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Les transhumanistes face à la question complexe du cerveau et de la conscience

 

Auteur Eric LEMAITRE 

Extrait d’une réflexion du prochain ouvrage écrit par Eric LEMAITRE

L’erreur transhumaniste : réduire le cerveau humain à une simple mécanique

 

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 En traitant cette dimension du cerveau humain, je songeais à ce cours de philosophie de terminale où élève nous abordions la figure de Bergson, j’avais lu une de ses œuvres : les deux sources de la morale et de la religion, plus tard je lisais un autre ouvrage de lui, lorsque j’ai co-écrit l’essai sur la déconstruction de l’homme la conscience et la vie où il écrivit ces lignes[1] « Conscience et matérialité se présente comme des formes d’existence radicalement différentes et même antagonistes, qui adoptent un modus vivendi, et s’arrangent tant bien que mal entre elles. La matière est nécessité, la conscience est liberté, mais elles ont beau s’opposer l’une à l’autre, la vie trouve les moyens de les réconcilier ».  La pensée du Philosophe Henri Bergson a largement influencé une grande partie de ma vie et avait su percer une faille dans l’emmurement d’une conviction spinozienne qui avait alors gagné ma jeunesse. Selon moi, sans doute étais-je très influençable et séduit par le charisme de mon professeur, l’immanence devait être l’explication de l’existence même de l’univers. Mais ma conviction évolua et je dois dire que la lecture de Bergson me permit d’approcher différemment la conscience. D’ailleurs au travers des lignes précédemment décrites par Henri Bergson, nous comprenons la justesse de sa pensée concernant la conception matérialiste de la vie. Ainsi je comprends mieux le rôle joué par le cerveau comme l’interface nécessaire, nous mettant ainsi en relation avec l’existence, en relation avec la dimension du réel, la vie et le corps sont interdépendants, indissociables, mais l’esprit de notre conscience n’est pas enfermé dans la matière. Henri Bergson évoquait ainsi la solidarité entre le cerveau et la pensée et il utilisait cette sublime métaphore, l’image du clou et du vêtement[2] :

« Un vêtement est solidaire du clou auquel il est accroché ; il tombe si l’on arrache le clou ; il oscille si le clou remue ; il se troue, il se déchire si la tête du clou est trop pointue ; il ne s’ensuit pas que chaque détail du clou corresponde à un détail du vêtement, ni que le clou soit l’équivalent du vêtement ; encore moins s’ensuit-il que le clou et le vêtement soient la même chose. Ainsi, la conscience est incontestablement accrochée à un cerveau mais il ne résulte nullement de là que le cerveau dessine tout le détail de la conscience, ni que la conscience soit une fonction du cerveau. Tout ce que l’observation, l’expérience, et par conséquent la science, nous permettent d’affirmer, c’est l’existence d’une certaine relation entre le cerveau et la conscience… »

 Ainsi selon Henri Bergson la science, à travers la connaissance du cerveau, ne saurait englober et prétendre à l’existence d’une relation équivalente entre le corps et la conscience, « la vie de la conscience et la vie du corps ». Pour le philosophe « le cérébral » n’est pas « l’équivalent du mental ».   Le postulat matérialiste, donc par extension le postulat transhumaniste ne trouve pas de justification, il existe selon Henri Bergson une nature immatérielle, certes conjointe au cerveau mais non un substrat totalement dépendant du cerveau. La pensée ne se réduit pas ou n’est pas le produit exclusif, unique de stimulus, le seul produit de liaisons mécaniques [chaque détail du clou ne correspond pas à un détail du vêtement]. Certes la conscience est éveillée avec le cerveau [la conscience est incontestablement accrochée à un cerveau] et ce sont les termes très maladroits que j’emploie mais  je les emploie pour bien me faire comprendre, dans ces contextes le cerveau agit ici comme l’interface nécessaire à mon existence, dans la dimension du vivant, si je meurs ma conscience ne s’éteint pas pour autant avec le corps, la conscience pour être dans le réel est associée au cerveau qui lui donne l’expérience, la sensation du réel, de la matière finalement [la conscience est incontestablement accrochée à un cerveau mais il ne résulte nullement de là que le cerveau dessine tout le détail de la conscience]. Si certes le cerveau agrège des informations, les met en mémoire comme le fait mon ordinateur, ma pensée peut s’échapper de ce clavier où mes mots s’alignent à l’écran et vagabonder dans d’autres pensées non figées à l’environnement de mon bureau, de mon lieu de travail, je peux ainsi choisir de me plonger dans mes souvenirs de jeunesse et justement de ma terminale et de ces moments d’éveil que me procurèrent la lecture de Henri Bergson.  Quand nous partageons les bons moments vécus avec des amis, ce n’est pas en tant que données ou de simples « datas » présentes dans la mémoire stockée par mes neurones que je puise mes souvenirs, je me transporte avec les données de ces souvenirs vers le passé et avec ce passé, je partage mes émotions qui transcendent le présent de la matière. Voilà donc une caractéristique de l’esprit, de cette dimension de la conscience immatérielle qui semble bien et dans les faits échapper à la nature même d’une boite crânienne qui enferme une galaxie de milliards de neurones interagissant entre elles mais qui ne totalisent pas l’explication de la conscience et de l’émerveillement liée à sa faculté de s’échapper de l’étau du présent, de l’espace, du lieu, je peux ainsi décider « d’être dans la lune : sourire », de penser à boire une bonne bière avec Laurent, ou de m’échapper aux contraintes du temporel pour choisir un moment d’évasion ou de retraite spirituelle avec mon épouse.

Dans ces contextes ; nous ne surprendrons donc pas nos lecteurs d’aborder ici la dimension du cerveau pour évoquer l’anthropologie transhumaniste, mais il apparait manifeste que c’est bien la question du cerveau qui conditionne la vision transhumaniste de l’homme, celle d’un cerveau augmenté, celle d’un cerveau amélioré. Chez les transhumanistes, la dimension matérielle du cerveau est posée comme postulat, cette dimension-là dans la « pensée » de l’homme augmenté est purement fonctionnelle, mécaniste je me répète. Or comme nous l’avons déjà exprimé, l’être humain est image de Dieu, et de fait la dimension fonctionnelle ne rejoint pas celle de l’identité qui touche à notre être et sans être pédant, l’approche ontologique : c’est-à-dire l’être en lui-même, cette partie de l’être en nous-même, intéresse peu ou pas du tout l’anthropologie transhumaniste.  La vision moniste qui caractérise le transhumanisme, réduit l’homme à la seule dimension fonctionnelle. La métaphysique écrite par l’anthropologie post humaine dessine bel bien un changement radical de modèle concernant le monde vivant, englobant l’homme. Ce changement est d’autant plus dangereux, que les transhumanistes s’affranchiront de l’ordre moral, des barrières éthiques qui touchent à toute la dignité de l’homme. Or cette technoscience entend décrypter ce qui fait « l’âme » de l’homme, car en décelant les mécanismes qui font le vivant, cette science s’arroge le droit de l’améliorer en prétendant lui donner plus de confort, plus de bien-être.

De la sorte qu’avec la révolution technologique en cours et les évolutions dans les domaines des neurosciences, les transhumanistes se sont bel et bien emparés de notre cerveau, cerveau qui devient l’objet de toutes les convoitises faustiennes. La prétention faustienne, de ces alchimistes contemporains est ainsi de décoder le cerveau, de sonder toutes les circonvolutions, les chemins sinueux de cette galaxie immensément complexe qui forment le cerveau humain. La problématique transhumaniste est de fait de réduire le cerveau à un réseau mécanique certes complexe mais qu’il serait possible de stimuler en ayant recours à dispositifs embarqués d’intelligence artificielle, insufflant ou compensant des défaillances cognitives, souvenirs, mémoires, émotions ou que sais-je ? Or entre le support sophistiqué d’une IA embarquée ou connectée à notre cerveau cela pourrait bien entraîner une relation très artificielle de l’homme avec cette hybridation qui réfléchit pour lui ou avec lui.  Nous pourrions générer de fait une relation sophistiquée avec l’environnement mais une relation totalement artificielle loin de la vraie vie, nous pourrions également craindre l’intrusion d’un support qui pourrait bien être coercitif en manipulant le libre arbitre de l’homme. Assujettir l’être humain à une IA contrôlant les défaillances, les émotions, les déviances comportementales. Ce serait en quelque sorte mettre une camisole ou une forme de guide mais interroge sérieusement l’éthique et surtout ce qui touche à notre vie intérieure, notre conscience. Dans ces contextes de machinisation de note âme, c’est en effet l’IA qui pourrait bel et bien repérer ou anticiper les signes de notre humeur et de notre état émotionnel et envoyer un signal d’informations ou je ne sais quelle forme d’injonction comme le fait l’application de navigation qui équipe notre véhicule.

Or dans ces contextes de cerveau augmenté, rêvé par le transhumanisme, les découvertes récentes nous enseignent à propos du cerveau une autre réalité et une autre vision de l’homme loin d’une architecture purement mécanique et conditionnée par des stimuli. En réalité c’est la plasticité qui caractérise le fonctionnement du cerveau, c’est-à-dire notre sensibilité associée à nos émotions, à toutes les empreintes de la vie emboitées à toutes les dimensions du vécu, combinées à tout notre être liée à notre vie sociale comme culturelle, de notre environnement et arrière-plan, notre histoire familiale, toutes ces empreintes laissées par notre milieu, notre environnement, notre écosystème en quelque sorte. Mais ces empreintes n’agissent nullement comme des contraintes, comme un étau ou un marteau.

Le cerveau humain n’est pas un amas de matières que l’on manipule et conditionne, or parfois, nous entendons dans les médias, des récits qui justifient les comportements du fait qu’ils soient innés ou hérités. Or le cerveau de l’homme s’il est un réceptacle d’informations, de signaux qui viennent de son environnement, il ne saurait être enfermé dans un réseau de connexions dont il serait le prisonnier. Imaginer l’homme être le sujet de connexions chimiques, me semble être une aberration et conduirait de facto à remettre en question toute responsabilité, toute liberté, toute possibilité de choix, d’auto détermination dans ses propres orientations. Or s’il est vrai que nous évoluons dans des environnements pauvres sans transmission d’une vie culturelle riche et dense, tout apparait dès lors pour considérer que ces contextes de vie social seraient bien de nature à nous atrophier en réalité, à nous conditionner et nous distraire de nous-même. Cependant le cerveau humain n’est pas figé, ce n’est pas un système campé sur lui-même, incapable de mobilité et de plasticité. La neuro science nous rappelle le contraire comme nous l’écrit Mario Beauregard chercheure en neuro science et Denyse O’Leary dans ce livre déjà cité du cerveau à Dieu. Voici ce que les auteurs écrivent[3] à propos du cerveau :

« Que se passe-t-il dans nos cerveaux quand nous prenons une décision ? […], l’effort conscient active un réseau spécifique d’activité neuronale qui devient un modèle pour l’action. Mais le processus n’est ni mécanique, ni matériel. Il n’y a pas de petites roues, de poulies dans nos cerveaux. »

L’auteure neuroscientifique poursuit et fait valoir qu’il existe une série en réalité de possibilité ; une décision entraîne une réduction quantique, et l’une de ses possibilités devient réalité. « L’effort de concentration mentale en est la cause ». Nous avons donc la capacité de créer, de défaire, de penser nos actions, de nous réorganiser. Le cerveau est donc de fait bien plus qu’une série de poulies, nous dépassons la dimension mécanique, le cerveau a sa propre propriété de modifier sa forme, d’où le concept de plasticité, le cerveau n’agit pas comme une boule de billard dont l’effet et le tracé seraient déterminés par l’impulsion donnée, par la force mécanique du mouvement et au-delà du raisonnement donné à ce mouvement fruit de l’expérience du joueur. L’être humain n’est pas une machine, l’anthropologie transhumaniste qui réduirait l’homme a un amas de matières codifiables et s’apparenterait à un réseau informatique n’a pas en réalité de fondement. Le matérialisme est loin finalement de rendre compte de la complexité de la nature humaine, loin de rendre compte de la réalité touchant la dimension même de notre conscience.

[1] Henri Bergson la citation est extraite de l’essai : La conscience et la vie :  Edition PUF

[2] Henri. Bergson, L’Energie spirituelle (1919), Puf Quadrige, 1999, pp. 36-37

[3] Extrait du livre du Cerveau à Dieu : Auteurs Mario Beauregard, Denyse O’Leary Edition Guy Trédaniel  page 62

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