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Neil Postman : Étourdir ou Museler la conscience

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Auteur : Eric LEMAITRE

Entre deux Léviathans : le monde de Orwell « 1984 » et le monde de Huxley « Le meilleur des mondes », le léviathan que nous aurions à craindre, n’est pas celui de Orwell qui muselle la conscience, mais bien le « Meilleur des mondes » qui l’étourdit. Pour Neil Postman[1], les gens viendront à aimer et à apprécier ce qui les opprime finalement, ils se laisseront volontiers déposséder de leur liberté préférant l’hédonisme et les petits plaisirs « ils finiront par aimer « [2]les technologies qui détruiront leur faculté de penser ». 

Nous sommes aujourd’hui dans le temps volé, le temps gaspillé, le temps des âmes devenues les otages de prédateurs qui maîtrisent les communications chronophages, celles qui phagocytent notre relation qui n’est plus ainsi donnée aux autres. Ce temps volé est bien l’assèchement de ce qui nous relie aux autres. Je consultais et visualisais une page de couverture d’une revue qui titrait « notre planète a soif » avec l’illustration d’une photo présentant un sol craquelé, morcelé, un sol désolidarisé et asséché. Si le monde semble bien frappé par une crise climatique, ce même monde ne semble pas avoir compris qu’une crise des consciences est également en cours. Cette crise est celle des consciences asséchées, une crise aussi cataclysmique que celle qui concerne le climat, car cette crise affecte la dimension relationnelle. Elle provoque la désocialisation créant le délitement de la communauté. Le transhumanisme qui vante et promeut l’individu est finalement un processus de démantèlement de la conscience collective, son projet est bel et bien de détruire ce qui me relie à l’autre pour amorcer cette subordination aux objets de la civilisation transhumaniste. L’enjeu d’une telle civilisation sera dès lors de capter l’attention, et de me détourner de toute vie intérieure et de toute vie relationnelle et aimante.

Les nouveaux « derricks » chasseurs de data

L’attention n’est plus celle donnée aux autres, mais à celle donnée à nos objets toujours augmentés, à la ronde perpétuelle des divertissements, ces « vaudevilles » et « babillages » diffusés à longueur de journée par nos écrans[3]. La société transhumaniste développe ses supports numériques qui agissent en nous comme de véritables « derricks[4] », de véritables plateformes pétrolières, aspirant les données de toutes nos consommations quotidiennes associées aux usages que nous faisons de nos smartphones et autres objets de communication. Aussi comme le souligne Bruno Patino dirigeant de presse, et auteur du livre « la civilisation du poisson rouge », la prédation s’est greffée sur nos usages numériques « c’est la prédation de notre attention ». Or plus notre vie intérieure est forée par les derricks du monde numérique, plus ce monde corrompt et endommage, la source de vie qui nourrit notre âme. Quelle est donc la valeur morale d’une société quand cette dernière promeut la culture consumériste comme la seule dimension qui vaille ? C’est Neil Postman qui nous relate « [5]qu’à une époque de technologie avancée, la dévastation spirituelle risque davantage de venir d’un ennemi au visage souriant que d’un ennemi qui inspire les soupçons et la haine. Dans la prophétie de Huxley, Big Brother ne cherche pas à nous surveiller. C’est nous qui avons les yeux sur lui, de notre plein gré. Nul besoin de tyran, ni de grilles, ni de ministres de la Vérité… ». C’est ainsi que docilement, nous avons fini par accepter la souveraineté des « derricks numériques », nous avons tellement cru à la dimension du progrès, que nous n’avons pas réellement pris conscience que l’alphabet numérique était sur le point de façonner, de conditionner nos esprits puis de  transformer nos comportements en êtres corvéables.

Or de toute évidence, le monde transhumaniste ne peut en soi se déployer que s’il accède à cette capacité de nous distraire, de nous divertir de nous-même, voire même de modifier génétiquement les comportements des êtres humains pour obtenir d’eux plus de docilité, de malléabilité.  L’ère transhumaniste l’emportera et ne s’accomplira que si ses artefacts sont réellement parvenus soit à étourdir ou à museler notre conscience, à endormir notre capacité de penser. Or les signaux d’un tel monde nous sont déjà renvoyés, eu égard à l’abondance des consciences rivées sur leurs écrans, dépendantes des messages, de cette abondante dopamine émanant des réseaux sociaux, déversée également par les flots continuels d’informations reçus quotidiennement.

La modernité de notre époque est dominée par des formes d’idolâtrie et une nouvelle féodalisation celle de nos écrans.

Les écrans occupent une place envahissante dans nos vies et personne n’évite leurs pouvoirs captivants et assujettissants. Je n’échappe pas moi-même à l’addiction cathodique, à celle du smart phone, de la tablette, de l’ordinateur. J’éprouve aussi ce sentiment bizarre d’être comme dans un « bocal numérique », ce sentiment étrange d’être ainsi enserré ou piégé dans les griffes des algorithmes de l’internet.   Quotidiennement nous faisons l’objet, de stimuli, de sollicitations liées aux multiples notifications et autres signaux d’informations émanant de nos écrans. Les économistes comme les sociologues ont donné un nom à ce phénomène qu’ils ont appelé l’économie de l’attention. Une bataille économique se livre en effet dans les esprits, il s’agit de retenir l’attention, de la capter, de la solliciter, de la détourner. L’attention est devenue une ressource, une ressource même rare tant les sollicitations sont plurielles, innombrables. L’attention est le véritable enjeu pour le monde de l’économie numérique. Sur ces marchés de l’attention, nous sommes ainsi comme consommés, gérés par nos artefacts qui viennent en quelque sorte grignoter une part de nous-même, éroder une part de notre vie intérieure, une part finalement de notre conscience. Nous nous laissons ainsi comme absorbés, vampirisés par les signaux numériques. C’est comme si toute notre conscience se laissait elle-même impacter par le pouvoir des images, divertir par ce cirque numérique, nous laissant entraîner dans l’indolence, l’apathie d’un divertissement de notre âme. Or je pressens chez bon nombre de contemporains une forme de fatigue, de saturation, d’épuisement et d’incapacité finalement à réagir, l’impossibilité de s’opposer vigoureusement à cette force captivante qui veut s’emparer de toute notre âme. Nous nous laissons entraîner comme emportés par la spirale de l’ennui, la volupté de la monotonie, il est devenu ainsi comme vital de nous distraire. L’économie de l’attention nous plonge peu à peu dans la somnolence, l’engourdissement et la paresse de discerner ce qui est utile ou non. Pour Neil Postman, nous devons redouter cette post modernité en ce sens qu’elle porte en soi les germes d’une forme de destruction de nous-même, en raison du plaisir qu’elle nous inflige « au point que nous en soyons réduits à la passivité et à l’égoïsme[6] »

Dans cet univers dystopique du transhumanisme, deux mondes possibles de l’information finalement se dessinent, celui du meilleur des mondes nous abreuvant d’une multitude de messages, de communications, ou rien, nous est en soi interdit, nous pouvons tout lire, tout découvrir, ou bien c’est le monde du contrôle, de la conscience entravée, tenue en laisse comme ligaturée. Ces deux mondes existent bel et bien, incarnés par les consumérismes d’état ou celui de sphères économiques privées. La chine est le symbole même de la totalisation des esprits sanglés, le monde occidental libéral et libertaire celui des esprits que l’on étourdit, que l’on distrait. D’un côté il convient de distraire puis d’anéantir l’âme, de l’autre il faut soumettre et de nous déposséder de toute liberté. Des deux côtés, la conscience devient littéralement passive parce qu’assommée. Rappelant la pensée de Aldous Huxley, Neil Postman l’auteur de « se distraire à en mourir » évoque à nouveau l’apathie de la conscience « qui s’est adaptée aux distractions technologiques ». Dans le monde néo consumériste, il faut à tout prix inoculer du plaisir dans l’esprit des gens, provoquer une forme d’ivresse, par l’abondance de biens et d’images. Pour Neil Postman la tragédie de notre époque ne sera « pas de rire au lieu de penser, mais de ne pas savoir pourquoi ils riaient et pourquoi ils avaient arrêté de penser[7] ». Réveiller la conscience semble être la seule alternative, elle passait selon Neil Postman par l’école, mais nous assistons à cette longue dérive de l’école, elle-même happée par l’aspiration du bocal numérique, conditionnant les futures générations à l’ère d’un monde transhumaniste qui aura su harponner la conscience intérieure afin de nous conduire à une absolue docilité sous peine de mourir.

[1] Neil Postman 1931 – 2003) critique culturel et théoricien des médias américain

[2] Citation extraite du livre « se distraire à en mourir » de Neil Postman Editions Pluriel page 14

[3] Propos inspirés par la lecture « Se distraire à en mourir » de Neil Postman Edition Pluriel page 232

[4] Le terme « derrick » est utilisé comme une métaphore il fait référence à ces tours en bois ou en métal soutenant le dispositif de forage d’un puits de pétrole

[5] Citation extraite du livre « se distraire à en mourir » de Neil Postman Editions Pluriel page 232

[6] Citation extraite du livre « se distraire à en mourir » de Neil Postman Editions Pluriel page 14

[7]  Citation extraite du livre « se distraire à en mourir » de Neil Postman Editions Pluriel page 242

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