Le mariage du secteur bancaire et des GAFA, l’intrusion au coeur de la vie de chaque client et usager

Auteur Eric LEMAITRE

 

La numérisation du secteur bancaire

La numérisation du secteur bancaire est en marche : « La numérisation pousse les banques vers la plus grande transformation de leur histoire », de nombreuses banques se sont d’ores et déjà lancées dans le monde digital. Cette révolution est également inquiétante, elle augure une nouvelle fois une déshumanisation du monde dans lequel nous entrons inévitablement.

Le constat de cette révolution numérique est sans appel, les agences dans le secteur bancaire sont de moins en moins sollicitées, fréquentées. En effet, dans des proportions de plus en plus importantes, les usagers déjà largement familiarisés au monde numérique, ont pris l’habitude, de consulter leurs comptes à partir de leurs écrans tablettes, ordinateurs, smartphone s…

C’est l’organisation de la banque de détail qui a maillé autrefois les territoires qui est remise en cause radicalement. Cette transformation que le monde numérique opère, n’affecte pas seulement le monde bancaire : nous n’évoquerons pas ici la disparition des services dans certaines zones de nos territoires, tels que les services sociaux, la Poste, les points de distribution s alimentaires, les écoles, les maternités etc. qui sont autant d’agoras, de lieux désormais inopérants.

Aujourd’hui le modèle économique bancaire (la banque de détails) est confronté à des crises successives, à une baisse implacable des fréquentations de clientèles.  L’accélération et la conversion de la banque de détails au modèle d’organisation numérique de la banque digitale se sont littéralement imposées.  Cette mutation numérique est un couperet net en matière de nombre d’emplois.  Pourtant le consommateur lambda ne se lamente pas de la disparition de son guichetier, il voit à travers ses opérations effectuées sur son smartphone, un gain de temps extraordinaire, fini pour lui les files d’attente interminable et ses rendez-vous ratés.

Face à ce phénomène touchant les nouvelles pratiques de ses clients, les banques sont conduites à faire évoluer leurs services, elles seront à terme amenées à diminuer physiquement le nombre de succursales. Nous pourrions d’ailleurs parier la disparition prochaine des agences bancaires de proximité. Cette disparition se fera au profit du monde des portables téléphoniques, ces smartphones deviendront ainsi le premier guichet pour bon nombre d’usagers.

Le monde bancaire deviendra digital, c’est l’autre révolution qui est en marche. Le client pourra éventuellement rencontrer son conseiller sur écran avec « Skype », ou échanger avec une intelligence artificielle sur d’éventuels conseils financiers, des transactions ou des demandes de prêts. Les conséquences pour les salariés seront évidemment dramatiques, l’emploi dans le secteur bancaire subira les effets de la numérisation. Cette numérisation de la banque aggravera, accentuera la baisse tendancielle des effectifs déjà connue dans le monde bancaire. Cette tendance mondiale ne touche pas seulement le monde bancaire. La recherche du profit via la numérisation du monde économique n’est que le facteur d’une transformation majeure de nos sociétés : le travail n’est plus ainsi le seul outil de répartition des richesses.

C’est cette fragilité du monde bancaire qui pourrait bien constituer le socle des ambitions des géants du WEB, de leurs velléités à vouloir franchir un nouveau cap dans la gestion des profits en exploitant au mieux les « datas » de leurs clients.

L’intrusion du monde bancaire

dans la vie privée des consommateurs

Les nouveaux services déclinés par les géants du WEB apportés aux consommateurs seront de nature à chambouler la donne des grands équilibres économiques actuels. À terme ces bouleversements seront inévitablement destructeurs de valeurs.

L’autre réalité du monde numérique, c’est celui d’avoir fait émerger un média (le WEB) qui a généré de multiples marchés sans équivalent dans le monde, cassant certains monopoles de la distribution et du commerce physique. Demain, il est à parier que c’est l’ensemble du monde bancaire dans sa forme traditionnelle, qui sera remis en cause.

Ce monde numérique génère dès lors des problématiques nouvelles, typiques parce que nous sommes face à de nouveaux géants mondiaux (Google, Facebook, Apple, Amazon…) qui cumulent des caractéristiques leur conférant un pouvoir sur les marchés économiques sans égal au monde. Les géants du numérique ont ainsi une parfaite maîtrise des algorithmes. La maîtrise  liée à la gestion des data (données sur nos usages, nos opinions, nos humeurs, leur confère à ce jour la détention de données comportementales, touchant à nos représentations, croyances, convictions, sans équivalent dans le monde. Mais le risque à venir, c’est celui du franchissement d’un nouveau « Rubicon », croisant les « data » de notre vie sociale et les « data » de consommations gérées par le monde bancaire.

Il n’est pas inimaginable de concevoir l’émergence au sein même de l’économie numérique de nouvelles alliances, entre les géants du WEB et le secteur bancaire. Les géants de l’Internet ne font plus mystère de leurs ambitions de développement dans les services bancaires et notamment dans le domaine des paiements, de monnaies électroniques (Facebook serait en passe de réfléchir à de nouvelles modalités d’échanges entre consommateurs, permettant aux usagers du réseau social de procéder à des transferts d’argent entre eux). Votre téléphone scanne les codes-barres et peut permettre déjà dans de nombreux pays, d’effectuer des paiements de factures, de les effectuer chez les commerçants. Dans ce monde totalement numérisé à terme, les banques et les opérateurs de téléphonie mobile ne feront plus qu’un dans l’émergence de ce nouveau marché.

Nous le savons bien , les moyens de paiement transitant par la banque est une des sources de revenus du monde bancaire. Comment alors ne pas se saisir pour les géants du WEB, d’une telle aubaine et telle une pieuvre, agripper une nouvelle proie augmentant ainsi sa soif intarissable de puissance et de domination.  La connaissance du client et la possibilité de gérer le risque prédictif le concernant, sont sans doute l’investissement à venir. La capitalisation des données clients pour adapter les services et générer des sources de revenus est sans doute l’autre enjeu.

Comme me le confiait le cadre d’une très grande banque française, le client n’a plus de secret pour sa banque. La monétisation numérisée de nos moyens de paiement (5,9 milliards de transactions par an sont effectuées en France) nous rend soudainement totalement transparent aux yeux de notre banque. Grâce à ses algorithmes en un clic, la banque est en effet en capacité aujourd’hui, d’analyser, de profiler les comptes de ses clients. Le client est mis à nu, effeuillé, la banque sonde les data des achats effectués, l’intégrité et la plénitude du portrait de son client se dessinent.

Sur l’écran, le banquier a immédiatement connaissance des caractéristiques des dépenses et du profil risque que représente le client. La banque croise, analyse, recoupe les données, établit des corrélations, structure les informations touchant les dépenses, les mouvements des comptes. Une véritable intrusion s’organise. Une connaissance fine et détaillée du client se déploie sous les yeux du banquier. Le client devient prévisible, il est possible de le catégoriser, de le caser dans des typologies de client Pépère, client Flambeur, client Prometteur, client sans Avenir.

C’est toute la vie du client qui se confesse devant ses yeux, même si ce dernier s’imagine qu’il n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier. Aucune autre entreprise, comme la banque ne détient ainsi autant de données sur ses clients : revenus, propension à dépenser ou au contraire à épargner, enseignes fréquentées, habitudes alimentaires, dépenses santé. Le client est dévisagé, totalement dévisagé. Dans ce jeu des data, la banque est en mesure d’apprécier les évolutions, les changements intervenus, les rythmes de consommation, y compris l’intime du client ce que lui-même n’oserait confier à ses amis, sa banque, elle en revanche le sait. Le client ne saurait alors tricher, mentir, les demi-vérités n’existent pas pour le banquier.

Le client est en quelque sorte en train de devenir un livre ouvert, un livre que toutes les entreprises aimeraient pouvoir lire, que des organisations étatiques, que les géants du WEB, pourraient bien vouloir sonder, si les mesures touchant à la sécurité des citoyens devaient se développer. D’ores et déjà ces big data bancaires savent localiser les déplacements, les lieux que vous fréquentez, les habitudes, les récurrences de ces achats.

Mais le plus inquiétant est à venir, face à la puissance financière des big data, nous pourrions dans un proche avenir, imaginer sans peine les mariages des majors de la finance mondiale et des entreprises comme Google et Facebook.

Le souci de la connaissance client est un axe de développement primordial pour le secteur bancaire et d’ailleurs cela est aussi vrai pour l’économie numérique, qui peut espérer l’emploi et l’usage des nouvelles formes d’interactivité offertes par les réseaux sociaux. Les mondes des réseaux sociaux et des data exploités dans le secteur bancaire, inévitablement se croiseront.

Dans ce monde déjà dystopique, les partenariats  entre les secteurs bancaires et les géants du WEB se renforcent. La collaboration entre les banques et les géants du numérique, œuvre pleinement en ce sens. Ces collaborations s’appuient sur une nouvelle gouvernance des rapports clients, construite autour d’une feuille de route nécessairement commune celui de la connaissance du client. Mais au-delà des ententes possibles et envisageables, il est tout à fait concevable que les géants du WEB, disposeront demain de leurs propres moyens de paiement comme nous l’avons indiqué en préambule en évoquant cette possibilité par Facebook de permettre à ses internautes de transférer de l’argent numérique entre eux.

Les géants du WEB disposent de moyens financiers colossaux et sont en mesure de déstabiliser les banques traditionnelles, de faire demain irruption non seulement sur les marchés des moyens de paiement mais également de l’épargne.

Notons, pour illustrer notre propos, ce service de paiement en ligne appelé PayPal qui permet de payer des achats, de recevoir des paiements, d’envoyer et de recevoir de l’argent. PayPal a été créé en 1998 par la fusion de deux start-ups : Confinity et X.com. En 2002 PayPal a été racheté par la société eBay pour 1,5 milliard de dollars US, ce rachat était expliqué par l’usage important du site d’enchère lié aux transactions utilisant ce service de paiement en ligne.  Nous voyons bien dès lors l’intrusion de sociétés spécialistes du WEB investissant le monde bancaire et la possibilité immense d’exploiter allégrement les données clients pour augmenter le pouvoir d’informations sur les clients.

Le secteur bancaire est sur le point de connaître  des bouleversements sans précédent quand on sait aujourd’hui à quel point les consommateurs sont devenus si familiers avec l’usage de leur smartphone, dont la convivialité d’usage est devenue si intuitive. Le smartphone devenant à terme le concurrent de la banque de proximité, du guichet bancaire, qui pourrait à terme disparaître. Rappelons ce chiffre, 67 % des détenteurs de smartphone (étude TNS Sofres) se servent de leur téléphone mobile pour effectuer des opérations bancaires. Les Banques se doivent dès lors de suivre en permanence les performances de leurs supports on line de manière à les faire évoluer afin de s’adapter aux nouvelles pratiques consuméristes de leurs clients.

Mais au-delà de la disparition plus que probable du guichet bancaire, le plus inquiétant n’est sans doute pas cette transformation inévitable des modalités de vente, d’achat, d’emprunts bancaires mais bien l’utilisation intrusive des données touchant les comportements de consommation et les croyances des consommateurs. Il deviendrait donc aisé en numérisant les connaissances des comportements et les connaissances des croyances de tracer, de suivre, d’ausculter, de surveiller chaque consommateur. Le consommateur ne devenant ainsi qu’un nombre.

Nous comprenons alors beaucoup mieux la dimension prémonitoire que nous trouvons dans le livre de l’apocalypse 13.17 : « personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom ».

Conclusion

Les variables changent, le monde économique est en train de muter à toute vitesse vers le tout numérique, vers la dématérialisation. Cette mutation se traduisant par moins de travail pour les hommes, plus de systèmes à gérer. Les mutations vécues via ce monde numérique se traduisent ainsi comme un changement de modèle radical, un bouleversement de paradigme, avec des implications sociales équivalentes à celles de la révolution industrielle.

Pour être appréhendé par le plus grand nombre, ce monde en mutation incessante nécessite de nouvelles grilles de lecture, pour les citoyens, les usagers d’un service, les consommateurs. Le numérique n’offre aucune assistance, mais une pléiade de services, en changement permanent, suivant des modes et des tendances, à la merci de marchés à conquérir, ou de parts de marchés.

Que dire de tous ceux qui n’ont pas accès à ce type de services, qui sont donc de facto « exclus » des data. Seront-ils représentés ailleurs ? Comment et par qui ? Pas de téléphone, pas de place de ciné ; pas de courses, pas de commandes ; pas de smartphone lié à un compte, pas de livraisons etc…

Nous parlions dans un précédent article du vol de données, nous reposons la question, tout en voulant bien accepter le bond en avant que constituent toutes ces avancées, il est plus facile aujourd’hui de pirater un téléphone que de cambrioler une banque : avantage ou inconvénient du numérique… ?

Enfin pour terminer cet article, nous aimerions donner une illustration à l’ensemble de notre propos, cette illustration nous vient de Chine. L’état chinois entend en effet utiliser les fameux big data pour mieux évaluer ses citoyens dans leurs actes sociaux et citoyens, leurs bonnes conduites par exemple comme automobiliste, leurs comportements vis-à-vis du parti unique. Sur quelques zones tests la chine met ainsi en place, un dispositif d’évaluation qui permettra aux personnes les mieux évaluées d’accéder à tels ou tels services, d’autoriser ou non ses citoyens à voyager hors de chine. Cette information nous l’avons relevé dans un article écrit dans la revue la Tribune publié le 24 octobre 2016 dont nous vous proposons un extrait :

« Prévu pour 2020, ce dispositif dénommé « Système de crédit social » doit collecter les données des 700 millions d’internautes chinois. Du respect du code de la route aux discours tenus sur les réseaux, tout élément pouvant décrire le comportement d’un citoyen est comptabilisé. Il suffit donc d’un feu rouge grillé pour voir sa note s’abaisser. »

http://www.latribune.fr/economie/international/chine-le-big-data-pour-noter-les-citoyens-et-sanctionner-les-deviants-610374.html

A lire également :

https://www.lesechos.fr/06/03/2018/lesechos.fr/0301383102008_pourquoi-les-frontieres-entre-banques-et-gafa-pourraient-se-brouiller-davantage.htm

 

 

La dématérialisation de la monnaie, une quadruple menace géopolitique, économique, écologique et sociale

Dans cette dimension de crise sociale, c’est aussi la dimension du lien social qui doit être relevée : le monde virtuel contribue à assécher définitivement les rapports, les transactions se font par la seule entremise des machines et des robots virtuels, des algorithmes ; c’est la fin des guichetiers, voici maintenant le sourire de « l’aRgent ». Dans cette création de monnaies virtuelles, les hommes, avec une grande ingéniosité, ont ainsi inventé un contre-système non pour déployer de nouvelles solidarités mais en refaçonnant les échanges financiers ; ils ont asséché puis gommé les vertus associées à la philanthropie et l’altruisme pour un goût immédiat du gain. Au fond, la monnaie virtuelle est le reflet, d’un monde virtuel déconnecté de la relation avec le réel, le miroir  inversé de la dimension incarnée de l’échange visant le bonheur des uns et des autres ; ici l’enjeu est une affaire de prospérité, et tant pis si la maison devait brûler.

andre-francois-556751-unsplash

Un texte de Eric LEMAITRE 

La dématérialisation de la monnaie,

une quadruple menace

géopolitique, économique, écologique et sociale

Nous sommes peu à être réellement familiers avec les arcanes de la nouvelle finance dématérialisée, avec ces concepts qui pullulent et fourmillent sur la toile mondiale de l’Internet, qui transite dans les mondes des algorithmes.

Or un véritable engouement saisit un nombre de plus en plus important d’usagers pour les gains ou les attraits, les séductions de facilité et de confort, apportées par ces monnaies virtuelles appelées cryptomonnaies ou monnaies numériques. Les chalands appâtés par ce monde virtuel méconnaissent en réalité les menaces que font peser ces pratiques d’échanges de liquidités électroniques. La plupart d’entre nous en ignorent les risques, comme nous ne conscientisons pas la quadruple menace géopolitique, économique, écologique et sociale.

La monnaie virtuelle a été lancée à la suite de la crise financière de 2008 comme une forme de protestation sociale pour ne pas subir le diktat des autorités monétaires publiques et des grandes banques privées, pour échapper à l’intermédiation (la promesse du monde virtuel) qui casse toutes les verticalités. Mais d’une contestation sociale, d’antisystème, cette monnaie virtuelle dont le bitcoin fut le porte-drapeau est aujourd’hui l’objet de toutes les frénésies et convoitises et devient même un sujet spéculatif augurant de risques équivalents à ceux connus en 2008 et sans doute bien pires.

Le monde mystérieux de la cryptomonnaie et des monnaies virtuelles

En quelques siècles le monde est passé du troc aux cryptomonnaies, de l’économie réelle à l’économie virtuelle. Le troc était l’incarnation d’une économie peu sophistiquée, primitive, une transaction que nous « visualisons » ; en revanche, la cryptomonnaie est bien une transaction qui est le fruit de la mathématisation de l’économie et pour de nombreux néophytes, opaque, voire invisible avec un brin d’ironie. Toutes ces monnaies virtuelles empruntent des réseaux, des routes dessinées par le monde des algorithmes crayonnés par ce qui est communément appelé la blockchain (technologie de stockage et de transmission d’informations), une forme de support et d’infrastructure informatique qui assure la circulation des monnaies en utilisant la toile Internet.

La blockchain se présente comme une technologie de chaînage et de stockage d’informations dans une forme d’espace, un serveur à distance accessible sur Internet. La blockchain est donc un espace qui permet le transfert des données et l’établissement entre des personnes ou des agents un rapport de confiance concernant la transaction de ces mêmes données, ici en l’occurrence une transaction de monnaie non fiduciaire (pièces et billets de banques), une monnaie virtuelle. L’ensemble de la transaction virtuelle (une monnaie numérisée) est ainsi sécurisé par de nombreux codes d’accès, un chiffrage, un algorithme, par cryptographie, et formant ainsi une chaîne garantissant l’opération commerciale en laissant cependant une trace qui authentifie le « troc. »

Ainsi pour résumer notre propos, au fil de l’histoire de la monnaie nous avons relevé une mutation majeure, dans les moyens et les modes de paiement. Il y a plusieurs millénaires, le troc constituait le moyen d’échange, l’échange de marchandises contre des marchandises, la négociation de biens contre des biens, puis la monnaie est venue simplifier les systèmes de transaction, faciliter les échanges, attribuant une valeur, un prix à toutes les marchandises.

Mais la monnaie fiduciaire s’est par la suite sophistiquée prenant des formes multiples jusqu’à ses formes nouvelles qui sont celles d’une monnaie électronique ou sensiblement dématérialisée avec sa configuration la plus connue qui est celle de la carte bancaire que nous avons tous dans notre portefeuille. Mais depuis le début de ce XXIe siècle, de nouvelles formes de monnaie ont cours avec l’émergence des paiements dits virtuels, PayPal, Bitcoin, Ripple (l’étoile montante) et d’autres formes de paiement électronique et numérique.

On compte à ce jour plus d’un millier de monnaies virtuelles dans l’ombre du bitcoin, totalisant ensemble des centaines de milliards de transactions. Nous ne définirons pas ici le contenu de ces nouvelles pratiques monétaires, pas plus que nous n’expliquerons, en les détaillant, les spécificités de ces nouvelles formes de monnaies, car ce n’est pas ici notre propos. Chacun peut ici consulter les sites spécialisés qui déclineront les caractéristiques propres à ces nouveaux moyens d’échanges qui accompagnent finalement la révolution numérique telle que nous la connaissons à ce jour.

Alerte sur les pratiques d’une économie virtuelle capable de fragiliser des pans entiers de l’économie réelle.

Notre démarche est tout autre et dans l’esprit de ce livre « Critique du système technicien, » nous souhaitons plutôt anticiper et lancer une forme d’alerte concernant ces pratiques qui peuvent demain fragiliser les socles de toute vie sociale en raison d’un système apparemment libre mais qui défient l’économie réelle, les institutions, contrôlant et régulant les marchés économiques. Les apparences flexibles d’une transaction confortable et facile peuvent en effet cacher une forme de « loup » et demain renverser durablement les grands équilibres économiques en raison de transactions qui auraient échappé au contrôle des états.

Néanmoins, pour comprendre notre démarche réflexive et vous permettre d’appréhender les problématiques de la sphère de la monnaie virtuelle, de la cryptomonnaie, il importe de rappeler en premier lieu la définition de la Banque centrale européenne qui définit la monnaie virtuelle comme « un type de monnaie numérique non réglementée, émise et généralement contrôlée par ses développeurs, utilisée et acceptée par les membres d’une communauté virtuelle spécifique. »

La monnaie virtuelle est donc une monnaie non réglementée, émise par ses développeurs et acceptée par les membres d’une communauté, mais elle s’appuie, il importe de le préciser, sur des moyens de traçage, de chiffrage qui authentifie les transactions ; cependant, cette notion de non-réglementation présente bel et bien un risque, un risque notamment fiscal pour les nations pour qui l’imposition n’a pas été exercée sur ces échanges, mais également social en raison des dimensions cachées, dont les conséquences écologiques devront être aussi dévoilées.

Ces monnaies virtuelles constituent également des monnaies alternatives qui n’ont de cours légal dans aucun pays et peuvent échapper au contrôle même des états ; inversement, certains états peuvent également y avoir recours pour contrecarrer les puissances mondiales qui régulent, sur l’ensemble de la planète, les marchés financiers. Pour Jean Tirole, prix Nobel d’économie, citant une de ces monnaies virtuelles, « le rôle social du bitcoin est « insaisissable. » Les bitcoins sont concentrés dans des mains privées notamment pour la fraude en général et l’évasion fiscale en particulier, » ce qui est incontestablement un manque à gagner pour les états.

Depuis les années 2010 et plus récemment encore, il convient de noter la montée croissante, l’utilisation quasi généralisée de la monnaie virtuelle, l’emploi progressif de cette monnaie constitue incontestablement un nouveau défi relativement à la régulation et au contrôle des politiques monétaires et de changes qui ont cours au sein des états, mais ce défi ne concerne pas seulement la sphère monétaire, il nous semble également que ce défi touche aussi les dimensions sociale et écologique.

Les menaces sociales et écologiques que fait peser la dématérialisation des monnaies

Ainsi, au-delà de la dimension de la dématérialisation de la monnaie, il y a bien des enjeux et des risques géopolitiques, sociaux et écologiques qu’il convient d’appréhender, dont beaucoup n’ont probablement pas pris conscience en considérant les seuls bénéfices touchant à la dimension du confort, de la facilité, de la disparition des intermédiaires financiers. Nous cédons une fois de plus à la facilité en évitant les processus d’intermédiation, les circuits longs touchant au contrôle de la circulation de la monnaie. Un exemple d’avantage ou de privilège apporté par ce type de monnaie est celui que propose la Banque Assurance AXA qui dédouane immédiatement ses sociétaires pénalisés par un retard d’avion en les créditant d’un remboursement quasi immédiat et instantané sur leurs comptes et ce sans intermédiation. Ce service proposé par l’assureur est basé sur un contrat dit intelligent hébergé dans la blockchain Ethereum, ce service facilite le remboursement immédiat des voyageurs assurés en cas de retard sur un vol. Nous prenons de fait conscience de l’attrait qu’exerce ce type de procédé monétaire apportant une transaction immédiate et sans intermédiaire. L’attrait de ce procédé est donc sans équivalent sur le marché de l’assurance traditionnelle.

Si la monnaie virtuelle, la cryptomonnaie, fait figure d’un service quasi participatif et convivial pour ses usagers, du fait qu’elle permet des transactions digitales, un versement de compte à compte, elle se développe nonobstant indépendamment des institutions financières quelles qu’elles soient.

Or, derrière l’attrait de ces transactions et du succès que connaissent les monnaies virtuelles comme le bitcoin,  Ethereum et bien d’autres monnaies antisystème (plus d’un millier, rappelons-le), les menaces ou les périls ne sauraient être demain occultés. Les périls sont géopolitiques, puisque, nous l’avons bien compris, les transactions échappent aux circuits des institutions bancaires, des banques centrales, des états. Inévitablement cela peut représenter un dégrèvement dans les recettes fiscales de l’état, ce sont en effet de nombreuses transactions qui échappent au contrôle de l’État, du fait de l’opacité fiscale de ces transactions qui circulent sur les routes du Net.

Une opacité qui pourrait aussi cacher de véritables menaces touchant notamment à la cybercriminalité et inévitablement en toile de fond à la déstabilisation des nations. Ainsi, les risques liés aux monnaies virtuelles sont également et dès lors les possibles instabilités financières en raison du caractère spéculatif et volatil (ce que Christine Lagarde, directrice générale du FMI, soulignait lors d’une de ses interventions sur la cryptomonnaie[1]) de ces nouvelles plateformes et des séductions qu’elles opèrent sur les publics, mais les risques connus concernent le blanchiment d’argent ou bien ceux qui concernant la dimension écologique.

La monnaie virtuelle est d’ores et déjà annoncée comme une catastrophe écologique et sociale[2]

La menace est en effet environnementale et touche à la dimension énergivore de ces plateformes financières qui sont consommatrices d’électricité. En effet, la blockchain qui est un support informatique repose sur une multitude d’opérations et des empreintes informatiques laissées lors des transactions, des traces fragmentées et disséminées et hébergés dans les « silos virtuels. » Selon le site The digiconomist s’appuyant sur des données relevant de l’analyse d’experts, « l’archivage des transactions nécessite chaque année une moyenne de plus de 30 milliards de kWh, soit la production énergétique annuelle de 4 centrales nucléaires[3]. »

Ainsi, la consommation totale d’énergie du réseau bitcoin a atteint des proportions homériques. L’ensemble du réseau bitcoin consomme maintenant plus d’énergie qu’un certain nombre de pays, ce que confirme le rapport publié par l’Agence internationale de l’énergie. Si bitcoin était un pays, le réseau de cryptomonnaie se classerait devant la Suisse et la république tchèque (voir le graphe le démontrant sur le site The digiconomist auquel nous vous renvoyons²).

La dépense énergétique, du fait des usages électroniques des centres de données, est ainsi de plus en plus impactée par la chaîne de blocs générée par l’ensemble des transactions informatiques effectuées. Les usages sont en forte croissance non pas en raison de la croissance de l’utilisation ou de la valeur de la monnaie électronique elle-même mais en raison de la mécanique informatique même liée à la chaîne de blocs. À titre d’illustration, fin 2017, comme l’illustre le site que nous avons consulté[4], 159 pays consommaient moins d’électricité que celle nécessaire à l’écosystème bitcoin.

La menace est également sociale et pour la simple bonne raison que toute crise financière est nécessairement corrélée à une crise sociale, l’effondrement d’une bulle financière aura de fait nécessairement des impacts sociaux, augmentant des risques de précarité et de pauvreté. Avec l’utilisation croissante des cryptomonnaies entachée de frénésies et de fièvres spéculatives, les banques centrales craignent l’avènement possible de crises financières. Le bitcoin qui est une cryptomonnaie parmi d’autres a vu ainsi sa valeur augmenter de manière totalement artificielle et avec la croissance des usagers, l’effet de mode passé, il se pourrait que les retentissements du fait d’investissement inconsidérés aient des effets néfastes sur l’ensemble de l’économie et contribuent par conséquent à une crise majeure et sans précédent, comme le fut en 2008 la crise des subprimes qui toucha le secteur des prêts hypothécaires à risque.

Fin des guichetiers, voici maintenant le sourire de « l’aRgent »

Dans cette dimension de crise sociale, c’est aussi la dimension du lien social qui doit être relevée : le monde virtuel contribue à assécher définitivement les rapports, les transactions se font par la seule entremise des machines et des robots virtuels, des algorithmes ; c’est la fin des guichetiers, voici maintenant le sourire de « l’aRgent ». Dans cette création de monnaies virtuelles, les hommes, avec une grande ingéniosité, ont ainsi inventé un contre-système non pour déployer de nouvelles solidarités mais en refaçonnant les échanges financiers ; ils ont asséché puis gommé les vertus associées à la philanthropie et l’altruisme pour un goût immédiat du gain. Au fond, la monnaie virtuelle est le reflet, d’un monde virtuel déconnecté de la relation avec le réel, le miroir  inversé de la dimension incarnée de l’échange visant le bonheur des uns et des autres ; ici l’enjeu est une affaire de prospérité, et tant pis si la maison devait brûler.

Une fois de plus nous attirons l’attention sur le mirage d’un monde virtuel qui plonge bien notre humanité dans un marasme possible, car l’on n’a pas pris garde à la nécessité de mettre des curseurs à la folie technique qui envahit à ce jour l’environnement humain, et face à une crise majeure, nous pourrions bel et bien entrevoir demain l’avènement d’un système de contrôle universel, une forme d’ordre régulant et supervisant tous les modèles de transactions afin que rien n’échappe à l’emprise d’un système technicien autoritaire s’appuyant demain et entre autres sur l’intelligence artificielle pour prévenir dans le futur d’autres crises financières.

[1] http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/514215/analyse

[2] https://www.lesechos.fr/infographie/bitcoin/

[3] https://digiconomist.net/bitcoin-energy-consumption

[4] https://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/opinion/2018-03-27/le-bitcoin-entre-menaces-et-perspectives-773285.html