Actualités, Philosophie, Théologie

Le transhumanisme, la nouvelle Gnose

Auteur

Etienne Omnes

son Blog https://phileosophiablog.wordpress.com/

 

Le transhumanisme en tant que courant « philosophique » a cette particularité de ne pas être un mouvement philosophique. Les philosophes le discernent bien, le transhumanisme n’est en réalité qu’une nouvelle théologie, une doctrine à la fois anthropologique et religieuse soutenu par des « néo-prophètes » mais débarrassé d’un Dieu créateur. Pour autant, le transhumanisme n’est pas strictement une religion : il est bien trop divers, bien trop flou et bien trop subtil pour se laisser enfermer dans cette catégorie. Il est le dernier avatar d’une religion bien connue de l’histoire de l’église, mais qui en réalité se retrouve dans toutes les autres, comme un parasite se trouve dans bien des corps. Les païens le connaissaient comme « culte à mystère », les juifs sous le nom de kabbale, les musulmans sous le nom de druze, les bouddhistes sous le nom de tantrisme, les athées sous le nom de franc-maçonnerie. Quant à nous, les chrétiens, nous l’appelons une gnose.

Le transhumanisme est une gnose quant à la doctrine

  1. Le rejet de la matière comme base

Techniquement, on appelle cela le dualisme – l’opposition d’un monde spirituel à un monde matériel. Toutes les gnoses anciennes se retrouvaient dans cette opposition entre le monde de l’esprit, pur, lumière et le monde de la matière, souillé, ténébreux. Mani et Marcion en déduisaient même qu’il y avait un Dieu du mal, le créateur, et le Dieu du bien, père de Jésus Christ.

Le transhumanisme est prudent sur la nature de « l’autre monde ». Tout au plus vous aurez des envolées lyriques autour du monde de l’informatique, où le web devient l’équivalent du plérôme ou du monde des formes platoniques. Mais en dehors de quelques évocations plus poétiques que scientifiques, ils ne développent que rarement cette doctrine et pour cause : elle ne tient généralement pas la critique.

En revanche, il y a un domaine sur lequel ils sont sûr d’eux : le rejet de la matière et du monde sensuel –accessible aux sens. Rien ne trouve grâce à leurs yeux : nos sens sont trop peu développés, notre cerveau est trop sensible aux phéromones, notre potentiel trop freiné par cette masse de chair mal adaptée. Le salut qu’ils proposent est alors d’échapper aux limites matérielles par un ajout –puis un remplacement- technologique. La chair et le sang sont méprisables. Mieux vaut le titane et le silicium. Notre matière humaine sera bientôt dépassée par la technologie ? C’est normal diront-ils : cette matière est vicieuse et mal conçue, indigne de nos hautes capacités et de notre grand appel.

Les transhumanistes sont des gnostiques en ce qui concerne le mépris et l’arrogance vis-à-vis de la Matière.

  1. La conception de la création comme un accident

Cette conception du corps comme « mal conçu », comme une « prison pour notre véritable nature » est ancrée dans une idée très spécifique. L’idée que la création entière est un accident, un arrangement certes ordonné mais sans grand soin, une excroissance imprévue de la réalité qui ne mérite donc pas tant de considération que cela.

Valentin (en latin : Valentinius), au deuxième siècle enseignait que du Dieu insondable avait émané plusieurs Aeons –êtres divins- et que l’un d’entre eux –Sophia ou Sagesse- avait voulu transcender sa nature et communier avec son Père l’Insondable. Dans sa tentative d’ascension elle avait chuté horriblement et avait sombré dans un état de chaos immonde. De l’impact de sa chute était née la terre, et des larmes de sa souffrance était né l’eau, de ses soupirs de regrets était né l’air et de ses spasmes étaient nés les êtres animés. Ainsi le monde matériel n’était pas spécialement conçu ni calculé, il était un accident : une chose qui se trouve être, mais qui peut très bien ne pas exister.

Mani avait une autre version. Au commencement, le Royaume des Ténèbres donna l’assaut au Royaume de la Lumière. Celui-ci supporta fort bien l’assaut, mais il se créa alors une zone grise à la frontière entre les deux : une empreinte ténébreuse de matière qui emprisonne des étincelles de lumière. Ainsi la création est l’équivalent d’un champ de Verdun encore rempli d’obus, qui est progressivement décontaminé par la Lumière.

La cosmogonie transhumaniste est moins colorée, mais tout aussi improbable. Au commencement l’univers vint à l’existence, et sous l’effet des forces aveugles de la nature il s’organisa en astres, planètes et satellites. Par un accident une planète fut en état d’accueillir la vie, et sans volonté la vie apparut sur Terre. Et ainsi naquirent toutes les autres formes de vies, qui avaient les modifications spontanées comme père et la sélection naturelle comme mère. La création dans son ensemble est un théâtre sans spectateurs, un arrangement accidentel qui ne mérite pas d’admiration ni de respect. Elle n’est que l’occasion de notre grandeur.

Les transhumanistes sont des gnostiques en ce qui concerne la conception de la création comme un accident.

  1. La Connaissance comme moyen de salut

C’est un autre point universel de la Gnose : le seul moyen de s’arracher de ces matières ténébreuses est de progresser vers la pure Lumière, au moyen de la Connaissance (gnosis). Pour Valentin, il s’agissait de prendre conscience de notre nature spirituelle et de transcender notre corps de chair pour enfin redevenir l’étincelle de divin que nous sommes, et être réunis au plérôme –l’assemblée des êtres divins. Sur ce canevas, tout un bestiaire d’enseignants proposait chacun sa façon différente d’accéder à cette « naissance d’en haut ».

La Connaissance en question était généralement :

  • Mystique : elle était secrète, cachée aux yeux de tous.
  • Ésotérique : Accessible seulement à des initiés, formés par le Maître
  • Métaphysique : Au-delà du monde physique, et des formes communes de la nature.

Cela n’empêchait pas les gnostiques de prêcher largement, et d’avoir un enseignement pour les « non-initiés » -exotérique. Ainsi Mani prêchait publiquement l’incompatibilité entre le Dieu créateur et Jésus Christ, et l’opposition entre évangile et grâce. Cela ne l’empêchait pas de garder pour ses disciples initiés sa vraie doctrine mystique, ésotérique et métaphysique.

Le transhumanisme a lui aussi un double discours, exotérique et ésotérique. Pour les gens du dehors, il parle de fabuleux progrès, de guérisons miracles et de capacités inouïes pour quiconque s’engagera dans la Voie de la Technique. Mais il y a une autre doctrine, enseignée dans des séminaires privés, pour ceux qui sont déjà engagés dans les Voies de la Technique. Il ne s’agit plus d’apprendre à jouer de la guitare en deux heures. Il ne s’agit plus de guérir des cancers sans douleur. Qu’ils se détournent donc de ces friandises pour le tout-venant, et contemplent la possibilité de l’immortalité, du Contrôle, de l’Indépendance Suprême.  

Nous retrouvons là les caractéristiques de la doctrine gnostique : mystique, ésotérique, métaphysique.

Les transhumanistes sont des gnostiques quant au rôle de la Connaissance.

  1. La classification de l’humanité en différents degrés.

Valentin divisait l’humanité entre trois classes : 1. Les « matériels » plèbe glaiseuse qui n’a pour horizon que ses passions. 2. Les « psychiques » en qui on trouve quelques éléments de connaissance, mais qui restent à la frange de la vraie Connaissance. 3. Les « spirituels » qui sont les Fils de la Lumière, ceux qui sont promis au Salut.  Cette distinction n’était pas selon la volonté : elle était de nature. On ne pouvait pas se convertir à la Gnose : c’était déterminé dès la naissance. Mani au IVe siècle admettait ce genre de distinction entre les extérieurs, les « auditeurs » – partiellement soumis au code religieux du manichéisme- et les « élus » pleinement soumis et pleinement lumineux. Pas de conversion entre ces catégories : un auditeur ne pouvait pas devenir un « élu », mais tout au plus le servir assidûment en attendant sa réincarnation.

Le transhumanisme accepte aussi cette catégorisation. D’abord il y a les « archaïques », les « ennemis de la Science » qui ne méritent que mépris et ignorance. On ne doit pas interagir avec eux, seulement les ignorer et les éviter, les faire taire au plus. Ensuite il y a les « auditeurs ». A ceux-là, on fait miroiter quelques joujoux techniques, on les fait rêver par des enfantillages. Enfin, les « initiés ». Ce sont ceux-là qui sont spécialement repérés par les Maîtres, à qui l’on enseigne toute la doctrine.

Cette distinction est de naissance : Il n’y a pas d’efforts pour faire passer les archaïques au statut d’auditeur, et peu d’effort pour faire passer du statut d’auditeur à celui d’initié. Seuls les riches et prometteurs peuvent être des initiés.

Les transhumanistes sont des gnostiques quant à leur classification.

  1. La promesse de la transformation

Les gnostiques antiques attendaient tous un salut qui serait une délivrance de la matière, un passage de l’être humain à l’être divin. Ils attendaient une trans-formation : le passage d’une forme (celle d’être humain) à une autre.

Les transhumanistes visent aussi à ce but, le plus connu d’entre eux étant Ray Kurzweil, qui propose la transformation d’humain à « AHI » Artificial Human Intelligence par un « upload » aussi grotesque qu’acclamé. Plus couramment, ils proposent à l’usage des simples mortels le remplacement d’une partie de leur forme humaine par une forme technologique. « Jetez donc cette rétine biologique et équipez-vous d’une rétine bionique, plus puissante ».

Les transhumanistes sont des gnostiques quant à leur visée de transformation.

Le transhumanisme est une gnose quant à son fonctionnement

  1. Elitisme

Au IVe siècle, en Mésopotamie, un chrétien riche pris de compassion racheta tout un convoi de prisonniers de guerre. Ce geste lui assura un succès immédiat. Cette renommée atteignit Mani en Perse, qui se dépêcha d’envoyer une lettre qui portait ces mots : « J’ai été extrêmement réjoui de voir l’amour chéri par toi, qui est vraiment de la plus grande mesure. Mais je suis inquiet pour ta foi, qui n’est pas en accord avec le vrai standard. Ainsi donc, élu comme je suis pour rechercher l’élévation de la race des hommes, et épargnant comme je le fais, ceux qui s’abandonnent à la tromperie et l’erreur, j’ai considéré utile de t’envoyer cette lettre dans le but premièrement du salut de ton âme, et deuxièmement les âmes de ceux qui sont avec toi, afin de te sauver des opinions douteuses, et spécialement des notions des guides de plus simples d’esprit qui endoctrinent leurs sujets ». Cet appel à l’arrogance était la première étape qui déboucha sur un débat public à Carchar, entre Mani et Archelaüs l’évêque local. L’hérésiarque y fut démasqué et profondément humilié.

Cet incident montre bien une constante chez les gnostiques : celle de cibler des hommes riches et influents pour les convertir à leur secte et assurer par leur intermédiaire une influence immense. Les gnostiques ne cherchaient pas à faire un mouvement de masse : ils avaient plutôt une mentalité de sniper quand il s’agissait de choisir ses adeptes. Dans la même catégorie, on reconnaît la stratégie de recrutement de la franc-maçonnerie.

Le transhumanisme est lui aussi élitiste en son recrutement, comme en témoigne Wolframe Klinger dans son article « A genoux devant le Dieu-Machine » sur Motherboard. En cela il montre bien le fonctionnement d’une gnose.

  1. Parasitisme religieux

En début d’article, je mentionnais que cette gnose se retrouvait dans des religions très différentes, selon des formes très semblables. Je reprends la formule de tout à l’heure : comme un parasite se retrouve dans bien des corps différents.

Valentin avait piraté des éléments de platonisme et de christianisme, et formé ainsi une religion composite. Mani avait syncrétisé du zoroastrisme, du christianisme et du bouddhisme, et prétendu ensuite apporter le « vrai message » de chacune de ces religions. En réalité, ils n’ont fait que récupérer et habiter la coquille extérieure de ces religions, comme un pagure au ventre mou. A ma connaissance, seul le christianisme a su se prémunir contre la gnose à travers un processus de confessionnalisation qui a interdit les ambiguïtés dans lesquelles se réfugient les gnostiques.

Le transhumanisme aussi fonctionne en parasite : il récupère à son compte l’héritage technique et scientifique de l’occident, en fait une religion, et habite ensuite cette religion. Que sa coque soit de l’ivoire du christianisme ou du silicium de la Technique, ce pagure n’a pas plus à voir avec la Science que la Religion, et ce sont des scientifiques qui le disent.

Sur ce point, le transhumanisme a bien le fonctionnement d’une gnose.

  1. Abandon du monde

Dans un empire romain rempli de grands maux, dans une Mésopotamie gorgée de sang, les gnostiques antiques n’ont jamais pris à cœur les douleurs de leurs époques. Au contraire, ils encouragaient leur fidèles à se détourner de ces apparences matérielles et se concentrer sur leur futur glorieux. Là où les évêques chrétiens courraient après les convois de prisonniers pour les racheter, les manichéens laissaient leur disciples manquer de mourir en mission (comme Mani pour Turbon) ou se servaient de leurs disciples femmes pour piéger des pasteurs chrétiens et acquérir en influence.

Le transhumanisme ne se préoccupe pas plus de la marche du monde, ni de la montée des inégalités et de l’injustice économique. Alors que notre monde gronde contre les marchands, les marchands eux-même sont invités à réfléchir à la cryogénisation de leur corps jusqu’à ce que la Science les fasse vivre mille ans. Un tel décalage est grinçant d’ironie.

Sur ce point, le transhumanisme a bien le fonctionnement d’une gnose.

  1. Division

Irénée de Lyon se moquait déjà des divisions infinies de la gnose : « Dès qu’ils sont deux ou trois, non contents de ne pouvoir dire les mêmes choses à propos des mêmes objets, ils se contredisent les uns les autres dans la pensée comme dans les mots »

Le monde transhumaniste est aussi éclaté aujourd’hui, et il y a environ un transhumanisme par prophète. Dans le (tout) petit monde transhumaniste français, il y a un effort d’unifier à travers l’association transhumaniste française. Mais même lorsqu’ils veulent être unis et que les acteurs sont  très peu nombreux, ils se distinguent de Laurent Alexandre, qui de son côté fait cavalier seul.

Sur ce point, le transhumanisme a bien le fonctionnement d’une gnose.

  1. La dévotion du prophète

Simon le Magicien et Mani sont allés jusqu’à autoriser et organiser un culte à leur propre gloire, Mani allant même jusqu’à proclamer être la Paraclet envoyé par Jésus. D’autres gnostiques antiques, plus prudents, laissaient simplement croître une dévotion toute naturelle à leur égard.

De même, pour les transhumanistes on retrouve régulièrement le qualificatif de « prophètes » qui leur sont accolés. Même en admettant que ce soit une exagération médiatique, il y a un réel culte de la personnalité autour des différents « maîtres du transhumanisme ». Soit ils l’encouragent, soit ils en profitent tacitement, mais jamais on ne les voit refuser cette gloire.

Sur ce point, sur tous les points, le transhumanisme est une gnose.

Note de l’éditeur : « Pourquoi rapprocher Gnose et Transhumanisme » 

2 réflexions au sujet de “Le transhumanisme, la nouvelle Gnose”

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.