Philosophie, Renoncer à la toute-puissance

De la fragilité

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Nous remercions Alain LEDAIN pour cette contribution d’une grande profondeur et d’une immense richesse et qui traite de la fragilité

« Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » (2 Co 12, 10)

Dans ces contextes de changement de paradigme, abordé le thème de la fragilité, est-ce bien inspiré ? Ne devions-nous pas nous attendre à aborder celui de « La puissance » ?

Pourtant dans notre propos, il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de la fragilité… comme il ne s’agit pas non plus de la nier.

L’homme est par essence fragile, il est à tout instant confronté à cette réalité qui se caractérise par, le handicap, la maladie et la mort. Ses fragilités peuvent être physiques certes, mais aussi relationnelles, sociales, psychologiques ou spirituelles.

Pour reprendre l’accroche d’un colloque, nous sommes « Tous fragiles, tous humains » même si nous ne sommes pas tous « visiblement fragiles » car atteints dans notre corps ou notre intelligence.

Plus ! A la condition humaine sont aussi attachées la faiblesse, l’incomplétude et la finitude. D’ailleurs, dans ce qui suit et pour simplifier, nous inclurons ce vocable – faiblesse, incomplétude et finitude – dans le terme « fragilité ».

Mais qu’entend-t-on par ces derniers mots ? L’incomplétude renvoie à nos manques, la finitude à nos limites : nous vivons dans un espace et un temps donnés ; nous ne sommes pas complètement maîtres de notre vie.
L’apôtre Jacques parle de l’homme comme d’une « vapeur qui paraît pour un peu de temps et qui disparaît ensuite. » (Jc. 4 : 14) Aussi, nous exhorte-t-il à ne pas être présomptueux dans nos projets et quant à notre devenir : « Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons ceci ou cela. » (Jc. 4 : 15)

Sur un registre identique et touchant à notre fragilité, le Roi Salomon écrivait : « Ne te vante pas de ce que tu feras demain, car tu ne sais pas même ce qui arrivera aujourd’hui. » (Pr. 27 : 1) Quant à cette autre figure Biblique, Moïse, il priait : « Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre cœur à la sagesse. » (Ps. 90 : 12) Lui aussi nous rappelle que nous ne sommes pas immortels. Sénèque écrira beaucoup plus tard (entre 49 et 55) : « Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ; jamais vous ne pensez à votre fragilité. Vous ne remarquez pas combien de temps est déjà passé, vous le perdez comme s’il venait d’une source pleine et abondante […] » (De la brièveté de la vie.)

Quel tableau ! Devons-nous pour autant en être déprimés ?

Tout dépend de notre regard. Notre but est ici précisément de changer la perspective déprimante que nous pourrions en avoir.

Un autre point de vue est possible. Sa mise en perspective peut amener la paix et le repos de Dieu dans nos vies et dans celle de notre société… si nous les voulons bien et si nous acceptons d’être réconciliés avec notre condition humaine et les limités à accepter non comme une forme de servitude pesante mais comme une aspiration à la dépasser en nous rapprochant de notre créateur et en épousant la nature divine au travers de Jésus-Christ.

Remarquable : En Jésus-Christ, Dieu s’est rendu fragile et vulnérable

Il est étrange de noter que l’homme tout au long de son histoire ait aspiré à dépasser ses propres limites, ait souhaité transcender sa finitude, ait aspiré à embrasser la toute-puissance que lui confère la technique comme élément support de sa propre transformation. Inversement Dieu fait exactement le chemin inverse, puisque Dieu embrasse la condition humaine, se fait Roi serviteur, revêt la condition de l’homme.

Les écritures nous enseignent que Christ de condition divine s’est fait pleinement homme. Ainsi Dieu a rêvé l’incarnation et l’homme dans un processus contraire engage le cheminement contraire, celui du déni de sa finitude pour rêver à épouser une condition divine afin d’être si possible immortel. L’homme démiurge menant l’introspection de son ADN et décidant de modifier, de combiner, d’associer une autre nature afin de réparer son imperfection d’homme mortel.

Dans un contexte de post humanisme, la fragilité et la vulnérabilité ont une résonnance contraire avec les idéologies de dépassement portés par une époque bercée par le monde de la toute-puissance. Les mots fragilité et vulnérabilité sont de la sorte en opposition avec l’air du temps qui glorifie l’énergie et la vitalité, la croissance et la performance, les vainqueurs et les bien-portants. Une époque anxiogène et bien fatigante pour ceux qui ne s’estiment pas à la hauteur.

Et pourtant, c’est dans la fragilité et la vulnérabilité que le (Dieu) Tout-Puissant s’est pleinement révélé en Jésus-Christ.

Il a pleinement assumé la condition humaine étant un vrai homme – absolument homme et absolument Dieu –. Dans son humanité, il s’est d’abord présenté comme un petit enfant (dans un état de faiblesse humaine) né dans une crèche (dans la faiblesse sociale), puis il s’est montré capable de pleurer (Jn 11 : 35), de souffrir et de mourir sur une Croix.

« Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus Christ lequel […] s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix. » (Selon Ph. 2 : 5-8)

Dans Mt. 25, Jésus s’identifie aux personnes en situation de manque ou grande fragilité : les assoiffés, les affamés, les étrangers, les malades, les prisonniers.

Vanterons-nous pour autant la fragilité et la vulnérabilité ?… Non, ce serait tomber dans un piège.

En fait, la fragilité nous confronte à un double risque : La complaisance dans la fragilité et la négation de la fragilité.

La complaisance dans la fragilité

La fragilité n’est pas une fin en soi. Nous verrons qu’elle est un chemin où Dieu nous rencontre. Il ne s’agit pas de s’y complaire ; comme il ne s’agit pas non plus de la dramatiser ou de s’y enfermer.

Elle ne doit pas mener à une posture victimaire (à se cacher derrière le masque de la victime) ou à y trouver son identité. Elle ne peut être un alibi pour ne plus avancer ou ne pas se remettre en cause[1]. « Tu ne peux pas vivre sur ta blessure, tu n’es pas ta blessure, ton identité n’est pas dans ta blessure, mais elle se trouve dans le Christ. »[2]

Ceci étant posé, il faut manifester beaucoup de tact et de délicatesse pour rencontrer et aider les personnes qui ont vécu des circonstances si éprouvantes qu’elles n’arrivent plus à se livrer.

D’une manière ou d’une autre, nous ne pouvons pas nous plaire dans la souffrance car Dieu n’aime pas la souffrance. Alors que la vie peut mettre à genou, Il veut l’homme libre et debout. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les Evangiles. Combien de personnes courbées Jésus n’a-t-il pas redressées lors de son ministère terrestre ! Mais avant toute guérison, Jésus pouvait poser une question : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Mc 10 : 51), « Veux-tu être guéri ? » (Jn 5 : 6)

La négation de la fragilité

La fragilité ne doit pas être refusée ou niée, au risque de céder à la tentation de la toute-puissance. Nous allons y revenir plus loin.

« Vous serez comme Dieu » (Gn. 3 : 5) propose le serpent qui suggère à Adam et Eve de renoncer à leur humanité en franchissant la limite posée par Dieu. Voulant s’échapper de leur condition humaine, voulant tout sans aucune limite, ils ont chuté et ils ont introduit la mort et la peur de manquer.

Dans le même esprit, lors de la tentation de Jésus, le Diable dira : « Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux. » (Luc 4 : 6a)

La fragilité et les limites sont normales. Nous n’avons pas à en avoir honte. Les limites sont une chance de don, de partage, de réciprocité et de complémentarité.

En ce sens, la relation homme-femme est très significative. Parce que je suis un homme (mâle), je suis « handicapé » du féminin. La différence sexuelle prouve que je n’ai pas tout, que je ne suis pas auto-suffisant : je ne peux pas faire advenir la vie à moi tout seul ![3] Il me faut accepter le manque, la limite qui suscite le désir de l’Autre (le féminin) et la vie.

Nous devons aussi accepter la fragilité et la vulnérabilité pour comprendre celles d’autrui. Toute personne doit être entourée, protégée.

En ce qui concerne le chrétien, même s’il peut tout par Celui qui le fortifie (Ph. 4 : 13), même s’il est plus que vainqueur par Celui qui l’a aimé (Rm 8 : 37), il n’en reste pas moins soumis aux périls, à la peine, à la faim, à la soif, au froid et au dénuement. (2 Co. 11 : 23-27)

Au plan social, « la dimension humaine d’une société se mesure à la manière dont elle traite la fragilité de ses membres »[4] et « Anesthésier la fragilité, c’est tuer l’humanité. »[5]

Au plan ‘spirituel’, « La religion pure et sans tache, devant Dieu notre Père, consiste [entre autre] à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions… » (Jc 1 : 27a), c’est-à-dire à apporter une aide aux plus fragiles.

Pourquoi ne pas céder à la tentation de la toute-puissance

Parce que la fragilité est attachée à la vie, à son côté imprévisible, non maîtrisable, l’homme recherche le risque zéro, quitte à brader sa liberté. Peut-être une explication à « la rage sécuritaire[6] » de ces dernières années.

Le risque zéro, c’est oublier que la vie est faite d’incertitude, de contingence[7] et d’accidentalité et que la surprotection fragilise[8]. Il est impossible de tout maîtriser. Tout contrôler, tout prévoir, tout anticiper, c’est s’interdire l’émergence du radicalement nouveau, c’est réduire l’humain à l’état de robot, de machine, d’objet. Parfois, il faut savoir lâcher prise.

Le principe de précaution ne s’applique pas dans tous les domaines de la vie… Pour nous, chrétiens, dans les tempêtes de la vie, nous nous souvenons de cette parole de Jésus : « N’ayez pas peur ! » (Mc 6 : 50)

La sécurité n’est pas la première fonction d’un état. Sa première fonction est de protéger les plus faibles ; ce qui a pour conséquence la sûreté comme attribut de la liberté, le combat contre la loi de la jungle, c’est-à-dire la loi du plus fort, celle de l’animal.

Le refus des limites…

… amène l’homme à la démesure sans aucun rapport avec la « vie abondante ».

Voilà qui explique le gigantisme, l’aspiration à toujours plus grand, plus haut – la plus haute tour du monde, la tour Burj Dubaï inaugurée le 4 janvier 2010, mesure 828 mètres de haut et a coûté 1,5 milliards de dollars[9] –, plus loin, plus vite et la tyrannie du « toujours plus ».

Il faut intégrer la notion de limites, sortir de certaines pensées et en tirer toutes les conséquences ; par exemple, arrêter de vivre selon le modèle mercantile et consumériste supposant les ressources de la terre pratiquement infinies, quasi-inépuisables et sans fin renouvelables[10].

Nos besoins réels sont limités, nos appétits illimités. Ces derniers doivent être limités par notre volonté et avec l’aide de Dieu au risque de créer un désordre personnel et social.

La puissance, elle, nous confronte au risque de la « toute-puissance ».

La caractéristique centrale des enfants est celle de la toute-puissance : « Je veux ici et maintenant ! Exécution immédiate, cela presse et ça n’est pas négociable. Ne me parlez pas de condition pour la satisfaction complète et totale de mon besoin ! Tout l’univers doit chercher à le satisfaire. » « Je suis la Loi, je fais la pluie et le beau temps. »

Dans la première enfance, la toute-puissance infantile est à son apogée et tous sont sommés de se soumettre à cette toute-puissance. C’est ainsi que le bébé crie éperdument lorsqu’il a faim et seule la tétée peut le satisfaire. Il pleurera jusqu’à satisfaction ou, si la satisfaction ne vient pas, il pleurera jusqu’à épuisement complet. La mère ne pourra qu’obtempérer[11].

L’époque de la toute-puissance infantile est celle de l’égocentrisme total et de l’intolérance à la frustration.

Lorsque l’enfant va grandir, la toute-puissance devra céder la place à la réalité et aux contraintes inhérentes à celle-ci. Chez l’enfant, cette acceptation ne sera ni immédiate, ni naturelle. Il oscillera entre le déni d’une certaine réalité et la prise de conscience de son impuissance[12].

Devenir adulte, c’est faire le deuil de la toute-puissance infantile, de l’immortalité et d’un monde dont on avait cru être le centre. C’est un travail d’humanisation qui ne se fait pas facilement et sans peine.

L’adulte a appris qu’il est limité[13], qu’il partage avec les autres la même condition humaine ; alors que les enfants se croient éternels et seuls au monde. Pour eux, l’Autre n’existe pas.

L’adulte accepte le manque et ne revendique pas sans cesse une totale satisfaction et un comblement parfait de ses besoins. L’adulte immature, lui, peut se transformer en bébé hurleur, sans oreille pour entendre et sans bouche pour exprimer une requête. Il est prêt, non à demander à autrui, mais à prendre de force ou à manipuler, c’est-à-dire à faire des autres des objets de satisfaction[14]. De plus, il refuse le principe de réalité qui inclut la nécessité de compter avec le temps.

La toute-puissance : Au plan spirituel…

  1. La toute-puissance de Dieu n’a rien de commun avec la toute-puissance infantile. Dieu risque par amour : il laisse libre de l’aimer ou de le rejeter. En fait, la toute-puissance de Dieu est indissociable de ses autres attributs : Son amour, Sa bonté, Sa pureté, Sa sainteté…
  2. Être dans la volonté de toute-puissance, c’est souhaiter que tous se plient à nos ordres et exécutent nos quatre volontés ; y compris Dieu qui est sommé de répondre « maintenant au nom de Jésus !». Or, tous ne nous obéissent pas et certains nous résistent. Il y en a même qui ne nous aiment pas !

Personnellement, il nous faut accepter de sortir de la volonté de toute-puissance et laisser Dieu nous dire : « ma grâce te suffit[15] ». Il faut bien l’admettre : Le renoncement à ce que nous croyons être légitime n’est pas facile.

  1. La foi véritable nous garde dans le concret de l’existence. Elle est ancrée, non dans les désirs et l’imagination, mais dans la réalité objective qu’elle ne fuit pas. Elle nous fait devenir homme – humain au plein sens du mot – et le rester « avec » et « pour les autres » en Jésus.
    (Cette dernière phrase est inspirée de Dietrich Bonhoeffer.)
  2. Lorsque l’on aide son prochain, il faut renoncer à user de la toute-puissance qui domine, contrôle et maintient la personne aidée dans la dépendance et l’infantilisme. Autrement dit : Il faut éviter de se croire maître par rapport au disciple, fort par rapport au faible et bien-portant par rapport au malade.[16]

Humilité est le maître mot. « Que celui qui croit être debout prenne garde de tomber ! » (1 Co. 10 : 12)

Jean Vanier, fondateur des Communautés de l’Arche[17], nous invite à se souvenir que « La relation d’aide à un pauvre, un handicapé, un marginal est en réalité la relation d’un pauvre avec un autre pauvre car nous portons tous en nous une fragilité, une pauvreté. »

Plus : Nul homme n’est le sauveur de son prochain. Nul amour, si ardent soit-il, n’est assez puissant pour guérir certains maux. La consolation apaise les souffrances mais certaines guérisons n’appartiennent qu’à Dieu. Notre amour, si fort soit-il, n’est pas tout-puissant !

  1. Même appelés à la plénitude de l’Esprit, nous restons dans l’incomplétude. Il ne s’agit pas d’être plein de soi, dans l’arrogance, le mépris, la suffisance et l’orgueil, fussent-ils ‘spirituels’ ! Aucun chrétien n’est le Corps du Christ à lui tout seul : « 14 […] le corps [du Christ] n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres. […] 20 Maintenant donc il y a plusieurs membres, et un seul corps. 21 L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de toi ; ni la tête dire aux pieds : Je n’ai pas besoin de vous.» (1 Co. 12)
  2. Lors de son ministère terrestre, Jésus agissait par la puissance du Saint-Esprit (Luc 4 : 14), mais, dans une complète dépendance du Père, il a toujours renoncé à la toute-puissance.

Ainsi, lors de son arrestation, il dira à l’un de ses disciples[18] : « 53 Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ? » (Mt. 26)

Avant cela, alors que des samaritains refusèrent que l’on prépare pour Jésus un logement, « 54 les disciples Jacques et Jean […] dirent : Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ? 55 Jésus se tourna vers eux, et les réprimanda, disant : Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés. » (Luc 9)

A noter : dans le livre de l’Apocalypse, Jésus est souvent identifié à « l’agneau qui a été immolé »[19]. L’agneau ne symbolise pas la toute-puissance mais la douceur et la pureté.

La toute-puissance : Au plan social…

Commençons par un fait : Alors que le suicide représente 5% des décès dans la population générale, il représente 14% des décès chez les médecins. Comme l’analyse fort bien le théologien Jean-Marie Gueullette, les médecins dépriment car « tout le monde attend d’eux des prouesses, voire l’impossible. » On les croyait tout-puissants, ils ne le sont pas !

La toute-puissance peut s’exprimer par la domination, le pouvoir (politique, spirituel…), la puissance recherchée pour elle-même, l’argent, le sexe, le sentiment d’être le maître du monde ou du moins, l’un d’entre eux.

« Le pouvoir absolu corrompt absolument. » (Lord Acton)

Rappelons l’expérience vécue par Nebucadnetsar (Dn. 4) Ce roi fut comparé à un arbre vu jusqu’aux extrémités de la terre, dont la cime s’élevait jusqu’aux cieux et dont tout être vivant tirait sa nourriture. Il finit par se dire : « N’est-ce pas ici Babylone la grande, que j’ai bâtie, comme résidence royale, par la puissance de ma force et pour la gloire de ma magnificence ? » (Dn. 4 :  30) Il apprit à ses dépens que le Très Haut domine sur le règne des hommes et qu’il le donne à qui il lui plaît.

Il y a obligation pour chaque être humain de renoncer à la toute-puissance. Ce renoncement à la toute-puissance est fondateur des sociétés humaines. Il réclame toute notre vigilance de citoyen et d’être humain. Seul Dieu dispose de la puissance éternelle, de la toute-puissance et aucun homme ne peut se permettre de rivaliser[20].

Renoncer à la toute-puissance amène à savoir comment poser, s’imposer et imposer des limites : c’est la notion d’interdit, ce qui est parlé (dit) entre (inter) nous et qui nous permet de vivre ensemble[21].

Il n’est pas inutile d’émettre ici une critique sur la technique qui entrouvre des possibles vertigineux, fascine et se présente comme la seule possibilité de progrès et de développement pour toute société. A travers elle, l’homme idolâtre sa force, sa puissance.

C’est ainsi qu’en Occident, nous tentons, par elle, d’asservir et de dominer la nature, la vie (par les manipulations génétiques de l’embryon) et la mort (par l’euthanasie).

Pourtant, il convient de se poser ces questions : Tout ce qui est possible doit-il être entrepris ? Tout ce qui est permis est-il bon ? Je ne le crois pas. On revient à la question des limites, de l’autolimitation.

La technique fascine autant qu’elle effraie : L’histoire a démontré que les sciences et le progrès technique étaient compatibles avec la barbarie. Toute puissance, qu’elle qu’en soit sa nature, suppose une sagesse qui la contrôle, un discernement quant à ses dangers et un amour profond pour l’humain et le prochain[22].

Doit-on pour autant renoncer aux sciences et techniques ? Evidemment non car elles ont contribué à l’amélioration des conditions de vie et montré la grandeur de Dieu à travers sa création. Ceci étant, elles ne doivent pas être laissées à elles-mêmes mais orientés selon des principes éthiques. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme… » (François Rabelais)

Ayant renoncé à la toute-puissance, une bonne perspective quant à la fragilité et à la pauvreté

Les pauvres des béatitudes[23] sont ceux qui se savent en manque. Et ils sont heureux car c’est le manque qui les met en route, qui les met en mouvement vers l’eau.

Esaïe 55 : « 1 Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, Même celui qui n’a pas d’argent ! Venez, achetez et mangez, Venez, achetez du vin et du lait, sans argent, sans rien payer ! »

Ap. 21 : 6b : « A celui qui a soif je donnerai de la source de l’eau de la vie, gratuitement. »

A l’inverse :

Ap. 3 : « 17 Parce que tu dis : Je suis riche, je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien, et parce que tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu, 18 je te conseille d’acheter de moi de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. » (Extrait de la lettre à l’ange de Laodicée)

Luc 6 : « 24 Mais, malheur à vous les riches25 Malheur à vous qui êtes rassasiés… »

La soif est un signe de vie[24]. Quand on se pense en situation de complétude ou de plénitude, il n’y a pas de place pour l’inattendu, il n’y a pas de place pour Dieu.

Aujourd’hui, le manque n’est plus supporté ou mal comblé. Nous devenons avides et encombrons nos vies d’objets, d’images, de sons, de bruit, de nourritures, de boissons au point d’en être parfois dépendants, accros, « addicted ». Nous vivons alors dans l’excès de tout, dans le « toujours plus », dans le trop.

De plus, nos manques doivent être immédiatement satisfaits.

Nous n’apprenons plus à réorienter nos manques et donc nos désirs, nous n’apprenons plus le renoncement, nous n’apprenons plus à faire le deuil de nos pertes. Nous ne voulons plus avoir soif, nous ne voulons plus avoir faim, nous voulons être comblés voire « gâtés pourris »… ce qui nous mène parfois à l’amertume et la morosité. Nous ressemblons alors à ces enfants qui boudent parce qu’ils n’ont pas obtenu satisfaction.

Un changement de perspective est impératif car « Malheur à vous qui êtes rassasiés… » « Quand le manque manque  à quelqu’un, il ne se sent pas très bien[25]. »

Le manque transcendé peut nous amener plus loin et à être autrement. Il est source de vie.

Lors de son ministère terrestre, Jésus a côtoyé les pécheurs, les malades, les blessés de la vie, les pauvres, les enfants, les exclus car c’est auprès d’eux qu’il pouvait déployer son amour et sa puissance.

La fragilité est le lieu privilégié par lequel Dieu offre à l’homme son intervention. C’est par les échardes dans notre chair, dans les fragilités et les faiblesses de notre humanité, que Dieu manifeste sa puissance (2 Co. 12 : 9).

C’est ainsi que contrairement à toute logique humaine, la plus grande fécondité va naître là où il y avait stérilité. C’est ce que nous observons dans le Premier Testament notamment avec Abraham – père d’une multitude – et Sarah, ou avec Anne la mère du prophète Samuel. Dans le Nouveau Testament, Elisabeth, qui était stérile, va donner naissance au plus grand prophète qu’une femme ait porté : Jean-Baptiste (Luc 1 : 7 et Mt 11 : 11).

« Bienheureux les fêlés car ils laisseront passés la lumière. » (Michel Audiard[26])

Dieu n’aime pas nos fragilités en tant que telle. Ce qu’il aime, c’est notre attitude de pauvreté (pour reprendre la première béatitude), c’est-à-dire notre attitude de disponibilité, de dépendance vis-à-vis de lui. Alors seulement, l’être fragile que nous sommes peut devenir fécond et porter du fruit.

Pour qu’il y ait une place pour l’action de Dieu dans notre vie, il faut de la disponibilité devant l’inattendu ; ce qui suppose confiance en Dieu et espérance.

Comme il serait dommage de vivre ce que nous observons par ailleurs : l’exigence de garanties extravagantes auprès des hommes politiques et des compagnies assurances pour porter nos vies sans trembler.

Confiant en Dieu et en Ses ressources, affrontons la vie et notre condition humaine. Tolérons l’aléatoire. Ne comptons pas que tout ira bien mais grandissons toujours enracinés dans l’espérance et sachant prendre des risques. « Ce ne sont pas les risques qu’il faut supprimer – cela on ne le peut pas, les risques sont consubstantiels à la vie dans le temps –, m’ais c’est l’espérance qu’il faut retrouver. » (Chantal DELSOL)

Osons, soyons audacieux.

Et dans un monde de performance et de compétitivité dans lequel bon nombre d’hommes et de femmes sont courbés, inquiets, fatigués, sommés de se conformer au monde des « objets » virtuels, sommés de n’être qu’un individu monétisé et de réussir le bonheur consumériste dans cet âge d’or du monde numérique. N’oublions pas cette réalité, nous sommes humains… juste humain ! Et c’est immense !

Retenons cette « nouvelle équation mathématique » pour résoudre la problématique existentielle, une note mathématique finalement chargée d’espérance : Que nos relations soient « l’alliance de nos faiblesses, la multiplication de nos projets, la soustraction de nos problèmes et la somme de nos promesses » Cette équation-là est supérieure à tous les algorithmes qui déconstruisent l’homme, une équation qui renverse les projets démiurgiques de la toute-puissance.

[1] A notre époque, il y a une dérive compassionnelle qui fait de la victime une figure de l’innocence. Un seul a été victime et sans faute : le Christ. D’ailleurs, « il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités ; Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, Et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. » (Es. 53 : 5)

[2] Carlos PAYAN

[3] Même si, significativement, il existe un fantasme de parthénogenèse : « Elle a fait un bébé toute seule » chante Jean-Jacques Goldman

[4] Bernard Ugeux, Directeur de l’institut de Science et de Théologie des Religions de Toulouse

[5] Gontran Lejeune. En complément : « Une société est forte de la place qu’elle donne aux plus fragiles. Les personnes ayant un handicap humanisent la société, elles invitent à la relation. » (Association Simon de Cyrène)

[6] Titre d’un libre de Christian Charrière-Bournazel, ancien bâtonnier du barreau de Paris.

[7] Possibilité qu’une chose arrive ou n’arrive pas, éventualité.

[8] On en est même arrivé au concept de « guerre zéro mort » ! C’est un concept absurde même si la mort de soldats émeut à juste titre.

[9] A Dubaï, l’immense tour se conjugue avec une dette publique abyssale : plus de 100 milliards de dollars !

[10] Les richesses à partager ont des limites. « Ce qui est en cause, c’est la logique même de notre fonctionnement économique, dont le dynamisme repose sur l’expansion indéfinie des revenus et de la consommation. » (Cardinal Vingt-trois)

[11] Inspiré et partiellement repris de la page : http://incesteabusetviolence.blogspot.com/2011/01/la-toute-puissance-infantile.html

[12] Inspiré et partiellement repris de la page : http://pierresultan.blogs.nouvelobs.com/tag/toute-puissance%20infantile

Eduquer – du latin educere – signifie conduire hors de soi pour introduire à la réalité.

[13] Il a reconnu sa finitude ontologique.

[14] Inspiré et partiellement repris de la page : http://larevuereformee.net/articlerr/n225/les-racines-de-la-violence

[15] 2 Co. 12 : 9

[16] Inspiré et partiellement repris de la page : http://www.missionvieetfamille.com/index.php/la-relation-daide/desirer-aider

[17] L’Arche travaille étroitement avec des personnes ayant une déficience intellectuelle afin que chaque personne puisse découvrir et exercer pleinement son rôle dans la société.

[18] Celui ayant emporté par l’épée l’oreille d’un serviteur du souverain sacrificateur

[19] Entre autres : Ap. 5 : 6, 12 / Ap. 13 : 8

[20] Illustration : Hérode (Act. 12 : « 21 A un jour fixé, Hérode, revêtu de ses habits royaux, et assis sur son trône, les harangua publiquement. 22 Le peuple s’écria : Voix d’un dieu, et non d’un homme ! 23 Au même instant, un ange du Seigneur le frappa, parce qu’il n’avait pas donné gloire à Dieu. Et il expira, rongé des vers. »)

[21] Les deux derniers paragraphes sont inspirés et partiellement repris de la page : http://www.irenees.net/fr/fiches/analyse/fiche-analyse-73.html

[22] La puissance de Dieu est inséparable de ses autres attributs : notamment sa sagesse et son amour.

[23] Mt. 5 : 3 : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! »

[24] Être le sel de la terre, c’est donner soif, c’est susciter le désir et donc la vie.

[25] Jacques Lacan

[26] Dialoguiste, scénariste et réalisateur français de cinéma, également écrivain et chroniqueur de presse.

1 réflexion au sujet de “De la fragilité”

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