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Beer Shéba : le sens de la vie

Auteur Eric LEMAITRE

La conscience et le sens de la vie

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Le XXIème siècle qui se dessine sous nos yeux n’a plus pour horizon la recherche du sens de la vie, du sens concret de l’existence, la société occidentale, particulièrement elle, est affectée par cette double dimension à la fois, celle qui concerne l’aliénation de la conscience et celle d’un déclin de la quête intérieure, de la vie intérieure. Ce déclin de la vie intérieure comme cette perte de sens, de la conscience anesthésiée, résulte sans doute du crépuscule des valeurs fondatrices d’une vie, qui transcendent notre propre moi, nous avions sans doute été éduqués dans des dimensions qui nous unifiaient à une identité, un bien commun, mais il faut bien admettre que ces valeurs fondatrices se délitent et à coups de butoir, les pans entiers des murs civilisationnels, des systèmes religieux mais également des institutions qui unifient un peuple, sont en passe de s’effondrer. Le monde digital veut en effet nous faire entrevoir un autre monde, celui du progrès continu visant à satisfaire les petits plaisirs de l’existence sans se donner la peine de dépasser le seul horizon du quotidien. Ce monde digital absorbe le quotidien et en est réduit à entretenir notre passion pour les objets, afin de donner l’impression d’exister par l’objet, « j’existe parce que je consomme », cette existence-là traduit en vérité, une réalité de la pauvreté intérieure et qui ne se mesure que par la quantité. Cette quantité qui me définit au travers de mon environnement ou de mes pseudo richesses. Le sens de la vie n’est de fait pas l’objet possédé qui n’est qu’un état éphémère de la matière convoitée, le sens de la vie imbrique surtout cette dimension de l’amour, des liens affectifs, du ressenti qui touche à l’attention que l’on nous porte mais ce sens de la vie concerne aussi nos racines et notre identité d’homme, notre histoire et le récit d’une histoire qui nous a précédés. Or nous ressentons dans ce monde occidental comme un immense vide, le philosophe Maxence Hecquard évoque « le fait monotone qui frappe tous les individus aujourd’hui, le non-sens d’une existence sans fin », « ce désarroi … » écrit Maxence Hecquard « …est perceptible dans la production culturelle nihiliste qui laisse les individus désarmés… ». Or cette production nihiliste occulte et fait l’impasse des grands récits qui forgent le sens jusqu’à en bannir les héritages culturels, c’est comme imprimer en nous une page blanche, cette même page blanche qui angoisse tout écrivain mais qui ne peut en soi écrire que parce qu’il est habité par une vie qui l’a nourri, et une vie qui prend racine dans l’amour, auprès de parents aimants, dans un lieu, un habitat, une histoire humaine qui le précède, un écosystème riche de toute une diversité de rencontres, un récit, finalement un milieu dont il est l’héritier, ce milieu qui le rend conscient qu’il ne s’appartient pas tout à fait, qu’il est simplement l’héritier d’un patrimoine humain qui va transcender son existence. Mais par-dessus tout son existence sera nourrie par l’amour, car sans l’amour, il ne peut y avoir véritablement de vie, de sens donné, un sens profond donné à l’existence. C’est cette dimension de l’amour qui est ici parfaitement résumé dans ce témoignage bouleversant rapporté par le sociologue Frédéric Lenoir[1]« [2]Je n’oublierai jamais cette scène bouleversante à laquelle j’ai assisté, il y une vingtaine d’années, lors d’un voyage en Inde. Je travaillais comme volontaire chez les sœurs de Mère Teresa. Un bébé, trouvé dans une poubelle, avait été amené à l’orphelinat de Calcutta. Il refusait de s’alimenter, n’exprimait aucune émotion. Il était comme mort. Malgré les premiers soins médicaux et nutritionnels, son état ne s’était guère amélioré. L’une des religieuses le prit dans ses bras, le frictionna vivement, le serra, lui parla, tenta de le faire rire. Rien n’y fit. Serrant l’enfant contre son cœur, elle s’immobilisa longuement les yeux fermés. Il émanait d’elle une force étonnante. Puis, lentement, ses mains recommencèrent à pétrir le bébé. Inlassablement, elle le massa de la tête aux pieds, avec un mélange parfaitement dosé de force et de délicatesse. Elle se remit à faire sauter l’enfant sur ses genoux et son air grave se transforma en une cascade de rires. Et là, sous nos yeux, un miracle de l’amour se produisit. Le regard de l’enfant commença à s’éclairer. L’absent devenait présent. Et, doucement, un sourire s’esquissa accompagné de quelques petits cris de bonheur. Le bébé avait choisi de vivre. Son sourire témoignait que l’amour est le seul motif qui donne vraiment sens à une existence ».

A l’opposé de ces figures de l’amour, ces sœurs de Mère Teresa, la société occidentale fabrique l’isolement, la société individuelle où nous sommes éloignés les uns des autres, nous formons comme une cohorte d’individus indifférents au sort des autres, comme Tocqueville l’écrivait dans ce livre « La démocratie en Amérique ». Or nous risquons bien de connaitre l’état d’un enfant non nourri par l’amour, non nourri par le sens de la vie, non nourri par les caresses de l’affection, de l’étreinte aimante, ce qui embrasse et nous donne une raison d’être. Nous sommes dans l’état de la jouissance des biens, dans la sécurité de ces jouissances privées, mais sans la vie qui nous embrasse, nous devenons des êtres moribonds et sans vie, car nous avons préféré l’adoration des « statuettes interactives », plutôt que de donner notre adoration à celui qui est à l’origine du souffle donné à notre vie.

Ainsi l’individu non relié aux autres, non relié à toute recherche de sens, est un individu désolé, ce que souligne également le philosophe Maxence Hecquard. Or cette métaphore finalement de l’homme désolé dont on peut comprendre plusieurs sens, signifie plutôt ici l’homme vide, l’homme inhabité. Nous comprenons dès lors ce qu’il peut advenir d’un homme concerné par le vide existentiel, devenant une proie facile pour les idéologues, ces rapaces du monde mortifère et nihiliste, ces rapaces de la vie relative ou de la relativisation qui lui promettent la reconnaissance de l’objet miroir, son interface artificielle qui va enfin lui répondre « Oui tu es certainement quelqu’un, tu as maintenant à me consacrer ton existence, moi je vais t’en donner le sens ». Ces idéologies comme je l’écrivais, vont donner à une vie « creuse », une nouvelle identité, quitte à sacrifier son âme, quitte à se laisser posséder, par la vie factice, la vie par procuration, par l’objet qui me possède. Avec passion Éric Sadin, ce jeune et brillant philosophe et à la suite du théologien Jacques Ellul lance comme une forme de cri d’alarme à la conscience afin que cette dernière accepte de se laisser saisir : « Allons-nous accepter, au nom de la croissance, de voir s’instituer, par le fait de ces systèmes, un dessaisissement de notre faculté de jugement, une marchandisation intégrale de la vie ainsi qu’une extrême rationalisation de tous les secteurs de la société ? ». Autrement dit accepterons-nous de nous laisser éplucher, décortiquer, décrypter, accepterons-nous de laisser les « datas » ces données existentielles afin que cette machine titanesque se livre à la possession de notre conscience en pilotant notre existence. Car c’est bien le pilotage de l’existence qui constitue l’entrée d’une main mécanique, mise sur soi.

Or le pilotage de l’existence, c’est bien l’expérience existentielle conditionnée par le monde digital, ce pilotage est celle d’un déplacement de notre relation à l’autre, à une relation à l’objet. C’est cette relation à l’objet qui nous conduit à l’expérience du vide existentiel qui générera la frustration, l’éviction de l’intériorité, du sentiment d’exister.  L’être humain est ainsi bel et bien confronté à une frustration, le sentiment de ne pas avoir pu réaliser son désir, comprenant que sa tentative est probablement vaine de vouloir s’affranchir de tout interdit pour assouvir son désir. Rechercher la vie intérieure, le sens de la vie, la conscience d’être n’est possible que si nous acceptons de ne pas succomber à la tentation de posséder l’objet l

Tous les maux de la civilisation moderne trouvent ainsi leurs sources ® leur source dans cette dimension d’un manque existentiel, d’un manque de Dieu, une forme de ratage dans sa relation avec Dieu, ®. Nous sommes ainsi passés d’une relation à l’autre à celle d’une relation qui passe par l’objet, ce même objet qui vient à posséder notre vie intérieure.

Or l’expérience existentielle est conditionnée par celle du désir qui n’est pas en soi négatif, mais le désir est devenu capricieux. La convoitise de l’objet est une caractéristique de notre époque, elle s’exprime par le souhait d’atteindre une forme de bonheur que confère la possession de la matière, la possession des objets, je vois là un mal être existentiel, l’expérience en somme de la déchéance spirituelle, de l’âme asséchée par sa symbiose avec cette fascination pour les objets qui lui font miroiter un plus, toujours un plus, et de plus en plus.

Nous sommes au fond invités à prendre conscience que nous nous sommes laissés avaler, consommer par une forme de mantra, d’incantation mystique de l’objet « toujours plus, toujours mieux, plus de nouveauté, plus de fonctions », or il est frappant de lire dans l’évangile, cette parole de Christ, l’homme ne vivra pas seulement de pains, mais de toute parole qui sortira de la bouche de Dieu. Or nous confondons aujourd’hui l’utile et l’artificiel, le nécessaire et le factice. Cette parole donnée par Christ à l’ensemble de ceux qui l’écoutaient et qui l’écoutent, offre en réalité une nouvelle dimension à l’existence humaine, celle d’une autre réalité, la plénitude d’une vie intérieure non reliée aux objets mais reliée aux autres et à Dieu. C’est dans la vie relationnelle que s’édifie cette dimension de la vie, de la plénitude de l’existence. Lors d’un déplacement à Lux, où je rencontrais d’autres amis pasteurs, j’ai eu ce témoignage que je vous rapporte, témoignage qui nous a été relaté au travers d’un reportage fait par la chaine de télévision France2 dans le cadre de l’émission Présence Protestante. Ce témoignage en soi traduit la pensée développée dans ces lignes, comme le prolongement de la vraie vie, celle que relatait le sociologue Frédéric Lenoir. Ce témoignage rapporte qu’au Sénégal des missionnaires de l’Eglise Portes Ouvertes engagèrent une mission de forestation, de reboisement d’un lieu totalement sec, associant un programme de revitalisation de la terre désertique pour y ensemencer des arbres et donner la vie à un territoire dévasté par la désertification et à cette mission les missionnaires chrétiens engagèrent parallèlement la formation des paysans pour transmettre à leur tour le savoir-faire acquis. Ce qui est saisissant dans ce reportage, c’est la double mission qui finalement a été conduite, celle de donner de la nourriture nécessaire à des hommes et des femmes, privés de terres cultivables, de donner la vie à un lieu et de donner de l’espoir à des habitants qui n’en avaient plus. La terre s’appelle Beer Shéba qui est un véritable Eden, une oasis dans un désert qui est devenu par la suite une terre d’accueil pour les oiseaux migrateurs. Ce que nous dit Beer Shéba, concerne finalement quelque chose qui touche au vrai sens de la vie, celui finalement d’engendrer la vie, de donner la vie à des gens et à des lieux, dans une démarche d’écologie intégrale, prendre soin de l’homme, prendre soin de la terre. La conscience nourrie par Dieu engendre une dimension de vie partagée. Les équipes pastorales de Beer Shéba concilient leurs deux missions, celle de donner de la nourriture nécessaire et d’offrir une nourriture spirituelle en abondance. La joie habite ce lieu et le sens de la vie a été regagné pour conquérir un désert. L’œuvre humanitaire de Beer Shéba contraste finalement avec le monde du progrès promis par la Silicon Valley, cette Silicon Valley qui pourrait bien transformer les âmes en âmes désolées et inhabitées, alors que Beer Shéba a rempli les cœurs d’une nouvelle espérance, a rempli la conscience et la nécessité de répondre aux vrais besoins d’une humanité qui a soif de vie et d’une authentique nourriture non faite d’artifices mais d’une vie qui la redonne à la terre, qui redonne un paysage qui lui-même devient fertile et engendre un avenir. Quel avenir dessine pour nous la Silicon Valley ? Beer Shéba nous parle d’un avenir authentique d’une vision donnée à des hommes qui se sont laissés touchés dans leur conscience pour un projet qui donne la vie à la terre à l’inverse de celui de la Silicon Valley qui est de donner la vie à la matière pour notre plus grande désolation, notre plus grande ruine. Le réveil de la conscience, c’est pour nous Beer Shéba, le véritable éden, l’arbre de vie, l’endormissement de la conscience c’est la Silicon Valley, le paradis artificiel, l’arbre technologique, celui de la connaissance qui ne nous ouvre aucune perspective ni dans cet avenir, ni au-delà.

[1] Philosophe de formation, Frédéric Lenoir est docteur en sociologie, chercheur en sciences des religions.

[2] Citation extraite de : https://www.psychologies.com/Culture/Savoirs/Philosophie/Articles-et-Dossiers/Le-sens-de-la-vie

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