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Günther Anders : La honte prométhéenne

Auteur Eric LEMAITRE

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Le mythe de Prométhée[1] est le symbole d’une humanité qui est dotée de pouvoirs démiurgiques. La figure emblématique de Prométhée est associée à plus d’un titre aux comportements humains et aux choix techniques que ces derniers engagent et qui ont des conséquences regrettables sur les écosystèmes, les grands équilibres qui gouvernent la création.

Mais revenons à l’histoire du Mythe, à l’insu des dieux, Prométhée pour réparer l’étourderie ou bévue de son frère Epiméthée qui pense après coup, vole le feu sacré de l’Olympe, il livre aux hommes nus, les attributs des divinités afin de les rendre semblables aux démiurges, il enseigne à l’homme l’art et le travail sur la matière. Dans cette fable, Prométhée sera en quelque sorte l’émancipateur de l’être humain, l’instrument de la libération de l’homme en lui conférant la capacité de fabriquer, de transformer la matière. La figure de Prométhée est finalement très proche de celle du Serpent qui fit la promesse à l’homme « nu » de devenir semblable à Dieu. Prométhée enseigne ainsi à l’homme, la métallurgie et l’art. Le mythe de Prométhée inspira la littérature philosophique et fut emparé par le philosophe Allemand Günther Anders[2].  S’appuyant sur le récit de ce fameux conte grec, le philosophe soulignait que l’homme est sur le point de devenir l’égal de ses machines qu’il a conçues, mais en passe d’être également, humilié, abaissé et dominé par les objets qu’il a imaginés puis développés.

Dans ces contextes d’humiliation produits par les instruments conçus par l’homme, Le philosophe des sciences Etienne Klein s’interrogeait sur le sens du progrès si la promesse de l’homme bionique ne comportait finalement pas en soi l’absurdité, une erreur fatale à l’homme. Etienne Klein évoquait alors dans une de ses conférences, la honte prométhéenne. La « honte prométhéenne [3]» a été défini par le philosophe Günther Anders comme « la honte qui s’empare du « honteux » (« beschämend ») devant l’humiliante qualité des choses qu’il [l’homme] a lui-même fabriquées ». L’homme conçoit et crée ainsi des robots, des programmes informatiques comme l’intelligence artificielle qui sont en passe de le dépasser voire même de l’humilier aujourd’hui de par les injonctions répétées et sophistiquées de la machine qui soumettent l’homme à ses directives « Qui suis-je désormais, se demande le Prométhée d’aujourd’hui, bouffon de son propre Parc, de machines. Que suis-je désormais ?[4] ». Dans ces situations d’humiliation associées à ces processus de mécanisation intelligente de notre monde, de honte prométhéenne comme le souligne Günther Anders, l’intelligence artificielle fascine, stupéfie, hypnotise voire même envoûte l’humanité en regard des prodiges et des prouesses techniques qu’elle peut accomplir mais potentiellement le terrorisera également en généralisant la reconnaissance faciale, le « tracking » et la surveillance généralisée des individus, l’homme franchit ainsi une nouvelle étape comme le spécifie Günther Anders, cette étape qui peut le conduire à la réification. Cette étape de la réification «… c’est le moment où l’homme accepte la supériorité de la chose », le moment où « l’homme devient l’objet de l’objet » comme l’écrira également Jacques Ellul.

L’homme expérimente ainsi et à travers ses propres créations comme une forme d’aliénation de lui-même, une perte de sa propre identité, comme ayant perdu une part, sans doute même la totalité de son humanité, lorsqu’il se sent comme dépassé, pire, submergé par sa propre création qui l’anéantit, le prive de sa dimension ontologique. L’homme ayant perdu tout lien et toute relation avec une dimension qui le transcende, se sent comme, déboussolé, désorienté, puis désarçonné de créer des produits qui seront amenés demain à le dépasser et à l’anéantir du fait qu’il est renoncé lui-même à croire qu’il fut créé, considérant qu’il est seulement le seul produit d’interactions et de causalités chimiques. L’homme pense ses objets, les conçoit, se persuade que dans cette affaire-là, l’idée d’une transcendance à l’origine de ce qu’il est, est en soi purement accidentel. Voilà l’absurdité, celle d’avoir imaginé et songé que lui [l’homme] n’est que le fruit d’un assemblage hasardeux capable d’engendrer au travers de sa propre science son propre Golem, sa propre créature, sa propre créature qui pourrait bien dénier ou démentir d’avoir été elle-même créé par l’homme ! Et si finalement nous pouvions comprendre les lois bibliques, les motifs de ces lois qui ont conduit la réprobation des cultes fétichistes, les cultes des objets muets, celles des statuettes, or l’homme est sur le point lui-même de s’agenouiller devant ses nouveaux dieux fruits de sa production industrieuse, l’homme dans la poursuite effrénée du toujours mieux finit en quelque sorte par déserter sa conscience tant l’appétit de s’extasier devant ses objets est grande au point qu’il finit même par passer du côté de ses objets, des objets qui ne nourrissent finalement aucune bonne intention en direction de l’homme « le passage de l’homme dans le camp de ses instruments [5]» est ainsi perçu par le Philosophe Günther Anders comme une véritable calamité en faisant de l’homme finalement l’instrument de son propre sabordage. Nous comprenons alors beaucoup mieux l’œuvre obsessionnel du philosophe qui fit de sa pensée une lutte contre les techniques nouvelles qui menacent l’avenir de l’espèce humaine

[1]  Dans la mythologie grecque, Prométhée est un titan frère d’Epiméthée [Epiméthée signifie celui qui réfléchit après coup], Prométhée qui pense en avance, réfléchit et songe à réparer la bévue de son frère en volant le feu, le feu sacré de l’olympe et l’attribue aux hommes afin de les rendre capables de transformer la matière, c’est Prométhée qui enseignera ainsi aux hommes l’art de la métallurgie.

[2] Günther Anders (né Günther Siegmund Stern) est un des penseurs de la technique, né en 1902 à Breslau et mort à Vienne en 1992. Il fut Ancien élève de Heidegger et le premier époux de Hannah Arendt.

[3] Günther Anders à propos de son livre L’Obsolescence de l’homme Editions de l’encyclopédie des Nuisances Editions IVREA sur la honte prométhéenne. La citation a été reprise à la page 37

[4] Citation extraite de L’Obsolescence de l’homme Editions de l’encyclopédie des Nuisances Editions IVREA sur la honte prométhéenne page 40.

[5] Citation extraite de L’Obsolescence de l’homme Editions de l’encyclopédie des Nuisances Editions IVREA sur la honte prométhéenne page 47.

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