Ces penseurs avaient critiqué le Système technicien bien avant nous …

Le livre « la déconstruction de l’homme » a été largement influencé par la pensée philosophique et théologique de deux auteurs, respectivement Ivan Illich et Jacques Ellul qui ont su appréhender les menaces que faisaient peser d’une certaine façon une société industrielle envahie par la norme, la technicité et la dimension des outils susceptibles d’aliéner la convivialité, des outils capables de priver l’homme de leurs libertés.

Le livre « la déconstruction de l’homme » a été largement influencé par la pensée philosophique et théologique de deux auteurs, respectivement Ivan Illich et Jacques Ellul qui ont su appréhender les menaces que faisaient peser d’une certaine façon une société industrielle envahie par la norme, la technicité et la dimension des outils susceptibles d’aliéner la convivialité, des outils capables de priver l’homme de leurs libertés.

C’est Ivan Illich qui dénonçait la société moderne qui selon lui était d’une certaine façon une contrefaçon du Christianisme, le penseur de l’écologie politique évoquait ainsi la dimension de la perversion par le monde moderne, des idéaux chrétiens.

Quant à Jacques Ellul, le philosophe Chrétien, ce dernier avait su découvrir dans le monde informatique, le milieu qui donnerait l’illusion de créer du bien-être, mais dont la réalité aliénante est toute autre. Une réalité qui est gouvernée par l’appétit du gain, le profit susceptible de déposséder l’homme de toute autonomie et le bonheur d’être réellement libre, le souci de l’arracher définitivement à son sol pour l’emmener dans les mondes du virtuel.

Le livre que nous avons coécrit avec un certain nombre d’amis, ne se réduit donc pas à la critique des seuls avatars et des sous-produits issus de la techno science : numérisation, intelligence artificielle, robotisation, mécanisation du monde…

Ce livre aborde l’idéologie, comme le paroxysme d’une pensée affranchie de l’idée de finitude dans une ultime vision progressiste et eugéniste incarnée par le rêve transhumaniste qui achèvera selon nous le système technicien aux mains d’une société entièrement numérisée et gouvernée par le nombre.

Cette vision progressiste est portée par les vagues d’une société consumériste aveuglée par la consommation des produits numériques et la soif d’un progrès d’une science sans curseurs, sans limites. Vision eugéniste car cette société est guidée par le souci de la performance et tant pis pour les plus faibles, soit écartés, soit demain éliminés par une société qui ne s’accommodera pas de ce qui serait comme un coût, une charge sociale.

Ainsi dans ce livre nous allons en réalité beaucoup plus loin qu’une lecture critique des constats, nous débusquons en réalité les idéologies sous-jacentes, comme les appareils bureaucratiques ou non au service d’un asservissement des êtres humains privés de leur autonomie. Nous dénonçons également un glissement d’une société techniciste qui est conduite à codifier de plus en plus les comportements, à conditionner, par la norme les individus en les faisant rentrer dans une forme de moule sous le contrôle des IA qui demain seront programmés pour détecter les subversifs, les comportements déviants, les insoumis, les anti systèmes, ceux qui ne veulent pas se soumettre à l’emprise d’un monde déshumanisé par l’envahissement de la seule technique dénaturant et déconstruisant finalement tout ce qui fait l’homme dans toutes ses dimensions biologiques, spirituelles et sociales.

Eric LEMAITRE

 

Peut-on réduire la pensée au calcul ?

Un texte du Philosophe Charles Eric de Saint Germain auteur du livre la défaite de la raison …          
On considère habituellement qu’une calculatrice, voire un ordinateur, est capable de calculer, mais non de penser. Si ces outils ont des performances dont les esprits les plus pénétrants semblent incapables, il n’en reste pas moins vrai que réfléchir n’apparaît pas comme une de leur possibilité. Toutefois, si on essaye de préciser quelles différences il y aurait entre calculer et penser, l’embarras est grand. En effet, si penser, c’est raisonner, la différence avec calculer n’apparaît pas immédiatement. Ne dit-on pas de quelqu’un qu’il n’a pas assez réfléchi ou qu’il n’a pas bien calculé ? Dès lors, la réflexion n’est-elle pas un caractère tout à fait secondaire de la pensée, qui serait fondamentalement un calcul ? Aussi peut-on se demander si penser et calculer ne sont pas une seule et même chose. On sait que le latin ratio, d’où vient raison, veut aussi dire calcul. Aussi semble-t-il y avoir une affinité entre penser et calculer, voire une identité que masque le fait que le calcul s’entend surtout du domaine des quantités, alors que la pensée semble relative à la qualité.

https://www.librinova.com/librairie/lemaitre-eric-1/transhumanisme-la-conscience-mecanisee

Une critique philosophique de l’intelligence artificielle

Charles-Eric de Saint Germain

Ancien élève de l’école normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud-Lyon 

Agrégé et docteur en philosophie

Charles Eric est l’auteur de plusieurs livres et ouvrages, nous citons ici les principaux : « Cours particuliers de philosophie » (2 volumes) Collection Ellipses. « La défaite de la raison » ‘(Salvator)…

            On considère habituellement qu’une calculatrice, voire un ordinateur, est capable de calculer, mais non de penser. Si ces outils ont des performances dont les esprits les plus pénétrants semblent incapables, il n’en reste pas moins vrai que réfléchir n’apparaît pas comme une de leur possibilité. Toutefois, si on essaye de préciser quelles différences il y aurait entre calculer et penser, l’embarras est grand. En effet, si penser, c’est raisonner, la différence avec calculer n’apparaît pas immédiatement. Ne dit-on pas de quelqu’un qu’il n’a pas assez réfléchi ou qu’il n’a pas bien calculé ? Dès lors, la réflexion n’est-elle pas un caractère tout à fait secondaire de la pensée, qui serait fondamentalement un calcul ? Aussi peut-on se demander si penser et calculer ne sont pas une seule et même chose. On sait que le latin ratio, d’où vient raison, veut aussi dire calcul. Aussi semble-t-il y avoir une affinité entre penser et calculer, voire une identité que masque le fait que le calcul s’entend surtout du domaine des quantités, alors que la pensée semble relative à la qualité. En effet, calculer, comme le montrent les opérations élémentaires que sont l’addition et la soustraction, implique de manipuler des nombres en fonction de certaines règles. Celles-ci peuvent faire l’objet de démonstrations, qui ne sont rien d’autre que des manipulations de notions plus fondamentales et de règles plus fondamentales. Par exemple, 3 + 1 = 1 + 3. Il est possible de démontrer que l’addition est commutative, c’est-à-dire que quels que soient les nombres a et b, a + b = b + a. Lorsque on raisonne sur autre chose que des nombres, on utilise bien également des règles, à savoir celles de la logique, qui peuvent également faire preuve de démonstrations comme les théorèmes des mathématiques. Mieux, la logique elle-même, qui est régie par la logique de l’art de penser, peut être mathématisée, comme Leibniz en avait caressé le projet, et comme les mathématiciens l’ont fait à partir du xix° siècle. C’est pourquoi, la pensée la plus ordinaire peut être considérée comme un calcul appliqué aux cas particuliers. L’amoureux ou l’amoureuse qui escompte obtenir les faveurs de son aimé(e) ne va-t-il pas calculer ses chances de succès, en tenant compte de certains indices ? Il n’est pas jusqu’aux probabilités qui permettent de calculer des possibilités aléatoires et dont les hommes ont usé indistinctement jusqu’à ce que Pascal en commence l’étude. Dès lors, faut-il aller jusqu’à considérer que penser ou raisonner n’est rien d’autre que cal-culer, comme Hobbes l’a soutenu au chapitre V de son Léviathan ? C’est à cette question que nous nous efforcerons de répondre, en montrant d’abord, dans un premier temps, comment la tentative de réduire la « pensée » à un « cal-cul » trouve ses origines dans la ratio latine dont héritent Hobbes et Leibniz. Puis nous montrerons, dans un deuxième temps, que cette réduction de la « ratio » à ce que Heidegger appelle la « pensée calculante » est inséparable de l’avènement de la technique moderne, et tend à occulter une dimension plus fondamentale de la pensée, en tant que pensée méditante ouverte sur l’être et son mystère. Enfin nous montrerons, dans un dernier temps, ce qui, dans le fonctionnement de l’intelligence humaine, nous semble totalement irréductible au calcul.

La réduction de la « pensée » au « calcul »  :

         de Hobbes à Leibniz

L’identification de la raison au calcul chez Hobbes

Le premier auteur à réduire explicitement la pensée ou plutôt le raisonnement à un calcul, c’est Thomas Hobbes. Deux formules célèbres et souvent citées, semblables dans Léviathan (1651) et De Corpore (1655). Hobbes écrit : « la raison n’est rien que le calcul… » Si on relit le passage du Léviathan (livre I, Chap. V), qu’est-ce que Hobbes appelle « calcul » ? Dire que la raison est un calcul, cela signifie que la raison opère des additions et des soustractions. Elle peut éventuellement multiplier et diviser, mais ce ne sont que des variations sur l’addition et la soustraction. Cette définition est à la fois restrictive et extensive : 1) Restrictive : il n’y a plus qu’une seule modalité des opérations rationnelles. Soit c’est du calcul et c’est de la raison, soit c’est autre chose que de la raison. Toutes les opérations de la rationalité tombent sous le calcul. 2) Extensive : la notion de calcul est étendue, comme calcul logique portant sur les noms. Le calcul numérique, pour lequel nous disposons des deux opérations supplémentaires de la multiplication et de la division, n’est qu’une espèce de ce calcul au sens plus large qu’est la raison.

Hobbes précise en effet que « [l’être humain] peut raisonner ou calculer, non seulement sur les nombres, mais dans tous les autres domaines où l’on peut additionner ou soustraire une chose d’une autre. »  Ainsi, « de même que les arithméticiens enseignent l’addition et la soustraction des nombres, de même les géomètres enseignent la même chose avec lignes, figures (solides ou planes), angles, proportions, temps, degrés de vitesse, force, puissance, et ainsi de suite. » Qu’est-ce qui rend fondamentalement possible cette extension du calcul ? C’est ce qui apparaît dans l’exemple suivant de Hobbes, qui affirme que « les logiciens enseignent la même chose avec des suites de mots, additionnant ensemble deux noms pour faire une affirmation, et deux affirmations pour faire un syllogisme, et plusieurs syllogismes pour faire une démonstration ; et de la somme ou conclusion d’un syllo-gisme, ils soustraient une proposition pour trouver l’autre ».

On voit ici que la condition pour la généralisation du calcul c’est de le considérer fondamentalement comme une opération d’addition et de sous-traction sur des mots. Le terme de « mot » n’apparaît que lorsque Hobbes présente le calcul logique. Mais en réalité, le calcul numérique et le calcul géométrique ne sont eux-mêmes des calculs que parce qu’ils portent sur des mots ou des noms. Ils sont des espèces particulières du raisonnement, raison-nement qui se définit donc comme un calcul portant sur les noms des choses. Nous avons une confirmation de cette hypothèse dans le passage suivant, qui est extrait du chapitre précédent concernant « la parole » : « le recours aux mots pour fixer la pensée est nulle part ailleurs plus apparent que dans la numération. Un simple d’esprit de naissance, qui n’aurait jamais pu apprendre l’ordre des noms numériques comme un, deux, trois, peut observer chaque battement d’une horloge, et faire un signe ou dire un, un, un ; mais il ne peut jamais savoir quelle heure sonne. […] De sorte que, sans les mots, il n’existe aucune possibilité d’effectuer un calcul des nombres, encore moins des grandeurs, de la vitesse, de la force et de ces autres choses dont le calcul est nécessaire à l’existence et au bien-être du genre humain. »

Il n’y a donc pour Hobbes aucune différence fondamentale entre l’arithmétique, la géométrie ou la logique,car ce que l’on appelait jusqu’ici « calcul » dans le sens restreint du calcul mathématique est maintenant résorbé dans un calcul plus vaste, qui est le calcul logique portant sur des noms. Partout où je raisonne, j’effectue un calcul, c’est-à-dire une addition ou une soustraction portant sur des noms. Si je ne le fais pas, c’est que je fais autre chose que raisonner. Cela a pour conséquence immédiate que même des secteurs du raisonnement qui semble extrêmement éloignés de la logique et du calcul passent sous la logique et le calcul. Ainsi, écrit Hobbes, « les écrivains poli-tiques additionnent ensemble les contrats pour trouver les devoirs des hommes, et les juristes les lois et les faits pour trouver ce qui est bon ou mauvais dans les actions des personnes privées. En résumé, en quelque domaine que ce soit, là où il y a de quoi additionner ou soustraire, il y a aussi une place pour la raison, et, là où ces opérations n’ont pas leur place, la raison n’a rien à faire du tout. » On trouve une illustration exemplaire de cette idée dans le fait que le contrat d’association qui instaure l’état civil ou la République est le résultat d’un calcul entre les hommes à l’état de nature. Cette idée que la politique est intégralement réductible à un calcul logique justifie le mode d’écriture même des oeuvres politiques, à la manière des géomètres comme dit Hobbes.

Mais cette thèse très forte sur l’unicité du raisonnement, qui se réduit partout à un calcul logique, est-elle légitime s’il est vrai que la rationalité calculatoire n’est qu’un type parmi d’autres de rationalité ? On peut se de-mander dans quelle mesure la thèse de Hobbes ne constitue pas une sorte de coup de force, d’annexion impérialiste par la raison calculatoire de l’ensemble du domaine de la rationalité.

La caractéristique universelle et le triomphe de la pensée opératoire et de l’analyse logique de la pensée chez Leibniz

           Reste que c’est à Leibniz que va revenir la tâche de parvenir à une complète identification de la pensée au calcul, de la ratiocinatio à la compu-tatio. Leibniz a nourri le projet d’élaborer une caractéristique universelle qui permettrait « que, quand il y a des disputes entre les gens, on puisse dire seu-lement : comptons, sans autre cérémonie, pour savoir lequel a raison ». En 1666, Leibniz publie son De Arte combinatoria (« De l’art combinatoire ») dans lequel il défend l’idée que la logique doit reposer sur une méthode infaillible de déduction d’idées vraies. Le projet n’est pas nouveau, mais là où Leibniz innove, c’est en proposant de s’intéresser à la composition des idées, car il s’agit ici de décomposer toute idée complexe en un ensemble d’idées plus simples, puis de recommencer jusqu’à atteindre les idées les plus simples, primitives et indémontrables. Leibniz est ainsi à la recherche de ce qu’il appelle une Caractéristique universelle, sorte d’Alphabet général de la pensée humaine qui recenserait toutes les idées simples en servant de base à la recomposition des idées complexes. L’idée de Leibniz est que la langue naturelle comporte trop d’équivocité ; La caractéristique universelle est donc un langage purement logique, dans lesquels les noms possèdent une signification univoque et explicite. Les « signes » ou les symboles de cet Alphabet universel dont la langue est empruntée à l’algèbre, devaient permettre ensuite de composer les idées, comme les lettres permettent de composer des mots et les mots des phrases. Mettre fin aux disputes, cela se pourrait donc grâce à un « art de l’invention » que Leibniz souhaite perfectionner, afin de réduire tous les raisonnements humains à une espèce de calcul qui servirait à découvrir la vérité. Leibniz emploie volontiers la tournure « mettre en ligne de compte ». Ce calcul donnerait en même temps une espèce d’écriture universelle, voire une espèce d’algèbre générale qui donnerait moyen de raisonner en cal-culant, de sorte qu’au lieu de disputer, on pourrait dire : « comptons ». Ainsi, confirme Leibniz, « lorsqu’il s’élèvera des controverses, une dispute ne sera pas plus de mise entre deux philosophes qu’entre deux comptables ; Il suffira en effet de prendre les roseaux en main, de s’asseoir devant des abaques et de se dire mutuel-lement (notre ami y consentant) : calculons ».

         Leibniz fait ainsi l’éloge de Hobbes qui «  a établi que toute opération de notre esprit est une computation, celle-ci visant à recueillir une somme soit en ajoutant, soit en soustrayant une différence ». Lorsque je dis « homme », je dis synthétiquement ou additivement : « corps + animé + rationnel » soit corps animé doué de raison. De ce point de vue, qu’il soit possible de fabriquer des machines à calculer (c’est Pascal qui a conçu la première) fournit un modèle pour comprendre le fonctionnement de l’esprit humain. Il est vrai que les machines à calculer que l’homme construit ne sont pas capables de toutes les performances de la « pensée », et qu’elles sont capables de performances qui lui sont inaccessibles, par exemple de conservation de documents. Cependant, cela ne veut pas dire qu’elles  sont fondamentalement différentes. En effet, qu’est-ce que le programme d’un ordinateur, sinon un ensemble de règles coordonnées entre elles, un algorithme ? Il est vrai que c’est l’homme qui fait le programme, mais celui-ci n’est rien d’autre qu’une suite de calculs logiques. Or, les analyses précédentes de Hobbes et Leibniz ont montré que la pensée semblait n’être rien d’autre qu’une suite également de calculs logiques. L’histoire de la logique montre que les hommes ont d’abord pensé avant de repérer les règles qui leur permettent de penser. Si donc toutes les règles que nous utilisons ne sont pas explicitées, cela ne signifie pas que nous pensons indépendamment de toute règle, mais seulement que ces règles logiques peuvent gouverner la pensée à son insu. Or comme utiliser une règle, c’est cela la ratio ou calcul, penser revient bien à calculer, et l’esprit ne diffère pas essentiellement de la machine. D’où tous les passages où Leibniz compare le raisonnement à un mécanisme ou la Caractéristique à une machine, Leibniz ayant même inventé dès sa jeunesse une Machine arithmétique pour effectuer les quatre opérations, et une Machine algébrique pour résoudre les équations. Il était naturel qu’après avoir réduit le raisonnement à un calcul, Leibniz voulût le réduire, comme les calculs numériques, à un mécanisme matériel. En proposant une analogie entre l’esprit humain et la machine à calculer, il est sans doute le premier à avoir saisi l’ampleur d’un projet philosophique qui consiste à remplacer l’esprit humain par une machine à calculer. Ainsi, on voit que l’art combinatoire, ou caractéristique universelle, est censé nous fournir une machine à raisonner dont le principal ressort est la force de la forme logique, nous dispensant fort commodément d’avoir à penser. Comme l’avait pressenti et redouté Descartes, l’accomplissement de la pensée comme mise en forme logique et calcul ne revient-il pas à un renoncement de la pensée à elle-même ?

         Mais ce n’est pas seulement la pensée humaine que Leibniz réduit au calcul, c’est aussi la pensée de Dieu qu’il identifie à un ordinateur géant. Rappelons que pour Leibniz, c’est  par un calcul divin que notre monde a été crée comme étant, entre tous les mondes possibles, le meilleur. Cum Deus calculat fit mundus. Dieu conçoit dans son entendement tous les mondes possibles, c’est-à-dire tous les ensembles de choses qui n’impliquent pas contradiction (ce qui définit la possibilité logique), et qui sont compatibles entre elles, c’est-à-dire compossibles. Ainsi, un Adam non pécheur était possible, mais seul un Adam pécheur est compatible avec un Christ rédempteur. Or Leibniz estime qu’un monde contenant un Adam pécheur et un Christ rédempteur est finalement plus parfait qu’un monde où Adam n’aurait point péché, ce qui est une manière d’illustrer l’idée que là où le péché abonde, la grâce surabonde. De cette infinité de mondes possibles, Dieu crée le meilleur en vertu d’une nécessité morale (la nécessité morale est ce dont le contraire implique imperfection là où la nécessité logique est ce dont le contraire implique contradiction) qui incline le choix divin du fait de la plus grande perfection de ce monde. On peut donc concevoir le Dieu de Leibniz comme un ordinateur géant ou une immense machine à calculer, car le meilleur des mondes possibles n’est rien d’autre que celui où le mal est le moins grand, c’est-à-dire celui qui contient le maximum de perfection. C’est donc un maximum que Dieu ferait passer à l’existence. Plutôt qu’élection du meilleur des mondes possibles, on pourrait tout aussi bien dire que le calcul divin planifie ce monde, car  le principe de raison qui anime cette entreprise de justification de tout ce qui est, vise à l’organisation, au contrôle de l’action sur l’ensemble des choses dans le cadre d’une programmation ou d’une planification qui cherche à exclure aussi bien surproduction que pénurie et gaspillage. C’est déjà par avance l’optimisation de l’entreprise, avec l’aide des ordinateurs. Mais il faudrait se demander si telle avancée de la pensée calculante, qui trouve ici son émergence n’irait pas de pair avec une fuite éperdue de la pensée comme pensée méditante, de la pensée entendue non comme maîtrise et procédure opératoire, mais comme quête de sens. En apprenant à la raison à « raisonner en calculant », à « tout mettre en ligne de compte » sur le modèle des opérations de l’entendement divin, la pensée de Leibniz représente une extraordinaire préfiguration du monde moderne, où chaque vie humaine se déplie en fonction de son équation personnelle, où en fonction du fondement de la connexion de tous ses états différents. Mais à mesure que la pensée calculante étend son règne et son emprise sur le monde, à mesure que l’étant se réduit à ce qui s’offre aux prises du calcul et que le nombre vient prendre la place du nom, c’est la dimension de l’incalculable, au sens de ce qui n’est pas susceptible d’être calculé, qui échappe toujours davantage à la pensée. C’est ce que nous allons nous efforcer de démontrer à travers la critique heideggerienne de la pensée calculante et la nécessité de déployer une autre forme de pensée, une pensée méditante, qui soit irréductible au calcul.

 II) De la pensée calculante à la pensée méditante : 

la critique heideggerienne de l’interprétation

techniciste de la pensée

Du « logos » grec à la « ratio » latine : l’éclipse du logos comme recueillement et les caractéristiques de la pensée calculante

On a vu que Ratio, qui finira par vouloir dire raison et par servir de traduction au grec Logos, a pour sens premier le compte, le calcul. C’est d’abord un terme de comptabilité. La pensée qui compte et calcule, la pensée calculante n’opère pas nécessairement pour autant sur des nombres : lorsque nous dressons un plan, participons à une recherche, organisons une entre-prise, nous comptons toujours avec des circonstances données. Nous les faisons entrer en ligne de compte dans un calcul qui vise des buts déterminés. Nous escomptons d’avance des résultats définis. Ce calcul caractérise toute pensée planificatrice et toute recherche. Pareille pensée ou recherche demeure un calcul, là même où elle n’opère pas sur des nombres et n’utilise ni simples machines à cal-culer, ni calculettes électroniques.

         Mais la pensée calculante n’épuise pas toutefois le domaine de la pen-sée, si omniprésente et hégémonique soit-elle. La pensée calculante se pré-sente même comme « une fuite devant la pensée » dans la mesure où elle ne songe pas même à faire droit à une « pensée méditante », c’est-à-dire à « une pensée en quête du sens qui règne en tout ce qui est ». Aussi Heidegger peut-il distinguer « deux sortes de pensées, dont chacune est à la fois légitime et nécessaire : la pensée qui calcule et la pensée qui médite ». La fuite devant la pensée, telle qu’elle caractérise l’homme contemporain, est la fuite devant la pensée qui médite, devant une pensée en quête de sens, car de la pensée qui calcule se distingue ici la pensée qui ne se contente pas de thématiser, de « cibler », ou de « gérer » tel ou tel secteur de l’étant, mais qui se met en quête d’un sens. Quant la pensée se fait raison calculante, fuyant devant cette autre possibilité de la pensée qu’est la pensée méditante, alors, écrit Heidegger, «  la Raison, tant magnifiée depuis des siècles, devient l’adversaire la plus opiniâtre de la pensée ». La raison (re)devenue calculante garde la nuque raide devant l’affaire de la pensée. C’est ce qui amène Heidegger à montrer que la ratio romaine est à la fois héritière et orpheline du logos grec, au cours d’une histoire qui, du monde romain jusqu’à l’âge présent, va s’éloigner toujours davantage de son ancrage dans la parole. Ce que dit le latin ratio comme compte, calcul, n’est pas entièrement étranger au grec logos, mais c’est incidemment ou par extension, par dérivation, que le terme grec a pu prendre le sens de « com-pte », « rapport », « proportion », voire « raison à rendre » car le sens originel du verbe legô (d’où vient le logos) est « ras-sembler, cueillir, choisir ». L’idée première et en quelque sorte matricielle exprimée par le verbe legô n’est donc pas compter, calculer, dénombrer, énumérer, ni même parler, mais : recueillir. Le « miracle grec » n’est pas l’avènement de la Raison, mais celui du logos, et son originalité n’est pas d’avoir appelé la parole logos, mais de l’avoir appelée ainsi à partir de l’idée de recueillement. L’avènement de la raison comptable et calculante n’est donc pas lié au logos mais à sa traduction romaine par ratio. Traduction que l’on peut tenir pour inoffensive et anodine, et avec laquelle s’est joué pourtant le destin de la pensée occidentale jusque dans la constitution de la rationalité moderne. Pourquoi ? « La pensée romaine, précise Heidegger, dans Le Principe de raison, reprend les mots grecs sans l’expérience originale correspondant à ce qu’ils disent, sans la parole grecque. C’est avec cette traduction que s’ouvre, sous la pensée occidentale, le vide qui la prive désormais de tout fondement. » La pensée occidentale n’a plus d’ancrage dans la parole grecque en étant l’héritière d’une défiguration de cette parole dans les mots mêmes qu’elle n’entend plus mais se contente d’utiliser. La pensée occidentale est éprise d’un fondement, mais sous ses pieds s’ouvre un  abîme.

         La pensée calculante est donc celle qui s’est écartée de son élément originel. Telle est ce que Heidegger appelle l’interprétation « technique » de la pensée, qui trouve sont accomplissement dans la science moderne. D’où le rapprochement que fait Heidegger entre ces trois, formes de pensée que la tradition philosophique s’était efforcée de distinguer avec la dernière vigueur : la pensée scientifique, philosophique et commune . La pensée commune, exclusivement braquée sur l’activité journalière, ne constitue que l’ultime avatar de la démarche philosophique, car ce sont les traits fonda-mentaux de cette dernière que l’on retrouve dans ce qu’il est convenu d’appeler le sens commun. Mais la pensée philosophique n’est à son tour, de manière plus subtile et secrète, qu’un avatar du mode de représentation qui se trouve être à l’oeuvre dans la science. Quelles sont les caractéristiques qui dominent la démarche scientifique ? Délimitation de domaines distincts, méthode, calcul, compartimentation, spécialisation. Or la pensée, dans son acceptation habituelle, trouve son modèle dans le mode de pensée scientifique, qui fonctionne comme la norme de toute pensée. D’où les caractères de la pensée habituelle (commune ou philosophique) dans ses traits principaux : prévalence de la logique, domination de la représentation, catégories de la causalité et du fondement, règne du concept, usage de l’explication, volonté de rigueur conçue comme exactitude. Ces traits ne sont pas d’une autre nature que ceux que l’on retrouve de la science comme « théorie ».

Vers une autre « expérience de la pensée » :  la pensée authentique comme méditation sur le sens de l’être

         Tous ces traits, qui définissent l’interprétation technique de la pensée, peuvent être rassemblés autour d’un pôle unique, celui du calcul. Le calcul n’a donc pas besoin d’opérer sur des nombres, car toute pensée qui compte est un calcul. Même la pensée des valeurs, en tant qu’elle évalue, relève de cette pensée calculante. Or la pensée traditionnelle, dans la mesure où elle est dominée par la représentation, est condamnée à compter. Car représenter, c’est objectiver le réel dans une représentation, c’est par essence pourchasser,  traquer le réel, c’est le suivre à la trace et s’en assurer, c’est-à-dire le provoquer à rendre des comptes. Et c’est pour cette raison que la pensée représentative se caractérise par le calcul. Pour s’assurer du réel et le maîtriser, elle doit compter avec des circonstances, les faire entrer en ligne de compte, provoquer toute chose à rendre des comptes, en un mot soumettre la nature entière au régime de la raison. Le monde n’est alors plus que ce sur quoi la raison calculante dirige ses attaques. Mais le calcul lui-même, comme trait fondamental de cette modalité de pensée, renvoie, comme à son origine, à une donnée fort simple, et qui pourtant soutient tout : c’est que la pensée est ici exclusivement centrée sur l’étant, elle est pensée de l’étant, issue de lui et tendue sur lui. De ce fait, elle ne peut que se présenter autrement que comme un perpétuel « compte rendu » de ce qui est, compte rendu inséparable d’une empoignade et d’une volonté de domination où tout réel, puisqu’il est calculable et prévisible, se doit d’être maîtrisé, sinon comptabilisé : comme le dit Heidegger, « déjà dans son intention, et non seulement dans ses résultats ultérieurs, l’essence dévorante du calcul ne fait valoir tout étant que sous la forme de l’addition et du comestible. La pensée calculante s’astreint elle-même à la contrainte de tout maîtriser à partir de la logique et de sa manière de procéder ». On le voit, la pensée calculante est en réalité une pensée formatée pour les besoins de la technique, car elle force le réel à se dévoiler dans la forme d’une représentation qui rend possible l’exploitation et la domination de ce réel. A ce titre, la technique, loin d’être une simple application de la connaissance scientifique, est plutôt ce qui gouverne de l’intérieur la connaissance scientifique, une connaissance qui n’a rien de neutre puisque la manière dont elle connaît le réel est déjà subordonnée à une injonction visant à s’assurer la maîtrise du réel.  Mais une telle pensée, assujettie à la technique, se condamne à n’être qu’une pensée oublieuse du mystère. Car qu’est-ce que le mystère, sinon ce qui ne se laisse entrevoir qu’en se dérobant ? De même que la lumière rend toute chose visible, mais reste invisible, de même l’être, sans lequel les étants seraient indéfinissables, demeure en retrait et occulté, son voilement est la condition permettant de braquer le projecteur sur l’étant. C’est pourquoi la fixation sur l’étant interdit l’ouverture au mystère. La pensée calculante se trouve ainsi irréductiblement détournée de cela seul d’où procède tout mys-tère d’où s’instituent le langage et la poésie et dans l’élément duquel seule-ment la pensée peut être essentielle : l’être.

L’accès à cette pensée méditante, irréductible au calcul, suppose donc de ramener la pensée dans son élément, en rappelant sa co-appartenance à l’être. Cette appartenance, toutefois, doit être arrachée par la lutte à l’activité habituelle et contre elle, car dans quelque ordre que ce soit, ce qui est le plus simple et le plus essentiel est toujours, en raison de cette simplicité même, ce qui ne peut être véritablement habité qu’au terme d’un long chemin. Remettre la pensée dans son élément, c’est donc paradoxalement la renvoyer à son lieu le plus propre, et pourtant le plus inexploré ; c’est lui permettre de retourner là où, d’une certaine façon elle a toujours déjà été, et où malgré cela elle n’a encore jamais bâti. C’est donc bien l’appartenance à l’être qui désigne cette pensée méditante que Heidegger oppose irréductiblement au calcul. Cette pensée est pensée de l’être, au double sens, subjectif et objectif, du génitif : d’une part la pensée est un événement de l’être, elle appartient à l’être, provient de lui et reste retenue en lui. D’autre part, lui appartenant, elle a cette appartenance même pour objet et souci, c’est-à-dire qu’elle est à l’écoute de l’être, se dirige vers lui, et lui est assignée. Ce que Heidegger assigne pour tâche à la pensée, en lui demandant de penser l’être, ce n’est pas tant de privilégier tel ou tel objet que de garder mémoire d’elle-même, et c’est juste-ment parce que sa tâche est de demeurer à l’écoute de son propre lieu que la nature même de la pensée est définie par Heidegger comme mémoire, sou-venir, ou pensée fidèle. Si la pensée se doit d’être fidèle à l’être, c’est d’abord et avant tout parce que, se situant dans l’être, elle se doit de garder mémoire d’elle-même, de rester ordonnée à la dignité de sa propre essence. Mais si la pensée ne peut en aucun cas produire l’être, ni même le rejoindre de et par sa propre décision, et si elle n’est pas non plus recherche, au sens d’une exploration et d’un recensement de l’étant, à quoi sert-elle donc, et que produit-elle donc ? Une telle pensée, répond Heidegger, n’a pas de résultat. Elle ne produit aucun effet, car tous ces termes appartiennent au calcul, régis par la hantise des buts, et qui ne mesure son efficience qu’à l’escompte des profits et des pertes. Or c’est cette conception même de la fécondité d’une pensée qui se trouve ici récusée. Mesurer la pensée de l’être à son efficacité ou à son utilité pour la vie quotidienne et pratique, c’est encore la mesurer à l’aune de l’étant, et c’est ainsi lui demander de se conformer à des critères qui lui sont dès l’abord inadéquats et étrangers. Dire au contraire que la pensée de l’être ne sert à rien, c’est rappeler que, mesurées à l’aune de l’être, la passion de l’utilité et l’obsession de l’efficacité ne sont qu’une fuite en avant éperdue dans un étant conçu comme indéfiniment maîtrisable et donc consommable, fuite qui nous éloigne toujours davantage de l’unique nécessité réclamant d’être pensée. Ainsi non seulement la pensée de l’être ne saurait être mesurée selon le critère habituel de l’utilité, mais elle éclaire ce critère lui-même, et c’est dans cet éclairage que réside son efficience, car rappelant que tout étant n’est ce qu’il est que dans la lumière inaperçue de l’être, elle travaille à construire la « maison de l’être », un être qu’il s’agit en réalité seulement de « laisser être ». De ce laisser-être témoigne, pour Heidegger, la Parole poétique, qui se met à l’écoute de l’être. Le poète ne parle, en effet, que parce qu’il écoute, et sa parole incantatoire se fait l’écho du murmure indicible des choses, qui aspirent à se dire dans les mots du poète. La langue poétique, certes, est équivoque (à la différence de la langue des ordinateurs, qui est parfaitement univoque et transparente pour la pensée), et c’est pourquoi elle requiert une herméneutique. Mais il appartient justement à la pensée méditante de dévoiler ce sens de l’être, que la parole du poète nous donne à pressentir de manière toujours énigmatique.

On voit dès lors ce qui distingue fondamentalement l’une et l’autre pensées que nous avons ici décrites, outre leur caractéristiques réciproques, ce sont leur origine. C’est celle-ci qui, en dernière instance, décide de tout. Il est bien vrai que ce qui sépare, dans l’ordre descriptif, ces deux modalités de pensée, c’est que l’une n’a souci que de prendre, tandis que l’autre se contente plus humblement de recevoir l’offrande de l’être, et se définit principalement pas sa gratitude (d’où la parenté qu’établit l’allemand entre la pensée (denken) et le remerciement (denke). Mais c’est parce que l’une trouve sa source dans l’épreuve de la vérité de l’être, tandis que l’autre la trouve dans la considération de l’objectivité de l’étant. L’une ne vise qu’à calculer ce qui est dévoilé, l’autre s’efforce de garder ou de retrouver mémoire du dévoilement lui-même. L’une s’épuise à dresser le « compte rendu » de tout présent, l’autre accepte de s’ouvrir au mystère de la présence, à la merveille des merveilles, au « il y a » qui suscite l’étonnement du philosophe s’il est vrai que la pensée philosophique authentique s’enracine dans un étonnement primordial devant le « il y a », là où le sens commun, empêtré dans l’étant, ne songe plus guère à s’étonner. Ainsi la pensée peut elle accomplir son essence, devenir essentielle, c’est-à-dire plus pensante, non pas quand elle s’élève à un plus haut degré de précision et d’exactitude, comme le voudrait la philosophie analytique qui est l’héritière de cette pensée calculante, mais lorsqu’elle est renvoyée, de manière beaucoup plus radicale, à une autre provenance.

         III) L’irréductibilité de la pensée au calcul :  

raisonner ou délibérer, est-ce seulement calculer ?

Le modèle mathématique chez Descartes et les limites de la rationalité opératoire : déduction et intuition

 

      La pensée semble donc bien irréductible au calcul. Et peut-être faudrait-il du coup remettre en cause l’idée selon laquelle raisonner se réduirait à cal-culer. Car si c’était le cas, la pensée se ramènerait à sa dimension purement mécanique, se contentant d’enchaîner les propositions en les déduisant les unes des autres sur le modèle du syllogisme. De ce point de vue, on peut penser que la lecture heideggerienne de la raison moderne, réduite à sa dimension calculatrice en vertu d’une technicisation mathématique de la pensée, ne rend pas totalement justice au moment cartésien de l’avènement de la rationalité moderne, car si Descartes promeut effectivement le modèle des mathématiques en l’appliquant au raisonnement, il refuse, à la différence de Hobbes, de faire de la pensée une simple opération sur les mots puisque les mots ne sont pour lui que les « signes » de nos pensées, et non ce qui les constitue par leur assemblage, comme c’est le cas pour Hobbes, chez qui la pensée n’existe pas en dehors des signes qui la représente. Dans ses Réponses aux Troisièmes Objections, Descartes s’étonne que Hobbes conçoive cet « assemblage et enchaînement de noms » qu’est le raisonnement « comme ne concernant en rien la nature des choses mais seulement leurs noms ou appellations », à savoir « les noms des choses, selon les conventions que nous avons faites à notre fantaisie touchant leurs signification ». Que la pensée réside dans un enchaînement (concatenatio), et qu’elle puisse s’inspirer du modèle déductif des mathématiques, Descartes n’en disconvient certes pas, lui qui évoque dans la deuxième partie du Discours de la méthode « ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations », suscitant la possibilité que les « choses, qui peu-vent tomber sous la connaissance des hommes, s’entre-suivent de la même façon ». Mais à la différence de Hobbes, qui réduisait comme on l’a vu le raisonnement à une opération sur les noms, Descartes précise « que l’assemblage qui se fait dans le raisonnement n’est pas celui des noms, mais bien celui des choses signifiées par les noms. » « Car qui doute, poursuit-il, qu’un Français et un Allemand ne puissent avoir les mêmes pensées ou raisonnements touchant les mêmes choses, quoique néanmoins ils conçoivent des mots entièrement différents ? ». Les « pensées ou raisonnements » de Descartes sont les mêmes, qu’il s’exprime en latin, en français ou en néerlandais, puisque penser n’est rien d’autre que raisonner, en sorte que le langage est une traduction de la pensée beaucoup plus qu’il ne la constituerait à travers la disposition des mots. La pensée est donc entièrement détachée de la langue dans laquelle elle s’exprime car ce qui importe à Descartes, c’est de savoir conduire par ordre ses pensées et non pas d’établir, comme Leibniz, une langue rigoureuse et univoque qui risquerait de dénaturer la pensée. A ce titre, le langage humain n’est aucunement réductible à la langue formaliste et symbolique des mathématiques, mais il est un instrument universel qui manifeste la présence de la pensée, et ce langage est présent en tout homme. Descartes, dans la cinquième partie du Discours de la méthode, souligne d’ailleurs que « c’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées. » Ce qui caractérise la parole humaine, en tant que signe de la pensée, et ce qui la distingue radicalement de la machine, c’est l’impossibilité d’expliquer les divers arrangements de signes que l’homme produit dans un discours par la seule existence des organes physiques de la machine corporelle. Autrement dit Des-cartes oppose radicalement d’un côté le mécanisme, et d’un autre côté la raison, qui doit être radicalement distinguée de toute forme de mécanisme quel qu’il soit. Car le contraire du mécanisme pour Descartes, ce n’est ni la finalité, ni un mécanisme déréglé, mais c’est la raison en tant qu’elle est un instrument universel qui peut permettre à l’homme de s’adapter à toutes sortes de situations possibles là où le calcul des machines n’a nullement cette faculté d’adaptation puisqu’il est ajusté à une fin unique, celle pour laquelle il a été initialement programmé. On peut certes complexifier tant qu’on veut la programmation, comme le fait la prétendue intelligence artificielle, cela restera toujours de la programmation ! Si le langage humain est effectivement le signe de cette universalité de la raison, c’est, par exemple, parce qu’il permet de combiner arbitrairement certains signes pour répondre à une question dans n’importe quel type de situation donnée, indépendamment de toute programmation préalable, ce qui est la marque le plus évidente de la pensée. La parole humaine, en tant que signe de la pensée, est une action qui s’oppose radicalement à toute forme de mécanisme, et c’est pourquoi Des-cartes précise qu’une pie ou un perroquet peuvent bien proférer comme nous des sons articulés, ils ne parlent pas véritablement, puisque ces signes combinés ne témoignent pas de la présence d’une pensée, mais seulement d’une répétition mécanique. Ainsi, pour Descartes, il n’y a pas de machine à parler, ni de machine à penser ou à inventer, et pourtant il y a des machines à cal-culer.

         Penser, ce n’est donc pas additionner ou soustraire, comme le voulait Hobbes, c’est raisonner. La promotion des mathématiques, que Descartes appelle de ses vœux, n’a donc pas pour ambition de réduire toutes les pensées humaines à un calcul opérant avec des nombres, car le raisonnement n’est pas, pour Descartes, computatio, mais consideratio et meditatio, ce qui reconduit réflexivement à l’incalculable « ego » de l’ego cogito, qui ne peut être saisi que dans une expérience de pensée qui relève de l’intuition, beaucoup plus que de la déduction mathématique : il s’agit bien ici d’une expérience de pensée qui fait appel à un constat irréductible à toute déduction (raison pour laquelle Descartes nous met en garde contre la tentative qui ferait de son cogito la conclusion d’un syllogisme à partir de prémisses qui seraient : « Tout ce qui, pense est. Or je pense. Donc Je suis » puisque c’est ici l’expérience particulière et personnelle que pour penser, il faut être, qui conduit à la proposition universelle : « tout ce qui pense est ». A cet égard, la pensée de Descartes apparaît bien comme une pensée méditante (les pensées de Descartes, si elles se soumettent à l’ordre mathématique des raisons, s’ex-priment néanmoins sous la forme de « méditations métaphysiques »), une pensée méditante qui demeure réfractaire à toute pensée calculante, car le secret lui-même non mathématique de la mathématique, c’est qu’elle est moins affaire de quantité calculable et comptable que d’ordre et de mesure : le dénombrement de tous les pensées humaines, afin de les mettre par ordre, tel est le plus grand secret qu’on puisse avoir pour acquérir la « bonne science ». Mais dénombrer toutes les pensées humaines n’est pas pour autant les numériser. S’il est vrai qu’il faut calculer pour résoudre des problèmes théoriques ou pratiques, il n’en reste pas moins vrai que le calcul présuppose que l’on aperçoive non seulement les règles que l’on utilise, mais également leur agencement.

C’est en ce sens que l’intuition, même si on la considère comme faillible à la suite de Leibniz, qui jugeait le critérium cartésien de l’évidence, qui se donne à saisir intuitivement, trop psychologique et subjectif pour garantir efficacement la vérité d’une idée, est absolument nécessaire à la pensée, car si penser, pour Descartes, c’est raisonner (c’est la déduction) penser, c’est aussi d’abord et avant tout voir. Or le calcul ne présuppose pas seulement l’application correcte de règles, mais également la saisie intuitive de la pertinence des règles. Tel est le sens de la distinction que fait Descartes entre l’intuition et la déduction, dans les Règles pour la direction de l’esprit. En effet, si de l’égalité entre 3 + 1 = 4 et de l’égalité entre 2 + 2 = 4, je déduis que 3 + 1 = 2 + 2, il faut  que mon esprit saisisse, par intuition, la conséquence. Aussi, Descartes définit-il l’intuition comme cette conception claire et distincte que forme l’esprit attentif dans une sorte de vision de l’intellect qu’aucun calcul ne peut produire. Mais c’est précisément cette intuition qui fait défaut aux machines, aussi sophistiquées soient-elles, et qui permet d’affirmer qu’elles ne pensent pas. Pour que l’ordinateur pense, il faudrait qu’il puisse intuitivement appréhender un sens. Mais la machine ne connaît que la pensée déductive ou discursive, pas la pensée intuitive et le seul langage que la machine puisse comprendre est le langage binaire, comme l’a bien montré l’algèbre de Boole.

Calcul machinal et calcul humain : les limites de la modélisation mécanique de la pensée humaine

      Mais on peut même aller plus loin en montrant que non seulement les machines ne pensent pas, mais elles ne calculent pas vraiment non plus puisque le programme qui est le leur les conduit simplement à remplir des fonctions certes analogues au calcul, mais qui en diffèrent essentiellement au sens où c’est l’utilisateur de la machine qui effectue les calculs, c’est-à-dire qui en donne les prémisses et qui en interprète le résultat. Les machines peuvent effectuer un très grand nombre d’opérations en un temps extrêmement court,  mais elles ne calculent pas stricto sensu, parce que le sens des opérations et du résultat leur échappe. Un enfant qui compte son argent pour acheter des bonbons est essentiellement différent des plus performants ordinateurs du Pentagone, parce que l’interprétation du résultat est ce qui donne sens à son calcul, et il ne calculerait pas si ce calcul n’était pas subordonnée à une finalité qui le motive. L’enfant donne sens au résultat parce qu’il sait que ce qu’il compte lui permettra d’acheter ou non les bonbons qu’il convoite. Mais même en admettant que les machines calculent (si l’on entend par calculer faire une opération), il y a des opérations humaines que le calcul est incapable d’effectuer, parce qu’il n’en saisit pas le sens. Une blague qui circule en informatique permet de bien illustrer cela : on pose la question à un ordinateur : que faut-il choisir entre une montre qui est cassée et bloquée à trois heures et une montre qui prend cinq minutes de retard chaque jour ? Réponse de l’ordinateur : la montre cassée, parce qu’elle donne l’heure exacte deux fois par jours, tandis que la montre qui retarde ne donnera l’heure juste que tous les X jours (par exemple 685, 785 jours compte tenu du décalage et de son rattrapage). En revanche, le bon sens humain n’hésite pas : il prend la montre qui retarde, car elle est plus utile, et au moins, elle marche ! Ainsi, la logique du calcul et celle du bon sens ne se rencontrent pas toujours, et le calcul ne suffit pas pour saisir les raisons de préférer une montre qui fonctionne de manière approximative plutôt qu’une montre cassée. Le « bon sens », dont Descartes disait qu’il est la chose du monde la mieux partagée, paraît plus intelligent que le calcul strict et exact, mais très limité dans ses vues, c’est-à-dire borné. L’ordinateur ne pense pas, il exécute une opération qui est déclenchée par les entrées qu’il reçoit. Strictement parlant, c’est un peu comme si l’entrée était un stimulus déclenchant une réponse. La relation entre le stimulus et la réponse n’est pas pensée par la machine, mais établie par le programmeur qui a spécifié ce que la machine devait faire quand tel type d’entrée lui était proposée. Si le programme est fait pour renvoyer des sottises, la machine lui renverra des sottises, ce qui montre bien que c’est le programmeur qui est intelligent (et non pas la machine).

      Enfin, il peut paraître également absurde, comme le suggérait Leibniz, de réduire le « choix » à un calcul de la raison qui soupèserait les différentes possibilités en élisant la meilleure d’entre toutes. On a vu que c’est ce qui justifiait la réduction de la délibération rationnelle à un simple calcul machinal que Leibniz appliquait prioritairement au choix divin touchant les mondes possibles. Mais on peut observer que le choix le plus rationnel, du point de vue du calcul machinal, n’est justement pas forcément le choix optimal, et que l’homme, précisément parce qu’il n’est pas une machine, pour-ra très bien prendre le risque calculé de perdre plus pour gagner plus, ce qui semble montrer que la prudence calculatrice et réfléchie de l’homme ne se confond pas avec le calcul aveugle et sans réflexion de la machine. En ce sens, même lorsqu’il calcule, l’homme ne calcule pas comme une machine ! C’est bien ce qu’illustre, en un sens, le fameux « dilemme du prisonnier », qui sert de fondement aux théories des jeux ou à celles de choix sociaux, qu’Albert W. Tucker présente sous la forme d’une histoire. Deux suspects sont arrêtés par la police. Mais les agents n’ont pas assez de preuves pour les inculper, donc ils les interrogent séparément en leur faisant la même offre :

 « Si tu dénonces ton complice et qu’il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l’autre écopera de dix ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de cinq ans de prisons. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous les deux six mois de prison ». Chacun des prisonniers réfléchit donc de son côté, en passant en revue les deux cas possibles de réaction de son complice :

« Dans le cas où il me dénoncerait :

                   – Si je me tais, je ferai 10 ans de prison.

                   – Mais si je le dénonce, je ne ferai que 5 ans ».

« Dans le cas où il ne me dénoncerait pas :

                   – Si je me tais, je ferai six mois de prison

                   – Mais si je le dénonce, je serai libre ».

         Si chacun des complices mène ce raisonnement, les deux vont proba-blement choisir de se dénoncer mutuellement, car ce choix est le plus avan-tageux. Conformément à l’énoncé, ils écoperont alors de 5 ans de prison chacun. Mais ce choix, dicté par le calcul et empreint de rationalité, n’est cependant pas le meilleur choix (le choix optimal pour tous les deux), car s’ils étaient restés tous les deux silencieux, ils n’auraient écopé que de six mois de prison chacun. En d’autres termes, le meilleur choix dans l’absolu (le choix optimal pour les deux) n’est pas forcément, comme le pensait Leibniz, le choix que le calcul machinal me commanderait de faire, car faire le choix optimal présuppose une situation d’incertitude, à savoir le postulat d’un altruisme chez mon complice que rien ne garantit, mais qui engage, dans la réflexion et la délibération rationnelle, l’acceptation d’un risque (celui de perdre plus pour gagner plus) que le calcul machinal tendra au contraire nécessairement à évacuer pour minimiser les risques.

Pour conclure, je rappellerai qu’en 1997, Deep Blue, un ordinateur d’IBM, parvint à battre le champion du monde des échecs Garry Kasparov en calculant 300 millions de coups par secondes. Est-ce à dire que Kasparov en faisait autant, ou plutôt, qu’il en fit moins, puisqu’il perdit ? Que Deep Blue use du calcul pour jouer aux échecs signifie-t-il que Kasparov en faisait de même ? Paradoxalement, des études récentes montrent qu’un grand maître des échecs ne calcule pas. Le joueur d’échec qui calcule est un débutant. L’expérimenté ne calcule pas, il reconnaît des formes. La neuropsychologie montre que les zones du cerveau activées chez le grand joueur d’échec sont les mêmes que celles de la reconnaissance des formes, des visages. Le grand maître, à force de jouer et rejouer, d’étudier des parties déjà jouées, développe une aptitude cognitive qui lui fait reconnaître la forme d’une combinaison et lui donne l’intuition du coup suivant, sans avoir à le calculer. Ce qui est à l’œuvre chez le grand maître est moins une puissance de calcul qu’une capacité à mémoriser les anciennes parties et à voir, à reconnaître des formes là où le joueur lambda n’y parvient pas. Ainsi, l’intelligence humaine n’est pas le calcul, car le calcul renvoie à ce qu’il y a de mécanique dans l’intelligence humaine, mais l’intelligence humaine ne se réduit pas à cette dimension mécanique qui peut être prise en charge par la machine, et ceux qui redoutent que l’intelligence artificielle ne puisse un jour supplanter l’intelligence humaine tendent à oublier que cette crainte n’a lieu d’être qui si l’on a d’abord, en vertu de présupposés matérialistes très contestables dont on a vu qu’ils prennent leur source chez Hobbes, réduit le fonctionnement de l’intelligence humaine au seul calcul. Au plus haut degré de l’intelligence humaine, il y a quelque chose que l’on nommera l’intuition, une intuition dont la ma-chine qui calcule est totalement dépourvue. Réduite au seul calcul, l’intelligence se borne à emprunter toujours les mêmes sentiers, sans jamais rien découvrir d’autre, et la liberté y est totalement absente. Prenez deux hommes, et il n’y aura jamais deux parties d’échecs identiques qu’ils disputeront. Rien n’est moins sûr avec deux ordinateurs s’ils se contentent à chaque fois de calculer. Ainsi, tant que l’intelligence artificielle se bornera au calcul (mais peut-elle faire autre chose que calculer ?), elle se contentera d’imiter, certes plus efficacement, le plus bas degré de l’intelligence humaine, mais celle-ci n’est pas seulement calcul et analyse, elle est aussi, et surtout intuition, invention, apprentissage, elle fait intervenir l’imagination et l’affectivité (Pascal ne parlait-il pas à ce sujet d’une « intelligence du cœur » qui renvoie davantage à « l’esprit de finesse » plus qu’à « l’esprit de géométrie » propre au raisonnement purement mathématique ?) et tant d’autres choses qu’il reste encore à découvrir. Le drame de l’intelligence artificielle, c’est d’être la matérialisation de théories développées par les hommes pour modéliser leur propre acte de penser, mais les scientifiques ne voient pas toujours que cette modélisation, qui use des mathématiques comme langage, ne donne qu’une épure abstraite de la réalité qu’ils cherchent à comprendre et dont le fonctionnement leur échappera toujours en partie. Ainsi, tant que les hommes ne parviendront pas à rendre compte de leur intelligence (et de toute chose en général) autrement qu’avec les mathématiques, tant que les ordinateurs ne comprendront pas un autre langage que les mathématiques, il ne faut pas s’attendre à les voir réfléchir, car un tel acte suppose un détour nécessaire par la conscience, dont il ne peut exister aucun artifice. La peur entretenue au sujet de l’intelligence artificielle n’est-elle pas un « artifice » destinée à nous masquer des menaces autrement plus dangereuses pour l’humanité ?

De la fragilité

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Nous remercions Alain LEDAIN pour cette contribution d’une grande profondeur et d’une immense richesse et qui traite de la fragilité

« Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » (2 Co 12, 10)

Dans ces contextes de changement de paradigme, abordé le thème de la fragilité, est-ce bien inspiré ? Ne devions-nous pas nous attendre à aborder celui de « La puissance » ?

Pourtant dans notre propos, il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de la fragilité… comme il ne s’agit pas non plus de la nier.

L’homme est par essence fragile, il est à tout instant confronté à cette réalité qui se caractérise par, le handicap, la maladie et la mort. Ses fragilités peuvent être physiques certes, mais aussi relationnelles, sociales, psychologiques ou spirituelles.

Pour reprendre l’accroche d’un colloque, nous sommes « Tous fragiles, tous humains » même si nous ne sommes pas tous « visiblement fragiles » car atteints dans notre corps ou notre intelligence.

Plus ! A la condition humaine sont aussi attachées la faiblesse, l’incomplétude et la finitude. D’ailleurs, dans ce qui suit et pour simplifier, nous inclurons ce vocable – faiblesse, incomplétude et finitude – dans le terme « fragilité ».

Mais qu’entend-t-on par ces derniers mots ? L’incomplétude renvoie à nos manques, la finitude à nos limites : nous vivons dans un espace et un temps donnés ; nous ne sommes pas complètement maîtres de notre vie.
L’apôtre Jacques parle de l’homme comme d’une « vapeur qui paraît pour un peu de temps et qui disparaît ensuite. » (Jc. 4 : 14) Aussi, nous exhorte-t-il à ne pas être présomptueux dans nos projets et quant à notre devenir : « Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons ceci ou cela. » (Jc. 4 : 15)

Sur un registre identique et touchant à notre fragilité, le Roi Salomon écrivait : « Ne te vante pas de ce que tu feras demain, car tu ne sais pas même ce qui arrivera aujourd’hui. » (Pr. 27 : 1) Quant à cette autre figure Biblique, Moïse, il priait : « Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse. » (Ps. 90 : 12) Lui aussi nous rappelle que nous ne sommes pas immortels. Sénèque écrira beaucoup plus tard (entre 49 et 55) : « Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ; jamais vous ne pensez à votre fragilité. Vous ne remarquez pas combien de temps est déjà passé, vous le perdez comme s’il venait d’une source pleine et abondante […] » (De la brièveté de la vie.)

Quel tableau ! Devons-nous pour autant en être déprimés ?

Tout dépend de notre regard. Notre but est ici précisément de changer la perspective déprimante que nous pourrions en avoir.

Un autre point de vue est possible. Sa mise en perspective peut amener la paix et le repos de Dieu dans nos vies et dans celle de notre société… si nous les voulons bien et si nous acceptons d’être réconciliés avec notre condition humaine et les limités à accepter non comme une forme de servitude pesante mais comme une aspiration à la dépasser en nous rapprochant de notre créateur et en épousant la nature divine au travers de Jésus-Christ.

Remarquable : En Jésus-Christ, Dieu s’est rendu fragile et vulnérable

Il est étrange de noter que l’homme tout au long de son histoire ait aspiré à dépasser ses propres limites, ait souhaité transcender sa finitude, ait aspiré à embrasser la toute-puissance que lui confère la technique comme élément support de sa propre transformation. Inversement Dieu fait exactement le chemin inverse, puisque Dieu embrasse la condition humaine, se fait Roi serviteur, revêt la condition de l’homme.

Les écritures nous enseignent que Christ de condition divine s’est fait pleinement homme. Ainsi Dieu a rêvé l’incarnation et l’homme dans un processus contraire engage le cheminement contraire, celui du déni de sa finitude pour rêver à épouser une condition divine afin d’être si possible immortel. L’homme démiurge menant l’introspection de son ADN et décidant de modifier, de combiner, d’associer une autre nature afin de réparer son imperfection d’homme mortel.

Dans un contexte de post humanisme, la fragilité et la vulnérabilité ont une résonnance contraire avec les idéologies de dépassement portés par une époque bercée par le monde de la toute-puissance. Les mots fragilité et vulnérabilité sont de la sorte en opposition avec l’air du temps qui glorifie l’énergie et la vitalité, la croissance et la performance, les vainqueurs et les bien-portants. Une époque anxiogène et bien fatigante pour ceux qui ne s’estiment pas à la hauteur.

Et pourtant, c’est dans la fragilité et la vulnérabilité que le (Dieu) Tout-Puissant s’est pleinement révélé en Jésus-Christ.

Il a pleinement assumé la condition humaine étant un vrai homme – absolument homme et absolument Dieu –. Dans son humanité, il s’est d’abord présenté comme un petit enfant (dans un état de faiblesse humaine) né dans une crèche (dans la faiblesse sociale), puis il s’est montré capable de pleurer (Jn 11 : 35), de souffrir et de mourir sur une Croix.

« Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus Christ lequel […] s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix. » (Selon Ph. 2 : 5-8)

Dans Mt. 25, Jésus s’identifie aux personnes en situation de manque ou grande fragilité : les assoiffés, les affamés, les étrangers, les malades, les prisonniers.

Vanterons-nous pour autant la fragilité et la vulnérabilité ?… Non, ce serait tomber dans un piège.

En fait, la fragilité nous confronte à un double risque : La complaisance dans la fragilité et la négation de la fragilité.

La complaisance dans la fragilité

La fragilité n’est pas une fin en soi. Nous verrons qu’elle est un chemin où Dieu nous rencontre. Il ne s’agit pas de s’y complaire ; comme il ne s’agit pas non plus de la dramatiser ou de s’y enfermer.

Elle ne doit pas mener à une posture victimaire (à se cacher derrière le masque de la victime) ou à y trouver son identité. Elle ne peut être un alibi pour ne plus avancer ou ne pas se remettre en cause[1]. « Tu ne peux pas vivre sur ta blessure, tu n’es pas ta blessure, ton identité n’est pas dans ta blessure, mais elle se trouve dans le Christ. »[2]

Ceci étant posé, il faut manifester beaucoup de tact et de délicatesse pour rencontrer et aider les personnes qui ont vécu des circonstances si éprouvantes qu’elles n’arrivent plus à se livrer.

D’une manière ou d’une autre, nous ne pouvons pas nous plaire dans la souffrance car Dieu n’aime pas la souffrance. Alors que la vie peut mettre à genou, Il veut l’homme libre et debout. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les Evangiles. Combien de personnes courbées Jésus n’a-t-il pas redressées lors de son ministère terrestre ! Mais avant toute guérison, Jésus pouvait poser une question : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Mc 10 : 51), « Veux-tu être guéri ? » (Jn 5 : 6)

La négation de la fragilité

La fragilité ne doit pas être refusée ou niée, au risque de céder à la tentation de la toute-puissance. Nous allons y revenir plus loin.

« Vous serez comme Dieu » (Gn. 3 : 5) propose le serpent qui suggère à Adam et Eve de renoncer à leur humanité en franchissant la limite posée par Dieu. Voulant s’échapper de leur condition humaine, voulant tout sans aucune limite, ils ont chuté et ils ont introduit la mort et la peur de manquer.

Dans le même esprit, lors de la tentation de Jésus, le Diable dira : « Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux. » (Luc 4 : 6a)

La fragilité et les limites sont normales. Nous n’avons pas à en avoir honte. Les limites sont une chance de don, de partage, de réciprocité et de complémentarité.

En ce sens, la relation homme-femme est très significative. Parce que je suis un homme (mâle), je suis « handicapé » du féminin. La différence sexuelle prouve que je n’ai pas tout, que je ne suis pas auto-suffisant : je ne peux pas faire advenir la vie à moi tout seul ![3] Il me faut accepter le manque, la limite qui suscite le désir de l’Autre (le féminin) et la vie.

Nous devons aussi accepter la fragilité et la vulnérabilité pour comprendre celles d’autrui. Toute personne doit être entourée, protégée.

En ce qui concerne le chrétien, même s’il peut tout par Celui qui le fortifie (Ph. 4 : 13), même s’il est plus que vainqueur par Celui qui l’a aimé (Rm 8 : 37), il n’en reste pas moins soumis aux périls, à la peine, à la faim, à la soif, au froid et au dénuement. (2 Co. 11 : 23-27)

Au plan social, « la dimension humaine d’une société se mesure à la manière dont elle traite la fragilité de ses membres »[4] et « Anesthésier la fragilité, c’est tuer l’humanité. »[5]

Au plan ‘spirituel’, « La religion pure et sans tache, devant Dieu notre Père, consiste [entre autre] à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions… » (Jc 1 : 27a), c’est-à-dire à apporter une aide aux plus fragiles.

Pourquoi ne pas céder à la tentation de la toute-puissance

Parce que la fragilité est attachée à la vie, à son côté imprévisible, non maîtrisable, l’homme recherche le risque zéro, quitte à brader sa liberté. Peut-être une explication à « la rage sécuritaire[6] » de ces dernières années.

Le risque zéro, c’est oublier que la vie est faite d’incertitude, de contingence[7] et d’accidentalité et que la surprotection fragilise[8]. Il est impossible de tout maîtriser. Tout contrôler, tout prévoir, tout anticiper, c’est s’interdire l’émergence du radicalement nouveau, c’est réduire l’humain à l’état de robot, de machine, d’objet. Parfois, il faut savoir lâcher prise.

Le principe de précaution ne s’applique pas dans tous les domaines de la vie… Pour nous, chrétiens, dans les tempêtes de la vie, nous nous souvenons de cette parole de Jésus : « N’ayez pas peur ! » (Mc 6 : 50)

La sécurité n’est pas la première fonction d’un état. Sa première fonction est de protéger les plus faibles ; ce qui a pour conséquence la sûreté comme attribut de la liberté, le combat contre la loi de la jungle, c’est-à-dire la loi du plus fort, celle de l’animal.

Le refus des limites…

… amène l’homme à la démesure sans aucun rapport avec la « vie abondante ».

Voilà qui explique le gigantisme, l’aspiration à toujours plus grand, plus haut – la plus haute tour du monde, la tour Burj Dubaï inaugurée le 4 janvier 2010, mesure 828 mètres de haut et a coûté 1,5 milliards de dollars[9] –, plus loin, plus vite et la tyrannie du « toujours plus ».

Il faut intégrer la notion de limites, sortir de certaines pensées et en tirer toutes les conséquences ; par exemple, arrêter de vivre selon le modèle mercantile et consumériste supposant les ressources de la terre pratiquement infinies, quasi-inépuisables et sans fin renouvelables[10].

Nos besoins réels sont limités, nos appétits illimités. Ces derniers doivent être limités par notre volonté et avec l’aide de Dieu au risque de créer un désordre personnel et social.

La puissance, elle, nous confronte au risque de la « toute-puissance ».

La caractéristique centrale des enfants est celle de la toute-puissance : « Je veux ici et maintenant ! Exécution immédiate, cela presse et ça n’est pas négociable. Ne me parlez pas de condition pour la satisfaction complète et totale de mon besoin ! Tout l’univers doit chercher à le satisfaire. » « Je suis la Loi, je fais la pluie et le beau temps. »

Dans la première enfance, la toute-puissance infantile est à son apogée et tous sont sommés de se soumettre à cette toute-puissance. C’est ainsi que le bébé crie éperdument lorsqu’il a faim et seule la tétée peut le satisfaire. Il pleurera jusqu’à satisfaction ou, si la satisfaction ne vient pas, il pleurera jusqu’à épuisement complet. La mère ne pourra qu’obtempérer[11].

L’époque de la toute-puissance infantile est celle de l’égocentrisme total et de l’intolérance à la frustration.

Lorsque l’enfant va grandir, la toute-puissance devra céder la place à la réalité et aux contraintes inhérentes à celle-ci. Chez l’enfant, cette acceptation ne sera ni immédiate, ni naturelle. Il oscillera entre le déni d’une certaine réalité et la prise de conscience de son impuissance[12].

Devenir adulte, c’est faire le deuil de la toute-puissance infantile, de l’immortalité et d’un monde dont on avait cru être le centre. C’est un travail d’humanisation qui ne se fait pas facilement et sans peine.

L’adulte a appris qu’il est limité[13], qu’il partage avec les autres la même condition humaine ; alors que les enfants se croient éternels et seuls au monde. Pour eux, l’Autre n’existe pas.

L’adulte accepte le manque et ne revendique pas sans cesse une totale satisfaction et un comblement parfait de ses besoins. L’adulte immature, lui, peut se transformer en bébé hurleur, sans oreille pour entendre et sans bouche pour exprimer une requête. Il est prêt, non à demander à autrui, mais à prendre de force ou à manipuler, c’est-à-dire à faire des autres des objets de satisfaction[14]. De plus, il refuse le principe de réalité qui inclut la nécessité de compter avec le temps.

La toute-puissance : Au plan spirituel…

  1. La toute-puissance de Dieu n’a rien de commun avec la toute-puissance infantile. Dieu risque par amour : il laisse libre de l’aimer ou de le rejeter. En fait, la toute-puissance de Dieu est indissociable de ses autres attributs : Son amour, Sa bonté, Sa pureté, Sa sainteté…
  2. Être dans la volonté de toute-puissance, c’est souhaiter que tous se plient à nos ordres et exécutent nos quatre volontés ; y compris Dieu qui est sommé de répondre « maintenant au nom de Jésus !». Or, tous ne nous obéissent pas et certains nous résistent. Il y en a même qui ne nous aiment pas !

Personnellement, il nous faut accepter de sortir de la volonté de toute-puissance et laisser Dieu nous dire : « ma grâce te suffit[15] ». Il faut bien l’admettre : Le renoncement à ce que nous croyons être légitime n’est pas facile.

  1. La foi véritable nous garde dans le concret de l’existence. Elle est ancrée, non dans les désirs et l’imagination, mais dans la réalité objective qu’elle ne fuit pas. Elle nous fait devenir homme – humain au plein sens du mot – et le rester « avec » et « pour les autres » en Jésus.
    (Cette dernière phrase est inspirée de Dietrich Bonhoeffer.)
  2. Lorsque l’on aide son prochain, il faut renoncer à user de la toute-puissance qui domine, contrôle et maintient la personne aidée dans la dépendance et l’infantilisme. Autrement dit : Il faut éviter de se croire maître par rapport au disciple, fort par rapport au faible et bien-portant par rapport au malade.[16]

Humilité est le maître mot. « Que celui qui croit être debout prenne garde de tomber ! » (1 Co. 10 : 12)

Jean Vanier, fondateur des Communautés de l’Arche[17], nous invite à se souvenir que « La relation d’aide à un pauvre, un handicapé, un marginal est en réalité la relation d’un pauvre avec un autre pauvre car nous portons tous en nous une fragilité, une pauvreté. »

Plus : Nul homme n’est le sauveur de son prochain. Nul amour, si ardent soit-il, n’est assez puissant pour guérir certains maux. La consolation apaise les souffrances mais certaines guérisons n’appartiennent qu’à Dieu. Notre amour, si fort soit-il, n’est pas tout-puissant !

  1. Même appelés à la plénitude de l’Esprit, nous restons dans l’incomplétude. Il ne s’agit pas d’être plein de soi, dans l’arrogance, le mépris, la suffisance et l’orgueil, fussent-ils ‘spirituels’ ! Aucun chrétien n’est le Corps du Christ à lui tout seul : « 14 […] le corps [du Christ] n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres. […] 20 Maintenant donc il y a plusieurs membres, et un seul corps. 21 L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de toi ; ni la tête dire aux pieds : Je n’ai pas besoin de vous.» (1 Co. 12)
  2. Lors de son ministère terrestre, Jésus agissait par la puissance du Saint-Esprit (Luc 4 : 14), mais, dans une complète dépendance du Père, il a toujours renoncé à la toute-puissance.

Ainsi, lors de son arrestation, il dira à l’un de ses disciples[18] : « 53 Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ? » (Mt. 26)

Avant cela, alors que des samaritains refusèrent que l’on prépare pour Jésus un logement, « 54 les disciples Jacques et Jean […] dirent : Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ? 55 Jésus se tourna vers eux, et les réprimanda, disant : Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés. » (Luc 9)

A noter : dans le livre de l’Apocalypse, Jésus est souvent identifié à « l’agneau qui a été immolé »[19]. L’agneau ne symbolise pas la toute-puissance mais la douceur et la pureté.

La toute-puissance : Au plan social…

Commençons par un fait : Alors que le suicide représente 5% des décès dans la population générale, il représente 14% des décès chez les médecins. Comme l’analyse fort bien le théologien Jean-Marie Gueullette, les médecins dépriment car « tout le monde attend d’eux des prouesses, voire l’impossible. » On les croyait tout-puissants, ils ne le sont pas !

La toute-puissance peut s’exprimer par la domination, le pouvoir (politique, spirituel…), la puissance recherchée pour elle-même, l’argent, le sexe, le sentiment d’être le maître du monde ou du moins, l’un d’entre eux.

« Le pouvoir absolu corrompt absolument. » (Lord Acton)

Rappelons l’expérience vécue par Nebucadnetsar (Dn. 4) Ce roi fut comparé à un arbre vu jusqu’aux extrémités de la terre, dont la cime s’élevait jusqu’aux cieux et dont tout être vivant tirait sa nourriture. Il finit par se dire : « N’est-ce pas ici Babylone la grande, que j’ai bâtie, comme résidence royale, par la puissance de ma force et pour la gloire de ma magnificence ? » (Dn. 4 :  30) Il apprit à ses dépens que le Très Haut domine sur le règne des hommes et qu’il le donne à qui il lui plaît.

Il y a obligation pour chaque être humain de renoncer à la toute-puissance. Ce renoncement à la toute-puissance est fondateur des sociétés humaines. Il réclame toute notre vigilance de citoyen et d’être humain. Seul Dieu dispose de la puissance éternelle, de la toute-puissance et aucun homme ne peut se permettre de rivaliser[20].

Renoncer à la toute-puissance amène à savoir comment poser, s’imposer et imposer des limites : c’est la notion d’interdit, ce qui est parlé (dit) entre (inter) nous et qui nous permet de vivre ensemble[21].

Il n’est pas inutile d’émettre ici une critique sur la technique qui entrouvre des possibles vertigineux, fascine et se présente comme la seule possibilité de progrès et de développement pour toute société. A travers elle, l’homme idolâtre sa force, sa puissance.

C’est ainsi qu’en Occident, nous tentons, par elle, d’asservir et de dominer la nature, la vie (par les manipulations génétiques de l’embryon) et la mort (par l’euthanasie).

Pourtant, il convient de se poser ces questions : Tout ce qui est possible doit-il être entrepris ? Tout ce qui est permis est-il bon ? Je ne le crois pas. On revient à la question des limites, de l’autolimitation.

La technique fascine autant qu’elle effraie : L’histoire a démontré que les sciences et le progrès technique étaient compatibles avec la barbarie. Toute puissance, qu’elle qu’en soit sa nature, suppose une sagesse qui la contrôle, un discernement quant à ses dangers et un amour profond pour l’humain et le prochain[22].

Doit-on pour autant renoncer aux sciences et techniques ? Evidemment non car elles ont contribué à l’amélioration des conditions de vie et montré la grandeur de Dieu à travers sa création. Ceci étant, elles ne doivent pas être laissées à elles-mêmes mais orientés selon des principes éthiques. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme… » (François Rabelais)

Ayant renoncé à la toute-puissance, une bonne perspective quant à la fragilité et à la pauvreté

Les pauvres des béatitudes[23] sont ceux qui se savent en manque. Et ils sont heureux car c’est le manque qui les met en route, qui les met en mouvement vers l’eau.

Esaïe 55 : « 1 Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, Même celui qui n’a pas d’argent ! Venez, achetez et mangez, Venez, achetez du vin et du lait, sans argent, sans rien payer ! »

Ap. 21 : 6b : « A celui qui a soif je donnerai de la source de l’eau de la vie, gratuitement. »

A l’inverse :

Ap. 3 : « 17 Parce que tu dis : Je suis riche, je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien, et parce que tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu, 18 je te conseille d’acheter de moi de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. » (Extrait de la lettre à l’ange de Laodicée)

Luc 6 : « 24 Mais, malheur à vous les riches25 Malheur à vous qui êtes rassasiés… »

La soif est un signe de vie[24]. Quand on se pense en situation de complétude ou de plénitude, il n’y a pas de place pour l’inattendu, il n’y a pas de place pour Dieu.

Aujourd’hui, le manque n’est plus supporté ou mal comblé. Nous devenons avides et encombrons nos vies d’objets, d’images, de sons, de bruit, de nourritures, de boissons au point d’en être parfois dépendants, accros, « addicted ». Nous vivons alors dans l’excès de tout, dans le « toujours plus », dans le trop.

De plus, nos manques doivent être immédiatement satisfaits.

Nous n’apprenons plus à réorienter nos manques et donc nos désirs, nous n’apprenons plus le renoncement, nous n’apprenons plus à faire le deuil de nos pertes. Nous ne voulons plus avoir soif, nous ne voulons plus avoir faim, nous voulons être comblés voire « gâtés pourris »… ce qui nous mène parfois à l’amertume et la morosité. Nous ressemblons alors à ces enfants qui boudent parce qu’ils n’ont pas obtenu satisfaction.

Un changement de perspective est impératif car « Malheur à vous qui êtes rassasiés… » « Quand le manque manque  à quelqu’un, il ne se sent pas très bien[25]. »

Le manque transcendé peut nous amener plus loin et à être autrement. Il est source de vie.

Lors de son ministère terrestre, Jésus a côtoyé les pécheurs, les malades, les blessés de la vie, les pauvres, les enfants, les exclus car c’est auprès d’eux qu’il pouvait déployer son amour et sa puissance.

La fragilité est le lieu privilégié par lequel Dieu offre à l’homme son intervention. C’est par les échardes dans notre chair, dans les fragilités et les faiblesses de notre humanité, que Dieu manifeste sa puissance (2 Co. 12 : 9).

C’est ainsi que contrairement à toute logique humaine, la plus grande fécondité va naître là où il y avait stérilité. C’est ce que nous observons dans le Premier Testament notamment avec Abraham – père d’une multitude – et Sarah, ou avec Anne la mère du prophète Samuel. Dans le Nouveau Testament, Elisabeth, qui était stérile, va donner naissance au plus grand prophète qu’une femme ait porté : Jean-Baptiste (Luc 1 : 7 et Mt 11 : 11).

« Bienheureux les fêlés car ils laisseront passés la lumière. » (Michel Audiard[26])

Dieu n’aime pas nos fragilités en tant que telle. Ce qu’il aime, c’est notre attitude de pauvreté (pour reprendre la première béatitude), c’est-à-dire notre attitude de disponibilité, de dépendance vis-à-vis de lui. Alors seulement, l’être fragile que nous sommes peut devenir fécond et porter du fruit.

Pour qu’il y ait une place pour l’action de Dieu dans notre vie, il faut de la disponibilité devant l’inattendu ; ce qui suppose confiance en Dieu et espérance.

Comme il serait dommage de vivre ce que nous observons par ailleurs : l’exigence de garanties extravagantes auprès des hommes politiques et des compagnies assurances pour porter nos vies sans trembler.

Confiant en Dieu et en Ses ressources, affrontons la vie et notre condition humaine. Tolérons l’aléatoire. Ne comptons pas que tout ira bien mais grandissons toujours enracinés dans l’espérance et sachant prendre des risques. « Ce ne sont pas les risques qu’il faut supprimer – cela on ne le peut pas, les risques sont consubstantiels à la vie dans le temps –, m’ais c’est l’espérance qu’il faut retrouver. » (Chantal DELSOL)

Osons, soyons audacieux.

Et dans un monde de performance et de compétitivité dans lequel bon nombre d’hommes et de femmes sont courbés, inquiets, fatigués, sommés de se conformer au monde des « objets » virtuels, sommés de n’être qu’un individu monétisé et de réussir le bonheur consumériste dans cet âge d’or du monde numérique. N’oublions pas cette réalité, nous sommes humains… juste humain ! Et c’est immense !

Retenons cette « nouvelle équation mathématique » pour résoudre la problématique existentielle, une note mathématique finalement chargée d’espérance : Que nos relations soient « l’alliance de nos faiblesses, la multiplication de nos projets, la soustraction de nos problèmes et la somme de nos promesses » Cette équation-là est supérieure à tous les algorithmes qui déconstruisent l’homme, une équation qui renverse les projets démiurgiques de la toute-puissance.

[1] A notre époque, il y a une dérive compassionnelle qui fait de la victime une figure de l’innocence. Un seul a été victime et sans faute : le Christ. D’ailleurs, « il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités ; Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, Et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. » (Es. 53 : 5)

[2] Carlos PAYAN

[3] Même si, significativement, il existe un fantasme de parthénogenèse : « Elle a fait un bébé toute seule » chante Jean-Jacques Goldman

[4] Bernard Ugeux, Directeur de l’institut de Science et de Théologie des Religions de Toulouse

[5] Gontran Lejeune. En complément : « Une société est forte de la place qu’elle donne aux plus fragiles. Les personnes ayant un handicap humanisent la société, elles invitent à la relation. » (Association Simon de Cyrène)

[6] Titre d’un libre de Christian Charrière-Bournazel, ancien bâtonnier du barreau de Paris.

[7] Possibilité qu’une chose arrive ou n’arrive pas, éventualité.

[8] On en est même arrivé au concept de « guerre zéro mort » ! C’est un concept absurde même si la mort de soldats émeut à juste titre.

[9] A Dubaï, l’immense tour se conjugue avec une dette publique abyssale : plus de 100 milliards de dollars !

[10] Les richesses à partager ont des limites. « Ce qui est en cause, c’est la logique même de notre fonctionnement économique, dont le dynamisme repose sur l’expansion indéfinie des revenus et de la consommation. » (Cardinal Vingt-trois)

[11] Inspiré et partiellement repris de la page : http://incesteabusetviolence.blogspot.com/2011/01/la-toute-puissance-infantile.html

[12] Inspiré et partiellement repris de la page : http://pierresultan.blogs.nouvelobs.com/tag/toute-puissance%20infantile

Eduquer – du latin educere – signifie conduire hors de soi pour introduire à la réalité.

[13] Il a reconnu sa finitude ontologique.

[14] Inspiré et partiellement repris de la page : http://larevuereformee.net/articlerr/n225/les-racines-de-la-violence

[15] 2 Co. 12 : 9

[16] Inspiré et partiellement repris de la page : http://www.missionvieetfamille.com/index.php/la-relation-daide/desirer-aider

[17] L’Arche travaille étroitement avec des personnes ayant une déficience intellectuelle afin que chaque personne puisse découvrir et exercer pleinement son rôle dans la société.

[18] Celui ayant emporté par l’épée l’oreille d’un serviteur du souverain sacrificateur

[19] Entre autres : Ap. 5 : 6, 12 / Ap. 13 : 8

[20] Illustration : Hérode (Act. 12 : « 21 A un jour fixé, Hérode, revêtu de ses habits royaux, et assis sur son trône, les harangua publiquement. 22 Le peuple s’écria : Voix d’un dieu, et non d’un homme ! 23 Au même instant, un ange du Seigneur le frappa, parce qu’il n’avait pas donné gloire à Dieu. Et il expira, rongé des vers. »)

[21] Les deux derniers paragraphes sont inspirés et partiellement repris de la page : http://www.irenees.net/fr/fiches/analyse/fiche-analyse-73.html

[22] La puissance de Dieu est inséparable de ses autres attributs : notamment sa sagesse et son amour.

[23] Mt. 5 : 3 : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! »

[24] Être le sel de la terre, c’est donner soif, c’est susciter le désir et donc la vie.

[25] Jacques Lacan

[26] Dialoguiste, scénariste et réalisateur français de cinéma, également écrivain et chroniqueur de presse.

De l’Eden à la refonte de l’homme ! Gender et transhumanisme, une vision totalitaire de l’homme

artificial-intelligence-3382507_1920 (1).jpgDe l’Eden à la refonte de l’homme ! Gender et transhumanisme, une vision totalitaire de l’homme

10 février 2014

La conquête contemporaine de l’Eden « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». Le récit du livre de la genèse relate un événement qui semblerait bien à ce jour transcender la dimension de la légende ou du mythe dans laquelle, la bien-pensance matérialiste et conformiste aimerait enfermer ce passage qui fait sans doute partie d’une des dramaturgies mémorables et liée à la culture de l’humanité.

« Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs, que le SEIGNEUR Dieu avait faits. Il dit à la femme : Dieu a-t-il réellement dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? La femme répondit au serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin. Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. Alors le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez point ; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »
Livre de la Genèse chapitre 3.

Nous sommes frappés à l’aune des changements, des bouleversements traversés par l’humanité, d’un changement radical de paradigme, d’une conquête effrénée, accentuée de l’éden perdue. L’homme vit une forme de soif inexorable de ce paradis perdu, cherchant à atténuer sa souffrance, à gommer une forme de fêlure associée à cette rupture avec son créateur. Comment ne pas être frappé à la lecture des transformations sociétales, comment ne pas être étonné à l’aune des mutations technologiques, de cet appétit de l’homme à devenir Dieu.

Fabrice Hadjadj mentionne dans son livre la foi des démons ou l’athéisme dépassé que « Changer de nature fût-ce pour une nature supérieure, équivaut à une destruction de soi » ajoutant que le péché n’est pas de convoiter une absurde égalité avec Dieu, mais de vouloir une certaine similitude avec lui de manière désordonnée ».

La chute de l’homme s’exprime ainsi et également à travers ce comportement déraisonnable de transgresser tous les interdits en consommant jusqu’à la lie ce fruit de la connaissance du Bien et du Mal, de rechercher avec vanité la mémoire de cette éternité, de ce paradis dont l’accès lui a été fermé.

Toutes les idéologies se sont fondées sur ce besoin obsessionnel d’égalité, d’accès absurde à un bonheur sans douleur, en repoussant autant que possible les injustices insupportables ou celles qui même dans l’aberrante méprise pourraient être jugées comme telles, touchant la vie sociale, le corps, le milieu de l’homme.

L’homme a été créé fini, sexué, vulnérable. La chute précipite l’homme hors de l’éden, hors de cette identité qui l’avait conduit dans cette union avec Dieu. Le voici séparé depuis la chute, le voici éloigné en distance à la conquête d’un désir de similitude avec son créateur mais tout en feignant de l’ignorer, de le mettre en distance.

Lire la suite ici sur Info Chrétienne.

via Actualités

La « bible » du transhumanisme face au Livre (la Genèse)

 

L’anthropologie transhumaniste est une manière de renverser un monde ancien 

Dans ses principes ontologiques, l’anthropologie transhumaniste est une inversion théologique de l’anthropologie Chrétienne…

Ainsi le livre de Job au chapitre 33.4 rappelle que L’esprit de Dieu a créé l’homme, et le souffle du Tout-Puissant anime tout son être, ce que rappelle le livre de la Genèse au chapitre  2 verset 7
« L’Eternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant ».

Or le transhumanisme contredit cette dimension ontologique de l’âme humaine dont l’essence est insufflée par Dieu. Pour les transhumanistes a contrario l’âme n’est plus une entité ontologique intégrée dans l’homme. Ainsi la seule réalité ontologique de l’homme naturel se réduit à sa composante dite «animale » comme le rappelle dans le chapitre suivant Gérald Pech (cf Transhumanisme et doctrine de la création).

Le transhumanisme ne renoue-t-il pas avec les hérésies gnostiques des premiers siècles de la chrétienté ?

Les gnostiques en appelaient au savoir (la Gnose) pour parachever la Création que Dieu n’avait pu mener à son terme.

Dans cette hétérodoxie chrétienne, l’homme est en effet prisonnier du temps, de son corps, de son âme inférieure et du monde. A l’époque hellénistique (la Grèce Antique), les gnostiques considéraient le corps comme ipso facto mauvais, parce qu’il appartenait au monde de la matière

Le résultat de cette présupposition est qu’ils croient que tout ce qui se fait dans le corps n’a pas d’importance, puisque la vie réelle existe seulement dans le royaume de l’esprit autrement dit et pour sourire dans un monde virtuel, la réalité chez les transhumanistes devient virtuelle et permet de facto de s’affranchir du monde incarné.

Ce qui oppose fondamentalement, différencie les conceptions transhumanistes et les représentations que nous renvoient la Bible à propos de l’homme ?  

Si les écritures bibliques déclarent la finitude de l’homme en raison de son éloignement de Dieu, le transhumanisme nie la dimension du pêché, jusqu’à considérer le judéo-christianisme comme une aliénation du progrès et de facto ce courant idéologique entend transgresser les limites. Le transhumanisme aspire ainsi et inversement à modifier l’ADN, briser les barrières du génome. C’est également dans la finitude, dans la chair que Dieu nous rencontre, que Dieu se fait à l’échelle de l’homme partageant nos souffrances, nos angoisses, nos peurs, nos besoins, nos infirmités physiques.

Or l’homme fait en quelque sorte le chemin inverse aspirant à la divinité, à se désincarner et se libérer de son corps biologique ou le réparer via des prothèses bioniques, pourtant la notion de vivant selon l’anthropologie biblique est liée à cette dimension du corps naturel.

Nous relevons aujourd’hui toutes ces tentatives de dénaturation de l’homme, de déconstruction de l’homme, cette volonté de le suppléer ou d’aboutir à un homme bionique démembrant l’homme naturel pour palier à ces infirmités physiques, ce qui est en soi louable mais questionne sur le mariage du corps vivant et de la matière inanimée, animée de façon factice. Jusqu’où ira-t-on, dans cette conception robotique mariant l’homme et la machine qui de facto pourrait être envisageable et pas impossible dans un très proche avenir.

Nous pensons en revanche qu’une machine aussi sophistiquée serait-elle, ne sera jamais vivante, car la vie ou le vivant sont profondément et intrinsèquement associés à la dimension moléculaire (nous savons que les sciences naturelles ne donnent pas ici de définition du vivant, elles s’inscrivent dans une négation de la spécificité du vivant, qui se veut matérialiste, de plus elle confond le matérialisme épistémologique et les sciences de la matière).

Ainsi les objets inanimés et les machines y compris celles dotées d’une intelligence artificielle dite forte ne seront nullement habités par le souffle de vie, ne pourront avoir la prétention d’incarner le vivant.

Le retour à une dimension et une vision matérialiste de l’humain conduira l’humanité à sa plus grande folie, à un « système » est hégémonique qui transforme les manques en besoins, se nourrit des besoins qu’il fabrique et se légitime par une idéologie techniciste sans âme.

La tentation du transhumanisme concernant la redéfinition de l’homme, n’était-elle pas finalement prévisible dans l’histoire de l’humanité ? 

La Bible nous enseigne à la lecture de cette célèbre citation de l’ecclésiaste que rien n’est nouveau sous le soleil. La bible nous décrit qu’à l’origine de l’humanité, les hommes formaient déjà entre eux le projet de s’attaquer au ciel en construisant une tour qui devait être le symbole de leur toute puissance.

La Tour de Babel dans sa dimension symbolique va faire alors figure d’une forme de tour de guerre

Pour réaliser leur projet, les hommes opposèrent à la puissance de Dieu, une puissance qui se veut équivalente, la « force collective », l’entre-nous : « Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons, faisons des briques et cuisons-les au feu. […] Ainsi nous nous ferons un nom (une marque : Apocalypse 13) , de peur d’être dispersés sur toute la face de la terre… ».

Ces quelques mots extraits des livres de Genèse et Apocalypse soulignent de manière prégnante cette dimension collective. L’homme expose sa crainte, celle de ses limites, de sa finitude, il prend conscience de la nécessité de former un projet ou les hommes doivent être reliés entre eux, ce rêve d’agglomérer l’humanité n’est pas abandonnée. (web :  la toile d’araignée mondiale, un maillage mondial des données, reliant également les hommes entre eux ).

Cette dimension collective est également l’aliénation de l’altérité, la singularité de chaque homme disparaît dans le nous…

Notez que virtuellement aujourd’hui c’est le cas, comme en témoigne les plus grandes mégapoles mondiales ou ce nouveau continent numérique (le maillage du web) assurant la connexion et l’interaction universelle des hommes.

Les mondes numériques et virtuels deviendront-ils demain des univers occultes ?

Nous souhaitons aborder une nouvelle fois avec nos lecteurs un thème qui ne peut pas nous laisser indifférent.  Ce sujet touche aux développements des sciences cognitives, des technologies numériques et digitales. L’ensemble des économistes, chercheurs, sociologues, pronostique un développement fabuleux de l’économie numérique et du monde virtuel dans lequel nous sommes en effet entrés en moins de deux décennies. Les évolutions technologiques liées au monde numérique si elles nous fascinent ne sont pas sans dangers notamment celles liées à leurs pouvoirs, leurs nouvelles capacités à tracer nos faits et gestes. Nous souhaitions donc aborder deux menaces occultes que font peser ces technologies sur l’homme, l’une touchant à son esprit, l’autre affectant ses ressources. Ce sont ces propensions de captation de la machine sur l’être humain que nous souhaitions dès lors débusquer en quelque sorte, mettre en lumière pour éveiller notre prudence.

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Nous souhaitons aborder une nouvelle fois avec nos lecteurs un thème qui ne peut pas nous laisser indifférent.  Ce sujet touche aux développements des sciences cognitives, des technologies numériques et digitales. L’ensemble des économistes, chercheurs, sociologues, pronostique un développement fabuleux de l’économie numérique et du monde virtuel dans lequel nous sommes en effet entrés en moins de deux décennies. Les évolutions technologiques liées au monde numérique si elles nous fascinent ne sont pas sans dangers notamment celles liées à leurs pouvoirs, leurs nouvelles capacités à tracer nos faits et gestes. Nous souhaitions donc aborder deux menaces occultes que font peser ces technologies sur l’homme, l’une touchant à son esprit, l’autre affectant ses ressources. Ce sont ces propensions de captation de la machine sur l’être humain que nous souhaitions dès lors débusquer en quelque sorte, mettre en lumière pour éveiller notre prudence.

L’envoûtement du monde numérique s’impose-t-il aujourd’hui comme une réalité ?

Le monde numérique comme le monde virtuel pourraient-ils demain, s’apparenter à un monde occulte dont nous aurions accepté les univers de divertissement, de contrôle et la prédiction concernant les orientations données à notre vie… ? Les data, les banques de données des principaux sites web utilisent, exploitent et mobilisent ainsi une quantité d’informations qui permettent d’affiner les corrélations entre nos activités et l’environnement dans lequel nous évoluons et ce à des échelles bien plus massives et plus détaillées que nous pourrions l’imaginer. Le monde virtuel qui se confond avec le réel, nous promet également de nous déconnecter de notre quotidien. Ce monde virtuel n’ouvre-t-il pas également des portes à un monde magique mais sans doute demain cauchemardesque ?

Ainsi avec les nouveaux objets du monde numérique, nous pouvons planifier et organiser notre vie en relation ou en fonction des données concernant le temps qu’il fera à partir de notre smartphone et identifier les amis que nous pourrions rencontrer, amis qui ont pris soin de laisser des informations permettant de les géolocaliser. Au cours de notre trajet nous nous laissons tenter de nous rendre dans un restaurant, où nous pouvons régler avec notre compte bancaire de notre smartphone. Lequel restaurant sachant que nous sommes dans les parages nous adresse une info promotionnelle sur notre smartphone pour nous inviter à prendre un menu à un tarif très spécial et ne pas nous laisser dérouter par le concurrent voisin dont le menu est si séduisant.

Pour nous y rendre, notre GPS nous conseille une autre voie en raison de travaux réalisés à proximité de ce restaurant. Puis après avoir dîné et commandé sur un grand écran numérique notre repas, nous décidons de finir notre soirée dans les mondes virtuels en nous plongeant dans celui des écrans, de la réalité augmentée pour nous divertir et nous plonger dans les univers imaginaires. Ces univers qui mobilisent tous nos sens, où nous nous sentons comme dans la réalité mais transportés dans un autre monde où nos sens, tous nos sens vibrent et semblent interagir. Ces univers virtuels nous font vivre des émotions supra naturelles, des relations connectées, des vies ‘par contumace’. Notre imagination se prend à croire que nous touchons là, un autre monde, que nous sommes en quelque sorte passés de l’autre côté comme dans l’armoire magique de Narnia. Un monde ‘magique’ mais qui peut être aussi terrifiant lorsque nous sommes ramenés à notre réalité.

Nous voilà ainsi séduits par le monde virtuel. Nous voilà ainsi organisés et gérés par le monde numérique. C’est bien ce monde « fascinant » qui se dessine et dont nous acceptons peu à peu de lui livrer sans y réfléchir, ni même apprécier toutes les conséquences induites. C’est également à ce monde envoûtant que nous livrons notre conscience voulant vivre de nouvelles sensations sans discerner les effets funestes. Ces « data » prennent au fur et à mesure possession de nous-même, ces mondes virtuels vus comme la quintessence du progrès envahissent notre monde intime un peu comme le monde occulte…

Nos gestes, nos usages, nos pratiques et nos actions dans ce monde virtuel comme dans le monde numérique sont susceptibles de participer à la construction de connaissances sans notre consentement et de dépendances sans que notre conscience l’ait réellement souhaitée. Peu à peu les data nous enferment dans des « segments et des ensembles comportementaux » liés aux traces que nous laissons suite à nos passages sur Internet. Peu à peu les mondes virtuels finiront par hypnotiser nos esprits car il est à parier que les télévisions de demain seront des objets qui nous projetteront dans les mondes irréels affichant des spectacles quasi surnaturels. Soyons assurés avec regret que nous passerons demain bien plus de temps dans ces mondes-là que d’aller prendre du temps pour boire une bonne bière ou partager une tasse de café avec un ami malade.

Des mondes virtuels et des « data » qui au fur et à mesure, développent leur emprise, envahissent notre monde intime un peu comme le monde occulte…

Le monde moderne ne nous entraînerait-il  pas vers ce monde occulte, celui des objets magiques et fantastiques. Tels que ces objets de la modernité se dessinent aujourd’hui, ces derniers nous renvoient de façon très étonnante, j’en conviens, au Nouveau Testament  duquel peuvent être tirés des enseignements riches.

Ainsi dans le récit des Actes, Luc l’évangéliste s’attarde sur le voyage missionnaire de Paul et son ministère auprès des éphésiens. La ville d’Ephèse  au premier siècle préfigure en miniature la civilisation Babylonienne décrite par l’apôtre Jean comme une civilisation devenue une habitation de démons, le « repaire » de tout esprit impur » . Pour revenir à Éphèse la ville au cours de ce premier siècle se caractérise par des pratiques occultes, les sciences touchant aux secrets de la nature. Les Actes nous disent qu’un grand nombre parmi les habitants d’Éphèse, pratiquait la magie, Actes XIX.17, une ville où plusieurs habitants étaient eux-mêmes et apparemment liés par des pratiques démoniaques, « entrainés et dévoyés » comme l’écrira[1] l’apôtre Paul aux corinthiens, « vers les idoles muettes ».

Le monde numérique contemporain et ses objets virtuels, semble dans l’apparence loin de cet univers occulte décrit dans les Actes des apôtres, tout du moins en apparence. Pourtant le monde numérique poussé à ses extrêmes entraîne bien une forme de dépendance et de contrôle sur les sujets qui en sont consommateurs, certains jeux virtuels qui provoquent une sensation de plaisir, de relaxation, de bien-être, voire d’euphorie sont également reconnus comme pouvant susciter de l’hostilité, des troubles de l’humeur, des phobies sociales, des désorientations, des perturbations et des troubles psychiques[2] importants similaires à des personnes dites possédées.

Or, nous prenons conscience que cet univers numérique est de nature à créer une forme finalement de fascination et de vampirisation sur la vie des humains en les rendant addictifs , dépendants. La vie des objets numériques, des écrans augmentant la réalité, s’apparente finalement à des « idoles muettes », ces objets occultes qui avaient cours dans cette période de l’antiquité où les livres de magie abondaient. Livres de magie qui fascinaient et ouvraient à des espaces offrant des promesses de vie meilleure. Or nous voyons bien que la technologie numérique dans certains cas, s’avère opérer comme un livre de magie. Un livre de magie qui a subi une forme de mutation se transformant en objet moderne de contenance sympathique et d’apparence inoffensive. Ce livre de magie est aujourd’hui cet écran virtuel augmentant la réalité, conduisant ses sujets dans l’expérience de déréalisation « spatio-temporel » .

Rappelons à nos lecteurs que la magie se définit comme une pratique fondée sur « la croyance en l’existence d’êtres ou de pouvoirs surnaturels et de lois naturelles occultes permettant ainsi d’agir sur le monde matériel ». En définissant ainsi la magie, nous prenons alors conscience que ce monde numérique et virtuel plein de séduction et d’enchantement nous promet de vivre dans un autre monde qui s’apparente bien à une forme d’envoûtement. Celui-ci suscite chez bon nombre de ses sujets, de réelles crises psychiques. Ces troubles de la personnalité liés à la pratique de jeux virtuels sont rapportés par de nombreux experts qui se sont intéressés à ces formes de divertissements désincarnés et aux conséquences touchant à l’addiction de ces mêmes pratiques.

Le monde matérialiste dans lequel nous sommes immergés n’échappe pas ainsi à l’attrait d’une forme de tentation de divination. Ce monde pourrait bien se laisser séduire par les univers occultes que produisent en quelque sorte la fascination et l’usage d’objets numériques et virtuels dont nous acceptons qu’ils puissent divertir, contrôler finalement notre existence et même la prédire. Aujourd’hui et pour conforter notre propos relatif à cette tentation de divination, certains n’hésitent pas , pour trouver leur alter ego  à s’en remettre à la machine, à une forme de IA (intelligence artificielle) pour se rapprocher de l’âme sœur. Cette pratique moderne de confier son destin à une machine s’apparente aux livres divinatoires que consultaient les habitants d’Éphèse (le livre des Actes chapitre XIX) et qui souhaitaient ainsi lire l’avenir ou avoir un meilleur sort. L’âme sœur qui pourrait être également rencontrée dans un artefact, un monde virtuel et paradisiaque promettant de vivre des sensations amplifiées si nos rencontres , dans le réel, n’ont pu finalement se réaliser.

Nous voyons ainsi la fascination opérée par cette nouvelle magie, l’emprise également que peut exercer l’IA, devenant une forme de troisième conscience, une sorte de surmoi. Ce surmoi doté d’un savoir inégalé ou tout au moins une capacité de calcul qui dépasse l’entendement humain. Cette IA qui est en mesure en un instant T, d’apporter à l’homme les bonnes décisions, les bonnes orientations. Ce surmoi qui, réduisant la part de risque en engrangeant de façon systématique toutes les données possibles, prédirait les conséquences possibles de ses choix.

C’est là où nous rapprochons l’IA d’une forme mécanisée et prédictive de la divination, c’est finalement un dispositif qui est de nature à réduire la liberté, la part impalpable et mystérieuse de l’existence humaine face à son avenir.

Il faut également voir l’addiction au monde virtuel comme un autre changement de niveau de conscience, livrant la conscience à un monde susceptible en l’enivrant, de l’enfermer, de la posséder. Cette magie-là pourrait bien ressembler à ce monde que décrit l’apôtre Jean dans le livre de l’apocalypse, un monde qu’il assimile à un repaire de démons.

Il faut bien divertir l’humanité et s’enrichir

Dans cette partie de notre texte, après avoir analysé les dangers auxquels conduit l’enchantement de l’innovation d’un monde numérique sans curseur, nous voulons susciter une prise de conscience : cette fascination n’a finalement pas d’autres objets que d’enrichir les auteurs de ces algorithmes.

En quelque sorte le monde numérique en effet est en train effet en train  de mettre au pas notre monde. C’est bien la dimension totalisante, tout en donnant l’apparence de l’innocence des objets qui nous environnent, véritables capteurs d’informations, senseurs de données et de pratiques touchant notre quotidien. Les ressources des marchands du monde numérique tirent en effet leurs bénéfices de nos comportements qu’ils ont rendus dépendants, de notre étrange fascination pour le divertissement du monde virtuel.

Aujourd’hui, les sociétés à la plus grosse capitalisation boursière  au monde sont des entreprises qui vivent principalement de nos usages numériques (Apple, Alphabet (Google), Microsoft, Facebook, Amzon.com), les entreprises citées sont classées parmi les premières au monde. Gageons que plusieurs entreprises de l’économie numérique les rejoindront.

Nous assistons de fait et dans notre monde contemporain à une marchandisation totale de la vie, à une intensification consumériste touchant à la chosification même de la vie. La numérisation du monde rend ainsi possible la cartographie de chaque existence, nous assistons massivement et passivement à l’émergence d’un monstre ‘doux’ qui nous place sous le sceau de ses prothèses technologiques et financières. Nous rentrons dans une forme d’asservissement pernicieux et malveillant de la société babylonienne… Notre culte est celui de la société marchande qui nous donne l’illusion de la fertilité et de l’abondance, nous dispensant de tout autre culte rendu au Dieu créateur des cieux et de la terre.

Cette visibilité continue de notre vie est une forme de diktat doux mais s’avère être en réalité un véritable asservissement, une subordination à un monde invisible, finalement ce qui est qualifié dans les Ecritures comme une forme d’empire occulte, de tentation divine, touchant à un monde invisible et virtuel, se rapportant à la connaissance de ce qui est caché.

Prenons ici pour exemple le ‘bitcoin’ crypto monnaie créée par un pseudo connu sous le nom de Satoshi Nakamoto, parmi les 600 et quelques monnaies virtuelles. De nombreux articles ont été publiés à son sujet et pourtant, elle reste toujours une énigme, sans que le commun des mortels dont je fais partie, ne sache très bien qui en sont les réels initiateurs et qui en tient les manettes aujourd’hui… Monero, une de ses ‘concurrentes’ caracole pourtant en tête des crypto monnaies, une des dernières nées réputée ‘sécurisée, privée, non traçable’… Tout est dit sur le bitcoin, il servirait à des exercices financiers occultes sur le ‘darknet’, trafics et règlements de compte en tout genre, car inviolable là encore… A qui profite cette monnaie sinon à un monde occulte déjà bien réel ?

Tout comme cela a déjà été le cas pour le bitcoin, des pirates informatiques peuvent traquer les failles de tout système et ainsi « voler » des données, voler vos biens ‘virtuellement protégés’ et s’approprier votre identité, votre ‘mémoire’ dans le nuage, votre signature électronique pour toutes sortes de raisons, peu reluisantes, on s’en doute. Quelle sécurité nous offre ce monde dans lequel nous nous  engouffrons tant il est en apparence, vecteur d’avenir ? Un miroir aux alouettes qui égare l’homme de ce 21e siècle dans le seul univers jamais exploré par un homo sapiens.

Nous reprenons ici les propos du philosophe Éric SADIN qui affirme que « que nous sommes en train de réaliser une dystopie, mais nous y allons enthousiastes, émerveillés, dans un état de somnambulisme béat. Il y a parfois des prises de conscience, comme celle qui a été déclenchée par Edward Snowden. Ce qu’il a révélé au sujet des agences de renseignement est éminemment répréhensible, mais aujourd’hui on est bien au-delà de la surveillance qu’il a mis au jour. Par nos comportements, par l’usage croissant d’objets connectés, nous participons à instaurer une visibilité continue de notre vie ».

La visibilité continue de notre vie sur Internet, via l’économie numérique, la dépendance à des promesses virtuelles nous met sous l’emprise d’un monstre doux et à terme cauchemardesque 

Selon le philosophe Éric Sadin et rejoint par de nombreux chrétiens, beaucoup de nos concitoyens, de nos hommes politiques restent particulièrement aveugles quant à l’étendue des graves conséquences civilisationnelles induites par l’industrie du numérique.

Nous devrions ainsi particulièrement nous méfier de l’infiltration quasi sauvage des objets numériques qui envahissent notre quotidien et notre habitat. Une infiltration sauvage qui , de façon insidieuse , promet monts et merveilles , voulant enchanter notre monde. Cet enchantement  forme d’artefact qui entend réparer notre monde réel, mais qui reste un monde profondément virtuel. L’univers numérique est ainsi une société finalement cachée, occultant l’emprise qu’elle veut exercer sur chacun, en contrôlant, auscultant, surveillant et répondant aux moindres de nos besoins artificiels.

Comment également avec l’émergence du monde virtuel, s’étonner alors des frustrations grandissantes de cette génération baignée dans le divertissement des écrans. Une génération qui à regret confond la vraie vie et la vie virtuelle, les symboles et le réel, une génération qui se déconnecte de tout rapport à la transcendance, qui magnifie une forme d’écologie sans avoir de contact avec la nature. Nous comprenons alors les termes employés par l’apôtre Jean quand ce dernier parle de la Babylone comme un repère de marchands et un repaire où se niche les esprits impurs. Ce monde-là pourrait bien être associé à un lieu de démonologie, puisque l’homme absorbé, fasciné, hypnotisé par la magie numérique a fini par lui livrer son âme et sa conscience. Un homme potentiellement connecté au monde occulte, s’il ne sait pas utiliser le monde numérique à des fins bonnes en maîtrisant  son usage, pourrait laisser ainsi, la porte ouverte à des démons.

Un monde numérique raisonné et bienveillant existe pourtant 

Pour autant en tant que chrétiens , nous ne pouvons pas mépriser et jeter aux orties la puissance numérique qui s’affranchit des frontières qui se dressent contre l’Evangile , dans les mondes des pays totalitaires où notamment, les chrétiens sont persécutés, nous portons jusqu’à eux un message magnifique à travers un outil qui finalement n’obéit pas aux frontières administratives…

Nous ne souhaitons pas non plus conclure sur une note négative concernant Internet, sur ce « sixième continent ». Notre propos vise plutôt à lancer un message d’alerte sur le souhait d’identifier un curseur sur nos usages, de lancer un travail sur l’éthique à engager autour de l’innovation numérique, d’identifier les enjeux et d’analyser les problématiques que pourraient amener le mauvais emploi des algorithmes. Il serait ainsi temps d’exiger des sociétés web de créer des ponts et des passerelles avec le monde des boutiques, des enseignes de proximité afin qu’elles ne disparaissent pas, de favoriser autant que possible les rencontres incarnées, l’entraide ou l’information citoyenne qui mobilise lorsque l’urgence a pris rendez-vous.

Nous voulons enfin autant qu’il est possible valoriser la dimension de contacts qui peuvent se traduire en véritables relations, rapprochant ceux qui nous sont éloignés. Nous voyons aussi dans cet univers la possibilité de toucher ceux qui sont isolés, ceux qui n’ont pas la possibilité de sortir des murs, pour de nombreux malades et personnes handicapées, personnes très isolées, l’outil Internet peut s’avérer comme un lieu d’évasion et de réassurance et provoquer les relations et enfin les visites espérées. Nous voulons également pour terminer notre propos, souligner la facilité d’accéder à la connaissance, au savoir, et à travers l’usage raisonné de l’outil numérique, approfondir la connaissance des sujets qui mobilisent notre intérêt.

 

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