La nouvelle vision économique du monde numérisé

L’économie numérique via les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle entend dessiner une forme de société vertueuse et idyllique, cachant en réalité la volonté d’intégrer l’ensemble des données qui caractérisent la vie humaine 

Ce nouveau texte écrit par Eric LEMAITRE est consacré à la vision instaurée peu à peu l’économie numérique dans les rapports qui se tissent transformant les informations en services et applications mercantiles visant sans aucuns scrupules à exploiter puis à monétiser l’ensemble de nos comportements, à favoriser de nouveaux gisements financiers.

La vision de ce capitalisme numérique nous fait entrer dans une forme d’âge d’or qui entend personnaliser à outrance les réponses apportées individuellement à chaque consommateur. Ce capitalisme se donne également les habits d’une forme de grande communauté numérique, une forme de communisme vertueux, de société de partages avec l’émergence de services apparemment gratuits ou à des coûts marginaux. Mais cette offre numérique opère en réalité une conquête insidieuse, sournoise de l’esprit humain, c’est une conquête absolue de la vie humaine jusqu’à nous rendre dépendant, addicte en nous suggérant des réponses aux besoins et aux attentes qui s’expriment dans le quotidien. Les variables changent, le monde économique est en train de muter à toute vitesse vers le tout numérique, vers la dématérialisation. Cette mutation se traduisant par moins de travail pour les hommes, par des discriminations et des exclusions possibles, ceux socialement jugés indignes. Les mutations vécues via ce monde numérique se traduisent ainsi comme un changement de modèle radical, un bouleversement de paradigme, avec des implications sociales équivalentes à celles de la révolution industrielle.

Pour être appréhendé par le plus grand nombre, ce monde en mutation incessante nécessite de nouvelles grilles de lecture, pour les citoyens, les usagers d’un service, les consommateurs. Le monde numérique n’offre aucune assistance en face à face, mais une pléiade d’intelligences artificielles et de services, en changement permanent, suivant des modes et des tendances, à la merci de marchés à conquérir, ou de parts de marchés.

Que dire de tous ceux qui n’ont pas accès à ce type de services, qui sont donc de facto « exclus » des data. Seront-ils représentés ailleurs ? Comment et par qui ? Pas de téléphone, pas de place de ciné ; pas de courses, pas de commandes ; pas de smartphone lié à un compte, pas de livraisons etc…

Transhumanisme : la vision sociale

Le propos de Tocqueville pour mémoire rappelle l’événement d’une société doucereuse mais vampirisant et atomisant les individus que nous sommes : « Je vois [Nous rappelle l’auteur de Démocratie en Amérique] une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine… »

Ce monde que décrit Tocqueville s’impose à la modernité à travers trois commandements [que l’on pourrait opposer aux trois mots d’ordre de l’épitre de Jean nous invitant à fuir la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie »

 L’apôtre Jean en effet avait en effet écrit : N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui ; car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, ne vient point du Père, mais vient du monde. Et le monde passe, et sa convoitise aussi ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. 1 Jean 2 :15-17

Comme par opposition à cette épitre de Jean, nous sommes au contraire conviés à consommer, à nous évader avec nos yeux dans les espaces immatériels et à nous enorgueillir de notre apparence. 

Le premier commandement est consommé, la convoitise de la chair. C’est la clef du système. Le premier devoir citoyen., le lèche-vitrine, l’argent facile, nous préférons le gaspillage à l’épargne, l’achat à la sobriété, le maintien de son style de vie au respect de l’environnement.

Le deuxième commandement est le plaisir des yeux de se divertir dans le monde virtuel. Le travail est de plus en plus dévalorisé, le labeur devient secondaire dans l’empire du divertissement et sous l’emprise d’une mécanisation totale de la société dans son ensemble qui soulage l’homme de l’asservissement de la terre et de la sueur pour l’exploiter.  Alors le bonheur réside dans la consommation des écrans, ces mêmes écrans qui libèrent l’esprit de l’ennui, de la solitude, gouvernent nos vies et rythment notre quotidien.

La famille, le changement de paradigme

Il est sans doute sans doute curieux d’aborder le thème de la famille dans ce livre. C’est bien parce que la famille est impactée par la technologie et l’économie numérique qu’il convenait d’aborder toutes les dimensions du changement qu’opère l’économie numérique et l’idéologie transhumaniste à commencer par ce bouleversement des rapports aux autres. Le monde des réseaux sociaux atomise en réalité les relations à commencer par la famille, ce monde des réseaux sociaux fabriquant en réalité l’être asocial. Parce que la socialisation d’un être s’inscrit dans ses rapports à la famille qui est l’essence des premiers rapports au monde des vivants, il convenait d’appréhender les enjeux de ce siècle et l’impact sur la cellule familiale.

La révolution anthropologique

L’anthropologie transhumaniste « percute » l’idée chrétienne d’un Dieu souverain qui a créé le premier couple humain (l’altérité), premier couple qui transgresse l’ordre divin qui fut de ne pas goûter au fruit de la connaissance du bien et du mal et se revêt par conséquent d’une nature mortelle.

Dans son livre « La nouvelle idéologie dominante », le sociologue Shmuel Trigano rend compte de « cette reconsidération (métaphysique et anthropologique) du vivant et de l’humain qui aboutit nécessairement à la redéfinition de la personne post-humaine, non plus dans son essence mais dans son incarnation individuelle. »

Ainsi le manifeste transhumaniste résumé par ces mots « Nous souhaitons nous épanouir en transcendant nos limites biologiques actuelles » prend le contrepied de l’anthropologie biblique et définit de facto une nouvelle conception de l’homme et de son corps : 

Le transhumanisme, repose à la fois sur « un mélange assez hétéroclite d’ésotérisme religieux et de scientisme laïc » débouche sur une « certaine négation de la création, c’est-à-dire de la finitude de l’homme créé ». « Le transhumanisme percute l’incarnation, le corps créé dans sa dimension finie. Il s’agit de contre carrer la nature, en modifiant l’ADN, en transmutant le corps humain, en revendiquant sa plasticité.

Le transhumanisme est ainsi marqué par la volonté de s’inscrire dans la transformation du réel aux frontières d’un monde désincarné ou tous les rêves de mutation deviennent possibles

Critique du progressisme

« Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance / Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion » avait écrit le philosophe des Lumières Voltaire, en 1756. Une pensée pleine de sagacité qui résume bien la vanité de la pensée progressiste qui déjà au XVIIIème, prétendait changer le monde en l’arrachant de l’obscurantisme religieux. Dans ce propos, pourtant nous sommes loin d’une posture nostalgique, d’une époque où la libre conscience fut bafouée et où nous serions à regretter une époque où les inégalités sociales étaient particulièrement criantes. Mais nous restons toutefois circonspects sur l’idée d’un progrès technique social et sociétal sans éthique et sans curseur.

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