raison, soit c’est autre chose que de la raison. Toutes les opérations de la rationalité tombent sous le calcul. 2) Extensive : la notion de calcul est étendue, comme calcul logique portant sur les noms. Le calcul numérique, pour lequel nous disposons des deux opérations supplémentaires de la multiplication et de la division, n’est qu’une espèce de ce calcul au sens plus large qu’est la raison.

Hobbes précise en effet que « [l’être humain] peut raisonner ou calculer, non seulement sur les nombres, mais dans tous les autres domaines où l’on peut additionner ou soustraire une chose d’une autre. »  Ainsi, « de même que les arithméticiens enseignent l’addition et la soustraction des nombres, de même les géomètres enseignent la même chose avec lignes, figures (solides ou planes), angles, proportions, temps, degrés de vitesse, force, puissance, et ainsi de suite. » Qu’est-ce qui rend fondamentalement possible cette extension du calcul ? C’est ce qui apparaît dans l’exemple suivant de Hobbes, qui affirme que « les logiciens enseignent la même chose avec des suites de mots, additionnant ensemble deux noms pour faire une affirmation, et deux affirmations pour faire un syllogisme, et plusieurs syllogismes pour faire une démonstration ; et de la somme ou conclusion d’un syllo-gisme, ils soustraient une proposition pour trouver l’autre ».

On voit ici que la condition pour la généralisation du calcul c’est de le considérer fondamentalement comme une opération d’addition et de sous-traction sur des mots. Le terme de « mot » n’apparaît que lorsque Hobbes présente le calcul logique. Mais en réalité, le calcul numérique et le calcul géométrique ne sont eux-mêmes des calculs que parce qu’ils portent sur des mots ou des noms. Ils sont des espèces particulières du raisonnement, raison-nement qui se définit donc comme un calcul portant sur les noms des choses. Nous avons une confirmation de cette hypothèse dans le passage suivant, qui est extrait du chapitre précédent concernant « la parole » : « le recours aux mots pour fixer la pensée est nulle part ailleurs plus apparent que dans la numération. Un simple d’esprit de naissance, qui n’aurait jamais pu apprendre l’ordre des noms numériques comme un, deux, trois, peut observer chaque battement d’une horloge, et faire un signe ou dire un, un, un ; mais il ne peut jamais savoir quelle heure sonne. […] De sorte que, sans les mots, il n’existe aucune possibilité d’effectuer un calcul des nombres, encore moins des grandeurs, de la vitesse, de la force et de ces autres choses dont le calcul est nécessaire à l’existence et au bien-être du genre humain. »

Il n’y a donc pour Hobbes aucune différence fondamentale entre l’arithmétique, la géométrie ou la logique,car ce que l’on appelait jusqu’ici « calcul » dans le sens restreint du calcul mathématique est maintenant résorbé dans un calcul plus vaste, qui est le calcul logique portant sur des noms. Partout où je raisonne, j’effectue un calcul, c’est-à-dire une addition ou une soustraction portant sur des noms. Si je ne le fais pas, c’est que je fais autre chose que raisonner. Cela a pour conséquence immédiate que même des secteurs du raisonnement qui semble extrêmement éloignés de la logique et du calcul passent sous la logique et le calcul. Ainsi, écrit Hobbes, « les écrivains poli-tiques additionnent ensemble les contrats pour trouver les devoirs des hommes, et les juristes les lois et les faits pour trouver ce qui est bon ou mauvais dans les actions des personnes privées. En résumé, en quelque domaine que ce soit, là où il y a de quoi additionner ou soustraire, il y a aussi une place pour la raison, et, là où ces opérations n’ont pas leur place, la raison n’a rien à faire du tout. » On trouve une illustration exemplaire de cette idée dans le fait que le contrat d’association qui instaure l’état civil ou la République est le résultat d’un calcul entre les hommes à l’état de nature. Cette idée que la politique est intégralement réductible à un calcul logique justifie le mode d’écriture même des oeuvres politiques, à la manière des géomètres comme dit Hobbes.

Mais cette thèse très forte sur l’unicité du raisonnement, qui se réduit partout à un calcul logique, est-elle légitime s’il est vrai que la rationalité calculatoire n’est qu’un type parmi d’autres de rationalité ? On peut se de-mander dans quelle mesure la thèse de Hobbes ne constitue pas une sorte de coup de force, d’annexion impérialiste par la raison calculatoire de l’ensemble du domaine de la rationalité.

La caractéristique universelle et le triomphe de la pensée opératoire et de l’analyse logique de la pensée chez Leibniz

           Reste que c’est à Leibniz que va revenir la tâche de parvenir à une complète identification de la pensée au calcul, de la ratiocinatio à la compu-tatio. Leibniz a nourri le projet d’élaborer une caractéristique universelle qui permettrait « que, quand il y a des disputes entre les gens, on puisse dire seu-lement : comptons, sans autre cérémonie, pour savoir lequel a raison ». En 1666, Leibniz publie son De Arte combinatoria (« De l’art combinatoire ») dans lequel il défend l’idée que la logique doit reposer sur une méthode infaillible de déduction d’idées vraies. Le projet n’est pas nouveau, mais là où Leibniz innove, c’est en proposant de s’intéresser à la composition des idées, car il s’agit ici de décomposer toute idée complexe en un ensemble d’idées plus simples, puis de recommencer jusqu’à atteindre les idées les plus simples, primitives et indémontrables. Leibniz est ainsi à la recherche de ce qu’il appelle une Caractéristique universelle, sorte d’Alphabet général de la pensée humaine qui recenserait toutes les idées simples en servant de base à la recomposition des idées complexes. L’idée de Leibniz est que la langue naturelle comporte trop d’équivocité ; La caractéristique universelle est donc un langage purement logique, dans lesquels les noms possèdent une signification univoque et explicite. Les « signes » ou les symboles de cet Alphabet universel dont la langue est empruntée à l’algèbre, devaient permettre ensuite de composer les idées, comme les lettres permettent de composer des mots et les mots des phrases. Mettre fin aux disputes, cela se pourrait donc grâce à un « art de l’invention » que Leibniz souhaite perfectionner, afin de réduire tous les raisonnements humains à une espèce de calcul qui servirait à découvrir la vérité. Leibniz emploie volontiers la tournure « mettre en ligne de compte ». Ce calcul donnerait en même temps une espèce d’écriture universelle, voire une espèce d’algèbre générale qui donnerait moyen de raisonner en cal-culant, de sorte qu’au lieu de disputer, on pourrait dire : « comptons ». Ainsi, confirme Leibniz, « lorsqu’il s’élèvera des controverses, une dispute ne sera pas plus de mise entre deux philosophes qu’entre deux comptables ; Il suffira en effet de prendre les roseaux en main, de s’asseoir devant des abaques et de se dire mutuel-lement (notre ami y consentant) : calculons ».

         Leibniz fait ainsi l’éloge de Hobbes qui «  a établi que toute opération de notre esprit est une computation, celle-ci visant à recueillir une somme soit en ajoutant, soit en soustrayant une différence ». Lorsque je dis « homme », je dis synthétiquement ou additivement : « corps + animé + rationnel » soit corps animé doué de raison. De ce point de vue, qu’il soit possible de fabriquer des machines à calculer (c’est Pascal qui a conçu la première) fournit un modèle pour comprendre le fonctionnement de l’esprit humain. Il est vrai que les machines à calculer que l’homme construit ne sont pas capables de toutes les performances de la « pensée », et qu’elles sont capables de performances qui lui sont inaccessibles, par exemple de conservation de documents. Cependant, cela ne veut pas dire qu’elles  sont fondamentalement différentes. En effet, qu’est-ce que le programme d’un ordinateur, sinon un ensemble de règles coordonnées entre elles, un algorithme ? Il est vrai que c’est l’homme qui fait le programme, mais celui-ci n’est rien d’autre qu’une suite de calculs logiques. Or, les analyses précédentes de Hobbes et Leibniz ont montré que la pensée semblait n’être rien d’autre qu’une suite également de calculs logiques. L’histoire de la logique montre que les hommes ont d’abord pensé avant de repérer les règles qui leur permettent de penser. Si donc toutes les règles que nous utilisons ne sont pas explicitées, cela ne signifie pas que nous pensons indépendamment de toute règle, mais seulement que ces règles logiques peuvent gouverner la pensée à son insu. Or comme utiliser une règle, c’est cela la ratio ou calcul, penser revient bien à calculer, et l’esprit ne diffère pas essentiellement de la machine. D’où tous les passages où Leibniz compare le raisonnement à un mécanisme ou la Caractéristique à une machine, Leibniz ayant même inventé dès sa jeunesse une Machine arithmétique pour effectuer les quatre opérations, et une Machine algébrique pour résoudre les équations. Il était naturel qu’après avoir réduit le raisonnement à un calcul, Leibniz voulût le réduire, comme les calculs numériques, à un mécanisme matériel. En proposant une analogie entre l’esprit humain et la machine à calculer, il est sans doute le premier à avoir saisi l’ampleur d’un projet philosophique qui consiste à remplacer l’esprit humain par une machine à calculer. Ainsi, on voit que l’art combinatoire, ou caractéristique universelle, est censé nous fournir une machine à raisonner dont le principal ressort est la force de la forme logique, nous dispensant fort commodément d’avoir à penser. Comme l’avait pressenti et redouté Descartes, l’accomplissement de la pensée comme mise en forme logique et calcul ne revient-il pas à un renoncement de la pensée à elle-même ?

         Mais ce n’est pas seulement la pensée humaine que Leibniz réduit au calcul, c’est aussi la pensée de Dieu qu’il identifie à un ordinateur géant. Rappelons que pour Leibniz, c’est  par un calcul divin que notre monde a été crée comme étant, entre tous les mondes possibles, le meilleur. Cum Deus calculat fit mundus. Dieu conçoit dans son entendement tous les mondes possibles, c’est-à-dire tous les ensembles de choses qui n’impliquent pas contradiction (ce qui définit la possibilité logique), et qui sont compatibles entre elles, c’est-à-dire compossibles. Ainsi, un Adam non pécheur était possible, mais seul un Adam pécheur est compatible avec un Christ rédempteur. Or Leibniz estime qu’un monde contenant un Adam pécheur et un Christ rédempteur est finalement plus parfait qu’un monde où Adam n’aurait point péché, ce qui est une manière d’illustrer l’idée que là où le péché abonde, la grâce surabonde. De cette infinité de mondes possibles, Dieu crée le meilleur en vertu d’une nécessité morale (la nécessité morale est ce dont le contraire implique imperfection là où la nécessité logique est ce dont le contraire implique contradiction) qui incline le choix divin du fait de la plus grande perfection de ce monde. On peut donc concevoir le Dieu de Leibniz comme un ordinateur géant ou une immense machine à calculer, car le meilleur des mondes possibles n’est rien d’autre que celui où le mal est le moins grand, c’est-à-dire celui qui contient le maximum de perfection. C’est donc un maximum que Dieu ferait passer à l’existence. Plutôt qu’élection du meilleur des mondes possibles, on pourrait tout aussi bien dire que le calcul divin planifie ce monde, car  le principe de raison qui anime cette entreprise de justification de tout ce qui est, vise à l’organisation, au contrôle de l’action sur l’ensemble des choses dans le cadre d’une programmation ou d’une planification qui cherche à exclure aussi bien surproduction que pénurie et gaspillage. C’est déjà par avance l’optimisation de l’entreprise, avec l’aide des ordinateurs. Mais il faudrait se demander si telle avancée de la pensée calculante, qui trouve ici son émergence n’irait pas de pair avec une fuite éperdue de la pensée comme pensée méditante, de la pensée entendue non comme maîtrise et procédure opératoire, mais comme quête de sens. En apprenant à la raison à « raisonner en calculant », à « tout mettre en ligne de compte » sur le modèle des opérations de l’entendement divin, la pensée de Leibniz représente une extraordinaire préfiguration du monde moderne, où chaque vie humaine se déplie en fonction de son équation personnelle, où en fonction du fondement de la connexion de tous ses états différents. Mais à mesure que la pensée calculante étend son règne et son emprise sur le monde, à mesure que l’étant se réduit à ce qui s’offre aux prises du calcul et que le nombre vient prendre la place du nom, c’est la dimension de l’incalculable, au sens de ce qui n’est pas susceptible d’être calculé, qui échappe toujours davantage à la pensée. C’est ce que nous allons nous efforcer de démontrer à travers la critique heideggerienne de la pensée calculante et la nécessité de déployer une autre forme de pensée, une pensée méditante, qui soit irréductible au calcul.

 II) De la pensée calculante à la pensée méditante : 

la critique heideggerienne de l’interprétation

techniciste de la pensée

Du « logos » grec à la « ratio » latine : l’éclipse du logos comme recueillement et les caractéristiques de la pensée calculante

On a vu que Ratio, qui finira par vouloir dire raison et par servir de traduction au grec Logos, a pour sens premier le compte, le calcul. C’est d’abord un terme de comptabilité. La pensée qui compte et calcule, la pensée calculante n’opère pas nécessairement pour autant sur des nombres : lorsque nous dressons un plan, participons à une recherche, organisons une entre-prise, nous comptons toujours avec des circonstances données. Nous les faisons entrer en ligne de compte dans un calcul qui vise des buts déterminés. Nous escomptons d’avance des résultats définis. Ce calcul caractérise toute pensée planificatrice et toute recherche. Pareille pensée ou recherche demeure un calcul, là même où elle n’opère pas sur des nombres et n’utilise ni simples machines à cal-culer, ni calculettes électroniques.

         Mais la pensée calculante n’épuise pas toutefois le domaine de la pen-sée, si omniprésente et hégémonique soit-elle. La pensée calculante se pré-sente même comme « une fuite devant la pensée » dans la mesure où elle ne songe pas même à faire droit à une « pensée méditante », c’est-à-dire à « une pensée en quête du sens qui règne en tout ce qui est ». Aussi Heidegger peut-il distinguer « deux sortes de pensées, dont chacune est à la fois légitime et nécessaire : la pensée qui calcule et la pensée qui médite ». La fuite devant la pensée, telle qu’elle caractérise l’homme contemporain, est la fuite devant la pensée qui médite, devant une pensée en quête de sens, car de la pensée qui calcule se distingue ici la pensée qui ne se contente pas de thématiser, de « cibler », ou de « gérer » tel ou tel secteur de l’étant, mais qui se met en quête d’un sens. Quant la pensée se fait raison calculante, fuyant devant cette autre possibilité de la pensée qu’est la pensée méditante, alors, écrit Heidegger, «  la Raison, tant magnifiée depuis des siècles, devient l’adversaire la plus opiniâtre de la pensée ». La raison (re)devenue calculante garde la nuque raide devant l’affaire de la pensée. C’est ce qui amène Heidegger à montrer que la ratio romaine est à la fois héritière et orpheline du logos grec, au cours d’une histoire qui, du monde romain jusqu’à l’âge présent, va s’éloigner toujours davantage de son ancrage dans la parole. Ce que dit le latin ratio comme compte, calcul, n’est pas entièrement étranger au grec logos, mais c’est incidemment ou par extension, par dérivation, que le terme grec a pu prendre le sens de « com-pte », « rapport », « proportion », voire « raison à rendre » car le sens originel du verbe legô (d’où vient le logos) est « ras-sembler, cueillir, choisir ». L’idée première et en quelque sorte matricielle exprimée par le verbe legô n’est donc pas compter, calculer, dénombrer, énumérer, ni même parler, mais : recueillir. Le « miracle grec » n’est pas l’avènement de la Raison, mais celui du logos, et son originalité n’est pas d’avoir appelé la parole logos, mais de l’avoir appelée ainsi à partir de l’idée de recueillement. L’avènement de la raison comptable et calculante n’est donc pas lié au logos mais à sa traduction romaine par ratio. Traduction que l’on peut tenir pour inoffensive et anodine, et avec laquelle s’est joué pourtant le destin de la pensée occidentale jusque dans la constitution de la rationalité moderne. Pourquoi ? « La pensée romaine, précise Heidegger, dans Le Principe de raison, reprend les mots grecs sans l’expérience originale correspondant à ce qu’ils disent, sans la parole grecque. C’est avec cette traduction que s’ouvre, sous la pensée occidentale, le vide qui la prive désormais de tout fondement. » La pensée occidentale n’a plus d’ancrage dans la parole grecque en étant l’héritière d’une défiguration de cette parole dans les mots mêmes qu’elle n’entend plus mais se contente d’utiliser. La pensée occidentale est éprise d’un fondement, mais sous ses pieds s’ouvre un  abîme.

         La pensée calculante est donc celle qui s’est écartée de son élément originel. Telle est ce que Heidegger appelle l’interprétation « technique » de la pensée, qui trouve sont accomplissement dans la science moderne. D’où le rapprochement que fait Heidegger entre ces trois, formes de pensée que la tradition philosophique s’était efforcée de distinguer avec la dernière vigueur : la pensée scientifique, philosophique et commune . La pensée commune, exclusivement braquée sur l’activité journalière, ne constitue que l’ultime avatar de la démarche philosophique, car ce sont les traits fonda-mentaux de cette dernière que l’on retrouve dans ce qu’il est convenu d’appeler le sens commun. Mais la pensée philosophique n’est à son tour, de manière plus subtile et secrète, qu’un avatar du mode de représentation qui se trouve être à l’oeuvre dans la science. Quelles sont les caractéristiques qui dominent la démarche scientifique ? Délimitation de domaines distincts, méthode, calcul, compartimentation, spécialisation. Or la pensée, dans son acceptation habituelle, trouve son modèle dans le mode de pensée scientifique, qui fonctionne comme la norme de toute pensée. D’où les caractères de la pensée habituelle (commune ou philosophique) dans ses traits principaux : prévalence de la logique, domination de la représentation, catégories de la causalité et du fondement, règne du concept, usage de l’explication, volonté de rigueur conçue comme exactitude. Ces traits ne sont pas d’une autre nature que ceux que l’on retrouve de la science comme « théorie ».

Vers une autre « expérience de la pensée » :  la pensée authentique comme méditation sur le sens de l’être

         Tous ces traits, qui définissent l’interprétation technique de la pensée, peuvent être rassemblés autour d’un pôle unique, celui du calcul. Le calcul n’a donc pas besoin d’opérer sur des nombres, car toute pensée qui compte est un calcul. Même la pensée des valeurs, en tant qu’elle évalue, relève de cette pensée calculante. Or la pensée traditionnelle, dans la mesure où elle est dominée par la représentation, est condamnée à compter. Car représenter, c’est objectiver le réel dans une représentation, c’est par essence pourchasser,  traquer le réel, c’est le suivre à la trace et s’en assurer, c’est-à-dire le provoquer à rendre des comptes. Et c’est pour cette raison que la pensée représentative se caractérise par le calcul. Pour s’assurer du réel et le maîtriser, elle doit compter avec des circonstances, les faire entrer en ligne de compte, provoquer toute chose à rendre des comptes, en un mot soumettre la nature entière au régime de la raison. Le monde n’est alors plus que ce sur quoi la raison calculante dirige ses attaques. Mais le calcul lui-même, comme trait fondamental de cette modalité de pensée, renvoie, comme à son origine, à une donnée fort simple, et qui pourtant soutient tout : c’est que la pensée est ici exclusivement centrée sur l’étant, elle est pensée de l’étant, issue de lui et tendue sur lui. De ce fait, elle ne peut que se présenter autrement que comme un perpétuel « compte rendu » de ce qui est, compte rendu inséparable d’une empoignade et d’une volonté de domination où tout réel, puisqu’il est calculable et prévisible, se doit d’être maîtrisé, sinon comptabilisé : comme le dit Heidegger, « déjà dans son intention, et non seulement dans ses résultats ultérieurs, l’essence dévorante du calcul ne fait valoir tout étant que sous la forme de l’addition et du comestible. La pensée calculante s’astreint elle-même à la contrainte de tout maîtriser à partir de la logique et de sa manière de procéder ». On le voit, la pensée calculante est en réalité une pensée formatée pour les besoins de la technique, car elle force le réel à se dévoiler dans la forme d’une représentation qui rend possible l’exploitation et la domination de ce réel. A ce titre, la technique, loin d’être une simple application de la connaissance scientifique, est plutôt ce qui gouverne de l’intérieur la connaissance scientifique, une connaissance qui n’a rien de neutre puisque la manière dont elle connaît le réel est déjà subordonnée à une injonction visant à s’assurer la maîtrise du réel.  Mais une telle pensée, assujettie à la technique, se condamne à n’être qu’une pensée oublieuse du mystère. Car qu’est-ce que le mystère, sinon ce qui ne se laisse entrevoir qu’en se dérobant ? De même que la lumière rend toute chose visible, mais reste invisible, de même l’être, sans lequel les étants seraient indéfinissables, demeure en retrait et occulté, son voilement est la condition permettant de braquer le projecteur sur l’étant. C’est pourquoi la fixation sur l’étant interdit l’ouverture au mystère. La pensée calculante se trouve ainsi irréductiblement détournée de cela seul d’où procède tout mys-tère d’où s’instituent le langage et la poésie et dans l’élément duquel seule-ment la pensée peut être essentielle : l’être.

L’accès à cette pensée méditante, irréductible au calcul, suppose donc de ramener la pensée dans son élément, en rappelant sa co-appartenance à l’être. Cette appartenance, toutefois, doit être arrachée par la lutte à l’activité habituelle et contre elle, car dans quelque ordre que ce soit, ce qui est le plus simple et le plus essentiel est toujours, en raison de cette simplicité même, ce qui ne peut être véritablement habité qu’au terme d’un long chemin. Remettre la pensée dans son élément, c’est donc paradoxalement la renvoyer à son lieu le plus propre, et pourtant le plus inexploré ; c’est lui permettre de retourner là où, d’une certaine façon elle a toujours déjà été, et où malgré cela elle n’a encore jamais bâti. C’est donc bien l’appartenance à l’être qui désigne cette pensée méditante que Heidegger oppose irréductiblement au calcul. Cette pensée est pensée de l’être, au double sens, subjectif et objectif, du génitif : d’une part la pensée est un événement de l’être, elle appartient à l’être, provient de lui et reste retenue en lui. D’autre part, lui appartenant, elle a cette appartenance même pour objet et souci, c’est-à-dire qu’elle est à l’écoute de l’être, se dirige vers lui, et lui est assignée. Ce que Heidegger assigne pour tâche à la pensée, en lui demandant de penser l’être, ce n’est pas tant de privilégier tel ou tel objet que de garder mémoire d’elle-même, et c’est juste-ment parce que sa tâche est de demeurer à l’écoute de son propre lieu que la nature même de la pensée est définie par Heidegger comme mémoire, sou-venir, ou pensée fidèle. Si la pensée se doit d’être fidèle à l’être, c’est d’abord et avant tout parce que, se situant dans l’être, elle se doit de garder mémoire d’elle-même, de rester ordonnée à la dignité de sa propre essence. Mais si la pensée ne peut en aucun cas produire l’être, ni même le rejoindre de et par sa propre décision, et si elle n’est pas non plus recherche, au sens d’une exploration et d’un recensement de l’étant, à quoi sert-elle donc, et que produit-elle donc ? Une telle pensée, répond Heidegger, n’a pas de résultat. Elle ne produit aucun effet, car tous ces termes appartiennent au calcul, régis par la hantise des buts, et qui ne mesure son efficience qu’à l’escompte des profits et des pertes. Or c’est cette conception même de la fécondité d’une pensée qui se trouve ici récusée. Mesurer la pensée de l’être à son efficacité ou à son utilité pour la vie quotidienne et pratique, c’est encore la mesurer à l’aune de l’étant, et c’est ainsi lui demander de se conformer à des critères qui lui sont dès l’abord inadéquats et étrangers. Dire au contraire que la pensée de l’être ne sert à rien, c’est rappeler que, mesurées à l’aune de l’être, la passion de l’utilité et l’obsession de l’efficacité ne sont qu’une fuite en avant éperdue dans un étant conçu comme indéfiniment maîtrisable et donc consommable, fuite qui nous éloigne toujours davantage de l’unique nécessité réclamant d’être pensée. Ainsi non seulement la pensée de l’être ne saurait être mesurée selon le critère habituel de l’utilité, mais elle éclaire ce critère lui-même, et c’est dans cet éclairage que réside son efficience, car rappelant que tout étant n’est ce qu’il est que dans la lumière inaperçue de l’être, elle travaille à construire la « maison de l’être », un être qu’il s’agit en réalité seulement de « laisser être ». De ce laisser-être témoigne, pour Heidegger, la Parole poétique, qui se met à l’écoute de l’être. Le poète ne parle, en effet, que parce qu’il écoute, et sa parole incantatoire se fait l’écho du murmure indicible des choses, qui aspirent à se dire dans les mots du poète. La langue poétique, certes, est équivoque (à la différence de la langue des ordinateurs, qui est parfaitement univoque et transparente pour la pensée), et c’est pourquoi elle requiert une herméneutique. Mais il appartient justement à la pensée méditante de dévoiler ce sens de l’être, que la parole du poète nous donne à pressentir de manière toujours énigmatique.

On voit dès lors ce qui distingue fondamentalement l’une et l’autre pensées que nous avons ici décrites, outre leur caractéristiques réciproques, ce sont leur origine. C’est celle-ci qui, en dernière instance, décide de tout. Il est bien vrai que ce qui sépare, dans l’ordre descriptif, ces deux modalités de pensée, c’est que l’une n’a souci que de prendre, tandis que l’autre se contente plus humblement de recevoir l’offrande de l’être, et se définit principalement pas sa gratitude (d’où la parenté qu’établit l’allemand entre la pensée (denken) et le remerciement (denke). Mais c’est parce que l’une trouve sa source dans l’épreuve de la vérité de l’être, tandis que l’autre la trouve dans la considération de l’objectivité de l’étant. L’une ne vise qu’à calculer ce qui est dévoilé, l’autre s’efforce de garder ou de retrouver mémoire du dévoilement lui-même. L’une s’épuise à dresser le « compte rendu » de tout présent, l’autre accepte de s’ouvrir au mystère de la présence, à la merveille des merveilles, au « il y a » qui suscite l’étonnement du philosophe s’il est vrai que la pensée philosophique authentique s’enracine dans un étonnement primordial devant le « il y a », là où le sens commun, empêtré dans l’étant, ne songe plus guère à s’étonner. Ainsi la pensée peut elle accomplir son essence, devenir essentielle, c’est-à-dire plus pensante, non pas quand elle s’élève à un plus haut degré de précision et d’exactitude, comme le voudrait la philosophie analytique qui est l’héritière de cette pensée calculante, mais lorsqu’elle est renvoyée, de manière beaucoup plus radicale, à une autre provenance.

         III) L’irréductibilité de la pensée au calcul :  

raisonner ou délibérer, est-ce seulement calculer ?

Le modèle mathématique chez Descartes et les limites de la rationalité opératoire : déduction et intuition

 

      La pensée semble donc bien irréductible au calcul. Et peut-être faudrait-il du coup remettre en cause l’idée selon laquelle raisonner se réduirait à cal-culer. Car si c’était le cas, la pensée se ramènerait à sa dimension purement mécanique, se contentant d’enchaîner les propositions en les déduisant les unes des autres sur le modèle du syllogisme. De ce point de vue, on peut penser que la lecture heideggerienne de la raison moderne, réduite à sa dimension calculatrice en vertu d’une technicisation mathématique de la pensée, ne rend pas totalement justice au moment cartésien de l’avènement de la rationalité moderne, car si Descartes promeut effectivement le modèle des mathématiques en l’appliquant au raisonnement, il refuse, à la différence de Hobbes, de faire de la pensée une simple opération sur les mots puisque les mots ne sont pour lui que les « signes » de nos pensées, et non ce qui les constitue par leur assemblage, comme c’est le cas pour Hobbes, chez qui la pensée n’existe pas en dehors des signes qui la représente. Dans ses Réponses aux Troisièmes Objections, Descartes s’étonne que Hobbes conçoive cet « assemblage et enchaînement de noms » qu’est le raisonnement « comme ne concernant en rien la nature des choses mais seulement leurs noms ou appellations », à savoir « les noms des choses, selon les conventions que nous avons faites à notre fantaisie touchant leurs signification ». Que la pensée réside dans un enchaînement (concatenatio), et qu’elle puisse s’inspirer du modèle déductif des mathématiques, Descartes n’en disconvient certes pas, lui qui évoque dans la deuxième partie du Discours de la méthode « ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations », suscitant la possibilité que les « choses, qui peu-vent tomber sous la connaissance des hommes, s’entre-suivent de la même façon ». Mais à la différence de Hobbes, qui réduisait comme on l’a vu le raisonnement à une opération sur les noms, Descartes précise « que l’assemblage qui se fait dans le raisonnement n’est pas celui des noms, mais bien celui des choses signifiées par les noms. » « Car qui doute, poursuit-il, qu’un Français et un Allemand ne puissent avoir les mêmes pensées ou raisonnements touchant les mêmes choses, quoique néanmoins ils conçoivent des mots entièrement différents ? ». Les « pensées ou raisonnements » de Descartes sont les mêmes, qu’il s’exprime en latin, en français ou en néerlandais, puisque penser n’est rien d’autre que raisonner, en sorte que le langage est une traduction de la pensée beaucoup plus qu’il ne la constituerait à travers la disposition des mots. La pensée est donc entièrement détachée de la langue dans laquelle elle s’exprime car ce qui importe à Descartes, c’est de savoir conduire par ordre ses pensées et non pas d’établir, comme Leibniz, une langue rigoureuse et univoque qui risquerait de dénaturer la pensée. A ce titre, le langage humain n’est aucunement réductible à la langue formaliste et symbolique des mathématiques, mais il est un instrument universel qui manifeste la présence de la pensée, et ce langage est présent en tout homme. Descartes, dans la cinquième partie du Discours de la méthode, souligne d’ailleurs que « c’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées. » Ce qui caractérise la parole humaine, en tant que signe de la pensée, et ce qui la distingue radicalement de la machine, c’est l’impossibilité d’expliquer les divers arrangements de signes que l’homme produit dans un discours par la seule existence des organes physiques de la machine corporelle. Autrement dit Des-cartes oppose radicalement d’un côté le mécanisme, et d’un autre côté la raison, qui doit être radicalement distinguée de toute forme de mécanisme quel qu’il soit. Car le contraire du mécanisme pour Descartes, ce n’est ni la finalité, ni un mécanisme déréglé, mais c’est la raison en tant qu’elle est un instrument universel qui peut permettre à l’homme de s’adapter à toutes sortes de situations possibles là où le calcul des machines n’a nullement cette faculté d’adaptation puisqu’il est ajusté à une fin unique, celle pour laquelle il a été initialement programmé. On peut certes complexifier tant qu’on veut la programmation, comme le fait la prétendue intelligence artificielle, cela restera toujours de la programmation ! Si le langage humain est effectivement le signe de cette universalité de la raison, c’est, par exemple, parce qu’il permet de combiner arbitrairement certains signes pour répondre à une question dans n’importe quel type de situation donnée, indépendamment de toute programmation préalable, ce qui est la marque le plus évidente de la pensée. La parole humaine, en tant que signe de la pensée, est une action qui s’oppose radicalement à toute forme de mécanisme, et c’est pourquoi Des-cartes précise qu’une pie ou un perroquet peuvent bien proférer comme nous des sons articulés, ils ne parlent pas véritablement, puisque ces signes combinés ne témoignent pas de la présence d’une pensée, mais seulement d’une répétition mécanique. Ainsi, pour Descartes, il n’y a pas de machine à parler, ni de machine à penser ou à inventer, et pourtant il y a des machines à cal-culer.

         Penser, ce n’est donc pas additionner ou soustraire, comme le voulait Hobbes, c’est raisonner. La promotion des mathématiques, que Descartes appelle de ses vœux, n’a donc pas pour ambition de réduire toutes les pensées humaines à un calcul opérant avec des nombres, car le raisonnement n’est pas, pour Descartes, computatio, mais consideratio et meditatio, ce qui reconduit réflexivement à l’incalculable « ego » de l’ego cogito, qui ne peut être saisi que dans une expérience de pensée qui relève de l’intuition, beaucoup plus que de la déduction mathématique : il s’agit bien ici d’une expérience de pensée qui fait appel à un constat irréductible à toute déduction (raison pour laquelle Descartes nous met en garde contre la tentative qui ferait de son cogito la conclusion d’un syllogisme à partir de prémisses qui seraient : « Tout ce qui, pense est. Or je pense. Donc Je suis » puisque c’est ici l’expérience particulière et personnelle que pour penser, il faut être, qui conduit à la proposition universelle : « tout ce qui pense est ». A cet égard, la pensée de Descartes apparaît bien comme une pensée méditante (les pensées de Descartes, si elles se soumettent à l’ordre mathématique des raisons, s’ex-priment néanmoins sous la forme de « méditations métaphysiques »), une pensée méditante qui demeure réfractaire à toute pensée calculante, car le secret lui-même non mathématique de la mathématique, c’est qu’elle est moins affaire de quantité calculable et comptable que d’ordre et de mesure : le dénombrement de tous les pensées humaines, afin de les mettre par ordre, tel est le plus grand secret qu’on puisse avoir pour acquérir la « bonne science ». Mais dénombrer toutes les pensées humaines n’est pas pour autant les numériser. S’il est vrai qu’il faut calculer pour résoudre des problèmes théoriques ou pratiques, il n’en reste pas moins vrai que le calcul présuppose que l’on aperçoive non seulement les règles que l’on utilise, mais également leur agencement.

C’est en ce sens que l’intuition, même si on la considère comme faillible à la suite de Leibniz, qui jugeait le critérium cartésien de l’évidence, qui se donne à saisir intuitivement, trop psychologique et subjectif pour garantir efficacement la vérité d’une idée, est absolument nécessaire à la pensée, car si penser, pour Descartes, c’est raisonner (c’est la déduction) penser, c’est aussi d’abord et avant tout voir. Or le calcul ne présuppose pas seulement l’application correcte de règles, mais également la saisie intuitive de la pertinence des règles. Tel est le sens de la distinction que fait Descartes entre l’intuition et la déduction, dans les Règles pour la direction de l’esprit. En effet, si de l’égalité entre 3 + 1 = 4 et de l’égalité entre 2 + 2 = 4, je déduis que 3 + 1 = 2 + 2, il faut  que mon esprit saisisse, par intuition, la conséquence. Aussi, Descartes définit-il l’intuition comme cette conception claire et distincte que forme l’esprit attentif dans une sorte de vision de l’intellect qu’aucun calcul ne peut produire. Mais c’est précisément cette intuition qui fait défaut aux machines, aussi sophistiquées soient-elles, et qui permet d’affirmer qu’elles ne pensent pas. Pour que l’ordinateur pense, il faudrait qu’il puisse intuitivement appréhender un sens. Mais la machine ne connaît que la pensée déductive ou discursive, pas la pensée intuitive et le seul langage que la machine puisse comprendre est le langage binaire, comme l’a bien montré l’algèbre de Boole.

Calcul machinal et calcul humain : les limites de la modélisation mécanique de la pensée humaine

      Mais on peut même aller plus loin en montrant que non seulement les machines ne pensent pas, mais elles ne calculent pas vraiment non plus puisque le programme qui est le leur les conduit simplement à remplir des fonctions certes analogues au calcul, mais qui en diffèrent essentiellement au sens où c’est l’utilisateur de la machine qui effectue les calculs, c’est-à-dire qui en donne les prémisses et qui en interprète le résultat. Les machines peuvent effectuer un très grand nombre d’opérations en un temps extrêmement court,  mais elles ne calculent pas stricto sensu, parce que le sens des opérations et du résultat leur échappe. Un enfant qui compte son argent pour acheter des bonbons est essentiellement différent des plus performants ordinateurs du Pentagone, parce que l’interprétation du résultat est ce qui donne sens à son calcul, et il ne calculerait pas si ce calcul n’était pas subordonnée à une finalité qui le motive. L’enfant donne sens au résultat parce qu’il sait que ce qu’il compte lui permettra d’acheter ou non les bonbons qu’il convoite. Mais même en admettant que les machines calculent (si l’on entend par calculer faire une opération), il y a des opérations humaines que le calcul est incapable d’effectuer, parce qu’il n’en saisit pas le sens. Une blague qui circule en informatique permet de bien illustrer cela : on pose la question à un ordinateur : que faut-il choisir entre une montre qui est cassée et bloquée à trois heures et une montre qui prend cinq minutes de retard chaque jour ? Réponse de l’ordinateur : la montre cassée, parce qu’elle donne l’heure exacte deux fois par jours, tandis que la montre qui retarde ne donnera l’heure juste que tous les X jours (par exemple 685, 785 jours compte tenu du décalage et de son rattrapage). En revanche, le bon sens humain n’hésite pas : il prend la montre qui retarde, car elle est plus utile, et au moins, elle marche ! Ainsi, la logique du calcul et celle du bon sens ne se rencontrent pas toujours, et le calcul ne suffit pas pour saisir les raisons de préférer une montre qui fonctionne de manière approximative plutôt qu’une montre cassée. Le « bon sens », dont Descartes disait qu’il est la chose du monde la mieux partagée, paraît plus intelligent que le calcul strict et exact, mais très limité dans ses vues, c’est-à-dire borné. L’ordinateur ne pense pas, il exécute une opération qui est déclenchée par les entrées qu’il reçoit. Strictement parlant, c’est un peu comme si l’entrée était un stimulus déclenchant une réponse. La relation entre le stimulus et la réponse n’est pas pensée par la machine, mais établie par le programmeur qui a spécifié ce que la machine devait faire quand tel type d’entrée lui était proposée. Si le programme est fait pour renvoyer des sottises, la machine lui renverra des sottises, ce qui montre bien que c’est le programmeur qui est intelligent (et non pas la machine).

      Enfin, il peut paraître également absurde, comme le suggérait Leibniz, de réduire le « choix » à un calcul de la raison qui soupèserait les différentes possibilités en élisant la meilleure d’entre toutes. On a vu que c’est ce qui justifiait la réduction de la délibération rationnelle à un simple calcul machinal que Leibniz appliquait prioritairement au choix divin touchant les mondes possibles. Mais on peut observer que le choix le plus rationnel, du point de vue du calcul machinal, n’est justement pas forcément le choix optimal, et que l’homme, précisément parce qu’il n’est pas une machine, pour-ra très bien prendre le risque calculé de perdre plus pour gagner plus, ce qui semble montrer que la prudence calculatrice et réfléchie de l’homme ne se confond pas avec le calcul aveugle et sans réflexion de la machine. En ce sens, même lorsqu’il calcule, l’homme ne calcule pas comme une machine ! C’est bien ce qu’illustre, en un sens, le fameux « dilemme du prisonnier », qui sert de fondement aux théories des jeux ou à celles de choix sociaux, qu’Albert W. Tucker présente sous la forme d’une histoire. Deux suspects sont arrêtés par la police. Mais les agents n’ont pas assez de preuves pour les inculper, donc ils les interrogent séparément en leur faisant la même offre :

 « Si tu dénonces ton complice et qu’il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l’autre écopera de dix ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de cinq ans de prisons. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous les deux six mois de prison ». Chacun des prisonniers réfléchit donc de son côté, en passant en revue les deux cas possibles de réaction de son complice :

« Dans le cas où il me dénoncerait :

                   – Si je me tais, je ferai 10 ans de prison.

                   – Mais si je le dénonce, je ne ferai que 5 ans ».

« Dans le cas où il ne me dénoncerait pas :

                   – Si je me tais, je ferai six mois de prison

                   – Mais si je le dénonce, je serai libre ».

         Si chacun des complices mène ce raisonnement, les deux vont proba-blement choisir de se dénoncer mutuellement, car ce choix est le plus avan-tageux. Conformément à l’énoncé, ils écoperont alors de 5 ans de prison chacun. Mais ce choix, dicté par le calcul et empreint de rationalité, n’est cependant pas le meilleur choix (le choix optimal pour tous les deux), car s’ils étaient restés tous les deux silencieux, ils n’auraient écopé que de six mois de prison chacun. En d’autres termes, le meilleur choix dans l’absolu (le choix optimal pour les deux) n’est pas forcément, comme le pensait Leibniz, le choix que le calcul machinal me commanderait de faire, car faire le choix optimal présuppose une situation d’incertitude, à savoir le postulat d’un altruisme chez mon complice que rien ne garantit, mais qui engage, dans la réflexion et la délibération rationnelle, l’acceptation d’un risque (celui de perdre plus pour gagner plus) que le calcul machinal tendra au contraire nécessairement à évacuer pour minimiser les risques.

Pour conclure, je rappellerai qu’en 1997, Deep Blue, un ordinateur d’IBM, parvint à battre le champion du monde des échecs Garry Kasparov en calculant 300 millions de coups par secondes. Est-ce à dire que Kasparov en faisait autant, ou plutôt, qu’il en fit moins, puisqu’il perdit ? Que Deep Blue use du calcul pour jouer aux échecs signifie-t-il que Kasparov en faisait de même ? Paradoxalement, des études récentes montrent qu’un grand maître des échecs ne calcule pas. Le joueur d’échec qui calcule est un débutant. L’expérimenté ne calcule pas, il reconnaît des formes. La neuropsychologie montre que les zones du cerveau activées chez le grand joueur d’échec sont les mêmes que celles de la reconnaissance des formes, des visages. Le grand maître, à force de jouer et rejouer, d’étudier des parties déjà jouées, développe une aptitude cognitive qui lui fait reconnaître la forme d’une combinaison et lui donne l’intuition du coup suivant, sans avoir à le calculer. Ce qui est à l’œuvre chez le grand maître est moins une puissance de calcul qu’une capacité à mémoriser les anciennes parties et à voir, à reconnaître des formes là où le joueur lambda n’y parvient pas. Ainsi, l’intelligence humaine n’est pas le calcul, car le calcul renvoie à ce qu’il y a de mécanique dans l’intelligence humaine, mais l’intelligence humaine ne se réduit pas à cette dimension mécanique qui peut être prise en charge par la machine, et ceux qui redoutent que l’intelligence artificielle ne puisse un jour supplanter l’intelligence humaine tendent à oublier que cette crainte n’a lieu d’être qui si l’on a d’abord, en vertu de présupposés matérialistes très contestables dont on a vu qu’ils prennent leur source chez Hobbes, réduit le fonctionnement de l’intelligence humaine au seul calcul. Au plus haut degré de l’intelligence humaine, il y a quelque chose que l’on nommera l’intuition, une intuition dont la ma-chine qui calcule est totalement dépourvue. Réduite au seul calcul, l’intelligence se borne à emprunter toujours les mêmes sentiers, sans jamais rien découvrir d’autre, et la liberté y est totalement absente. Prenez deux hommes, et il n’y aura jamais deux parties d’échecs identiques qu’ils disputeront. Rien n’est moins sûr avec deux ordinateurs s’ils se contentent à chaque fois de calculer. Ainsi, tant que l’intelligence artificielle se bornera au calcul (mais peut-elle faire autre chose que calculer ?), elle se contentera d’imiter, certes plus efficacement, le plus bas degré de l’intelligence humaine, mais celle-ci n’est pas seulement calcul et analyse, elle est aussi, et surtout intuition, invention, apprentissage, elle fait intervenir l’imagination et l’affectivité (Pascal ne parlait-il pas à ce sujet d’une « intelligence du cœur » qui renvoie davantage à « l’esprit de finesse » plus qu’à « l’esprit de géométrie » propre au raisonnement purement mathématique ?) et tant d’autres choses qu’il reste encore à découvrir. Le drame de l’intelligence artificielle, c’est d’être la matérialisation de théories développées par les hommes pour modéliser leur propre acte de penser, mais les scientifiques ne voient pas toujours que cette modélisation, qui use des mathématiques comme langage, ne donne qu’une épure abstraite de la réalité qu’ils cherchent à comprendre et dont le fonctionnement leur échappera toujours en partie. Ainsi, tant que les hommes ne parviendront pas à rendre compte de leur intelligence (et de toute chose en général) autrement qu’avec les mathématiques, tant que les ordinateurs ne comprendront pas un autre langage que les mathématiques, il ne faut pas s’attendre à les voir réfléchir, car un tel acte suppose un détour nécessaire par la conscience, dont il ne peut exister aucun artifice. La peur entretenue au sujet de l’intelligence artificielle n’est-elle pas un « artifice » destinée à nous masquer des menaces autrement plus dangereuses pour l’humanité ?

Vision urbaine, sociale et économique dans une perspective biblique

« Le système technicien » s’est constitué selon Jacques Ellul comme véritable milieu, comme déterminant en regard d’un environnement de plus en plus déshumanisant. L’homme s’est affranchi au fil de son histoire, de son jardin, de ce modèle social dans lequel il est né pour aller conquérir tour à tour la matière et fonder la ville. Peu à peu l’homme s’est asservi à la technique en perdant de vue le sens de l’autre, de sa proximité avec la nature, en embrassant le monde technique.

C’est tout une dimension de l’être qui s’est alors trouvée aliénée. Les préjudices de la techno science et du système technicien n’affectent pas seulement la nature mais les préjudices sont également et avant tout d’ordre relationnel.

Ainsi La ville , est le lieu même où la technique devient au fil de ses progrès un méga système entremêlant capteurs, intelligence artificielle, robots, bornes reliant usagers et urbanisme, détournant l’homme de sa vraie vocation d’homme fait à l’image de son créateur en lien avec les autres.

 

« Le système technicien » s’est constitué selon Jacques Ellul comme véritable milieu, comme déterminant en regard d’un environnement de plus en plus déshumanisant. L’homme s’est affranchi au fil de son histoire, de son jardin, de ce modèle social dans lequel il est né pour aller conquérir tour à tour la matière et fonder la ville. Peu à peu l’homme s’est asservi à la technique en perdant de vue le sens de l’autre, de sa proximité avec la nature, en embrassant le monde technique.

C’est tout une dimension de l’être qui s’est alors trouvée aliénée. Les préjudices de la techno science et du système technicien n’affectent pas seulement la nature mais les préjudices sont également et avant tout d’ordre relationnel.

Ainsi La ville est le lieu même où la technique au fil de ses progrès, devient un méga système entremêlant capteurs, intelligence artificielle, robots, bornes reliant usagers et urbanisme, détournant l’homme de sa vraie vocation d’homme fait à l’image de son créateur en lien avec les autres.

Au lieu de cela tout est fait pour l’atomiser et l’isoler comme pour le rendre dépendant à cette machinerie de la « Smart City », de la ville intelligente.  Or dans un futur proche comme je l’écrivais sur mon blog à propos de la ville intelligente, ce sont les connexions citoyens et ville qui vont s’intriquer, s’accentuer, s’amplifier. C’est bel et bien toute une architecture quasi organique qui se dessine intriquant demain les usagers et le système numérisé de la ville, unifiant connectant, reliant toutes les composantes de la ville, associant habitants et habitat au risque de piétiner l’écologie, en prétendant artificiellement la défendre via ses artefacts promouvant de prétendues énergies durables. Outre cet aspect que je souligne dans ce préambule, il convient aussi de relever les dimensions toujours croissantes de la ville dont l’ambition demeure l’expansion impliquant a fortiori l’étalement urbain et l’éloignement de tout cet espace vital que constitue la nature.

Dieu avait pourtant dans sa sagesse donner des bornes à la ville

La ville est ainsi devenue une création de l’homme à l’envers du jardin où l’homme avait été pourtant placé, or ce projet d’urbanisme préfigure l’éloignement de l’homme de tout projet en contact avec la création, de tout projet en relation avec son créateur, pourtant dans les écritures, il convient de relever ce passage étonnant et méconnu par beaucoup indiquant que Dieu préconisa de fixer, de borner la ville d’une « ceinture verte ».

Il est ainsi explicitement recommandé aux Hébreux de créer des lieux ouverts à la périphérie de la ville, un espace pour tout ce qui est vital en dehors de l’habitat humain « Ordonne aux fils d’Israël de donner aux Lévites, sur leur part de leurs possessions, des villes pour y habiter outre un espace ouvert autour de ces villes, vous en donnerez aux Lévites. Les villes leur serviront pour l’habitation et leur espace ouvert sera pour leurs animaux et pour leurs biens et pour tout ce qui est vital. » (Nombres 35 :2-3)

Il faut également souligner ce passage comme une autre recommandation à l’endroit des habitants prescrivant l’inaliénabilité de cet espace ouvert « Et l’espace ouvert aux abords de leurs villes ne peut être vendu ; elle est leur propriété inaliénable’ (Lévitique 25 :34). Ceci devait constituer un modèle fondamental pour préserver les qualités d’une échelle urbaine à hauteur d’homme. Toute augmentation d’habitants supposait de fait la nécessité d’une migration vers d’autres espaces pour créer de nouvelles villes toujours à hauteur d’hommes.

Ainsi toujours selon l’enseignement de la Torah, les cités doivent permettre à leurs habitants d’être en proximité avec la nature et leur donner l’occasion de cultiver la terre, de disposer d’un espace vital. Les habitants de la cité se devaient de mettre en pratique la bénédiction messianique suivante : « Et chacun demeurera sous sa vigne et sous son figuier. » (Michée 4 :4)

Or de nos jours les villes sont confrontées à l’artificialisation des sols à l’étalement. Les nombreux problèmes que ce phénomène cause (insécurisation des villes du fait de l’accroissement des populations, de l’allongement des distances entre habitat et travail ou toute autre vie sociale, pertes de terres agricoles, destructions des milieux naturels et de la biodiversité…).

Tout progrès est vain, sans vision solidaire et collective

Or les mutations profondes associées à ce système technicien, amènent de nombreux dysfonctionnements économiques et sociaux, obligent ainsi à repenser le monde, la cité, selon d’autres perspectives et dans une vision de proximité, la vision du prochain.

Ces dysfonctionnements ne s’arrangent pas avec la montée en puissance de la codification au sein de la cité, la vie économique et de la vie sociale (la législation de plus en plus pesante, les normes), la fragmentation ou l’hyperspécialisation des tâches qui rend possible l’avènement des robots et des IA, l’effacement des responsabilités individuelles se reportant sur d’autres et sur des dimensions toujours plus collectives, la multiplication d’outils formatés et artificiels du dialogue social, substitut de la rencontre, de l’échange, de l’ouverture aux autres.

Comment de fait créer les conditions de l’épanouissement dans sa cité et sa vie sociale ? Quelles alternatives économiques sont possibles ? Existe-t-il des modèles qui prennent leur source dans une réelle dimension spirituelle et revalorise l’homme au sein de la cité, de son quartier et d’une plus grande proximité se rapprochant de l’échelle du jardin ?

Ainsi le progrès est vain, sans vision solidaire et collective, sans la vision de la proximité…Il n’y a d’enchantement que dans la dimension spirituelle, l’enrichissement croisé, partagé, fertilisé dans une communion de services que donne la capacité à un corps pleinement proche et solidaire de s’épanouir et d’inventer pour le bien-être de tous au-dedans et à l’extérieur…

L’essence de cette dimension sociale est à trouver dans les Évangiles, les écritures dans leur totalité, les promesses d’une incarnation de Dieu dans la réalité quotidienne…

La crise qui ne limite pas à l’économie est endémique, elle s’étend aujourd’hui à toute la planète, à toutes les nations riches ou pauvres. La crise sociale vécue par le monde urbain n’est-elle pas la résultante finalement de multiples transgressions, violations de lois fondées sur la compassion, la justice, sur la miséricorde fondement d’une économie de partages. Or j’entends trop souvent des prédications qui dénoncent le monde, or nous sommes le monde et nous l’alimentons si nous ne changeons pas nos habitudes, si nous ne le modifions pas en les construisant à partir d’un nouveau souffle qui nous transforme de l’intérieur et de facto changera notre environnement. N’oublions jamais que nos gestes ont une part de responsabilité dans la déconstruction de notre humanité, je le rappelle chaque fois qu’une personne à table qui plutôt de parler à son proche, se connecte à son portable.

La Bible est une source d’inspiration pour la vie sociale et économique

Sans vouloir se livrer à une exégèse fouillée et à des développements théologiques, la profondeur de quelques textes bibliques, mettent en évidence des réponses concernant l’éthique de la vie économique et sociale qui touche à de multiples dimensions comme l’urbanisme, production, les dettes, les emprunts, la propriété foncière, les échanges, de distribution équilibrée, de la répartition des richesses, d’exploitation même de la terre, dans une perspective d’équité, de justice sociale pour répondre aux besoins de tous et notamment des plus pauvres, des plus démunis.

Même le développement durable y est abordé, ce qui signifie que « rien n’est nouveau sous le soleil » et que bon nombre d’enseignements bibliques feraient bien d’inspirer les nations de ce monde. Ainsi toute culture intensive est proscrite dans le premier testament (Lévitique 25), les israélites sont encouragés à vivre exactement comme des intendants économes, des gérants habités par l’éthique, l’amour du prochain.

Lorsque les textes des écritures, notamment du premier testament sont analysés, mis en perspective, apposés et comparés entre eux, nous voyons se dessiner ou poindre l’existence bien réelle, d’une économie normative (la règle biblique), un ensemble de recommandations relativement à la bonne conduite économique et de facto à la bonne gestion qui devrait découler d’une gouvernance juste de la nation.

La lecture du Livre de Genèse évoque un épisode de crise qui plonge toute l’Égypte dans la famine et de l’intelligence dont a fait preuve Joseph dans sa gouvernance pour organiser une réponse anticipée et préventive afin d’affronter la famine. Ce texte en référence se trouve dans Genèse 41.56.

À la suite de l’interprétation d’un rêve, Joseph va déduire que sept années de surproduction vont précéder sept années de crise.

Il conseille alors au Pharaon de prélever une certaine proportion sur les surproductions des récoltes emmagasinées et accumulées en Égypte (La vision des sept vaches grasses).

« La famine régnait dans tout le pays. Joseph ouvrit tous les lieux d’approvisionnements, et vendit du blé aux Egyptiens… »

Joseph avait su à l’époque anticiper et avait organisé des lieux de stockage pour faire face, avait organisé la logistique de stockage, créé des lieux d’approvisionnement… Or nous voyons bien les caractéristiques d’une économie qui n’épargne plus et qui est prise en défaut par la dévastation sans précédent qu’impacte l’endettement abyssal des nations…

Il y a une attention toute particulière que portent les écritures à la situation des plus précaires… Ainsi les écritures révèlent un véritable code de bonne gestion, de gouvernance économique… Si nous lisons les textes d’Exode 23 (v. 10 à 11) et le Lévitique 25.22. Nous avons là un enseignement sur la prévention de la pauvreté. Un théologien évoque à propos de ce livre « Une solution rationnelle que propose le livre du lévitique pour sauver la prospérité d’Israël de l’âpreté au gain, de l’avarice et de la cupidité de ceux qui savent mieux que les autres tirer profit des produits de la grâce auxquels chacun, même le plus endetté, contribue et peut encore contribuer par son activité. Faute de cela, l’or s’accumule dans les coffres, le blé pourrit dans les greniers et il n’y a plus personne pour renforcer les digues le jour où la tempête menace de les emporter. ».

Lévitique 25.22 « …Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner. Tu abandonneras cela au pauvre et à l’étranger. Je suis l’Éternel, votre Dieu »… Ce texte de Lévitique révèle l’économie normative et codifiée, l’économie juste et en quelque sorte compatissante.

Outre la mise en Jachère des terres et la mise à disposition de ce reste aux plus démunis « tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner », le texte de Deutéronome 15 (1-2) aborde toute la dimension de la dette « 1 …Au bout de sept ans tu feras remise. Voici en quoi consiste la remise. Tout détenteur d’un gage personnel qu’il aura obtenu de son prochain, lui en fera remise ; il n’exploitera pas son prochain ni son frère, quand celui-ci en aura appelé à l’Éternel pour remise. 2 Tu pourras exploiter l’étranger, mais tu libéreras ton frère de ton droit sur lui. Qu’il n’y ait donc pas de pauvre chez toi. Car l’Éternel ne t’accordera sa bénédiction dans le pays que ton Dieu te donne en héritage pour le posséder. »

Les écritures encouragent la vie sociale et la solidarité envers tous

Concernant la vie sociale, Il y a dans le discours biblique une manière pressante de ne pas fermer notre cœur à notre prochain, les écritures notamment les Évangiles donnent la même exhortation et invite à pratiquer la miséricorde.

Ainsi dans les proverbes il est fait mention dans les domaines qui touchent la précarité, du traitement fait aux plus démunis « Celui qui opprime le pauvre pour réaliser un gain, ou qui fait des cadeaux aux riches, finira dans la pauvreté » (22.16). Deux dimensions dans ce verset qui nous sont ainsi révélées, d’une part celui qui opprime le pauvre le fait dans le but de s’enrichir encore, comme Il semble insensé de donner davantage au riche à rebours de la miséricorde. La sanction est immédiate pour ces postures qualifiées d’absurdes, elles aboutissent à la déchéance matérielle de celui qui pratique de manière insensée de tels actes.

Dans la tradition de l’église, Basile un des pères et docteurs de l’Église proscrit la pratique du prêt à intérêt, il condamne franchement une forme de cupidité, en dénonçant comme comble d’inhumanité le fait de ne point se « contenter du capital » et « de profiter de la détresse de ce qui est dépourvu du nécessaire pour recueillir, revenus et ressources… » Basile évêque de Césarée était entre autre très engagé contre la famine qui sévissait à son époque, il s’était inscrit littéralement dans les recommandations du lévitique 25 ; « Quand un de vos compatriotes, tombé dans la misère, ne pourra plus tenir ses engagements à votre égard, vous devrez lui venir en aide, afin qu’il puisse continuer à vivre à vos côtés….Vous agirez de cette manière même envers un étranger, un hôte résidant votre pays. Vous ne lui demanderez pas d’intérêt sous quelques formes que ce soit… Montrez par votre comportement que vous me respectez et permettez-lui ainsi de vivre à vos côtés… »

Je suis également frappé par cette autre dimension de justice sociale, d’équité et de non-gaspillage, très présent dans l’ancien Testament, ces règles d’équité, d’égalité, de juste traitement, de non-gaspillage, d’éthique sociale. Examinons ce texte étonnant d’Exodes 16 versets 14-15.  » Le soir, il survint des cailles qui couvrirent le camp ; et, au matin, il y eut une couche de rosée autour du camp. Quand cette rosée fut dissipée, il y avait à la surface du désert quelque chose de menu comme des grains, quelque chose de menu comme la gelée blanche sur la terre. Les enfants d’Israël regardèrent et ils se dirent l’un à l’autre : Qu’est-ce que cela ? Car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : C’est le pain que L’Éternel vous donne pour nourriture. Voici ce que l’Éternel a ordonné : Que chacun de vous en ramasse ce qu’il faut pour sa nourriture, un omer par tête, suivant le nombre de vos personnes ; chacun en prendra pour ceux qui sont dans sa tente. Les Israélites firent ainsi ; et ils en ramassèrent les uns plus, les autres moins. On mesurait ensuite avec l’omer; celui qui avait ramassé plus n’avait rien de trop, et celui qui avait ramassé moins n’en manquait pas. Chacun ramassait ce qu’il fallait pour sa nourriture. Moïse leur dit : Que personne n’en laisse jusqu’au matin. »

Ainsi l’économie normative inspirée des écritures prenant sa source dans une loi de justice, manifeste une forme de prévention contre les effets liés à l’accumulation des richesses, des phénomènes de thésaurisation contre-productive, d’inégalité et d’exploitation qui en résultent – « Malheur, s’écrie Isaïe, à ceux qui ajoutent maison à maison et joignent champ à champ, au point de prendre toute la place et de rester les seuls habitants du pays » (Isaïe 5, 8).  L’expropriation spéculative dont la cupidité est ici l’enjeu est clairement dénoncée, condamnée dans les écritures.

Cette règle d’égalité prévaut également dans le nouveau Testament, ainsi nous lisons dans Romains 8.13-15 : « … Car il s’agit, non de vous exposer à la détresse pour soulager les autres, mais de suivre une règle d’égalité : dans la circonstance présente votre superflu pourvoira à leurs besoins, afin que leur superflu pourvoie pareillement aux vôtres, en sorte qu’il y ait égalité, selon qu’il est écrit : Celui qui avait ramassé beaucoup n’avait rien de trop, et celui qui avait ramassé peu n’en manquait pas. »

En conséquence l’économie normative telle qu’elle est affichée et décrite dans le premier testament a également ses prolongements dans les débuts de l’église comme le confirme par ailleurs Actes 2.48… « La mise en commun des ressources, en termes de travail comme de rétribution directe ».

La mise en commun n’est-elle pas aussi la mise en commun des talents, des intelligences. Comme nous le rappelions plus haut, le progrès est vain, sans l’aventure humaine et collective…Il n’y a d’enchantement que dans la dimension spirituelle, l’enrichissement croisé, partagé, fertilisé dans une communion de services que donne la capacité à un corps pleinement solidaire de se performer et d’inventer pour le bien-être de tous au-dedans et à l’extérieur… Ainsi cette conclusion est également à mettre en perspective avec ce texte de Corinthiens, pour faire de nos entreprises ces communautés de talent inspirées par le souffle des écritures…

1 Corinthiens v12-27 : « Car, comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il de Christ. Nous avons tous, en effet, été baptisés dans un seul Esprit, pour former un seul corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. Ainsi le corps n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres. Si le pied disait : Parce que je ne suis pas une main, je ne suis pas du corps, ne serait-il pas du corps pour cela ? Et si l’oreille disait : Parce que je ne suis pas un œil, je ne suis pas du corps, ne serait-elle pas du corps pour cela ? Si tout le corps était œil, où serait l’ouïe ? S’il était tout ouïe, où serait l’odorat ? Maintenant Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il a voulu. Si tous étaient un seul membre, où serait le corps ? Maintenant donc il y a plusieurs membres, et un seul corps.

L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de toi ; ni la tête dire aux pieds : Je n’ai pas besoin de vous. Mais bien plutôt, les membres du corps qui paraissent être les plus faibles sont nécessaires ; et ceux que nous estimons être les moins honorables du corps, nous les entourons d’un plus grand honneur. Ainsi nos membres les moins honnêtes reçoivent le plus d’honneur, tandis que ceux qui sont honnêtes n’en ont pas besoin. Dieu a disposé le corps de manière à donner plus d’honneur à ce qui en manquait, afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient également soin les uns des autres. Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui. Vous êtes le corps de Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. »

 

Intelligence artificielle et secteur de la santé

Extrait du site http://www.caducee.net/actualite-medicale

Les technologies de l’apprentissage automatique (Machine Learning), et plus globalement de l’intelligence artificielle (IA), offrent des possibilités étonnantes en interconnectant des ensembles disparates de données dans de nombreux secteurs : la satisfaction client avec les chatbots, la domotique avec l’électroménager connecté par exemple, mais aussi le secteur de la santé.

Bien que le marché de l’IA dans le secteur de la santé pourrait atteindre plus de 6,6 milliards de dollars en 2021, selon le cabinet Frost & Sullivan, l’IA provoque encore une attitude sinon hostile du moins sceptique. Selon une récente enquête réalisée par OpenText auprès de 2000 Canadiens, seul un tiers des participants (34 %) déclarent qu’ils feraient confiance à un diagnostic médical résultant de cette technologie, et uniquement si celui-ci était validé par un médecin. L’IA, en particulier dans la santé, offre pourtant le potentiel de créer un système bien plus performant, en donnant naissance à des techniques plus efficaces de traitement et de recherche.

Smart phone et Smart City le couple infernal  

Le terme de Smart City est étrange, à première vue, nous aurions pu penser qu’il s’agissait tout simplement d’un nouveau concept d’automobile, d’une nouvelle technologie embarquée dans un véhicule. En fait nous n’en sommes pas très loin, il s’agit bien en effet de technologies, de dispositifs, de capteurs numériques qui envahissent non pas les innovations dont font l’objet les véhicules contemporains, mais de procédés qui s’intègrent dans la conception des villes aujourd’hui, d’applicatifs qui s’intègrent à toute la vie urbaine. Technologies qui font partie de notre quotidien sans que nous l’ayons nécessairement réalisé !

Pour immédiatement comprendre ce terme de Smart City que nous habitions une petite ville ou une grande ville comme Zurich, Bruxelles ou Paris, chaque jour nous sommes amenés à emprunter les voies urbaines, or c’est toute une organisation quasi automatisée qui vient réguler les flux, les trafics, la circulation automobile. La ville devient donc intelligente pour assurer de façon harmonieuse la circulation automobile via notamment les feux tricolores. Or ce concept de ville intelligente va encore beaucoup plus loin et sera amené à réguler encore davantage notre vie sociale…

En effet le monde de l’intelligence artificielle et ses applicatifs numériques font leur entrée dans la ville, celle-ci est de plus en plus confrontée à l’urbanisation galopante, à des problèmes croissants de pollution, de criminalité, de cohésion sociale. La ville de demain va dès lors devoir repenser en profondeur et administrer les périls du futur en raison des enjeux environnementaux, des contraintes énergétiques, des problèmes de sécurité, de vie culturelle et d’écologie urbaine.  Nous évoquions précédemment les technologies qui caractérisent aujourd’hui les téléphones portables, la technologie embarquée dans ces  « smart phone » autorise de plus en plus la géolocalisation de nos déplacements, or dès demain ce sont les connexions citoyens et ville qui vont s’intriquer, s’accentuer, s’amplifier. C’est bel et bien toute une architecture quasi organique qui se dessine intriquant demain les usagers et le système numérisé de la ville, unifiant connectant, reliant toutes les composantes de la ville, associant habitants et habitat au risque de piétiner l’écologie, en prétendant artificiellement la défendre via ses artefacts promouvant de soit disant énergies durables.

Ainsi si d’ores et déjà nous pouvons organiser nos sorties selon le taux de pollution dans la ville, programmer nos sorties selon les manifestations organisées, ou rester calfeutré dans nos quatre murs face à un grave dysfonctionnement qui perturberait la vie sociale, inévitablement nous entrons dans cette ère du tout numérique vers une société de type big brother.

En effet cette belle machine urbaine, qui est de nature à résoudra tous les problèmes grâce à la diffusion de bornes publiques, d’applicatifs innovants assurant les services toujours plus performants, la vie harmonieuse au sein de la ville,  s’achemine cependant vers une ville sous contrôle, une ville sous l’emprise des capteurs numériques qui demain nous placeront tous sous surveillance, pilotés tels des automates pour réguler nos allées et venues, nos sorties, nos déplacements, accordant les autorisations nécessaires pour emprunter tel ou tel circuit dans la ville, pour y effectuer ou non nos achats. Or vous le savez ces connexions numériques ville et citoyens doivent être bien regardées demain comme une menace potentielle pour nos libertés si les curseurs jalonnant leurs usages n’ont pas été mis en place.

La mixité des données, des smart phone et smart city représentent bien et inévitablement un vrai risque en termes de liberté. Même si l’utilisation des données personnelles est devenue très réglementée, il sera de plus en plus difficile, au vu de l’explosion du volume de données et des applications dans le Cloud, de garantir l’intégrité des données personnelles dans ces entrepôts virtuels qui gèrent l’ensemble des data issues de notre vie sociale, de nos usages et pratiques liées aux réseaux sociaux et à toutes les empreintes bancaires, marchandes que nous laissons tels des petits poucets dans ce quotidien socialement contrôlé.

Pour aller plus loin, lire l’article qui a inspiré cette courte chronique…
http://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/laurence-neuer/la-ville-intelligente-est-devenue-une-sorte-de-mythe-salvateur-27-05-2018-2221700_56.php
Lire également cet  autre article
https://usbeketrica.com/article/les-smart-cities-au-service-de-l-usager