Anthropologie, Génétique

La révolution bioéthique

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Les névroses contemporaines

Dans la destruction du réel, dernier livre de Bertrand Vergely , le philosophe dénonce les trois dernières folies majeures de l’homme fait Dieu, folies qu’il assimile à trois névroses :

  • la névrose à l’égard du réel avec l’avènement d’un monde virtuel engendrant le corps déconnecté de tout ancrage à la réalité.
  • La névrose à l’égard de la dimension relationnelle  nous connectant au monde sans être relié à la table de son prochain
  • La névrose à l’égard de la manière de naître qui se traduit par les nouvelles parentalités, et touche à la dimension d’une fécondation artificielle faisant rencontrer le désir et la technique.

Tous ces changements ont un même dénominateur, la déconstruction ontologique, ce que les philosophes appellent l’être. Cette destruction de l’être, était hélas prévisible, déjà prédite dans le livre de la Genèse, depuis le Jardin d’Eden, depuis la prétention de l’homme à devenir l’égal de Dieu et cette tentative d’effacer son image en nous.

Cette destruction de l’entièreté associée à notre humanité résulte de la prétention à nier notre finitude, la prétention de nous orienter vers une forme d’autosuffisance singulière.

Ainsi comme l’écrit Bertrand Vergely « L’homme-Dieu est fort tant qu’il n’est pas démasqué. Comme tous les pervers, il n’aime guère que sa perversion soit nommée ».

Pour prolonger la réflexion du Philosophe Bertrand Vergely et revenir à ces dimensions du désiré et de l’identité, ces deux thématiques sont en effet importantes, car elles convoquent des dimensions à la fois anthropologiques et métaphysiques …

Aussi chaque dimension autour des notions de désir et d’identité devrait être appréhendée, dans toute leur amplitude.

Cette question autour de ces thèmes du désir et de l’identité nous renvoie ainsi à celle formulée par Edgar Morin sur la complexité de l’individu que l’on tente de segmenter, de catégoriser sans relier les parties de l’identité humaine entre elles. Il faut ainsi penser la complexité humaine dans son identité biologique, subjective, sociale, culturelle et spirituelle. Dans un monde virtuel qui tente de déconnecter, de déraciner le corps du réel, et on oublie alors que l’être, l’identité humaine est aussi inscrite dans la dimension biologique. L’ancrage de l’être humain dans toutes ces composantes, biologique culture, social spirituel sont un principe d’unité et de diversification de l’espèce humaine. Toutes ces dimensions s’intriquent et forment l’identité mais une identité qui n’est pas déconnectée de sa nature également biologique. Or prétendre dissocier ces dimensions, c’est en quelque sorte aliéner ce qui fait l’homme dans son entièreté

Pourtant je ne vais pas me livrer à une explication de textes, mais plutôt vous partager les résonances de ces mots. Les réflexions qui sont les miennes autour du mot désiré et de l’identité « être soi ».

Or avec la fécondation in vitro, la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui, la question posée « Suffit-il d’être désiré pour être aimé et être soi » nous renvoie à nous interroger sur les enjeux de demain face à un changement de paradigme celle de la manière de naître.

Sommes-nous en fait, en train de basculer dans une nouvelle ère de la modernité, celle du transhumanisme ? Un transhumanisme parfois déconnecté qui n’a pas pris toute la mesure de la dimension ontologique de l’homme, en effet notre identité demeure entre autres, enracinée dans le biologique :

Mais qu’est-ce que nous dit cette technique qui gomme la paternité ou la maternité, interfère dans la manière de naître, ouvrant désormais la possibilité de faire jaillir la vie hors de la vie ?

Quelles incidences auront de fait un système technicien qui efface le Père ou la Mère sur la construction de l’être, de son identité, de soi pour reprendre cette question autour de l’identité et du désiré ?

Mais avant d’aller plus loin sur les enjeux et répondre aux éléments déclinés dans cet avant-propos, reprenons la dimension du désiré et celle de l’identité…

La dimension du désiré.

Le mot « désiré » en soi a des résonances forcément multiformes et qui s’applique à la dimension même de l’objet. Le désir se définit en philosophie comme ce qui « nous porte vers une réalité que l’on se représente comme une source possible de satisfaction ».

Il est ainsi étrange que dans notre monde, d’être les témoins d’un glissement sémantique, nous ne parlons plus ainsi de don, d’accueil de l’enfant mais de désir d’enfant. Ainsi nous sommes passés de l’accueil de l’enfant au « désiré ». Nous prenons de fait conscience d’un déplacement, de la part de signifiant dans les mots, allant de l’accueil inconditionnel au désir d’enfant, du don à la satisfaction d’un besoin.

Nous entrons de fait de plain-pied dans un monde de réification, d’envie non nécessairement altruiste, avec en arrière-plan la rupture du lien générationnel.

Avec la dimension du désiré, nous enfonçons enfin dans un monde qui rêve l’aboutissement d’un homme désincarné de son réel, auto construit qui se suffit à lui-même, qui n’a plus besoin de l’autre, qui évacue le relationnel, car le monde technique et numérique répondrait à l’ensemble de ses besoins. A partir du moment où l’enfant n’est plus reçu mais construit (construit par la rencontre entre le désir et la technique), cette construction augure d’un monde où, en dernière analyse, l’homme ne dépend plus que de lui-même : un homme auto-construit qui se suffit à lui-même. Perspective révélatrice d’une profonde solitude et de futures souffrances.

Mais au fond qu’est-ce que cette société qui veut la performance, qui aspire à un désiré, une norme et non à la dimension relationnelle qui touche à l’enfant accueilli tel qu’il est, né depuis des millénaires d’une relation homme et femme et non fécondé par une techno science augurant bien, et inévitablement dépeint par Aldous Huxley, un monde transhumaniste.

Avec la GPA nous passons bien d’une dimension de verticalité, c’est-à-dire celle du lien générationnel, à celle d’une dimension (plus) horizontale, la gestation pour autrui, ce n’est plus la gestation pour l’enfant, mais bien la gestation pour autrui et il y a là avec cette dimension du désiré, une dimension clientéliste qui forcément m’interroge et doit tous nous questionner.

En passant du lien générationnel, à une dimension plus horizontale, il y a de facto une rupture avec une histoire, un passé, une filiation, un héritage. Nous entrons de fait, de plain-pied dans l’horizontalité. L’horizontalité qui avec la GPA s’appuie nécessairement sur les avancées de la science pour faire émerger la vie.  

Au fond la question est aussi la suivante, le désir et aimer suffisent-ils pour combler toutes les dimensions qui toucheront ce qui fait que j’existe ?

La dimension de l’identité

En réfléchissant à la question de l’identité orientée sur le devenir de l’enfant, il semble sans doute important de postuler que l’identité proprement dite se façonne autour d’un environnement multiforme qui ne saurait être seulement réduit à la seule dimension sociale, culturelle, affective, la construction de l’identité de l’enfant est également inséparable de conditions qui touchent à la dimension de la vie prénatale mais également au fait qu’il reçoit un capital épigénétique qui imprime en lui une mémoire parentale. Ce capital épigénétique qui se construit en regard de l’impact de notre environnement et que nous transmettrons potentiellement à notre descendance.

  •   La vie prénatale participe de la construction de l’enfant

Des chercheurs ont en effet en premier lieu postulé que la mémoire parentale et prénatale s’imprime en effet durablement dans l’enfant à naître.  Un enfant sera en effet marqué à la fois par son héritage génétique mais également par le lien utérin qui l’unit très tôt à sa mère, et un enfant à naître peut ressentir négativement les impacts d’une dissociation, d’une rupture, un enfant sera comme touché dans son inconscient par les effets d’une séparation.

Ainsi l’étape de la fécondation et la naissance sont loin d’être une parenthèse sociale, un événement abstrait dans la vie de la mère et de l’enfant à naître du fait même des échanges utérins existant entre l’enfant et sa mère.

Plusieurs chercheurs ont mis à jour, le fait suivant : le fœtus à naître est un être à la sensorialité très développée ce qui va fonder des échanges d’une grande intensité avec la mère, il y aura dès lors comme une empreinte indélébile. Nous savons également aujourd’hui à quel chaos peut mener et aboutir une grossesse qui n’a pas été investie psychiquement par la mère qui s’inscrit dans le déni de la grossesse. Dans le cas de la GPA, la personne qui porte l’enfant ne s’investit pas dans la grossesse d’un enfant qui n’est pas le sien, elle s’inscrit, cette personne dans une prestation de service et une prestation technique.

La « Gestation Par Autrui » conduit de fait à une forme de rupture du lien, et cela touche aussi et au-delà à des questions profondes autour de la vie.

A ce propos une psycho thérapeute écrivait « N’est-il pas tragique de volontairement gommer les attaches de filiations biologiques maternelles et/ou paternelles comme repères majeurs dans la vie d’un enfant, de lui dire implicitement : » Tu oublies tes origines, ce n’est pas si important, tout se passe bien de cette façon aussi » ? Il se fait que non. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent » fin de citation.

Ainsi notre identité d’homme et de femme demeure également enracinée dans le biologique et il me semble que l’existence d’une hérédité épigénétique transgénérationnelle est totalement démontrée. L’épigénétique s’exprime au travers de couches d’informations induites par l’environnement au sens large (une mémoire parentale  transmise soit par le Père, soit par la Mère) ; certaines marques épigénétiques pourraient même passer à la descendance.

Les incidences d’un système technicien qui efface la paternité ou la maternité

sur la construction de l’identité

En regard d’une techno science qui rend possible la fécondation sans relation sexuée, que signifiera demain le fait de grandir sans Père  ?

Nous sommes d’ores et déjà les témoins de mutations sociales importantes, les témoins d’un effacement du Père, sous l’influence de la redistribution sociologique des rôles interchangeables des hommes et des femmes au sein d’une civilisation qui réinvente l’humanité, nous assistons ainsi à un mouvement inéluctable «vers une société sans père» dans laquelle la figure paternelle s’efface et l’autorité se délité de tout contenu.. Or gommer le Père c’est aliéner une part de l’essence même de notre humanité, c’est la vider de toute substance spirituelle, c’est proclamer l’immanence sans transcendance.  

Puis avec l’émergence des avancées et des techniques médicales, les progrès de la médecine conduisent à un « jaillissement de la vie qui ne se fait plus dans la vie », et à une sortie demain, du vivant hors du vivant, finalement à l’accomplissement d’une dénaturation de la manière de naître, nous entrons dans un post humanisme annonciateur d’une vision mortifère et de destruction, d’une part de notre humanité, dépouillée de l’amour inconditionnel.

Soulignant la dimension mortifère sur cette dénaturation de la manière de naître, le docteur Benoît Bayle écrivait ainsi en 2004 : « La révolution “conceptionnelle” repose sur une incontestable réification de l’embryon humain. Celui-ci devient objet de surproduction, et par conséquent de destruction de masse, objet de contrôle qualitatif et bientôt peut-être, prothèse thérapeutique. Cette surproduction et cette surconsommation embryonnaire sont l’objet d’un refoulement massif. Leur étude mérite pourtant d’être entreprise, par-delà les enjeux idéologiques qu’elle soulève… La révolution procréatique repose sur une véritable logique de surproduction, de sélection et de destruction des embryons humains ».

De fait dans ces contextes de vision mortifère de la vie, nous apprenons bien que la matrice maternelle et paternelle est indissociable au devenir même de l’enfant, l’enfant à naître peut de fait, ressentir négativement la rupture et être marqué dans sa mémoire prénatale des effets mêmes de cette désunion en quelque sorte.

S’il faut entendre le désir parental, et en effet il faut en effet entendre la souffrance des adultes. Cependant la question de la souffrance de l’enfant doit aussi être entendue. Or nous aurions tendance à oublier que ce qui est en cause, ce n’est pas tant le désir individuel que le bien des enfants. Il s’agit de fait de prendre la mesure de toutes les conséquences des désirs d’adultes qui peuvent amener plus tard de la souffrance dans le cœur des enfants puis l’inscrire durablement dans leurs mémoires.

Gommer, effacer, faire l’impasse, Ignorer les dissociations dans ce rapport utérin peut conduire ainsi à de profonds ravages en appréhendant pas toutes les conséquences d’une dénaturation de la vie du fait du pouvoir de la technique, d’un système technicien prométhéen qui jouerait avec le feu, en aliénant une part de la dimension ontologique d’un être humain, c’est-à-dire son âme, sa dimension spirituelle.  

En outre le besoin bien réel de connaître ses origines donne tort à tous ceux qui nient l’importance des caractéristiques biologiques de l’homme, en y voyant seulement des déterminismes et stéréotypes dont il faudrait se libérer.

Pour illustrer et conclure ce premier propos et conclure sur cette question, je citerai ce médecin pédiatre Janusz Korczak qui s’est engagé toute sa vie pour les droits de l’enfant « Plus le niveau spirituel de l’éducateur est pauvre, plus sa morale est incolore, plus grand sera le nombre des injonctions qu’il imposera aux enfants, non par souci de leur bien, mais pour sa propre tranquillité, et son propre confort égoïste ».

Il est intéressant de noter que Korczak s’était au cours de la seconde guerre mondiale totalement investi dans son travail de pédiatre auprès des enfants d’un orphelinat et qu’il ait volontairement renoncé à sa vie pour ses convictions, cela nous parle pour la grandeur de l’homme. Mais cela est secondaire, en regarde de la force de son message résumé dans cette citation si profonde.
Remerciements de l’auteur : « j’aimerais remercier mes amis Claude et Edmond Boucton, mon Ami le Docteur Jérôme Sainton, sans qui ce texte n’aurait pu être produit avec cette dimension réflexive et cette richesse notamment sur des références à la fois philosophiques et anthropologiques ».

1 réflexion au sujet de “La révolution bioéthique”

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