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La robotisation croissante de nos modes de vie

 

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Auteur Mark Hunyadi

Extrait d’un Essai le défi Politique du POSTHUMANISME

Mhu – Le défi politique du posthumanisme

Je vais donc partir du problème de la place croissante qu’occupent les robots dans notre monde quotidien. Le premier choc passé, nous sommes désormais tous accoutumés à suivre au téléphone les instructions de voix préenregistrées, à obéir dans notre voiture au bip nous ordonnant d’accrocher notre ceinture de sécurité, ou à exécuter les tâches demandées par l’écran tactile de nos distributeurs d’argent. De plus en plus, nous obéissons aux injonctions des machines.

Ce sont là de petites habitudes qui se sont immiscées dans notre vie quotidienne, et qui nous ont rapidement accoutumés à vivre en partenariat avec elles. Un pas supplémentaire a été franchi avec l’apparition des robots ménagers, tels ces robots-aspirateurs qui reniflent toute la surface de notre appartement en notre absence.

Mais tout ceci n’est rien à côté du monde peuplé d’androïdes dont on prédit qu’ils seront bientôt chargés d’accompagner nos vieillards, de garder nos enfants, de combattre l’ennemi, d’assister les grands blessés, de garder les prisons, de conduire nos voitures, de surveiller les musées, de régler la circulation, avant qu’ils ne se démocratisent en compagnons de notre vie quotidienne, veillant sur notre sommeil et notre bonne humeur, réglant nos tâches administratives tout en se souciant de notre hygiène corporelle et de notre équilibre diététique.

Ils pourront recruter le personnel en sélectionnant les CV, ou être membres de conseils d’administration. Un jour viendra peut-être où l’on pourra épouser son robot, suite logique de ce concubinage pour le meilleur et pour le pire…

L’imagination des chercheurs couplée au capitalisme intelligent n’a guère de limite dès lors qu’il s’agit de fantasmer un monde allégé nous libérant au maximum technologique possible des contraintes matérielles et corporelles qui nous enchaînent au monde.

Il sera facile toutefois de montrer alors que cette libération se retourne dialectiquement en asservissement, que des chaînes ont été échangées pour d’autres et que viendra un jour où s’élèvera un autre horizon, celui où il faudra se libérer de la technologie elle-même. Mais tel n’est pas mon propos ici. J’aimerais plutôt attirer l’attention sur le fait qu’aucune de ces machines n’est éthiquement neutre. Aucune thèse n’est à mon sens plus fausse et plus malfaisante que la thèse de la neutralité éthique de la technique qu’on entend régulièrement : « les outils sont moralement neutres ou indifférents, c’est l’usage qu’on en fait qui est bon ou mauvais ». Les outils font partie d’un système – Jacques Ellul l’a suffisamment montré, et de façon convaincante –, et le système façonne les gens qui y sont intégrés, les obligeant à partager les normes et valeurs qui le sous-tendent : rien n’est neutre là-dedans. Certes, utiliser un robot aspirateur nous débarrasse d’une corvée, et on dira que c’est bien, d’un point de vue simplement utilitaire : on a l’impression que, pris isolément, c’est un simple outil nous débarrassant d’une corvée répétitive. Mais même dans un cas aussi anecdotique, les choses ne sont pas si simples. Car ce qu’on appelle « corvées » participe en réalité à notre rapport au monde, à la manière dont nous sommes connectés à notre environnement le plus direct. Imaginons un instant que toutes les tâches ménagères soient désormais assumées par des robots : quel type d’humains fabriquerions-nous ?

Des humains déconnectés d’un monde qu’ils n’habitent plus, des humains qui n’auraient plus à lutter contre l’usure, la salissure ou la dégradation des choses… Des humains ayant repoussé le cours naturel du monde, ayant en quelque sorte immunisé leur existence face aux cycles immuables des processus vitaux. Le robot aspirateur a donc un impact anthropologique qui n’a rien de neutre, malgré les apparences.

La question n’est pas de faire l’éloge des corvées, naturellement, d’autant que l’humanité trouve toujours le moyen de les faire exécuter par des plus dépendants que soi. Mais il s’agit de mettre en évidence la signification de quelque chose d’aussi apparemment insignifiant que les corvées quotidiennes, qui recèlent en réalité toute une éthique de notre rapport au monde. On voit en quoi la thèse, ou le lieu commun, de la neutralité éthique de la technique est fondamentalement erronée.

Il n’y a évidemment aucune intention mauvaise à utiliser un aspirateur-robot ; mais cet usage n’est pas éthiquement neutre pour autant, puisqu’il porte en germe l’idée d’une humanité découplée de l’inertie propre de la vie, qui est, aussi, usure et dégradation ; d’une humanité qui serait affranchie de ce que Hannah Arendt appelait le travail (mais elle est la seule à l’appeler ainsi ; je l’appelle « corvées »), c’est-à-dire l’ensemble des activités nées de la nécessité de tenir tête aux « cycles perpétuels de la nature8 » qui toujours menacent notre monde de corruption. Poussé à la limite, l’usage généralisé de ces libérateurs de corvées dessine le projet d’une humanité hors-sol, flottant confortablement au-dessus d’un monde dématérialisé et insipide.

Nous n’en sommes certes pas là, mais tel est bien le monde qu’on nous prépare, le monde auquel on nous accoutume peu à peu. Ce techno-monde robotisé avance tout seul, par capillarité ou par logique systémique, petits pas par petits pas, sans que personne ne l’ait réellement voulu, alors même que chacun y contribue chaque jour sans le savoir. Chaque achat d’un objet technologique vaut comme acquiescement tacite à un projet qui n’a été le dessein de personne mais que nous n’avons plus le choix de ne pas vouloir, alors même qu’il détermine nos existences comme jamais. Nous alimentons le système, alors que personne ne nous a jamais demandé si c’est bien là le système que nous voulions, si c’est bien le mode de vie que nous souhaitions pour nous-mêmes et nos enfants. Nous n’avons donc aucune emprise éthique sur nos modes de vie, alors que ce sont eux qui conditionnent le plus notre existence.

Certes, à chaque nouvelle mise sur le marché, on se préoccupe de l’innocuité éthique de la nouvelle invention, on crée des commissions pour garantir le respect informatique de nos vies privées et on veille à ce que la sécurité des usagers finaux soit garantie. Mais voici le problème : alors même que les règlements éthiques bourgeonnent, on ne peut plus traiter de la question éthique fondamentale, de la question de savoir si c’est bien là le monde que nous voulons, un monde peuplé de robots ; si ce mode de vie est bien celui que nous choisirions, un mode de vie fait d’interactions avec des cerveaux programmés ; si cette société est bien celle que nous souhaiterions, une société où l’on abandonne les plus vulnérables – vieillards, enfants, malades – aux machines, parce qu’on n’a pas le temps de s’en occuper. Voilà donc une illustration spectaculaire du formidable paradoxe éthique sous lequel nous vivons : dans le respect éthique scrupuleux des droits individuels, on nous prépare un monde qui est peut-être éthiquement détestable. Et ce paradoxe a quelque chose de tragique, dès lors qu’on nous nous présente l’avancée de ce monde technologique comme inéluctable.

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