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De la mécanisation agricole à l’Intelligence artificielle ?

“Le spectacle de la machine qui produit du sens dispense l’homme de penser.”

Auteur Eric LEMAITRE

Lorsque nous pensons technologie, c’est à tort que nous l’associons à l’environnement des grandes métropoles urbaines. Or c’est bien l’environnement rural qui est aujourd’hui largement impacté par les transformations technologiques qui sont en passe de modifier le milieu agricole. L’image archaïque du semeur d’Emile ZOLA est une image surannée, dépassée. Une frange de l’agriculture appelée à se développer s’équipe d’ores et déjà d’outils sophistiqués qui font rentrer l’agriculture dans l’ère du numérique.

Des outils sophistiqués comme l’intelligence artificielle [le deep learning, dispositif de calculs permettant d’interpréter des informations], contribueront à l’amélioration des rendements agricoles à l’optimisation des flux associés aux travaux de semences dans les champs, mais également à la prévention des contaminations agricoles.

L’agriculture vit sans doute la plus importante mutation de son histoire, après celle du tracteur apparu à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le monde agricole, les technologies drones, GPS, « Smart Ferme », Intelligence Artificielle, et bientôt les tracteurs sans chauffeur, envahissent subrepticement et d’ores et déjà, les champs.  De sa ferme connectée ou de son smart phone, l’agriculteur pilotera ses puissantes « machines high-tech » assistée d’une « enceinte IA » qui lui fournira les recommandations et les solutions pour un désherbage efficace, la juste dose de fongicide ou un ensemencement optimisé. Les évolutions technologiques qui gagnent en agriculture connaissent un renouveau grâce aux avancées de la recherche en robotique, en technologie de l’information et satellitaire.

Les défis de l’agriculture du XXIe siècle

Les défis du XXIème siècle, que doit affronter le monde agricole sont multiformes, pluriels. Il y a tout d’abord celui de la fameuse transition écologique. Les innovations technologiques autoriseront en effet dans la prochaine décennie une agriculture de plus en plus raisonnée moins dévorante en termes de consommation chimique, moins vorace également en termes de coûts d’énergie.

Puis il y a ce défi numérique qui va impacter considérablement et probablement transformer le monde agricole, les conditions mêmes de son exploitation. Depuis moins d’une décennie, un bouleversement agricole majeur est véritablement en train de s’opérer, une nouvelle révolution après celle du passage à une agriculture mécanique puis celle qui touche à la dimension ‘chimique’, le monde numérique va également modifier et métamorphoser littéralement « les rapports avec le sol ».

Si la révolution mécanique de l’agriculture avait en quelque sorte reconfiguré l’éco système sol- homme-machine, avec la numérisation progressive enveloppant le monde agricole, c’est bien l’ensemble de la gestion de l’information qui conduira inévitablement à repenser le métier de l’agriculteur et à refonder en quelque sorte l’agriculture de demain. Le développement de l’intelligence artificielle fondés sur le recueil de données en temps réel et l’analyse prédictive, amèneront l’agriculture à une disruption avec les techniques que l’on rangera définitivement parmi les pratiques ancestrales ou médiévales. Nonobstant, ne risque-t-on, pas si cette agriculture sophistiquée est conduite à devenir hyper technicienne, d’aliéner la part du « paysan jardinier » respectueux d’un environnement profondément enraciné dans l’humain ? N’y aurait-il pas en revanche un juste équilibre à trouver entre ce « paysan jardinier » et « l’agritech » ?

Il ne fait pas de doute que les outils numériques amélioreront sans doute la compétitivité des agriculteurs et leurs conditions de travail, mais ces mêmes outils soulèvent parfois dans le monde agricole quelques réserves, un certain scepticisme. Des agriculteurs que nous avons interrogés, confessent ne plus vivre décemment de leur métier. « Cette technologie de haute précision qui leur est promise, contribuera-t-elle réellement, à améliorer une qualité de vie ? » s’interroge, Hervé agriculteur dans le département de l’Aisne qui doute de l’avenir concernant l’exploitation à moyen terme de sa ferme.  Jean-Marie Agriculteur dans le département de la Drôme questionne ces bouleversements technologiques ; il fait valoir « le besoin de cette relation homme et terre » au fond le risque peut être finalement une disparition pure et simple de la compétence de l’agriculteur supplanté par celle de la machine agricole devenue pensante et bien plus efficiente.

Certes ces nouvelles technologies numériques couplées à ces autres technologies satellitaires, feront entrer littéralement l’agriculture dans le monde de la technoscience. Avec l’intelligence artificielle c’est une agriculture prédictive, précise « au grain près » et seront ainsi en mesure de prévoir ce qui va se passer dans leurs champs »

Avec l’apparition des fermes connectées, c’est également le monde paysan dans son ensemble, qui voit tous ses fondements bouleversés et y compris dans ce rapport de l’homme avec la nature, dont l’agriculteur est l’incontournable interface.

Les questionnements

Cependant, l’enthousiasme que suscite la fascination pour le monde numérique n’est pas sans questionnement et nous renvoie à cette réflexion de Charles Péguy sur l’outil. « Un respect de l’outil, et de la main, ce suprême outil (la main). – Je perds ma main à travailler, disaient les vieux. Et c’était la fin des fins. ». Dans ce texte Charles Péguy évoque l’outil comme le prolongement de la main mais un outil qui ne l’efface pourtant pas, ne la gomme pas, la main intelligente de l’homme demeurant son formidable instrument, ce qui nous renvoie au propos de Jean-Marie, paysan dans la Drôme qui voit dans la technique du Deep Learning, une couche supplémentaire qui lui aliène cette relation à la terre.

De fait, les modifications fondamentales de l’agriculture contemporaine touchent bien au passage d’un outil dominé par la main de l’homme à l’homme dominé par son outil, cet outil du nouveau monde numérique qui est en passe de commander le geste de sa main. Or face aux mutations prochaines, à l’avènement d’une technologie toute puissante, nous ferions bien de réfléchir à cette réflexion de Charles de Foucault « C’est quand l’homme abandonne le sensible que son âme devient démente. ».

Dans les contextes technologiques des mutations qui touchent le monde agricole et aussi loin que porte ma mémoire d’enfant d’agriculteur, je me souviens arpenter avec mon Père ou mon Grand-Père les sillons tracés par la herse, tirée par un cheval de trait. La ferme de mes grands parents occupait à l’époque, dans les années 60, plus d’une dizaine de salariés, la ferme vivante, fourmillait, grouillait de tous ces bruits qui faisaient alors la vie du monde paysan. La mécanisation agricole était à ses débuts, elle soulageait la pénibilité des travaux des champs et au fil du temps allait prendre le relais du collier du cheval.

Le contraste saisissant  

La force mécanique était en marche et allait révolutionner le monde agricole, modifiant considérablement le récit dépeint par Emile Zola, décrivant le travail des « semeurs » dans les champs dans ce fameux roman ethnologique « la Terre ». Émile Zola au début de ce roman, évoquait la figure de Jean qui prenant une poignée de blé, d’un geste, à la volée, jetait la semence, alternant sa marche de pauses pour reprendre le souffle nécessaire à cet effort continu. Puis Émile Zola poursuivant son récit indiquait que de toutes parts on semait : « il y avait un autre semeur à gauche, à trois cents mètres, un autre plus loin, vers la droite ; et d’autres, d’autres encore s’enfonçaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats. C’étaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus minces, qui se perdaient à des lieues. Mais tous avaient le geste, l’envolée de la semence, que l’on devinait comme une onde de vie autour d’eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyés, où les semeurs épars ne se voyaient plus ».

Formidable récit où l’humain est ici largement décrit dans la dimension du geste, il ne s’agit pourtant pas d’exprimer un regret nostalgique mais ici de souligner le changement de paradigme où le paysan ce « cul-terreux, cet amoureux de la terre » comme le disait mon grand-père, n’est plus désormais cet « aménageur paysagiste et nourricier » auquel il fut longtemps confiné. Quel immense fossé, disruption de l’histoire agricole, entre le geste de Jean décrit par Zola dont le semoir était noué sur le ventre, cheminant dans les labours, avec ce mouvement continu pour lancer sa semaille et ce monde du progrès agricole dont la justesse de la distribution de la semence est pilotée, guidée aujourd’hui « au grain près » par le GPS.

L’objectif de ces guidages assistés par GPS est ainsi, bel et bien d’optimiser et de rentabiliser les passages des tracteurs sillonnant les parcelles de terres. Toutefois ces évolutions, questionnent malgré tout, l’avenir de l’agriculture dépendante de ces nouveaux outils qui certes arrachent l’homme de la corvée du sol mais l’asservissent en inspectant sans doute demain et de manière intrusive son activité.

Ensemencer ainsi la terre ne relève plus du geste aléatoire, mais d’un geste mécanisé, devenu totalement rationnel. Le contraste est dès lors saisissant entre le travail de Jean au milieu du XIXème siècle et ses semailles, et aujourd’hui l’activité de Jean au début du XXIème, dont le semoir est guidé par un système satellitaire. Mais certains paysans veulent résister à cette agriculture qui va jusqu’à tracer et demain contrôler le geste agricole, les intrants et la gestion de l’ensemencement au sein des parcelles de terres. « L’ouragan technologique » est bel et bien en marche dans le monde agricole mais n’est-elle pas finalement, en même temps de condamner les paysans dont les surfaces d’exploitations sont trop petites pour être capables d’absorber les investissements que suppose une telle révolution numérique.

L’assistance de l’IA

Au-delà des technologies GPS, prétexte pour décrire la révolution en cours, d’autres technologies continueront la transformation du milieu agricole comme l’intelligence artificielle, la digitalisation, les drones, les « smart ferme », le tracteur autonome. L’analyse qualitative des champs, le diagnostic fin de l’exploitation, l’anticipation des risques pour la préserver des menaces de contamination sont un des enjeux de l’agriculture de demain.

Le recours à l’intelligence artificielle permettra ainsi de poursuivre cette course bénéfique ou furieuse et frénétique du « progrès », et renforcera l’avancée de la technoscience dans le monde agricole. Les algorithmes seront au service de l’agriculteur qui pourra s’appuyer sur les savants calculs de ses logiciels pour analyser rigoureusement la santé des sols, diagnostiquer les contagions ou les contaminations possibles, mais également combattre les proliférations bactériennes, en comptant sur l’automatisation des réponses idoines apportées par les logiciels et ces fameuses machines apprenantes, afin de gagner en performance. Les nouveaux calculateurs numériques, les puissants algorithmes, reconnaissance d’images et vision numérique apporteront de nouveaux outils de contrôle, d’identification concernant l’état mais également les besoins des champs et dans un temps court. Il n’est dès lors pas contestable que la vertu des algorithmes sera de contribuer à détecter puis prévenir les menaces ou les périls agricoles de demain comme les mutations génétiques nuisibles qui seront les problématiques de demain.

Pour Dominique Agriculteur [ingénieur des mines ingénieur des Mines et docteur en philosophie ] dans les Ardennes,

« l’IA, comme la mécanisation, peut avoir des effets très utiles, en particulier pour sortir de l’agriculture chimique, avec toutes ses conséquences sur la santé des populations même si je crois que l’alimentation industrielle, avec ses procédés et ses conservateurs, est plus nocive que la simple culture chimique. Ainsi, il n’est pas contestable que Les robots « désherbeurs », par exemple, le binage autoguidé, l’inspection des parcelles par les drones, sont, en soi, de bonnes choses. Mais ces inventions ne sont pas toujours faites dans un esprit qualitatif visant à réduire la seule pénibilité ».

Aussi, ce qui serait ici en cause selon Dominique ce serait l’idée d’une machine au seul service de la performance technique, et non au service de l’homme, un outil injonctif, obligeant l’agriculteur et non un outil coopératif facilitant le travail de la terre.

La ferme manœuvrée par la puissance des algorithmes.

Le GPS sera à terme couplé à de multiples capteurs et signaux qui envahiront demain les champs. Ces capteurs auront pour fonction de recueillir de multiples données.  Grâce à l’implémentation d’une nouvelle architecture électronique, les tracteurs d’une nouvelle génération manœuvreront avec une très grande précision. Dotés de cette technologie de conduite assistée, ces engins « de troisième type » communiqueront avec les véhicules autonomes se coordonneront par exemple avec des moissonneuses-batteuses, elles-mêmes pilotées de façon automatique.

Les drones au moyen de caméras numériques, effectueront les cartographies des sols. Les données ainsi cartographiées seront ensuite transmises à des serveurs informatiques que l’on appelle les cloud ou encore l’infonuagique. Ces données « récoltées » seront scrutées, brassées, analysées minutieusement par les algorithmes.  L’analyse de ces données va de facto faciliter les décisions éclairées, appuyées sur d’importants corpus de datas, « écossés » par les dispositifs de calculs au moyen d’algorithmes sophistiqués. Ainsi, les « agritechs » seront dotés de toutes les informations nécessaires pour faire des choix déterminants : date de semence, de récolte ou d’ajout d’entrants phytosanitaires, proportionnant et adaptant les irrigations… Les algorithmes savamment, absorberont les informations et guideront les choix des traitements, leurs dosages, leurs ajustements équilibrés selon les parcelles de terres à prioriser.

Interrogés sur ces mutations du monde agricole ; d’autres agriculteurs partagent une lecture positive de ce changement de paradigme technologique qui s’offre à l’agriculture contemporaine « Comment ne pas être séduit par les avancées technologiques quand les équipementiers agricoles détectent les origines des pannes à distance et font intervenir les techniciens dans les meilleurs délais, tout cela est séduisant voire mêmes très intéressant, voire également les propositions développées pour anticiper les risques de contaminations agricoles et ce afin de protéger nos parcelles de terres. Nous avons aujourd’hui une réponse via le web à l’ensemble des problèmes traversés par l’agriculture, c’est une révolution de nos systèmes de productions qui est en cours et nous sommes plutôt favorables à ce type d’évolutions »   

Or, dans ces contextes, aurons-nous encore besoin demain dans la « Smart Ferme ou la Smart Farms » de superviseurs humains pour contrôler un tel dispositif technique qui pourrait être à terme contrôlé par la machine elle-même, machine gérant de multiples données et embarquant de multiples capteurs ?    

Pourtant pondérant la fascination que nous pourrions avoir face au développement de l’IA , Hubert Defrancq dirigeant des établissements Laforge, indique que si « la machine deep learning,  est en effet infiniment supérieure à l’homme  quant à ses capacités de calcul, et elle le démontre en battant au jeu de GO le meilleur joueur au monde, devra être capable de comprendre pourquoi la plante verte est plus claire et de fait pourrait vous induire en erreur en vous préconisant d’ajouter de l’azote à votre plante alors qu’il lui faudrait plutôt drainer ou irriguer pour quelle puisse absorber l’azote disponible».

Les scenarii de l’Agriculture de demain

Pourtant dans les dix prochaines années, la production alimentaire devra faire face à une croissance démographique toujours plus importante, alors que la quantité de terres cultivables tendra à diminuer en raison de l’artificialisation des sols et des menaces climatiques. L’agriculture sera aussi face à un autre impondérable la ressource en eau plus limitée.

Partout dans le monde, de nombreuses initiatives mobilisent l’intelligence artificielle pour lutter contre la pollution des écosystèmes, le risque climatique. Et effectivement dans ces contextes de bouleversement de nos écosystèmes, les discours promouvant le recours à l’IA, au « deep learning » dans le monde agricole, ne manquent pas. Mais il apparaît plus que nécessaire au-delà, de discours pro ou anti technique, de mesurer les conséquences nocives ou bénéfiques de la montée en puissance des « techno-sciences » dans l’agriculture.

Il est dès lors devenu inéluctable que l’agriculture se transforme, pour mieux gérer la consommation issue des exploitations agricoles et éviter la dilapidation des ressources.

Pourtant il ne faudrait surtout pas imaginer que la technologie soit la seule alternative pour endiguer les menaces, car la consommation technique peut aussi s’avérer toxique, les machines sont condamnées à l’obsolescence et génèrent d’autres formes de pollutions après leurs usages.

De fait et à la lecture de la colonisation technologique inévitable et engagée dans le monde agricole, deux scenarii sont possibles. Soit, nous voyons à terme l’émergence d’un entrepôt industriel en lieu et place de la ferme abritant drones, robots et autres automates avec en fin de compte la disparition de l’agriculteur amoureux de sa terre ou bien nous aurons un agriculteur préservant sa dimension dans un écosystème équilibré maîtrisant les outils garant de l’harmonie humaine dans son appel à cultiver et à entretenir le sol !

Il me semble important de prendre en compte le risque dystopique mais probable de l’industrialisation agricole dans sa dimension extrême qui aura pour effet de dépeupler définitivement les villages du fait d’une déshumanisation totale en abdiquant le soin de laisser à la machine d’œuvrer à sa place…

Nous rejoignons ainsi Gilles Babinet vice-président du conseil national du numérique qui avance un point de vue prudent concernant l’IA : « avec l’émergence de l’intelligence artificielle, le risque serait que ce ne soient plus nos auxiliaires, mais bien que ce soit nous qui en soyons devenus les auxiliaires ».  Or il importe pour l’agriculteur de ne pas se transformer en auxiliaire de sa machine, n’est-ce pas le sociologue français Jean Baudrillard penseur de l’innovation sociale, penseur de la modernité qui dans l’un de sens propos indiquait que :

“Le spectacle de la machine qui produit du sens dispense l’homme de penser.”

mais ce n’est pas le progrès technique qui devrait nous alarmer et nous amener à méditer sur les usages de l’intelligence artificielle, mais notre propre rapport à la technologie, autrement dit, notre probable dépendance et notre fascination pour ses nouveaux pouvoirs

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