Ecologie, Transhumanisme

Ecologie et transhumanisme

L’oxymore

Rapprocher les termes Ecologie et Transhumanisme apparait d’emblée comme un oxymore. Deux termes antinomiques qui s’entrechoquent, d’un côté la nature, un monde réel, de l’autre un environnement de matières et d’algorithmes, un monde virtuel, il est d’ailleurs plutôt rare que les transhumanistes aient à s’exprimer sur cette thématique touchant les domaines de l’écologie, pourtant les technos progressistes pourraient rencontrer la faveur des écologistes si ces derniers contribuent par leurs recherches à sauvegarder le vivant, soyons précis et avec un brin d’ironie, les organisme génétiquement modifiés.

Pourtant comme l’affirme Michel Henry dans son livre la Barbarie : « l’homme de l’ère technique ne sait plus prendre le temps de vivre. Ni goûter la beauté d’un paysage. Ni apprécier la valeur d’un acte. Ni saisir le sacré de la vie. Il ne sait plus se sentir vivre, s’éprouver vivant dans l’immanence ».

Nous sommes nonobstant réservés sur la probabilité que les transhumanistes réalisent à terme que pour la première fois dans l’Histoire de l’Humanité, selon Rony Akrich – professeur d’étude juive –

« l’homme peut prendre conscience de l’unité de la Vie, de l’unité du genre humain, du lien qui unit l’Homme avec la Terre, dans une perspective qui est une véritable préoccupation, ce qui n’a pas toujours été le cas dans les siècles précédents ».

Jamais le monde en effet, n’a connu autant de signaux d’alertes, jamais l’homme n’a pris autant conscience d’un péril majeur qui concerne la pérennité même de son existence :

  • la biodiversité est en danger ;
  • les écosystèmes sont menacés dans leurs équilibres ;
  • « la société» dans ses valeurs « est devenue liquide »,

Les digues lâchent et ce sont parfois de véritables tsunamis qui amènent à des mutations sociales profondes du fait de la vacuité morale, de la déréliction, de l’isolement des hommes entre eux, loin des solidarités nécessaires à leur protection. Le réel pourrait ainsi se rappeler très vite aux rêves les plus fous caressés par les progressistes du transhumanisme.

La biodiversité,

un message fort contre une technicité sauvage et radicale 

Les idéologies mortifères ou de mort gagnent du terrain partout dans le monde, dévastant parfois des traditions millénaires ; la dimension anthropologique d’un être humain né d’un rapport sexué est remise en question et demain l’être humain sera n’importe quelle marchandise que l’on commandera sur Internet comme cela se pratique aujourd’hui aux USA ;

Le changement climatique interroge nos modes de consommation et nos modèles de croissances ; le consumérisme et les endettements des états font également craindre de véritables tempêtes sociales, car les sociétés ne sont pas prêtes à modifier les comportements et à accepter les dictats de la finance.

Ces éléments constitutifs d’un changement de paradigme sont en réalité intriqués, interdépendants et interagissent entre eux sur l’ensemble de la biodiversité. L’écologie ne se réduit donc pas à la seule nature mais l’écologie est autant environnementale qu’humaine. Le jardinier qui cultive la terre est une composante lui-même de l’écosystème. En entretenant le sol, le jardinier contribue à la floraison, à l’émergence des fruits qui émaneront du sol dont il a pris soin. Si ce jardinier ne prend pas soin du sol, s’il choisit d’intensifier son exploitation, il peut aussi ruiner la vie qui découle même de son jardin. Or à une échelle plus grande que le jardin, celle de notre planète, c’est bien l’ensemble des écosystèmes qui sont menacés et cette citation extraite du blog du magazine La vie confirme la problématique à l’aune d’un jardin :

« Sans la biodiversité, l’homme n’est rien ; sans la biodiversité, l’homme disparaît. » (Mahaut Hermann)

A travers ces éléments que nous avons énumérés précédemment, nous prenons conscience que nous ne sommes pas loin d’une faillite généralisée. Cette faillite est autant économique, culturelle, anthropologique, sociale et climatique. Jamais, il n’y a eu autant de corrélations entre différents phénomènes qui par leur conjugaison peuvent entrainer des maux irréversibles pour une grande partie de notre humanité.

Ainsi des pans entiers de notre environnement se délitent, s’étiolent, disparaissent. Tous les instruments qui examinent la terre, l’auscultent, la mesurent, convergent avec le même diagnostic, la planète s’est embrasée.

Les catastrophes même les plus apocalyptiques ne sont plus inenvisageables.

C’est dans ce contexte que ce chapitre aborde le thème de l’écologie et plus précisément quelle écologie pour demain ?

Quand on parle d’écologie, de quoi parle-t-on ?

Le mot écologie comme vous le savez sans doute, est formé de deux racines grecques :

  • « éco » qui correspond au nom « oikos» désignant « la maison »,
  • « logos» signifiant la parole, le discours, la raison, la science.

Ainsi la dimension écologique couvre largement une notion d’habitat, de milieu. Un habitat qui n’exclut pas l’homme mais l’inclut nécessairement, puisque l’homme est une partie intégrante de cette maison que forme notre planète.

Il est regrettable que le mot écologie ait dérivé, ait été également amalgamé par des courants de pensées politiques. Car l’écologie par définition est une dimension amplement transversale et dépasse les clivages droite/gauche. Nous habitons tous la même maison, nous sommes tous concernés par son architecture quand notamment, les colonnes, les piliers, les pans de cette maison sont menacés de s’effondrer.

Cette dimension de l’écologie est dès lors nécessairement universelle. Implicitement l’écologie est l’évocation d’un patrimoine commun ; un bien commun, puisque à partir de l’étymologie il s’agit bien de l’habitat, de notre maison, d’une maison commune ou la coexistence harmonieuse devrait être un principe qui s’impose à tous.

Il est également fâcheux de noter cette approche segmentant la vision écologique, qui met par ailleurs la focale sur le seul aspect de l’environnement. Cette vision de l’écologie est parfois étriquée, parcellaire, elle en occulte toutes les facettes. Il convient selon nous de ne pas avoir de vision réductrice ou caricaturale du mot écologie.

L’écologie dans son acceptation sémantique la plus large couvre des champs comme l’humain et l’environnement, l’homme et son milieu.

La dernière encyclique du pape François doit être considérée comme une œuvre magistrale. Cette pensée majeure inspire largement mon propos, tout comme le livre « Nos limites » de Gaultier Bès[1].

A travers l’approche du Pape François, du jeune philosophe Gauthier Bès, l’un des initiateurs de ce formidable mouvement des Veilleurs, reconnaissons une démarche de réflexion, une avancée forte sur tous les aspects que devraient couvrir l’écologie qui touche autant à l’humain, aux conditions de vie et à la gestion même de la planète.

Ainsi la notion même d’écologie devrait avoir une dimension universelle sans céder :

  • à une forme de religion panthéiste et idolâtre fascinée par la nature qui nie la différence, l’ascendance et la spécificité de l’identité humaine dans l’univers,
  • encore moins à l’idéologie anthropophobe, une conception malthusienne qui se représente l’expansion de l’humanité, la multiplication des êtres humains comme une menace.

L’interdépendance

de la biodiversité et des écosystèmes

Au fond nous percevons là deux grandes dérives extrêmes de l’écologie dans sa vision justement réductrice, celle :

  • d’une forme de philosophie panthéiste fascinée par la nature qui relativiserait l’existence humaine. L’homme selon cette approche est une espèce comme les autres. Chaque chose dans la Nature serait alors digne d’un culte.
  • et une conception eugéniste hostile à la croissance des populations, prônant le contrôle des naissances.

Nous considérons nonobstant qu’à juste titre, l’homme dès sa conception évoluant au sein d’un écosystème en est étroitement lié sans être assimilable à une forme d’immanence qui écraserait son identité et sa spécificité. Pour autant nous considérons que nous sommes liés à notre planète. Nos actes et nos gestes, notre activé « bien » ou « mal » a des effets non contestables ; tout est dès lors interdépendant.

C’est bien le vivant qu’il faut alors s’efforcer de préserver, de sauvegarder. Or nous voyons bien que si l’homme est minimisé dans une approche de l’écologie, il y aurait là comme un non-sens, une incohérence d’un point de vue philosophique ou sinon moral.

Dès lors la vision écologique devrait être intégrale ; elle devrait mettre en perspective les interdépendances entre l’homme et son milieu et non isoler les approches, leurs conséquences.

Dans cette vision d’interdépendance de la biodiversité et des écosystèmes, nous ne devrions pas seulement nous préoccuper des OGM, Organismes Génétiquement Modifiés ; mais nous devrions aussi nous soucier des Organismes Humains Génétiquement Modifiés, c’est-à-dire des OHGM. L’écologie qui se définit étymologiquement comme la maison inclut dès lors les habitants de cette maison, du stade embryonnaire à la fin de vie de l’homme. L’homme est une âme vivante et non n’importe quelle matière que l’on pourrait malmener, transformer, modifier, performer, améliorer.

Nous sommes ainsi frappés du paradoxe entre les efforts mis en œuvre pour préserver les habitats naturels menacés de dévastation et le manque parfois d’intérêt, de sensibilisation portée pour promouvoir les « conditions morales » sans lesquelles l’homme lui-même court à sa propre fin, sa propre destruction.

Nous ne pouvons dès lors ne pas comprendre la notion d’écologie sans cette dimension d’interdépendance morale, interdépendance morale entre l’homme et son milieu, l’humain et l’urbain, l’espèce humaine et son environnement. Vous notez le terme « morale » utilisé. Je ne crois pas ainsi que l’on puisse dissocier écologie et éthique, la morale, la dimension du bien dans une approche raisonnée de la gestion de notre planète, de notre environnement.

Habiter, cohabiter avec son milieu suppose l’impérieuse nécessité :

  • de savoir cohabiter harmonieusement,
  • d’assurer la cohésion respectueuse et solidaire,
  • de protéger la pérennité de l’existence humaine, loin d’un horizon menaçant.

La pérennité suppose que sur ce champ, nous intégrions cette dimension d’éthique qui pose les conditions morales d’une vie commune, j’évoque bien les conditions morales et non normatives.

Les conditions morales mettent en valeur l’éveil de la conscience, la part réflexive, au fond cette capacité à toucher notre esprit, à l’amener à se sentir concerné, c’est l’ambition même, la finalité de l’encyclique de toucher le cœur même de notre humanité.

La morale en matière d’écologie souligne les notions de frugalité, de sobriété, de maitrise à l’envers d’un rapport boulimique, d’une consommation qui ne se freine pas, d’achat compulsif où la carte bleue agit parfois comme un véritable antidépresseur.

Une société

consumériste devenue dévorante

La société consumériste est devenue dévorante, elle entend assouvir tous les appétits, ne mesure pas les conséquences d’une vie qui ne se donne pas de limites dans ses rapports éthique avec la nature. Dans un monde consumériste qui impose une lecture des besoins artificiels comme reposant sur une nécessité nous fait dès lors perdre de vue la dimension responsable que devrait être la relation du consommateur avec cette même nature.

Nous ne percevons pas que nos excès impactent notre environnement proche et lointain, nos voisinages et les autres habitants de la planète. Mais nos outrances technicistes, scientistes et boulimiques amènent et conduisent à une profonde déréliction en nous enfermant aujourd’hui dans un système matérialiste et un système de consommation et de consommation virtuelle nous isolant les uns des autres. Nous perdons de vue ainsi les notions de solidarité et de partages, de partages des biens, de frugalité et de capacité à secourir ceux qui sont dans le besoin.

Or la dimension normative vient comme s’imposer, contraindre, elle est forcément coercitive et non participative. Or aujourd’hui c’est bien la conscience qu’il convient d’éveiller, de toucher et pour l’atteindre, nous voyons bien que la norme s’avère impuissante, incapable de modifier les comportements transgressifs, modifier durablement ce rapport avec notre environnement.

Les défis

de l’écologie repensée

Nous avons perdu de vue notre relation à la nature et notre intime interdépendance avec tout ce qui constitue la maison commune, ce qui fait notre habitat.

Notre humanité s’est fourvoyée dans le technicisme et ce qui l’accompagne, une hyper consommation, gage de croissance. Notre humanité dans son appétit dévorant, a mis :

  • sa confiance absolue dans les dogmes du libéralisme, de la mondialisation, du libre-échange,
  • sa certitude dans le progrès technologique comme une réparation de son infirmité lié aux limites biologiques qui font l’homme,
  • sa foi dans la science au service du confort absolu de l’homme. Cette croyance discrétionnaire qui est en passe de devenir une religion de l’homme pour les tenants de l’idéologie transhumaniste,

Nous sommes dans des contextes :

  • de crise économique,
  • de crise climatique,
  • de crise sociale,
  • de crise culturelle.

Nous sommes en quelque sorte mis au défi de repenser l’écologie, nos modes d’habiter, et d’habiter autrement notre rapport à la création et à la nature. Mais il ne s’agit pas comme je l’ai souligné en préambule de souligner notre seul rapport à la nature, il s’agit bien de mettre l’accent sur notre rapport aux autres, sur notre façon de vivre la relation aux autres, ce respect dû à chacun, cette nécessité de savoir tendre la main, d’entraider, de secourir.

Nous ne pouvons pas dissocier les rapports d’interdépendances entre les humains d’une part et les rapports d’interdépendance avec notre milieu, il s’agit bien d’un tout, d’un ensemble, nous sommes tous une des composantes de cet ensemble. Nos gestes, nos actes, notre façon d’agir ont une incidence, l’adage ne dit-il pas que « c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ». Chacun dès lors doit avoir cette conviction qu’il n’agit pas de manière isolée et indépendante des autres sans conséquences.

Nous faisons un. « En détruisant l’environnement, l’humanité se détruit elle-même ; en le préservant, nous nous préservons nous-mêmes, nous préservons notre prochain et les générations futures ».

Notre conscience morale doit dès lors être éveillée relativement à nos rapports avec les autres sur nos rapports de domination et d’exploitation de notre environnement. Au-delà de la conscience morale c’est aussi la conscience spirituelle.

La démarche écologique que nous prônons comme intégrale doit reposer sur un mouvement ontologique fondé sur la relation, l’échange, la participation, la conscience à rebours d’un monde « prométhéen » faiseur d’un homme nouveau.

Ce mouvement de l’écologie intégrale qui replace l’homme comme une composante essentielle de son milieu est enfin un formidable réveil de l’esprit qui est l’expression d’un refus, celui d’être encarté, celui d’être formaté, protestation légitime de se laisser enfermer dans le monde des idéologies et des univers virtuels, des univers désincarnés.

« Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » – Bossuet

François Huguenin Maillot commentant l’encyclique du pape François (Laudato Si) écrivait à propos du consumérisme « qu’il aliène l’homme par un matérialisme qui lui donne l’illusion de la liberté et l’empêche de voir qu’il est prisonnier de ce que Charles Taylor a nommé « désirs inauthentiques ». »

Il est facile ajoute François Huguenin « de fabriquer des désirs factices que l’homme s’approprie en lieu et place des désirs naturels plus exigeants, plus difficiles à atteindre, mais plus épanouissants et humanisant que sont le désir de la vertu et du bien, du donner et du recevoir. Comme si l’accumulation des biens de consommation ensevelissait le cœur de l’homme sous une masse de détritus recouvrant la perle qui est en chacun. »

« L’abondance, la profusion ont rétréci notre horizon, ont barré l’accès à la profondeur intérieure où se fait la rencontre avec l’autre ou avec Dieu ». D’où cet éloge de la sobriété que souligne François Huguenin, « une vertu tellement étrangère à notre époque ».

Or les tenants d’une écologie politique ont une approche normative dénonçant surtout les effets mais ne s’attaquant pas directement aux racines du mal, aux origines mêmes d’une société consumériste qui ne s’est donné aucun frein à son appétit, à ses convoitises. N’est-il pas frappant de noter qu’aucun discours ne vient ici valoriser les notions de frugalité, de sobriété ? Ainsi un certain discours ambiant « déplore les effets mais en chérit les causes en ne les dénonçant pas ».

Cette écologie intégrale, défendue, que nous promouvons, n’est pas une idolâtrie de la nature mais elle est en revanche à rebours du désir de dénaturation de l’homme.

L’écologie intégrale que nous valorisons vise plutôt :

  • à prendre soin de la nature faune et flore,
  • à éviter cette tentative de déconstruire l’homme tel qu’il est, de défaire l’homme relativement à la réalité de son identité biologique…

Or toute tentative de dénaturation a forcément un impact sur son environnement… dont l’un des effets produit est celui d’un consumérisme sauvage ; l’un des avatars, le désir sans limites !

C’est pourquoi la conception de l’écologie que je partage est celle d’un « bio conservateur » qui est une anti thèse du transhumanisme. Il n’y a donc pas en effet d’écologie sans anthropologie qui replace l’homme comme le devoir de prendre soin de lui et du plus fragile, de respecter la nature et la nature de l’homme tel qu’il est sans chercher à le modifier pour le performer, l’améliorer ou l’augmenter.

L’écologie

dans une perspective biblique

Rappelons-nous que le premier habitat de l’homme après la création est un jardin, l’Eden. Il est frappant de noter que cet habitat n’est pas surdimensionné, n’est pas non plus une prison dorée, le jardin est à hauteur d’homme, l’homme n’est ni confiné, ni écrasé par le gigantisme, une mise en distance, c’est la proximité, le proche, le prochain qui constituent la matrice du jardin.

Dans ce jardin, l’Eden, l’homme est dans un espace de liberté, un espace également de libre arbitre, un espace qui n’est pas dans la démesure, la disproportion. Ce jardin est dans une échelle de proximité, de relations à trois dimensions, le créateur, la créature, la création.

Dans cette dimension de la création, il semble bon de rappeler que la création est d’abord un acte d’amour : Dieu crée pour se donner un autre à aimer. La création relève avant tout d’un acte relationnel. Avec la dimension de la relation, Dieu crée la liberté et non des pantins déterminés, la création serait ainsi contre nature, puisque la création procède d’un don, d’une grâce, d’une liberté, de l’amour et ne relève aucunement d’un hasard ou d’un déterminisme.

Rappelons que Dieu fait émerger au début de cette création libre, la lumière puis l’univers du chaos, du « tohu bohu »[2] des ténèbres. Dieu sépare comme le rappelle Alain LEDAIN auteur du livre « Regards d’un chrétien sur la société » ; Dieu différencie, distingue ; il sépare les éléments constitutifs de l’univers, en commençant par les corps célestes pour achever avec la création sexuée de l’homme ; Dieu pose le principe de l’altérité et de la différenciation ; il crée des espèces et confère à la flore et à la faune « un espace d’existence » en leur attribuant des fonctions et un rôle. Dieu n’est pas non plus un tout dans la création. Il transcende la création, il s’en distingue, il en est le Créateur.

Dieu crée l’Univers pour qu’il soit habité comme le rappelle le livre d’Esaïe chapitre 40 verset 22. A l’origine de la création, l’homme vit dans un cadre harmonieux, un lieu d’absolu bien être, qui est qualifié dans les Ecritures comme un jardin de délices. En effet l’Eden signifie en hébreu un jardin de délices, un lieu d’harmonie.

Non seulement l’être humain homme et femme est en harmonie avec lui-même mais il l’est avec les animaux et il est également en communion avec son Créateur, avec qui il échange, avec qui il parle. Dieu ne lui est pas caché, il lui est pleinement révélé. La transcendance coexiste avec l’homme et non une immanence dont l’homme rendrait un culte. La nature n’est pas divinisée ; la nature est au service d’un dessein, d’un projet à partit duquel l’homme créera, organisera, structurera, aménagera, transformera.

Genèse 2 : 8-10 « L’Eternel Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. L’Eternel Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbres séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de Vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Un fleuve sortait d’Éden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras. »

Or nous prenons conscience que notre monde évacue aujourd’hui toute idée de transcendance, tout rapport avec la transcendance, comme si Dieu n’existait pas, ou n’avait jamais existé.

Débarrassé de l’idée de Dieu, l’homme devient pour lui-même, la mesure de toutes choses. Dans le récit de la Genèse, la première inversion du rapport à la proximité, du rapport à la relation s’inscrit dans la création d’une ville : au-lieu de se disperser, de dupliquer l’échelle du jardin, les hommes se déploient, s’empilent sur un espace confiné, ils croient atteindre la liberté en voulant conquérir le ciel. Ils s’inscrivent même dans une contre diversité en fabriquant leurs villes avec des matériaux non différenciés, du bitume et des briques, là où Dieu avait pourtant créé la diversité et mis à sa disposition les ressources infiniment riches et variées.

Il convient aussi d’avoir en perspective que Babel et Babylone sont sémantiquement équivalents, ont les mêmes racines étymologiques, Babylone affichant l’image d’un empire marchand et totalitaire, Babel la ville uniforme, étant l’affichage d’une ambition démesurée de l’homme, celui d’atteindre la « porte du ciel ». L’Eden, le jardin est l’échelle de la proximité. La première société conviviale qui prône l’altérité, la différenciation complémentaire est soudainement balayée par le rêve de la démesure : atteindre les sommets, les cimes sans les racines, ces racines qui fondent, ancrent les sociétés afin que ces dernières ne chancellent pas.

« La nature

n’a d’autre raison d’existence que d’être au service de l’homme »,

une vision technicienne et dévastatrice à terme

Il est ainsi curieux que l’historien Lynn White dans « Les racines historiques de notre crise écologique » affirme de façon quasi péremptoire que les origines de nos crises sont « largement religieuses », que « la crise écologique que nous connaissons s’approfondira tant que nous n’aurons pas rejeté l’axiome chrétien selon lequel la nature n’a d’autre raison d’existence que d’être au service de l’homme ». Mais dans cette assertion brutale, l’auteur semble méconnaitre l’épisode du pêché, cette soif manifestée par l’homme de se libérer de ce qu’il pensait être comme une servitude de ne pas être l’égal de Dieu.

A travers le livre de la Genèse, s’exprime également la façon dont Dieu structure, organise l’univers et lui a donné un ordre, en procédant à une série de distinctions, de terme à terme : Dieu/l’homme ; l’ordre/ le Tohu Bohu, le jour/la nuit, l’homme Mâle/femelle, l’homme/les animaux ; les animaux/les végétaux ; la terre/l’eau/le ciel.

Dans le livre de la Genèse, la création du monde procède par éléments séparés. Pour respecter l’ordre introduit par Dieu, il convient de maintenir cette séparation, au risque de retourner au chaos, au Tohu Bohu, à une forme de confusion. Or, implicitement selon les Ecritures, l’un des enseignements majeurs que l’on peut ici extraire en partant de la lecture du livre de la Genèse, montrant définitivement la vision écologique de la création, ce qui a été différencié ne saurait être mélangé. La création ne saurait faire l’objet de transgressions en mêlant à nouveau ou en confondant ce qui a été à l’origine de la création, « séparé », ce qui entrainerait la confusion, celle de « ne pas distinguer la main droite et la main gauche », tel que le rapporte le livre du prophète Jonas qui décrit une ville plongée dans la confusion.

Livre de Jonas chapitre 4 verset 11 « Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche… »

Or nous voyons clairement que le génie génétique transgresse ces différenciations qui sonnent comme autant d’interdits, rapprocher, fondre ce qui a été séparé. Nous voyons ainsi poindre ces forçages de la technoscience qui entend rapprocher le vivant et la matière, le végétal et le vivant. Il est utile de rappeler que l’Ancien Testament mentionne un grand nombre d’interdits concernant les mélanges, les unions tirées du milieu naturel ; la Bible rappelle par exemple l’interdiction de tisser ensemble le lin et la laine (végétal et animal).

Quelle écologie pour demain ?

Pour revenir au livre de la Genèse nous notons dans l’hébreu l’emploi du verbe shamar, shamar qui signifie garder, veiller sur, protéger, conserver. L’homme est ainsi appelé à veiller avec soin sur la nature, à l’image d’un jardinier qui cultive son jardin.

En usant de techniques pour aménager son environnement, l’homme s’emploie à aménager, à organiser et à structurer la terre, à cultiver comme le jardinier entretient, prend soin de son jardin. En binant, bêchant, sarclant la terre, le jardinier entretient le sol, le fertilise, fait prospérer le sol pour nourrir et bien au-delà de ses seuls proches.

Ce travail d’organisation et de transformation est une vocation à laquelle l’homme est appelé mais il est appelé à prendre soin c’est le sens même de shamar. Il veille et il protège afin de ne pas abîmer en surexploitant le sol. D’ailleurs la Bible, dans l’un des cinq livres du pentateuque, dans le livre du lévitique, ne parle-t-elle pas du repos de la terre, d’une mise en jachère qui est une pratique courante chez les agriculteurs, pour autant l’intensité du progrès peut impacter de manière négative et se faire au détriment du bien commun.

Nous vivons une forme de révolution concernant la civilisation humaine : Nous assistons à une inversion accélérée des rapports de force entre la civilisation humaine et  l’environnement naturel : Durant des millénaires, l’homme a développé une activité de transformation en apprenant à surmonter la pénibilité, les menaces liées l’environnement naturel, à limiter la peine, et à tirer profit des ressources que la nature lui a mis à sa disposition ; mais aujourd’hui, ce rapport à la nature où il convenait pour l’homme de tenter de dominer, devient un rapport de puissance. Il y a comme un effet de bascule déraisonnable. Le développement s’est fait sans conscience et souvent au détriment des plus pauvres et des plus fragiles faisant ici et là naître d’autres cataclysmes écologiques résultant de conflits, de guerres, d’exclusions ethniques ou religieuses, se traduisant également par des déplacements de populations fragilisées et pauvres vers les continents riches.

Aujourd’hui, la croissance de la civilisation a atteint un degré critique, il devient prégnant que l’épopée du progrès technique s’est de nos jours, accompagnée d’une tragédie humaine sans précédent.

Il s’agit dès lors de protéger la nature des effets néfastes d’une technologie sans conscience. Le progrès de notre civilisation doit donc être repensé et adapté en vue d’une meilleure intégration à long terme dans la biosphère.

Les pistes de ce changement peuvent être engagées à différentes échelles :

Une prise de conscience planétaire : en partant de la nécessité pour les nations riches d’être solidaires des nations les plus pauvres en contribuant à apporter les ressources nécessaires à la survie et au bien-être sans pour autant reconstruire un modèle consumériste et matérialiste, l’inspiration d’une démarche de type permaculture nous semble l’organisation la plus idoine, la plus satisfaisante.

Une prise de conscience locale : à la plus petite échelle, dans le cadre de la vie associative et c’est aussi un sujet d’espérance, des initiatives citoyennes sont portées par des hommes et des femmes qui par leurs gestes insignifiants (la goutte d’eau) peuvent changer le monde. Je pense à ces associations de permaculture, de jardins partagés, de lutte contre les gaspillages alimentaires, de réseaux de solidarité, de coopératives citoyennes.

Il existe des réponses concrètes pour inverser ce rapport à une technicité sauvage, un consumérisme sans éthique. Ainsi des hommes et des femmes inventent de nouveaux rapports à la nature dans une dimension de respect des écosystèmes, mais également d’équité dans les rapports aux autres en partant d’une échelle locale, en s’appropriant un lieu comme nous l’avons fait à l’Ilot Saint Gilles (à Reims) ou nous inventons une forme de vie sociale. La socialité d’un lieu est aussi importante que l’entretien du lieu proprement dit. Notre espace est un lieu ouvert, voulant ainsi éviter « l’entre nous », nous voulons affirmer ce lieu comme un espace de convivialité, de bienveillance, de relations avec les voisins au-delà de leurs croyances, de leurs convictions, de leurs positions sociales, de leurs statuts. C’est la création d’un monde commun dépassant les clivages qui anéantissent l’urgence de nous réunir pour sauvegarder l’idée d’un patrimoine social et naturel commun.

A partir d’un jardin partagé avec les habitants d’un quartier de la ville de Reims, nous nous sommes employés à valoriser la vie d’un lieu qui était en friche. Après avoir débroussaillé puis transformé cette friche, nous avons créé un jardin ; installé un compost, récupéré l’eau de pluie, mis en place des toilettes sèches, pratiqué le paillage afin de gêner le développement des mauvaises herbes, bref une somme de petits gestes qui définissent ce que l’on appelle la permaculture. Le mot est un peu savant,  le concept a été à l’initiative des australiens Bill Mollison et David Holmgren qui ont considéré que la dimension sociale est aussi importante qu’un dispositif écologique qui veut s’inscrire dans la durée. Pour les initiateurs la permaculture est bien plus qu’une agriculture permanente mais « c’est de la culture permanente ».

La permaculture s’inscrit ainsi comme une nouvelle conception de l’habitat, une nouvelle pratique de vie inspirée de l’éthique, de l’écologie naturelle, de valeurs transmises par la tradition.

La permaculture n’est pas un mode de pensée mais un mode d’agir qui prend en considération la biodiversité. L’objectif des associations qui fondent un principe de gouvernance autour de la permaculture est de permettre à des habitants de concevoir une forme de société conviviale, un habitat durable, une forme de résistance, de résilience à la modernité ou le tout techniciste triomphe.

La permaculture ne relève pas d’une démarche idéologique mais s’inscrit dans le réel, dans le paysage, le quotidien, une autre façon de vivre avec les autres une autre alternative de vie dans l’environnement d’une cité, d’un village. Voilà une piste concrète d’une autre écologie pour demain. Une forme d’économie de la bienveillance, de la relation aux autres, une autre forme de jardin qui a inspiré l’association Cultures à l’ilot Saint Gilles à Reims qui au-delà des clivages sociaux, idéologiques, décide de réinventer une société conviviale reposant sur l’envie de partager des biens en commun qui ne sont pas seulement les fruits, les légumes, mais aussi la culture, l’habitat en faisant émerger un projet de béguinage pour lutter contre l’isolement des personnes avançant dans l’âge, ainsi la dimension d’interdépendance l’homme dans son milieu est  mis en valeur. Le projet des jardins partagés que nous voyons fleurir partout en France, prennent alors tout leur sens, une forme d’utopie mais dont la dimension incarnée est nécessaire pour amener un peu de rêve dans un monde gagné par le technicisme et l’urbanisme occultant le paysage, la nature verdoyante et apaisante, la relation aux autres.

 

[1] Gaultier Bès, est professeur agrégé de Lettres, il est le coauteur du livre Nos Limites avec Marianne Durano et Axel Rokvam. Le livre partage le manifeste d’une écologie intégrale.

[2] tohu bohu terme hébraïque issu de la Torah et désignant le chaos originel.

 

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