LA PEUR

 Auteur : Eric LEMAITRE 

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Le 11 mai, est-il réellement vécu comme un jour de délivrance, des millions d’entre nous reprenons le chemin du travail, enfin presque, je ferais exception, je prends quant à moi le chemin de la retraite, mais pas de bérézina en vue ni de fuite, la vie sociale m’attend dorénavant sur d’autres engagements.  Pourtant pour bon nombre d’entre nous, le déconfinement est entaché d’inquiétudes, de nouveaux clusters sont annoncés ici et là en France comme en Allemagne. Cité en exemple, l’Allemagne enregistre de nouvelles vagues, relançant ainsi l’épidémie, là où l’on croyait l’avoir vaincu. Décidément la Reine Corona n’a nullement décidé, quant à elle de battre en retraite, de prendre la poudre d’escampette effrayée par je ne sais quel traitement ou thérapie miraculeuse. Cette pandémie, une nouvelle fois m’interroge, et illustre bien une forme d’impuissance de l’homme face à ce minuscule virus, équipé d’une arme biologique capable d’atomiser le monde humain. Face au péril viral, en quelques semaines, et quelques soient les convictions qui nous animent, la philosophie qui nous habite, nous avons tous accepté sans exception ou presque, l’idée de renoncer à notre liberté. L’incertitude résultant de la contamination a gagné les esprits, il fallait rester confiné, consentant à mettre notre existence entre parenthèses pour sauver d’autres vies et sans aucun doute la nôtre. Les cas de covid qui nous sont rapportés y compris dans notre proche entourage sont plus nombreux, en tout cas dans la région Est et en région parisienne. Une forme de peur paralysante, elle-même contagieuse s’est étendue auprès de tous, le doigt sur la couture, nous avons obtempéré, accepté sans broncher, les règles de distanciation sociale, sinon gare à nos poumons. La Reine Corona impose ses lois, ses nouvelles règles et dont nous apprenons finalement que ces dernières étaient aussi appliquées dans les temps les plus lointains de notre humanité comme l’enseigne le livre du lévitique un des livres qui forme le Pentateuque.

La Reine Corona participe-t-elle à un changement civilisationnel, accélère-t-elle une mutation radicale de notre vie sociale. Cela ne fait pas de doute, le covid19 érigé en ennemi intérieur, n’est pas seulement une crise sanitaire, il n’est que la préfiguration de crises plus profondes, sous-jacentes, le covid19 est l’un des symptômes prédictifs d’une transformation radicale de notre monde, d’une nouvelle mutation sociale. Nous refusons sans doute d’en prendre conscience, mais le Covid19 est une revanche de la nature contre la tyrannie humaine qui en industrialisant le vivant, en réifiant la vie biologique et en chosifiant la vie humaine est finalement en passe de terrasser la civilisation humaine en lui susurrant que rien ne saurait lui résister, pas même nos idéologies, ce fléau comme l’écrivait une amie[1], c’est un messager.

Pourtant il y a un mécanisme qui est inquiétant, bien plus redoutable que la dangerosité du virus, bien au-delà de la pandémie, ce mécanisme terrifiant qui constitue en soi une menace est celle de la peur. Mais une peur qui conditionne les mentalités, qui persuade notre affect, instrumentalise la crainte. Une peur exploitée par les autorités, et utilisée dans certains états, à des fins machiavéliques pour conduire notre monde à une forme d’obéissance servile, autoritaire et en effet une distanciation, une désincarnation de notre relation aux autres. Cette peur enveloppe la société et forme une nouvelle contagion de méfiance se répandant à tous les échelons de la vie sociale. La société toute entière semble gangrénée par la peur de la rencontre, hier nos civilisations étaient terrorisées par les risques naturels, plus récemment par le terrorisme. La peur semble avoir fait son terreau dans la civilisation comme le titrait le journal « Libération[2] », « la peur est même le moyen de faire obéir les hommes ». La peur instrumentalisée est celle que l’on montre en image, pour renforcer les discours de la prudence, la peur est mise en scène, celle largement diffusée sur les réseaux sociaux, les écrans cathodiques, pour que les règles sociales soient appliquées par tous. La philosophe Catherine Malabou dans le même journal « Libération » publié le 31 octobre 2009 nous rappelle l’essence et l’étymologie du mot peur :

« La peur a des synonymes troublants dans leur proximité. Par exemple, tremor (qui a donné trembler), est une forme de peur pour les Latins. Tremor signifie au départ le frisson, le vacillement, (tremor ignis : le vacillement de la flamme), puis le déséquilibre, qu’on retrouve dans « tremblement de terre ». C’est à la fois ce qui tremble et fait trembler. Terror, mot masculin employé comme synonyme de panique, désignait un mouvement collectif : on parle de terror in exercitu, la panique qui s’est emparée de l’armée (panique, de pan, le tout, ou peut-être dieu Pan, qui effrayait par son aspect et sa musique). Mais la peur, c’est pavor. Or pavere veut effectivement dire « être frappé d’épouvante ». Avoir peur, cette fois, n’est plus trembler, mais « être frappé ». Il apparaît que pavor provient de la même racine que pavire, qui signifie « battre la terre pour l’aplanir », et du verbe paver, « niveler la terre ». L’émotion pénible que l’on ressent à la vue d’un danger nous frappe, nous aplatit, nous nivelle, nous rend sans différence, sans singularité ».

L’extrait de cette citation reprise du journal Libération nous montre finalement la force du propos, « L’émotion pénible que l’on ressent à la vue d’un danger nous frappe, nous aplatit, nous nivelle, nous rend sans différence, sans singularité ». Cette peur nous a finalement conduits à ce monde en pièces, à ce monde dérelié comme je l’ai déjà écrit dans une autre chronique. Nous nous sommes détachés des autres, cette peur non seulement, nous a aplatis, mais a également su endommager et sans doute effacer les singularités d’une vie vécue en communauté, en société. La vie en société souligne en fin de compte la singularité, la dimension relationnelle qui incarne ce qui définit en soi la vie. Avec cette crise sanitaire, nous avons formé en fin de compte, une société d’hommes et de femmes désolés, une société plus éparse, plus éclatée même si nous avons cru nous inventer en sortant de nos balcons. En interpelant et en hélant les voisins, nous avons eu le sentiment de tisser de nouveaux maillages, être les auteurs d’une nouvelle conception de la vie sociale, de nouvelles interactions, mais hélas construite trop souvent virtuellement. J’espère cependant me tromper et que les lendemains du déconfinement entraineront des regards qui se croiseront et éteindront les indifférences sociales. Mais hélas, l’être humain est souvent le sujet d’une mémoire qui se délite, oublie les enseignements du passé, perd le souvenir des communions collectives et le « Je suis Charlie » en est une illustration manifeste, flagrante d’une perte de sens où nous admirions hier les policiers, et où nous les invectivons aujourd’hui.

Pour revenir à ce monde anxiogène, la peur a pris subrepticement le visage de l’État paternaliste qui catalyse les angoisses de la nation. L’État tout puissant, ce « léviathan », entend rassurer, prodiguer ses règles en nous infantilisant parfois, qui au lieu de nous responsabiliser, a choisi le plus souvent de nous gendarmer, prétextant l’incorrigible nature du latin qui embrasse si facilement la fête.  Avec la peur du virus, notre relation à l’autre est en passe de s’effondrer, de s’étioler, l’existence est reléguée dans un monde où elle n’est plus chez elle, renvoyé à l’écosystème d’un appartement parfois étriqué où il faut supporter la solitude ou la mésentente, les disputes avec le congénère lui aussi calfeutré. Mais pour revenir à l’inquiétude exposée précédemment, c’est bien la culture de la peur entretenue par l’État qui revêt sournoisement le changement de civilisation qui se prépare. Nous n’ignorons pas depuis Hobbes que gouverner c’est gouverner par la peur, le fondement naturel du Droit et de l’État réside dans la capacité à cultiver la peur et à instaurer les conditions d’une gouvernance salutaire pour tous. Or tous les « Léviathan », naissent de la peur conditionnée par l’état. L’État Léviathan sait ainsi jouer de cette métaphysique éternelle que constitue la peur de l’autre (la peur d’être menacée, qu’autrui nous ôte la vie, que l’étranger vienne nous envahir et que sais-je …). Le philosophe Hobbes nous projette cette figure mythique monstrueusement humaine, cette figure paternaliste enveloppante « le Léviathan », dans laquelle les hommes se représentent, afin de conjurer le sort, la menace qui pèse sur les existences. Il faut ainsi compter sur l’état protecteur, l’état directeur pour endiguer le mal et assurer la protection, l’assistance et la défense de tous.

Or dans ces contextes de peur, la reine CORONA est devenue obsessionnellement le problème qu’il faut absolument fustiger, occultant bizarrement toutes les autres formes d’urgence [Le climat, la mondialisation, l’écart de richesses entre les nations africaines et le monde occidental, la technicisation outrancière du monde et ses dévastations sur le plan de la vie sociale …]. Comme dans un effet panoramique, le COVID19 est devenu la cause, l’origine des problèmes et non l’un de ses effets. Pour traiter un problème, il faut donc communiquer sur le problème, il nous faut donc communiquer sur le COVID19, CQFD. De facto nous prenons alors tous conscience de l’argument péremptoire et artificiel de ce postulat, de sa dimension irrationnelle.

Avec la répétitivité des messages médiatisés à longueur de journée, nous entrons littéralement dans une société paranoïaque qui entre de plain-pied sur le marché de la peur, la civilisation toute entière sera conduite par la peur. Avec cette civilisation moribonde, guidée par l’anxiété, nous avons au moins l’assurance qu’elle ne manquera jamais d’inventivité et de créativité. Grâce aux ressources inventives qui caractérisent l’espèce humaine, nous aurons bientôt toutes les solutions marchandes garantissant notre sauvegarde, tous les applicatifs tangibles et virtuels pour veiller sur notre existence fragile. Mais rechercher nonobstant, le vain secours dans les moyens sanitaires, rendre les recherches thérapeutiques du traitement contre le COVID ; comme les seules réponses possibles aux maux actuels de notre société, est en soi une forme de manipulation. En retardant l’examen des causes et en nous intéressant qu’au seul traitement des effets, nous ne faisons que retarder un problème plus grave encore. Si l’on ne prend pas en compte toutes les variables et les éléments contextuels de la maladie pour les traiter, nous serons acculés à considérer que nous avons affaire à une bombe à retardement et dont la puissance pourrait non pas nous mettre à nouveau en pièces, mais bien de nous mettre en miettes.

Admettons que nous trouvions le traitement miracle, sommes-nous assurés que nous aurons mis fin à de nouveaux risques pandémiques ? Sommes-nous assurés que tout cela relèvera d’un mauvais souvenir faisant écho à un souci éphémère ? Les remèdes si puissants soient-ils n’atténuent pas d’autres risques, d’autres pandémies, d’autres maux. La peur ne deviendrait-elle pas le remède finalement, le remède pour réprimer le désordre social, le remède pour étouffer les autres crises, le prétexte pour faire avancer au sein de la société de nouvelles idéologies qui auraient été hier jugées proprement scandaleuses. Nous avons également noté dans les nouveaux champs lexicaux, l’usage et l’emploi du mot guerre, j’avais déjà appréhendé ce terme dans une précédente chronique, si certes nous n’avons pas et heureusement de ministère de la guerre, celui de la santé, s’est transformé en revanche en ministère de guerre sanitaire, l’affrontement de toute une communauté contre une bactérie virulente. Depuis l’avènement de Corona et de ses légions de virus, nous sommes finalement entrés dans un état d’exception : l’état d’urgence. Notre pays est entré en état de sécurisation, il faut sécuriser le pays. Il nous faut neutraliser, éliminer Corona et ne pas lui permettre de s’immiscer dans nos rassemblements, il nous faut donc interdire les rencontres, proscrire les rencontres, maintenir les distanciations sociales. Peu à peu l’état se convertit en étau social, il faut enserrer la vie sociale et ne pas lâcher prise au risque d’une perpétuation de la pandémie. Le monde est chaos, comme le patient hébété par l’annonce d’une grave maladie, il leur faut survivre, et ils sont prêts à accepter les traitements les plus pénibles et même si besoin renoncer à la liberté, pourvu que nous respirions enfin… Nous assistons à l’émergence de cette culture de la vie anxiogène, à cette promotion de la peur qui nous fait perdre la raison, nous tentons d’expurger cette peur via ces médiateurs qui montent au front, en première ligne.  À travers eux, nous nous inventons de nouveaux héros, nous qui sommes entrés en repli, dans le désengagement de la vie sociale, encouragé par les médias, les politiques et sans doute, ce n’est pas sans raisons, mais faut-il continuer à avoir peur et à nous laisser manipuler par la peur ? Cette peur qui conduit le monde à céder à un Léviathan qui prétendra nous rassurer, mais pour mieux nous contrôler et réguler toute notre vie sociale.

[1] Françoise Blériot, déjà citée dans une précédente chronique

[2] https://www.liberation.fr/societe/2009/10/31/la-peur-un-moyen-de-faire-obeir-les-hommes_591003

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