Transhumanisme ; La conscience mécanisée

Couverture - Eric Lemaitre - 1

Préface du Philosophe Didier Martz  

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Peut-être vous souvenez-vous de cette publicité destinée une fois encore à faire acheter un produit dont le besoin n’est pas avéré : « Vous en rêviez, Sony l’a fait ». Une version adaptée du slogan dirait aujourd’hui : « vous en rêviez, le transhumanisme l’a fait ». Ou le fera. Et de quoi rêviez-vous ? D’en finir avec la maladie, avec la vieillesse et pourquoi pas, d’en finir avec la mort ! Selon l’idéologie transhumaniste, ce n’est plus un rêve, mais un espoir et bientôt ou déjà une réalité.

C’est le rêve de toute l’humanité depuis qu’elle est humanité. Eric Lemaître en fait ici l’histoire. Depuis l’épopée de Gilgamesh, des aventures mythologiques de la déesse Calypso, de la légende de la fontaine de Jouvence jusqu’aux produits de la cosmétique contemporaine, ce ne sont que variations sur un même fondement anthropologique : durer, « persévérer dans son être » (Spinoza). Dans tous les cas, il s’agit de jeunesse retrouvée, d’immortalité conquise. Et la science-fiction n’est pas en reste qui décrit des sociétés et des vies sans fin, des héros qui ne meurent pas, des hommes mutants mi-machines, mi-hommes.

Adieu mythes, légendes et utopies, maintenant la réalité rattrape la fiction. Jusqu’à présent et depuis toujours, la réparation thérapeutique était le maître mot de la médecine. On tentait de rétablir l’harmonie du corps avec plus ou moins de bonheur. Les progrès aidant, nous sommes toujours mieux soignés, nous vivons plus longtemps, en bonne santé relative. Médicaments, vaccins, prothèses, greffes d’organe, de cœur et de rein, implants de toutes sortes… sont devenus monnaie courante.

Forte de ces constats et des espérances qu’elle suscite, une certaine philosophie ou idéologie, en l’occurrence le transhumanisme, pose que l’humanité est au seuil de la plus grande transformation de son histoire. Grâce à l’union des biotechnologies et des nanotechnologies, des sciences de l’information (robotique et informatique) et des sciences cognitives, ce qu’on appelle les NBIC, l’homme pourra enfin s’affranchir des limites assignées au corps. Ses capacités physiques et mentales vont être sublimées. Et le dispenseront bientôt de souffrir, de vieillir, de mourir et même des inconvénients de la naissance.

Élucubrations ? Délires ? Affabulations ? Pas du tout ! Éric Lemaître montre que nous sommes bien au-delà des quelques exemples donnés ici. On ne se contente plus de réparer l’homme, on améliore ses capacités, on les augmente. Un nouveau profil d’être humain se dessine, hybridation entre la machine et l’organisme, mélange de chair et de matériau, de nerf et de câble, d’os et de plastique… L’être humain est en passe de dépasser sa condition néoténique, sa condition d’être humain inachevé. Enfin il franchit l’assignation à résidence que lui imposait la nature. Éric Lemaître, loin d’y voir une suite logique de l’évolution des espèces, y voit au contraire une rupture anthropologique majeure qui conduirait à terme à la disparition de l’humanité.

Mais pourquoi ne pas s’en réjouir ? Pourquoi ne pas se réjouir de la fin des douleurs, souffrances et autres angoisses de mort, des lamentations sur « la vie trop courte… » ? Bien sûr, cette évolution suscite des inquiétudes qu’on retrouve au moment des grandes mutations. Période d’acculturation, génératrice de cet effroi qu’éprouvait Blaise Pascal à l’orée du monde nouveau qui se profilait. Ici c’est une humanité nouvelle qui se profile, un déplacement au travers de l’humanité, une trans-humanité et un trans-humain.

Mais pourquoi s’inquiéter de ce qui répond au désir fondamental de chaque être de « durer », désir jusque-là entravé par la maladie et la perspective de la mort[1] ; qui répond au désir tout aussi fondamental de s’échapper comme le voulait Platon de la prison de son corps, ce « tombeau de l’âme » ; et qui enfin permet de donner un sens à la vie jusque-là considérée comme absurde au regard de la finitude de l’être humain.

Bref, aux perspectives offertes par le transhumanisme l’homme voit son champ des possibles s’élargir, l’espoir demeurer. Maintenant, il n’y a plus de « limite à la validité du ticket. »[2]

Pour le contrarier, un certain point de vue s’exprime pour dire que somme toute l’homme est subjugué. Séduit et asservi, il est sous le joug. La pression à rester jeune et en forme devient alors tyrannique[3], doucereusement tyrannique. Et le voilà confronté à « toutes les passions d’un vaisseau qui souffre » (Baudelaire).[4]

Et quand bien même ? « Au nom de quoi » pouvons-nous le dissuader de ce à quoi il aspire ? Au nom de quelle valeur supérieure ? Pourquoi ne céderait-il pas aux sirènes ? Certes il est des servitudes volontaires confortables au point, comme disait Tocqueville, de nous éviter l’effort de penser. Et alors ?

Pourtant c’est à cet effort que nous invite Éric Lemaître, une invitation à penser. Car les enjeux sont vitaux. Et la tâche n’est pas facile. Car il s’agit bien d’aller à l’encontre d’une idéologie qui va dans le sens des vœux les plus profonds de l’humanité : vivre jeune, longtemps, en bonne santé. Et ceci au nom du Bien, du Bien de l’humanité. Et contre le Bien on ne peut rien même si l’on sait qu’il peut nous conduire aux pires catastrophes.

Pourtant, l’auteur avec courage pose ce qui est en jeu et le risque que court l’humanité, notamment « perdre conscience », et de nous proposer une issue pour la retrouver. Plus qu’une issue, un salut.

Ici, dans cette préface deux hommes se rencontrent, l’auteur et le préfacier. Le cas n’est pas surprenant. Il est de ceux qu’offrent parfois les hasards de la vie. Pas si hasardeuse en fait, car tous deux sont « portés d’un même dessein »[5] : le souci de l’homme. Pourtant, « l’un croit au ciel, l’autre n’y croit pas », l’un est socioéconomiste chrétien, l’autre philosophe athée si tant est qu’on puisse coller des étiquettes définitives. Mais qu’importe, « qu’importe, comme le dit Aragon, comment s’appelle cette clarté sur leur pas, que l’un fût de la chapelle, et l’autre s’y dérobât »[6]. Or cette clarté, c’est la conscience. C’est en effet la conscience selon Éric Lemaître qui est en question, la conscience comme enjeu spirituel, la conscience et le cœur.

Nos deux hommes se rejoignent sur l’insolence d’une société mercantile qui pousse les individus à l’individualisme, à la consommation, une société qu’il faut bien nommer capitaliste et néolibérale dont la vocation pléonexique, via la Silver Économie, est d’accumuler. Ils se rejoignent aussi sur la domination d’une raison instrumentale qui se soucie des moyens plutôt que des fins. Et se rejoignent encore sur l’interposition des objets techniques qui éloignent toujours plus l’homme du réel et le rendent dépendant, hétéronome (Illitch).

Sans doute se rejoignent-ils aussi sur l’idée que dans cette logique le monde va à sa perte tant sociale qu’économique et écologique et qu’il faudrait garder à l’esprit ce que disait Paul Valéry au sortir de la Première Guerre mondiale que « les civilisations sont mortelles » et surtout, ajoutait-il, qu’il avait fallu beaucoup de science – et de morale ! – pour en arriver là.

Beaucoup de science en effet, dominée par la raison instrumentale elle, pour reprendre l’expression d’Éric Lemaître, « mécanise la conscience » et désenchante le monde. Enchantement par lequel le sens vient au monde, ou plutôt du sens vient au monde. Privé de sens, profitant du « vide de la pensée » (Arendt), il se délite et se met à la merci de n’importe quelles forces. Éric Lemaître renvoie à la Bible et au Léviathan, figure symbolique, « qui avale les âmes » abusées par la promesse transhumaniste. Elle donne l’illusion que l’on peut se passer de Dieu alors que c’est la croyance en Dieu qui peut donner du sens et offrir une planche de salut.

Ici Éric Lemaître et moi-même, se séparent-ils ? On connait la réticence du philosophe athée à accepter une transcendance de quelque ordre qu’elle soit. Surtout depuis qu’il a signé avec Nietzsche la mort de Dieu. Aussi s’il y a une planche de salut qui nous sortirait de cette logique délétère ce n’est pas du côté de Dieu qu’il se tourne, mais du côté, en bon matérialiste, d’un système qui fracture le réel avec son cortège de dégradations et d’abandons sur le plan social et climatique. Cependant, il est probable que l’auteur ne soit pas ici en désaccord avec cette idée.

Divergence ? Sans doute, mais peut-être pas complètement, car si Dieu est mort la transcendance demeure. Dieu n’est pas mort, il a seulement disparu. Concession du matérialiste ? Non, juste le constat que l’homme ne cesse de produire des valeurs qui par nature dépasse les conditions de son existence. Il n’y a pas de « condition anarchique » (Lordon), d’an-arké, d’absence de fondement axiologique dans les sociétés. Ces valeurs transcendantes, mais immanentes à l’homme (Ferry) ont cette particularité de relier les êtres humains entre eux, de former des communautés qui se réfèrent à des valeurs qui les dépassent, mais immanentes, car produites par eux-mêmes. Parmi elles, l’Homme comme le souligne Éric Lemaître.

Relier, re-ligere, de la religion cet « humanisme transcendantal » conserve l’esprit, l’idée d’un lien de communauté entre les hommes. Ici, « celui qui croit au Ciel et celui qui n’y croit pas » se rejoignent, car chacun a le « souci » de l’homme, de l’Autre comme valeur universelle.

Et Éric Lemaître d’inviter à ouvrir son cœur et à aimer parce que s’il est bien une valeur universelle, c’est celle-là. L’amour – la Philia et l’Agapè des Grecs – est de nature à donner encore du sens lorsque dans les sciences et les techniques, le droit et même la morale, il a « mis les bouts ».

Le transhumanisme, dans sa manière, à côté des désordres qui le travaille, n’est jamais qu’un des éléments d’une logique qui conduit à la liquidation de l’humanité. Alors contre les forces « diaboliques » (de dialobos, qui sépare) reste l’amour, bien fragile devant cette révélation, l’Apocalypse. « Aime et fais ce tu veux » disait Saint Augustin, peut-être le moyen de retrouver du sens, car ajoutait-il, « de cette racine, rien ne peut sortir de mauvais» … ce qui n’empêche pas les erreurs!

« Transhumanisme : la conscience mécanisée ». La lecture du livre d’Éric Lemaître oblige à entrer dans un dialogue dont on ne sort pas forcément indemne. Mais penser c’est risquer.

Didier Martz, philosophe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]Paul Eluard, Le dur désir de durer, Œuvres complètes t. II Gallimard, La Pléiade, 1946

[2] Allusion au livre de Romain Gary, Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, Gallimard, 1975

[3]Michel Billé et moi-même avons rencontré cette difficulté et les oppositions qu’elle suscite en nous attaquant au « Bienvieillir », idéologie que nous jugeons tyrannique in La tyrannie du Bienvieillir, Michel Billé, Didier Martz, Éditions ERES, 2018

[4] Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, EPI Grands Écrivains, 1984.

[5]Depuis la fable L’ours et L’amateur de jardins de La Fontaine.

[6]Louis Aragon, « La Rose et le Réséda », La Diane française, Éditions Seghers, 1944

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