Covid 19. Réflexion sur les mutations en cours.

Quel sera le monde de demain ? À quelles « crises » économique, sociale, spirituelle, etc. s’attendre en sortie de crise sanitaire ? Prédire l’avenir aurait quelque chose d’indécent autant que de dérisoire. On se perd en conjectures, balançant entre la crainte que tout redevienne vite comme avant, puisque « nous reprendrons vite nos vieilles habitudes », et l’espoir – ou la peur – que tout le système doive être remis à plat, à titre individuel et collectif, avec ses lots de gagnants et de perdants, à moins que nous ne soyons tous à la fois gagnants et perdants…

Auteur : Tugdual Derville,

co-initiateur du Courant pour une écologie humaine

Face au virus : quelle mutation ?

markus-spiske-xH8_bSnpH5Q-unsplash

 

Pour retrouver l’article dans sa complétude :  https://www.ecologiehumaine.eu/face-au-virus-quelle-mutation/

Quel sera le monde de demain ? À quelles « crises » économique, sociale, spirituelle, etc. s’attendre en sortie de crise sanitaire ? Prédire l’avenir aurait quelque chose d’indécent autant que de dérisoire. On se perd en conjectures, balançant entre la crainte que tout redevienne vite comme avant, puisque « nous reprendrons vite nos vieilles habitudes », et l’espoir – ou la peur – que tout le système doive être remis à plat, à titre individuel et collectif, avec ses lots de gagnants et de perdants, à moins que nous ne soyons tous à la fois gagnants et perdants…

C’est donc le temps présent, le seul sur lequel chacun a prise, qui mérite d’être habité. Est-il possible d’accueillir ces heures qui passent – si différentes en confinement – comme un cadeau ? Le temps n’est pas toujours facile à recevoir, après celui de la surprise et de la sidération, celui du « déballage », peut venir la routine, la lassitude, l’aridité. D’où l’importance de réaliser intimement qu’il se joue pour chacun quelque chose de précieux, d’essentiel.

Mon propos est de poser que cet après a déjà commencé, ici et maintenant, comme la vie éternelle commence déjà ici-bas. Et qu’il ne faut pas attendre demain pour le bâtir.

Précisons que nous ne pouvons pas construire sur l’inquiétude, encore moins sur l’angoisse. Si nous pouvons à juste titre être inquiets pour nous-mêmes, ou pour nos proches, ou pour l’avenir, gare à la tendance à carburer au stress, ce grand brûleur d’énergie, qui la détourne de ses usages bienfaisants. À quoi sert en effet de s’inquiéter ? À chaque jour suffit sa peine. Si l’inquiétude est parfaitement légitime, elle n’a de sens que comme moteur d’une action. À ce titre, sans céder au quiétisme, la prière peut être considérée, pour beaucoup, soit comme une action intrinsèquement féconde, soit comme le moteur efficace de la mise en action.

Pour le reste, débranchons un instant le cordon ombilical de l’actualité du virus qui pourrait bien occuper ou polluer nos jours et nos nuits pour intérioriser ce qui se passe, et décider de ce à quoi cela nous appelle aujourd’hui.

 Vivre autrement dès aujourd’hui

En quoi change la vie d’un confiné ?

Enracinement ?

Nous voilà condamnés à habiter un espace, un seul, plus ou moins spacieux, plus ou moins confortable, plus ou moins tranquille – en fonction des personnes qui partagent, ou pas, notre réclusion, et de notre voisinage. Les personnes seules endurent une double-peine : elles sont plus encore isolées. Mais certaines familles nombreuses se retrouvent entassées. Les couples, les fratries, sont condamnés à se supporter. Nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne en ce qui concerne notre accès à la vie intérieure, à l’espace « vital », à la nature, au silence. Certains manquent encore plus de temps ; d’autres s’ennuient. Sans oublier ce que la maladie peut provoquer pour nous ou autour de nous.

Bien sûr, la crise est aussi un révélateur d’inégalités sociales, économiques, spirituelles. Ici et là, elle génère son lot de tensions, d’expression d’égoïsme et de jalousie…

Mais tous – surtout les personnes habituées à la mobilité – doivent se réapproprier un lieu géographique. Nous habitons quelque part. Nous sommes géo-localisés de façon stable. Presque aussi enracinés qu’un arbre. Attachés comme un chien à sa niche. Occasion de mesurer que chacun a une place, unique, irremplaçable, sur cette planète. Au rez-de-chaussée ou en étage, dans une ou quelques pièces ou un lopin de terre. Je suis là. Présence.

Frugalité ?

Autour de moi, il faut vivre avec des objets définis, qui deviennent familiers. Ceux qui partagent ma réclusion. Parfois peu nombreux, parfois encombrants. Ils sont le prolongement de ma personne. Ceux qui sont restés à domicile ne voient pas trop changer leur environnement, mais ceux qui sont partis précipitamment, avec une valise, pour se « sécuriser » quelque part ressemblent, dans leur chambre occasionnelle, à ces résidents d’EHPAD, qui n’ont pu emporter que le strict nécessaire. Et voilà qu’il suffit. Pas besoin de plus !

Avec la fermeture de nombreux commerces, mais aussi des spectacles, une partie de la consommation devient impossible. Il faut limiter les achats. Depuis des semaines, je ne me suis plus procuré tout ce que j’aurais acheté si cela avait été possible. Alors que la pénurie de produits médicaux est déplorée, chacun peut réaliser qu’il peut vivre ainsi, avec peu ou moins. On filtre l’accessoire, qui paraissait essentiel. L’expression « gagner son pain » retrouve un part de son sens.

En réponse à l’abandon forcé de la frénésie des déplacements et des activités, la nature reprend soudain ses droits ; la pollution de l’air diminue, l’eau des rivières et des ports se purifie ; la pollution sonore et visuelle diminue ; les animaux en profitent. Nous aurons goûté au moins une fois dans notre vie à la décroissance si controversée, sans nier le retour de bâton qu’une crise économique peut nous réserver.

Profondeur ?

La civilisation des loisirs ne s’éteint pas, mais impose un bouleversement radical : nous devons nous distraire autrement. Un exemple ? Alors que le football – sport roi – était omniprésent dans les médias européens, occupant en France des soirées entières des radios les plus écoutées, voilà que du jour au lendemain, plus personne ne peut, à onze contre onze, taper dans un ballon. Le temps que nous ne dépensons plus à regarder ou commenter le jeu, les exploits de professionnels surpayés est-il gagné ou perdu ?

Ne rêvons pas. De même qu’on peut mourir d’orgueil dans un carmel, de même nous pouvons entrer dans un confinement creux, nocif, compulsif. Les vendeurs de pornographie l’espèrent, qui tentent de nous attraper dans leurs filets. Mais, à beaucoup d’entre nous, le confinement offre la possibilité de revenir à la vie intérieure habituellement malmenée. Comment se nourrir, se ressourcer ? Lecture, vie spirituelle, disponibilité à l’écoute en ce temps où les émotions sont intenses, échanges plus profonds avec les proches ou par téléphone, plus grande attention à l’autre ici et maintenant, appel à un surcroît d’amour et de vie sans artifice ?

Les cinq paradoxes en cours d’émergence

Le paradoxe des frontières

On a parlé d’un virus sans frontière, de pandémie mondiale, mais jamais les frontières n’ont été à ce point réhabilitées. Frontière autour du corps de chacun, appelé à une « distanciation sociale » – tant pis pour la tendresse ! Frontière autour de chaque domicile ou jardin. Frontière entre le pays. Les solutions locales pullulent, sur fond de procès de la mondialisation. On se promet déjà de moins dépendre de l’étranger pour des approvisionnements, tandis que – tels de vulgaires corsaires, des pays européens ont été capables de détourner des masques en provenance de Chine au détriment d’autres pays de le même « communauté ». De son côté le cowboy américain surenchérit en millions de dollars pour détourner à son profit le matériel que des pays moins opulents ont commandé… C’est parce que le virus n’a pas de frontière qu’il les réveille toutes, révélant nos lieux et communautés d’appartenance.

Le paradoxe de la proximité

Même si la réclusion forcée a conduit certains à découvrir leurs voisins, de leurs balcons festifs à 20 heures, ou en offrant leurs services pour des courses aux personnes plus en difficulté, le confinement n’a pas pour autant profité aux communautés locales. Car on ne peut se rencontrer en plénitude. Est-ce pourtant le triomphe de l’individualisme ? Tout dépend de ce que à quoi les personnes sont contraintes, ou de ce qu’elles choisissent de vivre. La situation inédite appelle chacun à donner le meilleur de lui-même. Tel sportif professionnel redevient infirmer ou aide-soignant. Mille initiatives solidaires se font connaître dans les médias, sur la toile, au sein des associations. La société prouve sa générosité et sa résilience. Et l’on découvre à quel point la géographie compte dans l’économie. C’est le retour aux producteurs locaux, aux circuits courts. Chacun peut être relié à d’autres, à l’autre bout du monde, mais pour le ravitailler, le soigner ou… l’inhumer, son corps exige la proximité.

Le paradoxe des écrans

Et qu’en est-il de l’« écranisation » de la société ? L’envahissement de nos vies par les écrans individuels : là aussi, paradoxe. De nombreuses personnes se noient dans l’actualité en gardant l’œil rivé aux informations continues qui donnent l’illusion de « vivre » la pandémie, alors qu’ils font largement subir son caractère spectaculaire, à la fois fascinant, distrayant et anxiogène. Mais dans le même temps, les réseaux deviennent enfin « sociaux ». C’est la réhabilitation, voire l’habilitation des techniques qui pallient la distanciation sociale. Les groupes Whatsapp amicaux, familiaux, relayant les nouvelles, montrant les visages, permettent de relier, de rassurer, de prendre soin à distance. Des visioconférences de télétravail à celle des obsèques, en passant par les « apéritifs » virtuels, le monde professionnel et personnel s’appuie sur Internet. Il faut se rendre à l’évidence, le confinement aurait été impossible – épouvantable, et même dangereux pour beaucoup – sans les extraordinaires moyens de communication. Internet constitue un amortisseur de crise sans lequel celle-ci serait ingérable pour les autorités publiques et sanitaires.

Le paradoxe de la technique

À partir, dit-on, de la consommation par un être humain d’un animal porteur d’un virus, la moitié de la population mondiale se trouve confinée. Le virus a tablé sur la technique : avec nous, il a pris l’avion, le train, l’automobile, le bateau, et vraisemblablement les circuits d’air conditionné. Et la technique s’étant emballée, elle est aussitôt venue au secours de ses conséquences nocives. Avec brio : respirateurs, tests, masques, hôpitaux de fortune, drones, TGV, statistiques… Et voilà que se profile pour demain, une technique de contrôle sanitaire qui pourrait s’imposer en sauveuse universelle. On parle de suivre en temps réel chaque humain, de l’alerter sur ses fréquentations, de le contrôler en permanence. Mais un sauveur s’impose-t-il à la liberté ? Allons-nous devoir jouer le remake de la fable Le loup et le chien ? Aurons-nous le droit de préférer la liberté à la sécurité, la liberté à la santé ? Alors, cette technique, cette « intelligence artificielle » : problème ou solution ? Les transhumanistes sont forcés de constater qu’un tout petit virus a mis l’humanité à genoux, mais ils peuvent en tirer la revendication de la placer sous le joug d’un surcroît de technique, d’autant que la crise valorise le digital et entretient la méfiance pour le corps de l’autre. À en croire les scénarios de sortie de confinement, ce rapport au corps d’autrui risque d’être durablement entamé par la prudence, voire la méfiance.

Le paradoxe de la confiance

Plus essentielle que jamais, la confiance est mise à mal. Elle est pourtant indispensable à la vie en société, comme à la vie personnelle – l’estime de soi est la précieuse condition du bonheur. La confiance est cependant un sentiment paradoxal : son excès devient présomption et imprudence, et se retourne contre elle. Certains ont eu du mal à consentir à l’idée qu’il nous fallait nous protéger les uns des autres. Pour enrayer la pandémie, il fallait considérer autrui et soi-même comme une menace potentielle. Par précaution, se sont progressivement imposées des mesures barrière sans le respect desquelles la confiance n’est plus « méritée ».

La crise interdit l’anarchie : en imposant à tous des règles dictées par la recherche du bien commun, l’État assoit sa puissance. Pour lutter contre la contagion, la confiance dans les autorités publiques et sanitaires s’impose. Mais elle ne va pas de soi. Cette confiance peut être mise à mal par des déclarations approximatives et changeantes. On suspecte des pots-aux-roses : des autorités publiques tâtonnent, jusqu’à dissimuler certaines pénuries, manipulant sciemment le peuple. S’y ajoutent les querelles d’experts au parfum de règlements de comptes. Par ailleurs, ceux qui ont conscience de la réalité des atteintes à la vie, même en démocratie, sont en état d’alerte, au risque de crier au loup trop vite… En temps de guerre, la communication officielle est suspecte de propagande. D’où la défiance vis-à-vis du « discours officiel », comme celle qu’ont pris l’habitude d’intégrer les citoyens des pays totalitaires.

À chacun de décider, malgré tout, de « choisir la confiance » en discernant à qui il la (re)donne, tout en se gardant de la quête personnelle et collective d’un sauveur providentiel qui menace toute société en crise.

Conclusion : déjà une vie nouvelle ?

Se rendre présents à ce temps décalé qui nous est offert permet à chacun de se réapproprier ce qui compte à ses yeux et de se désapproprier ce qui est superflu, inutile et donc nocif. Le temps dévoré par ce qui est inutile vole du temps qui serait fécond, s’il était mieux habité.

Gageons que le plus précieux est le silence où naissent la vie intérieure et la vraie liberté.

Avant de meubler le vide par un bruit compulsif – celui des écrans et de ses interactions sociales, aussi précieuses soient-elles – nous avons une chance unique de vivre comme nous le décidons, c’est à dire de décider de vivre autrement. Non pas demain ou après, mais dès aujourd’hui. Au jour le jour.

Victor Frankl affirmait qu’il faudrait vivre en conscience, « comme si c’était la seconde fois » – pour ne pas rater l’essentiel. Le confinement pourrait-il – pour certains – être cette salutaire et improbable pause, nous invitant à reconsidérer ce qui a le plus de sens à nos yeux, ce qui compte et ce qui ne compte pas ? Occasion à saisir, peut-être, de réorienter le cours de nos vies, en reconsidérant nos priorités et nos choix : « C’est maintenant le temps favorable ! »

Une autre façon de vivre ce confinement serait de dire : et quand j’en serai sorti, qu’est-ce que j’aurais aimé vivre ? Et s’il était à refaire ? Qu’est-ce qu’aurais voulu ne pas rater ? Et si je mourrais à la fin, comment aimerais-je l’avoir vécu ? Le programme des jours à venir se dessine pour chacun.

L’autre vie, celle de demain, a déjà commencé.

Un monde social en mutation

background-3228704_1920

Les contextes et les déterminants qui expliquent l’émergence des idéologies de déconstruction de l’homme.

Le développement économique est fondé depuis deux siècles sur l’exploitation de ressources épuisables, non renouvelables (minerais, engrais, pétrole…) la prétention aujourd’hui est de promettre la croissance sur des ressources durables (vent, soleil, algues, etc.) sur « les rails d’un nouvel âge d’or » sans rien changer à nos habitudes consuméristes.

Nous sommes également confrontés à un important métabolisme urbain, 70 % de la population humaine devant bientôt vivre dans les grandes mégapoles, sachant que d’ores et déjà 12 villes dans le monde totalisent plus de 20 millions d’habitants chacune, dont Tokyo avec ses 42 millions d’habitants, Jakarta 28 millions d’habitants, Séoul 25 millions d’habitants.

L’enjeu étant d’imaginer de nouveaux modèles de vie sociale, économique et agricole face à l’étalement des villes et à la problématique qui touche à l’artificialisation des sols qui perdent leur qualité naturelle. Pour nourrir ainsi la ville, il conviendra d’imaginer l’agriculture de demain, par exemple en concevant des fermes dites verticales qui pousseraient sur les étages des grattes ciels ou en faisant pousser des salades sur les murs de sa maison ou des pieds de tomates aux balcons…

Les changements majeurs favorisant l’émergence « soudaine » des idéologies de déconstruction

Il nous semble que plusieurs facteurs constituent les principales clés de lecture d’un monde en mutation et ont été en quelque sorte des déterminants favorisant le développement des idéologies transhumanistes…

  • L’émergence d’une mondialisation accélérée et associée à l’accès de tous aux nouvelles technologies issues du monde numérique.
  • L’aspiration d’une humanité à la recherche de sens, confronté à sa fragilité en regard des crises majeures qu’elle traverse (migrations, économie, terrorisme, climats…).
  • La tentation aujourd’hui pour l’homme de se tourner activement vers des solutions drastiques pour assurer la pérennité de l’espèce humaine (société de contrôle et de surveillance).
  • La volonté de pallier les risques qui touchent à la vulnérabilité en engageant un nouveau processus réflexif qui déconstruisant l’homme.
  • Une universalisation de la culture consumériste néolibérale qui uniformise en fait les comportements et les regards. Les livres de la Bible évoquent à plusieurs reprises la ville de Babylone et font mention de la dimension marchande et mondialiste de cette entité. La Bible décrit les lamentations des marchands au moment où cette entité s’écroulera, « tous ceux qui ont fait commerce avec elle se lamenteront ».

Babylone clairement dans le livre de l’apocalypse rayonne sur toute la surface de la terre, la ville est assise sur les grandes eaux, le sens des grandes eaux nous est révélé dans le même livre de l’apocalypse au chapitre verset 15, « Les eaux que tu as vues ou la prostituée est assise, ce sont les peuples et des foules et des nations, et des langues ».

Babylone est une entité dominatrice qui domine sur l’ensemble de l’humanité, des peuples, des foules, des nations, un véritable empire consumériste, universaliste absorbant les autres cultures, elle s’empare de toute l’organisation économique mondiale, comme l’écrit le théologien Philippe PLET[1] dans son livre Babel et le culte du Bonheur.

  • La propension de l’homme d’aujourd’hui à uniformiser les méthodes de production agricoles via des cultures intensives voire hors sol (le transgénisme résultant de cette dynamique n’étant alors que le précurseur au « transhumanisme génétique »). Depuis des milliers d’années, la Bible donne le plan d’urbanisme idéal pour un équilibre entre les besoins de la ville en consommables végétaux et animaux et la capacité naturelle de la Terre à absorber les rejets de cette même ville…

Le péril de la libre conscience et l’effondrement de la culture

La conscience des individus représente un enjeu pour les sociétés qui soit poursuivent l’objectif de plénitude de l’individu soit a contrario entendent la contrôler ou pire l’atomiser pour anéantir toute révolte ou toute faculté rétive.

Toutes les sociétés totalitaires naissant du laxisme des individus, il suffit de les distraire, de les divertir. Hannah Arendt avait relevé cette problématique morale d’une société plongée dans une forme de nihilisme culturel, détachée de la recherche de sens. Rappelons cette citation de la philosophe, citation fulgurante : « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »

Le refus de s’indigner, le renoncement de soi, ne plus dénoncer les formes d’injustices conduisent inévitablement à installer le caractère liberticide et tyrannique de l’état. Les sociétés totalitaires ont toujours pour démarche la volonté d’anéantir la fonction de penser, la capacité de réagir.

Les facultés de conscience, savoir appréhender, savoir analyser, savoir poser les problèmes ont toujours dérangé les gouvernances. Le changement de la conscience est engagé à l’aune d’une société galvanisée par la facilité d’accéder au plaisir des sens et aux promesses que lui font miroiter les temples de la consommation.

Dans de tels contextes, le délitement de la conscience est engagé, altération de la conscience qui puiserait son origine dans plusieurs sources : le nivellement de la culture, le divertissement, la crise économique qui épuise et déstructure l’homme et enfin l’idéologie de la laïcité et « idéologie » issues des études du genre diffusée dès le plus jeune âge par l’école…

Le nivellement de la culture

La culture n’est-elle pas la dimension d’un héritage qui aide à penser par soi-même ? Ne remplit-elle pas une fonction d’épanouissement de l’individu ? Or force est de constater que la dimension culturelle est de plus en plus contestée y compris dans certains milieux intellectuels.

L’homme est passé d’un statut de citoyen de la cité à celui de simple consommateur urbain devenu addict des temples de la marchandisation où la fonction de penser par soi-même n’est pas utile quand il suffit de satisfaire des besoins, des impulsions de consommation.

Un siècle plus tôt le discours de Victor Hugo énoncé à l’assemblée nationale est frappant, interpellant. Il sonne comme un avertissement en regard de cette puissance de la matérialité, du plaisir marchand qui appauvrit la recherche du bien commun dans sa dimension spirituelle et culturelle : « Eh bien, la grande erreur de notre temps, ça a été de pencher, je dis plus, de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien matériel. Il importe, Messieurs, de remédier au mal ; il faut redresser pour ainsi dire l’esprit de l’homme ; il faut, et c’est la grande mission, relever l’esprit de l’homme, le tourner vers la conscience, vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C’est là, et seulement là, que vous trouverez la paix de l’homme avec lui-même et par conséquent la paix de l’homme avec la société. » 

La culture consumériste est finalement l’envers de la culture, une anti-culture, celle d’une forme d’anéantissement de la pensée, la construction d’une pensée unique comme le mentionne Nabil EL-HAGGAR Vice-président de l’Université Lille 1, pour qui « se pose la question de savoir si notre société et notre démocratie sont encore en mesure de faire face à la pensée unique et de sauver la citoyenneté de la marchandisation, ou si notre démocratie n’a pas besoin d’une bonne révolution culturelle pacifique qui la rende capable de préserver les valeurs pour lesquelles nos anciens ont fait la grande révolution. »

Poursuivant son propos Nabil EL-HAGGAR ajoute « force est de constater que, quelques siècles après Condorcet, le nivellement de la culture par le bas n’est plus une tentation mais une réalité quotidienne. C’est ainsi que la culture est réduite à l’anecdotique et qu’il n’est pas rare d’entendre des universitaires qualifier toute exigence culturelle et intellectuelle d’élitisme mal venu et antidémocratique. »

Nous sommes tous frappés par les éléments de langage des médias qui sont les « prêts à penser » de notre société et n’offrent que trop rarement une lecture différenciée du monde. Leurs discours « lissés » deviennent profondément uniformes ne parlant que d’une même lèvre.

L’appauvrissement de la culture, l’abaissement des niveaux d’apprentissage participent largement à l’uniformisation de la pensée, à l’arasement de toute réflexion qui épanouit l’homme.

Si la culture est une nécessité par l’ouverture d’esprit qu’elle suscite, le nivellement engagé et qui résulte de multiples facteurs se rapproche finalement des méthodes sectaires qui excluent la différence, toute pensée critique.

Notre monde est prêt à basculer dans l’idolâtrie contemporaine du progressisme et à se laisser fasciner par un « autre objet que lui-même ».

 Le matérialisme et la vacuité du monde occidental nous préparent à une mutation culturelle sans précédent et de grande ampleur, l’homme, ayant admiré ses producbackground-3228704_1920tions techniques en est venu à l’adorer : Dieu a créé l’homme à son image ; l’homme a créé l’homme technique puis un avatar, un humanoïde à sa propre image avec lequel il veut interagir car il sera un jour capable d’empathie et d’émotion.

La société consumériste d’une manière générale est à l’envers d’un monde ou la frugalité, la mesure seraient la règle de vie. L’hyperconsommation a été érigée en principe de vie, nous sommes venus à valoriser le monde extérieur, le monde des sens, plutôt que le monde intérieur, virtuellement recréé avec les objets numériques. Le matérialisme est devenu un socle social, un veau d’or en quelque sorte., Et le plus pauvre convoite les objets que possède le plus riche, au prix de sacrifices, d’endettements, de surendettements, il finit par les acquérir.

Lors de mes entretiens qualitatifs administrés dans le cadre d’évaluations de politiques publiques auprès de personnes estimées vivre dans la précarité, ces dernières n’entendaient nullement se priver d’objets interactifs ou ceux de la consommation numérique qui ne répondent strictement à aucun besoin vital mais qui contribuent à leur divertissement comme une nécessité, une nécessité devenue vitale.

Dans cette dimension matérialiste, de recherche de pseudo-confort à tout prix qui affecte notre monde occidental, nous ne sommes plus enclins à développer des comportements altruistes, de donner de notre générosité dans des gestes désintéressés, généreux et souvent traduits par des actes insignifiants comme l’écoute de l’autre, l’aimer en interagissant dans une réponse appropriée.

Nos comportements sont hélas de moins en moins « pros sociaux », nous ne savons plus considérer l’autre dans ses besoins, tellement acculés par le désir soi-même de rechercher une autre forme de conquête, celui de posséder un territoire, un territoire dérisoire, une matière, un objet. L’homme seul dans la matérialité de son époque appréhende d’être isolé, et le voilà comblé avec l’apparition de l’objet animé, de l’objet interactif. L’homme dans son monde virtuel quitte la planète Terre pour entrer dans la planète « Taire » qu’il se crée. L’homme à nouveau se dérobe derrière l’arbre[4] de son monde virtuel… pour ne pas être vu de son créateur tel qu’il est… !

L’une des grandes mutations vécues, est ainsi l’apparition dans cette modernité techniciste de l’objet interactif. L’objet interactif qui est devenu objet de culte, un objet de fascination, une forme d’idolâtrie contemporaine. Nous nous égarons aujourd’hui dans ces objets « culte », ces « images animées » ces nouveaux dieux qui occupent les espaces virtuels de nos moniteurs, de nos écrans cathodiques.

Par analogie, la Bible rapporte plusieurs siècles avant Jésus-Christ, dans les livres des prophètes Osée et Zacharie la vénération de statuettes[5]. À cette époque, les téraphim étaient devenus des objets de culte et de cléromancie (art de lire l’avenir par tirage au sort). Les peuples polythéistes dans les temps bibliques entretenaient une relation avec l’image, des représentations de faux Dieux. Ces faux Dieux les fascinaient et égaraient leurs esprits, ces représentations dénaturaient déjà la dimension transcendante et unique de la divinité, en la reléguant au rang des objets.

Si certes, l’homme occidental n’adore plus les « Dieux », il est fasciné par les images qui interagissent avec ses émotions et qui aujourd’hui sont même capables d’empathie. L’homme entre dans un monde ou la réalité de l’interaction augmentera au fur à mesure des progrès de la science et cette interaction le prépare à des formes nouvelles de substitution du prochain, d’un autre que lui-même.

La fascination pour l’objet numérique, animée avec les progrès de la science, interagissant avec l’usager nous conduit littéralement à devenir captifs, dépendants. Ne s’agit-il pas au fond d’une forme d’idolâtrie contemporaine.

L’environnement des objets numériques est venu ainsi combler le sentiment de déréliction, le sentiment de solitude qui accompagne celui qui possède l’extérieur mais n’a pas reçu ce qui est de nature à combler l’intérieur. Or le plus inquiétant résulte d’un monde d’humains de plus en plus guidés à interagir avec le monde des objets numériques. Des objets de la matérialité qui deviennent si familiers qu’ils se transforment peu à peu en compagnons, des substituts palliant l’absence de l’autre, mon vis-à-vis, « l’autre que moi-même » en quelque sorte.

La vacuité, le vide spirituel qui caractérise toute notre société font que la seule chose pouvant être considérée comme existante est la matière et si cette dernière interagit, elle vient alors m’apporter une forme de réponse à mon vide existentiel, un ersatz, un bonheur paradisiaque.

C’est dans ce contexte de vide spirituel, de déréliction morale que les dernières avancées technologiques montrant l’interaction croissante homme robot deviennent inquiétantes. En effet les dernières avancées technologiques laissent penser que la reconnaissance des capacités affectives et émotionnelles d’un autre objet que l’on appelle robot, est maintenant possible.

La science technologique considère que le robot est d’ores et déjà doué d’empathie, déjà capable de discerner des comportements humains, d’interagir avec lui, et même comprendre, d’interpréter les émotions humaines.

L’article que nous produisons est extrait du site Internet IBM et il fait allusion à notre précédent propos sur les capacités du robot d’épouser par mimétisme les comportements de l’homme. Ce robot porte le nom de Pepper « Il est le premier robot humanoïde à destination du grand public à être capable de comprendre les émotions de son propriétaire et de générer artificiellement les siennes en conséquence. Équipé d’un système de reconnaissance faciale, il repère une personne à plus de trois mètres. Il comprend des expressions basiques du langage verbal et corporel humain, comme le sourire, le froncement de sourcil et des émotions comme la surprise, la colère, la tristesse. Pepper est également capable d’analyser l’intonation de la voix de son interlocuteur, ainsi que son champ lexical.

Toutes ces données récoltées par le robot d’1 m 20 pour moins de 30 kg, lui permettent de déterminer l’attitude à adopter en fonction des circonstances. Ainsi, s’il détecte de la tristesse, il pourra vous proposer d’écouter une musique ou de raconter une blague pour vous remonter le moral. De plus son intelligence artificielle est cognitive. En d’autres termes, il apprend au fur et à mesure de ses interactions avec sa famille d’accueil. Au fil du temps il adaptera également ses réactions selon le caractère de son propriétaire ». 

Or dans un avenir très proche dans un horizon de temps très court, l’humanoïde sera en mesure de simuler des émotions, d’adapter des comportements, d’ajuster des types de dialogues interactifs.

Les ajustements de l’humanoïde se construiront à partir d’indices audio et visuels, le timbre de la voix, le profil d’utilisateur fera partie des niveaux d’interprétation permettant au robot de détecter l’émotion humaine et en conséquence le robot sera en mesure de faire usage d’une méthode comportementale.

Mais le plus inquiétant est à venir, Ces robots pourraient demain envahir le quotidien, devenir des humanoïdes de compagnie, remplaçant nos animaux. Des « êtres » domestiqués mais sans âmes et sans esprit, reproduisant artificiellement des comportements dans une apparence humaine. L’humanoïde pourrait ainsi, être à terme le compagnon d’une vieille dame isolée, le substitut pour un enfant d’une maman trop souvent absente, ou bien pire être une poupée sexuelle interactive, un partenaire interactif comblant les besoins émotionnels et affectifs de personnes isolées.

La dimension affective apportée par l’humanoïde est la conséquence du vide spirituel de l’être humain.

Ce vide spirituel que ne comblera pas un objet humanoïde conçu artificiellement qui interagira en l’absence de toute identité le reliant à la transcendance. Une machine dotée de l’apparence d’un corps mais sans réelle conscience humaine sans âme, sans vie réelle sans esprit « En supposant qu’on parvienne à construire un robot androïde dont la complexité s’approcherait de celle de l’homme il lui manquerait cette ouverture à la transcendance qui ne peut jaillir spontanément de l’interaction des causes immanentes ».

En revanche l’être humain se livrera en quelque sorte à une forme de démon humanoïde, il se livrera comme l’écrivait Baudelaire de manière quasi prémonitoire à Satan :

« Se livrer à Satan, selon Baudelaire, c’est croire qu’on en a fini avec lui et que l’on s’en tirera bien tout seul, grâce à ses bons sentiments et ses puissantes machines : « Nous périrons par là où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous la partie spirituelle que rien parmi les rêveries… antis naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. «