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La dématérialisation de la monnaie, une quadruple menace géopolitique, économique, écologique et sociale

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Un texte de Eric LEMAITRE 

La dématérialisation de la monnaie,

une quadruple menace

géopolitique, économique, écologique et sociale

Nous sommes peu à être réellement familiers avec les arcanes de la nouvelle finance dématérialisée, avec ces concepts qui pullulent et fourmillent sur la toile mondiale de l’Internet, qui transite dans les mondes des algorithmes.

Or un véritable engouement saisit un nombre de plus en plus important d’usagers pour les gains ou les attraits, les séductions de facilité et de confort, apportées par ces monnaies virtuelles appelées cryptomonnaies ou monnaies numériques. Les chalands appâtés par ce monde virtuel méconnaissent en réalité les menaces que font peser ces pratiques d’échanges de liquidités électroniques. La plupart d’entre nous en ignorent les risques, comme nous ne conscientisons pas la quadruple menace géopolitique, économique, écologique et sociale.

La monnaie virtuelle a été lancée à la suite de la crise financière de 2008 comme une forme de protestation sociale pour ne pas subir le diktat des autorités monétaires publiques et des grandes banques privées, pour échapper à l’intermédiation (la promesse du monde virtuel) qui casse toutes les verticalités. Mais d’une contestation sociale, d’antisystème, cette monnaie virtuelle dont le bitcoin fut le porte-drapeau est aujourd’hui l’objet de toutes les frénésies et convoitises et devient même un sujet spéculatif augurant de risques équivalents à ceux connus en 2008 et sans doute bien pires.

Le monde mystérieux de la cryptomonnaie et des monnaies virtuelles

En quelques siècles le monde est passé du troc aux cryptomonnaies, de l’économie réelle à l’économie virtuelle. Le troc était l’incarnation d’une économie peu sophistiquée, primitive, une transaction que nous « visualisons » ; en revanche, la cryptomonnaie est bien une transaction qui est le fruit de la mathématisation de l’économie et pour de nombreux néophytes, opaque, voire invisible avec un brin d’ironie. Toutes ces monnaies virtuelles empruntent des réseaux, des routes dessinées par le monde des algorithmes crayonnés par ce qui est communément appelé la blockchain (technologie de stockage et de transmission d’informations), une forme de support et d’infrastructure informatique qui assure la circulation des monnaies en utilisant la toile Internet.

La blockchain se présente comme une technologie de chaînage et de stockage d’informations dans une forme d’espace, un serveur à distance accessible sur Internet. La blockchain est donc un espace qui permet le transfert des données et l’établissement entre des personnes ou des agents un rapport de confiance concernant la transaction de ces mêmes données, ici en l’occurrence une transaction de monnaie non fiduciaire (pièces et billets de banques), une monnaie virtuelle. L’ensemble de la transaction virtuelle (une monnaie numérisée) est ainsi sécurisé par de nombreux codes d’accès, un chiffrage, un algorithme, par cryptographie, et formant ainsi une chaîne garantissant l’opération commerciale en laissant cependant une trace qui authentifie le « troc. »

Ainsi pour résumer notre propos, au fil de l’histoire de la monnaie nous avons relevé une mutation majeure, dans les moyens et les modes de paiement. Il y a plusieurs millénaires, le troc constituait le moyen d’échange, l’échange de marchandises contre des marchandises, la négociation de biens contre des biens, puis la monnaie est venue simplifier les systèmes de transaction, faciliter les échanges, attribuant une valeur, un prix à toutes les marchandises.

Mais la monnaie fiduciaire s’est par la suite sophistiquée prenant des formes multiples jusqu’à ses formes nouvelles qui sont celles d’une monnaie électronique ou sensiblement dématérialisée avec sa configuration la plus connue qui est celle de la carte bancaire que nous avons tous dans notre portefeuille. Mais depuis le début de ce XXIe siècle, de nouvelles formes de monnaie ont cours avec l’émergence des paiements dits virtuels, PayPal, Bitcoin, Ripple (l’étoile montante) et d’autres formes de paiement électronique et numérique.

On compte à ce jour plus d’un millier de monnaies virtuelles dans l’ombre du bitcoin, totalisant ensemble des centaines de milliards de transactions. Nous ne définirons pas ici le contenu de ces nouvelles pratiques monétaires, pas plus que nous n’expliquerons, en les détaillant, les spécificités de ces nouvelles formes de monnaies, car ce n’est pas ici notre propos. Chacun peut ici consulter les sites spécialisés qui déclineront les caractéristiques propres à ces nouveaux moyens d’échanges qui accompagnent finalement la révolution numérique telle que nous la connaissons à ce jour.

Alerte sur les pratiques d’une économie virtuelle capable de fragiliser des pans entiers de l’économie réelle.

Notre démarche est tout autre et dans l’esprit de ce livre « Critique du système technicien, » nous souhaitons plutôt anticiper et lancer une forme d’alerte concernant ces pratiques qui peuvent demain fragiliser les socles de toute vie sociale en raison d’un système apparemment libre mais qui défient l’économie réelle, les institutions, contrôlant et régulant les marchés économiques. Les apparences flexibles d’une transaction confortable et facile peuvent en effet cacher une forme de « loup » et demain renverser durablement les grands équilibres économiques en raison de transactions qui auraient échappé au contrôle des états.

Néanmoins, pour comprendre notre démarche réflexive et vous permettre d’appréhender les problématiques de la sphère de la monnaie virtuelle, de la cryptomonnaie, il importe de rappeler en premier lieu la définition de la Banque centrale européenne qui définit la monnaie virtuelle comme « un type de monnaie numérique non réglementée, émise et généralement contrôlée par ses développeurs, utilisée et acceptée par les membres d’une communauté virtuelle spécifique. »

La monnaie virtuelle est donc une monnaie non réglementée, émise par ses développeurs et acceptée par les membres d’une communauté, mais elle s’appuie, il importe de le préciser, sur des moyens de traçage, de chiffrage qui authentifie les transactions ; cependant, cette notion de non-réglementation présente bel et bien un risque, un risque notamment fiscal pour les nations pour qui l’imposition n’a pas été exercée sur ces échanges, mais également social en raison des dimensions cachées, dont les conséquences écologiques devront être aussi dévoilées.

Ces monnaies virtuelles constituent également des monnaies alternatives qui n’ont de cours légal dans aucun pays et peuvent échapper au contrôle même des états ; inversement, certains états peuvent également y avoir recours pour contrecarrer les puissances mondiales qui régulent, sur l’ensemble de la planète, les marchés financiers. Pour Jean Tirole, prix Nobel d’économie, citant une de ces monnaies virtuelles, « le rôle social du bitcoin est « insaisissable. » Les bitcoins sont concentrés dans des mains privées notamment pour la fraude en général et l’évasion fiscale en particulier, » ce qui est incontestablement un manque à gagner pour les états.

Depuis les années 2010 et plus récemment encore, il convient de noter la montée croissante, l’utilisation quasi généralisée de la monnaie virtuelle, l’emploi progressif de cette monnaie constitue incontestablement un nouveau défi relativement à la régulation et au contrôle des politiques monétaires et de changes qui ont cours au sein des états, mais ce défi ne concerne pas seulement la sphère monétaire, il nous semble également que ce défi touche aussi les dimensions sociale et écologique.

Les menaces sociales et écologiques que fait peser la dématérialisation des monnaies

Ainsi, au-delà de la dimension de la dématérialisation de la monnaie, il y a bien des enjeux et des risques géopolitiques, sociaux et écologiques qu’il convient d’appréhender, dont beaucoup n’ont probablement pas pris conscience en considérant les seuls bénéfices touchant à la dimension du confort, de la facilité, de la disparition des intermédiaires financiers. Nous cédons une fois de plus à la facilité en évitant les processus d’intermédiation, les circuits longs touchant au contrôle de la circulation de la monnaie. Un exemple d’avantage ou de privilège apporté par ce type de monnaie est celui que propose la Banque Assurance AXA qui dédouane immédiatement ses sociétaires pénalisés par un retard d’avion en les créditant d’un remboursement quasi immédiat et instantané sur leurs comptes et ce sans intermédiation. Ce service proposé par l’assureur est basé sur un contrat dit intelligent hébergé dans la blockchain Ethereum, ce service facilite le remboursement immédiat des voyageurs assurés en cas de retard sur un vol. Nous prenons de fait conscience de l’attrait qu’exerce ce type de procédé monétaire apportant une transaction immédiate et sans intermédiaire. L’attrait de ce procédé est donc sans équivalent sur le marché de l’assurance traditionnelle.

Si la monnaie virtuelle, la cryptomonnaie, fait figure d’un service quasi participatif et convivial pour ses usagers, du fait qu’elle permet des transactions digitales, un versement de compte à compte, elle se développe nonobstant indépendamment des institutions financières quelles qu’elles soient.

Or, derrière l’attrait de ces transactions et du succès que connaissent les monnaies virtuelles comme le bitcoin,  Ethereum et bien d’autres monnaies antisystème (plus d’un millier, rappelons-le), les menaces ou les périls ne sauraient être demain occultés. Les périls sont géopolitiques, puisque, nous l’avons bien compris, les transactions échappent aux circuits des institutions bancaires, des banques centrales, des états. Inévitablement cela peut représenter un dégrèvement dans les recettes fiscales de l’état, ce sont en effet de nombreuses transactions qui échappent au contrôle de l’État, du fait de l’opacité fiscale de ces transactions qui circulent sur les routes du Net.

Une opacité qui pourrait aussi cacher de véritables menaces touchant notamment à la cybercriminalité et inévitablement en toile de fond à la déstabilisation des nations. Ainsi, les risques liés aux monnaies virtuelles sont également et dès lors les possibles instabilités financières en raison du caractère spéculatif et volatil (ce que Christine Lagarde, directrice générale du FMI, soulignait lors d’une de ses interventions sur la cryptomonnaie[1]) de ces nouvelles plateformes et des séductions qu’elles opèrent sur les publics, mais les risques connus concernent le blanchiment d’argent ou bien ceux qui concernant la dimension écologique.

La monnaie virtuelle est d’ores et déjà annoncée comme une catastrophe écologique et sociale[2]

La menace est en effet environnementale et touche à la dimension énergivore de ces plateformes financières qui sont consommatrices d’électricité. En effet, la blockchain qui est un support informatique repose sur une multitude d’opérations et des empreintes informatiques laissées lors des transactions, des traces fragmentées et disséminées et hébergés dans les « silos virtuels. » Selon le site The digiconomist s’appuyant sur des données relevant de l’analyse d’experts, « l’archivage des transactions nécessite chaque année une moyenne de plus de 30 milliards de kWh, soit la production énergétique annuelle de 4 centrales nucléaires[3]. »

Ainsi, la consommation totale d’énergie du réseau bitcoin a atteint des proportions homériques. L’ensemble du réseau bitcoin consomme maintenant plus d’énergie qu’un certain nombre de pays, ce que confirme le rapport publié par l’Agence internationale de l’énergie. Si bitcoin était un pays, le réseau de cryptomonnaie se classerait devant la Suisse et la république tchèque (voir le graphe le démontrant sur le site The digiconomist auquel nous vous renvoyons²).

La dépense énergétique, du fait des usages électroniques des centres de données, est ainsi de plus en plus impactée par la chaîne de blocs générée par l’ensemble des transactions informatiques effectuées. Les usages sont en forte croissance non pas en raison de la croissance de l’utilisation ou de la valeur de la monnaie électronique elle-même mais en raison de la mécanique informatique même liée à la chaîne de blocs. À titre d’illustration, fin 2017, comme l’illustre le site que nous avons consulté[4], 159 pays consommaient moins d’électricité que celle nécessaire à l’écosystème bitcoin.

La menace est également sociale et pour la simple bonne raison que toute crise financière est nécessairement corrélée à une crise sociale, l’effondrement d’une bulle financière aura de fait nécessairement des impacts sociaux, augmentant des risques de précarité et de pauvreté. Avec l’utilisation croissante des cryptomonnaies entachée de frénésies et de fièvres spéculatives, les banques centrales craignent l’avènement possible de crises financières. Le bitcoin qui est une cryptomonnaie parmi d’autres a vu ainsi sa valeur augmenter de manière totalement artificielle et avec la croissance des usagers, l’effet de mode passé, il se pourrait que les retentissements du fait d’investissement inconsidérés aient des effets néfastes sur l’ensemble de l’économie et contribuent par conséquent à une crise majeure et sans précédent, comme le fut en 2008 la crise des subprimes qui toucha le secteur des prêts hypothécaires à risque.

Fin des guichetiers, voici maintenant le sourire de « l’aRgent »

Dans cette dimension de crise sociale, c’est aussi la dimension du lien social qui doit être relevée : le monde virtuel contribue à assécher définitivement les rapports, les transactions se font par la seule entremise des machines et des robots virtuels, des algorithmes ; c’est la fin des guichetiers, voici maintenant le sourire de « l’aRgent ». Dans cette création de monnaies virtuelles, les hommes, avec une grande ingéniosité, ont ainsi inventé un contre-système non pour déployer de nouvelles solidarités mais en refaçonnant les échanges financiers ; ils ont asséché puis gommé les vertus associées à la philanthropie et l’altruisme pour un goût immédiat du gain. Au fond, la monnaie virtuelle est le reflet, d’un monde virtuel déconnecté de la relation avec le réel, le miroir  inversé de la dimension incarnée de l’échange visant le bonheur des uns et des autres ; ici l’enjeu est une affaire de prospérité, et tant pis si la maison devait brûler.

Une fois de plus nous attirons l’attention sur le mirage d’un monde virtuel qui plonge bien notre humanité dans un marasme possible, car l’on n’a pas pris garde à la nécessité de mettre des curseurs à la folie technique qui envahit à ce jour l’environnement humain, et face à une crise majeure, nous pourrions bel et bien entrevoir demain l’avènement d’un système de contrôle universel, une forme d’ordre régulant et supervisant tous les modèles de transactions afin que rien n’échappe à l’emprise d’un système technicien autoritaire s’appuyant demain et entre autres sur l’intelligence artificielle pour prévenir dans le futur d’autres crises financières.

[1] http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/514215/analyse

[2] https://www.lesechos.fr/infographie/bitcoin/

[3] https://digiconomist.net/bitcoin-energy-consumption

[4] https://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/opinion/2018-03-27/le-bitcoin-entre-menaces-et-perspectives-773285.html

 

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